Flatter Rationalismus
SECONDE PARTIE
j’en suis convaincu, était de bonne foi, et ni la philsopbie ni le catholicisme n’eussent voulu le blâmer quand, au début de sa rupture, il écrivait : « Les chaînes qui attachent le corps de l'Église évangélique sont si serrées, que les membres s’atrophient faute de mouvement; qu’on leur rende la vie, Dieu fera le reste ; il n’a point peur de la liberté... De notre temps, conlinuaiUil avec un accent qn’on ne peut méconnaître, on est obligé de conquérir sa foi sur soi-mème. Pour peu qu’on y mette de sérieux, il en coûte beaucoup de combats extérieurs... La religion de l’homme consciencieux est comme un fruit bon à cueillif. Depuis le moment où le bourgeon a paru, combien n’a-t-il pas fallu, pour l’amener à maturité, de beaux jours et de jours d’orage, de soleil et de pluie, d’invisibles mouvements dans la sève, de progrès et de transformations cachées ! »
Sept ans plus tard en 1852, alors que l’Église officielle invoquait, contre les libres communes, l’appui du bras séculier, le pasteur poursuivi et traqué dans Magdebourg, écrivait, au renouvellement de l’année, dans son journal hebdomadaire : « Pauvre Feuille du dimanche, que te dire pour la nouvelle année? Aujourd’hui toute lèvre s’ouvre, toute main se serre pour un vœu de bonheur ; pour tous, dans le jardin de la vie, peut s’épanouir la fleur et mûrir le fruit de l’espérance! Mais, pour nous, où donc en ce pays peut briller l’espoir de la liberté religieuse?
« Partout l’idée spirituelle s’appuie de nouveau sur la puissance du glaive; et cette alliance pèse lourdement sur quiconque invoque l’indépendance des âmes. En Autriche, les libres communes sont détruites; ainsi en est-il en Bavière. En Saxe, quelques-unes subsistent encore çà et là, comme on voit quelques fleurs élever tristement leurs tiges après les premières gelées de l’hiver. A Dessau, à Altenburg, à Bernburg, les communautés restent sans pasteurs. En Prusse, nous
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le savons, notre chemin est semé d’épines. Reste-t-il un coin de terre où puisse germer la fleur de l’espérance? où laisser tomber un vœu de bonheur qui ne soit pas un son vain et stérile?»
Je le répète, je ne reprocherai à M. Uhlich ni la revendication hardie du principe protestant contre l’Église évangélique, ni la mélancolie poétique et résignée de ses plaintes. Mais où l’application de ce principe l’a-t-elle conduit? A l’athéisme ! Quels hommes a-t-il acceptés pour les associer à son œuvre? Des élèves déclarés de Feuerbach et de Slirner. « Je représente, entendais-je dire au pasteur Uhlich, je représente l’élément modéré et conservateur des libres communes; mon rôle est de préparer prudemment la transition. Mais mon collègue a l'ardeur de la jeunesse, il est plus près de l'avenir. »
Ce collègue, c’était un autre pasteur, collaborateur de M. Uhlich dans la direction de la libre commune de Mugdebourg. L’avenir dont s’était déjà emparé cet autre pasteur, et vers lequel il poussait la foule, cet avenir, quel est-il?
« Il est temps, me disait à Magdebourg M. Sachse, que l’humanité cesse d’objectiver les attributs qui lui appartiennent, pour les concéder à un être extérieur et factice qu’on appelle Dieu. Il faut qu’elle revienne enfin au véritable objet de l’adoration, c’est-à-dire à elle-même. »
Nous voici au centre de la faction philosophique des athées. Feuerbach s’adressant à un confrère en athéisme, Stirner, lui faisait cette admonition : « Il n’y a pas de Dieu, il n’y a que des perfections de Dieu ; et ces perfections appartiennent à l'homme qui les appelle Dieu, quand, dans l’enivrement de son cœur, il oublie que son cœur lui appartient. Vous, Stirner, qui soutenez que Dieu c’est le néant, vous êtes encore un athée bigot; car le néant, c’est une définition de Dieu'. »
1. A quoi Stirner répond : «Je suis meilleur athée que vous, qui pensez
SECONDE PARTIE
Feuerbach peut être satisfait : ses doctrinesont fait du chemin ; elles sont populaires dans les libres communes , et ce sont des pasteurs qui en sont les apôtres.
c Le christianisme est passé, répond au pasteur Sachse la voix du pasteur Wislicenus; froid et mort, il ne s’empare plus des forces vivantes de l’esprit. Il pétrifie et paralyse les âmes, parlons un autre langage au peuple devenu majeur *. > Wislicenus et Sachse, voilà quels ont été finalement les collaborateurs de M. Uhlich®.
