CHAPITRE PREMIER
De la direction morale de l’Enseignement populaire dans l’Allemagne du nord, depuis la Réforme jusqu’à la 8n du dix-huitième siècle.
« La pédagogie moderne , celle qui, jusqu’à ces derniers jours, était populairej qui, seule, avait action sur les écoles , n’a vu que la forme et les contours; elle n’a rien compris
à l'essence même de l’enseignement L’État, l’Église,
les communes lui ont prodigué leurs trésors; à elle les établissements d’éducation; à elle la direction des maîtres; et, avec tout cela, elle n’a rien fait pour le développement de la vie morale du peuple ( fur die Lebensbildung des Volkes)... Il est grand temps que cette pédagogie renonce à un poste qui n’est plus tenable pour elle. Car d’espérer que ses fastueuses promesses trouveront la foi qui les accueillit, Il y a un demi-siècle, et que ses menaces auront le pouvoir d’exciter les mêmes craintes, ce serait de la folie ; elle est à bout de ressources. » (Sie hat ihre Mittel verbrauchl.)
C’est en ces termes hautains que la science dont une suprématie paisible, hier encore, semblait consacrer les droits, reçoit aujourd’hui son congé ; c’est du centre de l’Allemagne, c’est de Berlin qu’est signifié cet ultimatum: et, pour qu’on ne s’y
4 memière partie.
- trompe pas, «ne sanction officielle en a précisé le sens, en en centuplant la portée*.
« Il n'est plus permis de le dissimuler désormais, s’écrie la même voix : la notion abstraite de l’homme, s’appuyât-elle sur la psychologie et l 'Intuition ( Anschammgslehre ), n’offre rien pour la culture morale du peuple ; elle ne peut en rien donner l’intelligence du rôle et de l’essence de l’école populaire; il ne lui appartient pas de poser les fondements de cette science depuis longtemps invoquée, mais dont, jusqu’à cette heure, on ne connaît qu’un nom stérile et vide : Pédagogie. »
Dans ces plaintes, distinguons deux choses : premièrement, les aveux salutaires d’une science, qui, sous le coup de redoutables leçons, reconnaît franchement ses erreurs; en second lieu, l’exagération que les circonstances expliquent, mais ne justifient pas.
Oui, la pédagogie allemande, depuis un demi-siècle, a dévié de la route où la lumière d’une tradition tutélaire devait éclairer ses pas, pour les guider vers le but. Non, la pédagogie elle-même ne doit pas être arrachée, comme une plante parasite, du champ de l’éducation populaire. La science ne peut être sacrifiée à l’art, ni le principe condamné par l’abus.
1. Einrichtung und Lêhrplan fiir Dorfschulen, par Tliéod. Goltzsch (Berlin, 1852). Le ministère de l’instruction publique a souscrit à cet ouvrage pour le répandre dans toute la Prusse. “La pédagogie, continue l’auteur que nous citons, doit chercher désormais la cause de son impuissance et de ses revers, non hors de soi, mais en soi; il lui faut avouer qu’elle ne s’est jamais rendu un compte sérieux de la culture morale qu’elle se propose de développer au sein des masses populaires; qu’aujourd’hui même elle n’en sait pas davantage, et qu’elle est incapable d’organiser, je ne dis pas l’£co/e en général, mais une simple école de village.
« Le temps est venu où chacun peut reconnaître que le fondement de toute éducation est posé, par l’Eglise, l’Etat, la Commune, la Famille, et qu’il y a folie à vouloir remplacer cet organisme de la vie morale par je no sois quel élément nouveau créé au sein de l’Ecole. •
BEVUE HISTORIQUE.
I.a suite de nos études démontrera celte double thèse. Mais, on le voit immédiatement, les plaintes dont nous venons de reproduire l’expression ne sont pas sans gravité : elles accusent des fautes et révèlent un malaise dont il importe de reconnaître le principe et de mesurer l'étendue. En fait d’éducation populaire, comme en philosophie, l’Allemagne qui , depuis soixante années, se lançait avec ardeur sur la grande route des systèmes, l’Allemagne s’est tout à coup déconcertée. Elle s'arrête cherchant sa voie, et se demande : Où suis-je ?
Pour apprécier l’état moral de l’instruction populaire dans l’Allemagne du nord, pour comprendre les efforts par lesquels l’esprit de conservation, au delà du Rhin, réagit, à l’heure qu’il est, contre de funestes entraînements, il importe, avant tout, de connaître le point de départ.
Quel rôle, jusqu’à l’époque où la pédagogie prétendit s’emparer de l’école, fut assigné, en Allemagne, à l’autorité religieuse, à {'Église, dans la direction de l'éducation populaire? Première question dont l’étude doit précéder l’examen des faits contemporains : dans le domaine des sciences morales, ce n’est qu’à la lumière de l’histoire qu’on peut connaître et qu’il est permis de juger le présent.
Le problème de l’éducation du peuple se posait devant Luther, au moment où le moine de Wittemberg jetait à Rome le solennel défi qui devait briser l’unité religieuse de l'Europe : enlever la génération qui s’élevait à l’enseignement traditionnel ; ranimer dans les veines de l’Allemagne septentrionale, contre les idées et les hommes du midi, le feu de cet antagonisme que la pensée catholique avait assoupi sans l’éteindre 1 , était pour les réformateurs la première des néces-
1. Voyez le pamphlet de Luther, adressé à la noblesse chrétienne de la nation germanique, et les satires de Ulrich de llutten, passim.
MEMlÈilE rAIlTlE.
si lés et le plus pressant des intérêts. L'inslroction qu’on désigne aujourd’hui sous le nom d’instruction primaire tombait comme une arme aux mains du protestantisme : elle devenait un moyen en demeurant un but.
Élever des écoles, pousser le peuple aux pieds des maîtres, améliorer le système scolaire, en tout cas, le changer; donner, en un mot, à l'éducation des classes populaires une importance qui naissait des circonstances mêmes, était dans la logique des faits ainsi que duns la tendance des principes.
Non pas, comme on l’a trop répété en Allemagne 1 , que Luther trouvât table rase, et, qu’en fait d’instruction primaire , la reforme eût tout à créer tant 6’en faut ! le catholicisme avait peuplé l’Allemagne d’écoles populaires comme le reste de l’Europe 3 : il avait voulu que le clergé appelât dans ces écoles « les fils des serfs comme les fils des hommes libres 3 ; » que tout prêtre ayant charge d’âmes donnât l’instruction ou par lui-même ou par un clerc 4 ; que les évêques, dans leurs tournées , prissent soin « de faire construire des écoles là où il n’en existait pojnt 8 ; » que le curé de chaque paroisse offrit aux pauvres l’enseignement gratuit 0 : «Nul, portait le règlement de l’école de Worms (1260), nul ne doit
1. Nieraeyer, par exemple, déclare qu’avant Luther on n’avait rien fait (ao gui als gar nichts) pour l’éducation du peuple. ( Grundsatze der Erziehung, t. III, p 542.)
2. Voyez cap. 1 De scholis per singula episcopia et monasteria insliluendis. (Âp. Baluze, p. 202).