LES PRÉCURSEURS
Il peut paraître inuHle et présomptueux de reprendre ici un sujet qui a tenté le talent et exercé la sollicitude des maîtres de l'éducation féminine en France.
Il est sans doute et surtout imprudent de rappeler par le titre même de cet ouvrage sur un thème aussi délicat le souvenir de Fénelon.
Car s'il était impossible, au dire de Saint- Simon, de détourner les yeux du séduisant
prélat dès qu'on l'avait une fois regardé, il est plus impossible encore, pourrait-on dire, d'échapper à la séduction persistante de son âme épandue en ses écrits.
Tout le monde connaît, si tout le monde ne l'a pas lu, ce traité de V Éducation des Filles dans lequel M. de Cambrai a coordonné toutes les expériences de sa vie de gentilhomme et de prêtre.
Mais il ne s'agit point ici, on le devine sans peine, de refaire ce traité ni aucun autre; ces ouvrages sont complets chacun dans son genre et pour ce qu'ils ont voulu dire.
Mais tout n'a peut-être pas été dit ni comme il peut devenir utile de le dire aujourd'hui.
Je veux parler en effet de la préparation de la jeune fille à la vie sociale telle que les nécessités la font de nos jours et de sa préparation aussi au mariage et par conséquent de son édacation sentimentale, en réaction peutêtre contre ce qui s'est surtout pratiqué jus-
qu'ici en cette matière particulièrement délicate.
L'éducation des filles comme tout le reste suit en effet une évolution, et s'il ne convient pas d'oublier ni de mépriser ce qui a été fait déjà avant nous, peut-être ne convient-il pas non plus de s'y tenir uniquement.
Fénelon n'a pas cru — heureusement — que Molière eût tout dit; M""» de Maintenon, qui aimait Fénelon, ne s'est pas bornée à en lire et à en appliquer les ouvrages, elle a écouté sa propre expérience; le xviii" siècle, à Penthemont, à Fontevraultou à l'Abbaye-aux-Bois,n'a point appliqué, sans adaptations, les principes de M™« de Maintenon; M™« de Genlis eut des idées très particulières queM"** Campan ne prit point toutes à son compte, encore qu'elle en accueillît quelques-unes volontiers ; Napoléon écrivit, sur un tambour, au soir d'un combat en Pologne, un traité, sommaire, il est vrai , mais très précis, d'éducation pour les filles. Ce traité n'a point paru suffisant à Mgr Dupanloup.
s DK L'E^DUGATION SOCIALE DES FILLES
Les évêques,les instilutriees, l'homme d'Etat avaient en effet chacun son but particuher; leurs observations répondaient aux besoins du moment, signalaient des lacunes ou des excès contemporains.
Aussi bien, il n'est que juste de rappeler brièvement ici, en leur rendant l'hommage qu'ils méritent, les efforts et les travaux de ces éducateurs de filles dont je citais tout à l'heure les noms inoubliés.
En cette matière d'ailleurs, comme en toute matière, il y eut dans l'opinion française flux #t reflux perpétuel. D'un excès, on tomba presque toujours dans un autre excès.
MOLIÈRB
La grossièreté de la cour du roi-soldat, Eenri IV, avait amené la réaction d'abord nécessaire, courageuse, puis extravagante de l'Hôtel de Rambouillet. La distinction dégé-
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noraen aiïélerie et Molière eut beau jeu avec ]os précieuses devenues ridicules et les /emme-t qui se croyaient savantes.
Mais Molière n'avait point l'âme assez délicate pour tenter, l'eût-il voulu, une réforme utile de l'éducation féminine. Il ne faut point toucher indiscrètement aux femmes. Molière ne sut trop souvent que plaisanter et, sous prétexte de venger le bon sens outragé, il ne fut point sans outrager lui-même le bon goût.
L'idéal de Molière est de hauteur très moyenne, et la femme ne lui apparaît point susceptible, sans péril, d'une éducation littéraire et scientifique quelque peu relevée. Sa morale aussi est assez vulgaire.
Agnès et Henriette, qui semblent être l'idéal des jeunes filles à ses yeux, ont la vertu un peu niaise, sans reflet, et leur honnêteté est vraiment trop commune»
Le comédien ne donne point l'envie de les imiter: encore un peu, il en ferait sourire.
La réaction contre r Hôtel de Rambouillet
exagéré a dépassé le but. M"' de Grignan est une exception d'ailleurs peu sympathique et Fénelon peut écrire au début de son traité : « Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles. »
Jusqu'à Fénelon, en effet, il semble bien que l'on n'a point de la femme et de ses aptitudes à une éducation supérieure l'idée qu'avec lui en prennent, partiellement au moins, ses contemporains et que de plus en plus et très fortement nous nous en faisons aujourd'hui.