On se rappelle le mot de M. Diesterweg : « Élançons-nous, et vive le voyage en pleine mer! > le pasteur, on le voit, s’entend merveilleusement avec l’instituteur, l’École avec l’Église : « Advienne que pourra ! »
Sur la grand’ place de Magdebourg on admire une cathédrale, monument immortel qu’éleva la foi des siècles évanouis.
Sortie vivante des mains du catholicisme, la cathédrale est aujourd’hui déserte et morte. Une fois la semaine elle s’ouvre à quelques rares fidèles ; et sous les voûtes qui, depuis Othon le Grand, abritèrent la pensée religieuse de l’Al-
l’être parce que vous ne croyez pas à l’existence du sujet divin ; moi, je no crois pas à l’existence des qualités divines, à la justice, à l’amour, à la sagesse, que vous vous imaginez voir dans l’homme. Je ne crois pas davantage à l’homme. L’homme, le moi, n’est qu’un mot. Il n’y a qu’une essence réelle; c’est l’individu particulier dans sa jouissance égoïste; c’est toi, Pierre ou Paul. » J’ose à peine renvoyer le lecteur à l’odieux et pitoyable ouvrage de Feuerbach : Qu'est-ce que la Religion ?
1. Il y a un an, M. Wislicenus publia un livre ; la Bible du peuple, résumé d’invectives grossières contre le christianisme ; poursuivi en justice, et certain, par avance, de sa condamnation, il a préféré l’exil en Amérique aux deux années de prison dont il était menacé.
2. Voyez la revue périodique, Nouvelle réforme pour la conquête de la religion de Vhumanité, par Wislicenus. Décembre 1851. • Das Christenthum kann nicht mehr geniigen; kalt und todt, besitzt es nicht mehr die wirkenden Kriifte von elwas Lebendem; es erstarrt und iahmt die Seele ; sprechen wir eine andre Sprache zum miindigen Volke... • etc., etc.
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lemagne, règne un silence qu’interrompent seulement les pas des voyageurs et le cri des oiseaux de nuit qui se disputent les chapiteaux gothiques. La vie s’est retirée avec le catholicisme ; dans ce corps on ne sent plus palpiter une âme.
Non loin de là, s’ouvre le temple, ou, pour mieux dire, la maison commune où, trois fois la semaine, un matérialisme qui ne se voile pas, convoque aux pieds de MM. Uhlich et Sachse une foule compacte et empressée. Et ainsi, l’on peut toucher du doigt le résultat des déchirements intérieurs de l’Église évangélique prussienne. Le cycle des erreurs a été parcouru ; une pente irrésistible a dirigé le cours de la pensée populaire de la chaire de Hégel à la tribune des pasteurs de Magdebourg. La tradition des âges chrétiens vient se briser contre les formules des amis protestants ,* le flambeau qu’alluma sur rAllemagne le génie du spiritualisme s’éteint sous le pied des disciples de Feuerbach. La cathédrale est vaincue par le Gemeindehaus , saint Boniface par M. Sachse; et — ô dérision de la pensée humaine! — tout le travail des siècles aboutit àla libre commune de Magdebourg'.
Assurément, Userait injuste d’accuser le protestantisme allemand tout entier de complicité avec de tels emportements. La croyance du grand nombre échappe tout à la fois et à la contagion d’un nihilisme insensé, et aux étreintes de cette orthodoxie boiteuse reconstituée sur la base d’une sorte de protestantisme honteux, par M. le professeur Ilengstenberg. Ce ne sont ni le docteur Strauss, ni Feuerbach, ni Stirner qui donnent l’impulsion aux facultés de théologie de Berlin, de Halle,
1, Depuis que ces lignes ont été écrites, la police est venue en aide à l’Église évangélique. On a accusé la libre commune de Magdebourg d’entretenir un foyer d’agitation politique; et, le directoire de la communo ayant, par suite de scissions intérieures, donné sa démission, il a été enjoint do ne plus tolérer les réuuions des Amis protestants.
