‹ De l'éducation pȯpulaire dans l'Allemagne du word et de ses rapports avec les doctrines philosophiques et religieusesChapitre 17 sur 136 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Physionomie morale des écoles primaires dans rÂliemagne du Nord.

Le 2 septembre 1848 s'ouvrait, au sein de l'assemblée de Franefort, une discussion solennelle sur la question de l'enseignement. Par Torgane de M. Paur (de Neisse), le Comité des écoles formula les doctrines qu'il proposait au parlement de rédiger en articles du projet de constitution» et devant les représentants de l'Allemagne tout entière, le rapporteur fit entendre ces paroles* :

c Si vous voulez assurer définitivement les droits fondamentaux et les libertés du peuple allemand, ne craignez pas de vous exprimer franchement sur l'organisation deç écoles... Les uns veulent par l'instruction primaire soumettre les esprits à une loi morale qui régisse la vie, et prétendent former la jeunesse pour Y Église; les autres n'entendent point enchaîner les jeunes gens par des formules dogmatiques, mais ils veulent les fonner pour l'État. Il faut repousser également ces prétentions; car les écoles ne doivent point former l'homme. La tâche de l'école est tout autre, c'est de développer l'esprit au sein d'une indépendance absolue. Ce but n'est point déterminé d'avance, et il ne faut point poser de limites; ce but est infini; toutes les idées de notre époque, quelles qu'elles soient, sont bonnes pour l'atteindre. Il faut seulement donner un libre essor à cette source de vie que l'homme sent palpiter dans son être... Non, l'école ne doit point se proposer

1. Les discoars prononcés dans cette discussion ont été recueillis par M. Reyntiens; 18f9.

PREMIÈRE PAETIE.

de dresser la jeunesse pour TÉglise; la jeunesse ne doit pas être dressée du tout, *

Telle était la doctrine qui, il y a six années, était officiellement présentée à la sanction du parlement national allemand; et cette doctrine n*était point le rêve isolé d*un utopiste transformé tout à coup en législateur : elle était la pensée même du comité spécialement institué par les représentants de toas les États de la confédération germanique.

Nous voici loin de Ija période dont tout à Theure nous esquissions l'histoire ; et cette pensée, on va le voir, n*élait elle-même que l'expression des faits.

Je visitais une petite ville de Hanovre : au sortir de l'église, où j'avais admiré un bas-relief de la renaissance allemande, j'aperçus une école ; j'y entrai. Le maître était intelligent, instruit et d'esprit alerte. A l'ardeur qui le poussait, par les faux-fuyants de la conversation, sur le terrain de la religion et de la politique, mon homme semblait heureux de pouvoir, en toute liberté, desserrer le frein qui maîtrisait sa langue. Moi, d'exciter sa verve et de le piquer au jeu. De bien ea mieux, il me fit la profession de foi qui suit : c Je respecte le Christ, mais je le laisse h sa place; quant à Dieu, je dis à mes élèves ce que nous a dit Goethe :

Wer darf ibn nennen,

Und wer bekenoen :

Icb glaub an ibn?

Wer sich unterwinden

Zu sagen : Ich giaub' ihn nicht*?

— Votre orthodoxie n'est point farouche, lui dis-je. — Non,

1. • Qui peut le nommer, et confesser : Je crois en lui? Mais qui e^ assez audacieux pour dire : Je ne crois pas en lui? • — On sait que cett^ singulière profession de foi se trouve dans la bouche de Faust, 1^* partie* scène du jardin de Marthe,

FAITS CONTEMPORAINS

et c'est Forlhodoxie de dos écoles ; car chez nous, protestants, TiDstraction religieuse n*est pas, comme chez les catlioliques, soumise à la direction quotidienne et tracpssière du pasteur : nous la donnons en pleine liberté (ganz fret). Du reste, je vais à l'église, car je suis Kûsier (sacristain) ; mais ces fonctions me chargent peu : deux heures le dimanche, une heure dans la semaine, et tout est dit. Bref, j'ai lu Strauss et quelque chose de Feuerbach, et je suis de la religion du pasteur Uhlich^ Qaant aux autorités {die Obrigkeii), je suis yis-à-vis d'elles ce qu'il faut être en un moment où l'on va prendre un piétiste pour diriger l'École normale {Schvllehrer^Seminar) de Ha- Dovre. n y a des phases d'orthodoxie, mais patience ! mes confrères le savent comme moi, tout ceci n'est qu'une transition [IhiTchg(mg) \ »

Où retrouver les traits de ces maîtres (T école {Schulmeisier) sortis des mains de Spener, de Francke ou de Kindermann?