SECONDE PARTIE
ou de Bonn; le doux et pieux Néander est invoqué, je le sais, par quelques disciples fidèles, comme le juge du camp entre deux partis également absolus. Néander a le double mérite, pour beaucoup d’esprits modérés, d’un côté d’avoir donné le premier signal de la protestation contre le panthéisme hégélien, de l’autre d’avoir toujours répugné, par principe et par caractère, aux exigences de l’orthodoxie officielle; c’est sous le drapeau de Néander que des théologiens tels que MM. Lucke, Tholuek, Muller, Dorner s’empressentaujourd’hui de chercher un abri; et tout dernièrement le souvenir du savant amideSchleiermacher avait assez de puissance pour conquérir la chaire d’histoire ecclésiastique de l’Université de Halle, au protilde son disciple préféré, M. Jacobi ; tout cela est vrai! mais ce qui est vrai aussi, c’est que l’Église protestante allemande, affaiblie qu'elle est par le développement de l’idée même qui la créa, logiquement envahie par des puissances réciproquement hostiles, n'a plus, en face de l’anarchie morale qui se déchaîne, ni force de cohésion, ni principe de gouvernement. Nel’a-l-on pas vue, au moment même où le rationalisme néo-hégélien marchailtèle levée à laconquèledes esprits, faire alliance avec les organisateurs des libre» communes ? n’a-l-on pas vu quatre-vingt-six dignitaires de cette Église, pasteurs, prédicateurs, membres des consistoires, avec deux surintendants en tète, nouer une coalition de tactique avec les amis protestants, et le premier prélat de la hiérarchie évangélique donner la main au pasteur Uhlich* ?
1. En 18-15, M. Hengstenberg , dans la Gazette évangélique, combattait celle coalition. — « Le beau spectacle, disait -il, que prépare cette astucieuse sagesse! le bel ordre avec lequel elle ménage son triomphe! Voyez-la faire : elle va pousser à l’extrême droite la Gazette évangélique, rejetée par un si grand écart, en dehors de toute influence; à l’extrême gauche, les rationalistes de Wislicenus! au centre, avec l’excellent Uhlich d’un côté, et les demi partisans de l’orthodoxie de l’autre; puis les paisibles élèves de Schleiermacher. Alors arrivera sans
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Ce qu’est l’évangélisme en théologie, il le sera nécessairement sur le terrain pédagogique; s’il laisse l’esprit de critique envahir le temple, il ouvrira au scepticisme les portes de l’école. Et ainsi, la tradition religieuse et sociale sera viciée dans sa double source.
Je ne parle pas ici de l’enseignement donné, dans certaines écoles populaires, sous l'inspiration de ce groupe de pasteurs qui, ouvertement ou in petto, conspirent, au nom de l’évangélisme, contre l’autorité morale de l’idée chrétienne; et déclarent sans façon que la christologie tout entière est à transformer *. Je laisse là ces extrêmes ; je me place au sein de ce clergé qui est sorti des mains des professeurs de théologie les plus renommés, il y a quinze ans, Eichhorn, Staudlin, Wegscheider ; je prends pour type un homme dont l’influence pédagogique a été considérable, et qui, au titre de pasteur, a joint les fonctions de directeur d’école normale, de conseiller scolaire et de conseiller consistorial, Frédéric Dinter. Qu’était le christianisme de Dinter? une doctrine dépouillée du caractère surnaturel, la doctrine du bienfaiteur le plus illustre del' humanité*, en somme, le rationalisme de Reimarus, à peu de chose près. Toute une génération de pasteurs et d’instituteurs a été formée à l’image de Frédéric Dinter. Quand parurent les amis de la lumière rejetant les miracles de l’Évangile au rang des prodiges du Coran; quand la faction audacieuse qui se ralliait autour des Annales de Halle, vint rajeunir, pour les imaginations allemandes, sous la phraséologie de Feuerbach, les théories d’Helvétius et de d’Holbach, le nerf de la résistance était
doute le règne de Dieu : les loups et le3 brebis, les chevreaux et les panthères habiteront joyeusement ensemble. » Voyez aussi, à ce sujet, deux lettres de M. de Stahl.