Je veux citer un autre fait : En Saxe prussienne * j'entre un matin dans une école. Le maître faisait une lecture à haute yoii^ et les conmientaires, à en juger par le silence de la classe, subjuguaient l'attention des enfants. A la vue d'un étranger, la lecture est suspendue. Puis, comme je priais le loaitre de continuer Fexercice, il donne ordre aux élèves de prendre le livre ouvert devant eux : c'était un catéchisme.

Là n'était point ce que je cherchais. Le morceau interrompu soudain, quel était-il? La leçon finie, j'entre en pourparler avec le maitrç. Lui d'éluder, car il était diplomate. Pourtant, après maintes paroles, ma qualité d'étranger aidant, la crainte manouit, et l'instituteur, de cet air de supériorité qui, chez

1. M. Ublich est, depuis 1845, Tun des deux pasteurs de la libre corn- ^ fme de Magdebourg, et le chef des amis protestants. (V. le ch. II de la ^partie.)

^ 2. On comprendra les motifs de réserve qui m'interdiseiU de donner ici one indication plus précise.

22 PREMIÈEE PAATIE.

un pédagogue, s'appelle d'un autre nom, me présente la brochure désirée.

C'était une revue périodique : Nouvelle Réforme pour la conquête de la religion de V humanité^. « Je leur lisais ce fragment, me dit-il, en m'indiquant la page; je corrige ayee cda l'orthodoxie du catéchisme; c'est de Wicislenus, pasteur à Halle. » — Plus tard, à Hagdebourg, je me procurai la livraison dont il s'agit; et voici l'homélie religieuse et politique administrée par un maitre aux enfants de son école, comme préservatif contre le piétisme^ en manière de contre-poison. Par lui-même, on va le voir, ce morceau ne contient rien de neuf; mais, comme leçon d'école, à coup sûr il a son prix.

« On se pose cette question dans le peuple éclairé {f)eim mf^ geklarten Volke) : Comment la foi et l'Église peuvent-elles se maintenir au milieu des lumières et du développement de ce siècle? Le terrain manque sous leurs pas. C'est un curieux spectacle de voir un édifice rester debout en dépit de la civilisation et de l'effort des années, alors que ses fondements reposent sur un sol depuis longtemps miné. Quatre puissances peuvent aujourd'hui le soutenir : partout en Europe, l'État tend la main à l'Église. L'ancienne autorité politique s'appuie elle-même sur l'autorité de la foi, et la première sait qu'elle doit tomber avec la seconde. Ainsi s'explique la marche sympathique de l'État vers l'Église. L'Église elle-même est devenue un établissement de l'État, spécialement l'Église protestante. C'en serait fait d'elle en peu d'années, si l'État retirait sa main.

u Un second appui pour l'Église est la possession des monuments, des fondations, des capitaux. Que les paroisses soient une fois réduites à pourvoir aux frais du culte, à élever les

1. New Refarm, znr Fœrderung der Religion der Menschlichkeit , vou Wicislenus.

FAITS CO.^lTEMPORAIiNS.

églises, a solder les pasteurs au moyen de subsides volontaires, et Ton verra !

«Un troisième soutien, c*est la routine; des usages se transmettent depuis des siècles : ainsi de la foi. Les pères et les grands-pères Font eue; nous-mêmes nous la recevons dans la jeunesse ; on la garde par la même raison qu*il est ennuyeux de changer d*habit.

« Enûn le dogme a pour lui Timagination et le sentiment. L'imagination se nourrit à son gré de la Bible et des mystères; elle n*a pas à chercher loin, et il lui en coûte peu d* efforts. Pour les esprits faibles, il est bon de compter sur un être qui prend soin de cette vie et d*une seconde vie après elle , qni gouverne tout pour le mieux, dispense le bien, détourne le mal ; il est doux pour les intelligences bornées de s*appuyer sur cet être, de protéger son existence factice par l'illusion de la foi contre les démonstrations de la réalité ; il est commode enfin pour les esprits timides de faire résoudre par un autre, par un Christ, par un Fils de Dieu, le problème de la vie morale {die sittlicke Aufgabe durch einen Andem^ einen Chrisius, einen Goiiessohn lôsen zu lassen)^ de jouir des avantages de cette situation par la foi et les pratiques d'un culte, et de confier tout cet échafaudage à la main d'un prêtre. »

Que dit-on de ce sermon d'un pasteur commenté par un maître d'école? Qu'on ne perde pas de vue ce morceau : il révèle toute une situation.

« Beaucoup de vos confrères sont-ils dans ces idées, demnndai-je à l'instituteur? — Monsieur, par le temps qui court, on met ses idées dans sa poche, et Ton n'en fait pas montre ; mais intérieurement, maîtres d'école et pasteurs, nous sommes tous Lichtsjreunden (amis de la lumière). » Tous est de trop, et l'instituteur se vantait; mais son exagération, après tout, n'était pas loin de la vérité. La vérité , la voici :

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