Il paraît bien qu'on ne demande guère à la femme de s'élever au-dessus de la vertu ménagère; qu'elle soit la gardienne un peu isolée du foyer, qu'elle soigne « le pot » de son mari et l'éducation assez simple aussi de ses enfants, c'est tout ce qu'on exige d'elle et on la prie môme de ne pas offrir autre chose.
De collaboration intellectuelle avec son mari, d'action extérieure, je ne dirai pas sociale — ni le mot ni la chose n'étaient connus alors, — ' il n'est pas question.
Dt'"jà Corneille, qui créa cependant des héroïnes sublimes, — il est vrai qu'il les prenait dans un rang exceptionnel, — déjà Corneille avait fait dire à Pauline par Stratonice, une femme qui devait paraître alors le bon sens même :
Il esl bon qu'un mari nous cache quelque chose I
Les maris du temps de Corneille, même et peut-être surtout les maris de qualité, n'étaient point, il est vrai, sans avoir souvent plus d'une chose à cacher.
Mais cette opinion n'avait point seulement pour cause l'intérêt égoïste de l'homme à garder par devers lui sa liberté d'action et de conduite sans mettre sa femme au courant des accrocs de sa vie privée ; on était enclin alors à penser — et les femmes, en général, ne s'en offusquaient point — que certaines questions étaient en dehors vraiment de leur compétence naturelle et des forces normales de leur i itelligence.
On pensait qu'il y aurait eu danger pour l'équilibre de leurs facultés aies initier aux problèmes supérieurs de la morale et de la philosophie.
il y avait dans la société d'alors comme une | sorte de pudeur qui ne permettait pas de faire tomber devant les femmes tous les voiles de la vérité et c'était un respect, sincère sans doute autant que mal avisé, qui veillait gravement, pieusement, aux portes de leur ignorance.
11 n'est pas bien honnête et pour beaucoup de causes Qu'une femme étudie et sache tant de choses,
observait Molière dans son horreur de voir les femmes s'adonner aux sciences et à une littérature intensive.
Tout au plus consentait-il à ce qu'une femme eût des clartés de tout sans rien approfondir; clartés souvent plus dangereuses que l'entière obscurité, car volontiers à ces lueurs imprécises la femme croit deviner et pouvoir gui-
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der ses recherches el éclairer ses conchisions.
C'est celte initiation incomplète, cette culture superficielle qui lui donne tant de préjugés qu'elle prend pour des principes et qui la fait voltiger de points lumineux en points lumineux, sans suivre la voie droite sur laquelle plane un brouillard opaque.
« Clartés de tout », la pire des méthodes et le pire résultat d'une éducation, s'il est vrai que la demi-science fait les pédants, les ingrats et même les athées, tandis qu'à s'enfoncer dans la vraie science on se sent devenir humble, discret et croyant.
Ce sont ces clartés indistinctes et indiscrètes à la fois des paysages sublunaires qui donnent aux objets des formes inconsistantes et traîtreusement amies; ce sont ces clartés éparses, sans convergences, qui laissent dans l'ombre mille écueils et ne permettent d'apercevoir que quelques sommets plus ou moins bien choisis des questions ; ce sont ces clartés de tout, mais ces lumières de rien, qui
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rendent trop souvent les femmes incapables de discerner la vérité, de la suivre, de la défendre.
Clartés de tout, ces notions vagues de religion qui ne sauraient imprégner l'âme et lui faire vivre sa foi; clartés de tout, ces chronologies arbitraires d'histoire qui ne raccordent aucun effet à ses causes profondes et qui font delà vie et des transformations d'un peuple comme une cinématographie insaisissable ; clartés de tout, ces préceptes mal expliqués et mal compris de la morale qui dévient l'âme de sa droite ligne et la mènent par je ne sais quel dédale compliqué de réticences jusqu'aux compromissions et aux déchéances secrètes ; clartés de tout, cette science sociale, faite d'articles de journaux mal construits et mal compris, d'appréciations de salon superficielles et intéressées, de boutades d'économistes bourgeois ou d'anarchistes élégants ; clartés de tout enfin, ces conventions mondaines sur l'amour, le mariage, la maternité et la famille : lueurs
falotes et tremblantes au rayon desquelles la jeune fille, après le jeune homme^ s'enlise, à son insu, dans un inextricable et insoupçonné marécage d'inconsciente immoralité.
FENKLON (
Fénelon ne se contente point de si peu ; il n'a point cette piètre opinion des facultés intellectuelles des femmes : il sait, il comprend le rôle qu'elles peuvent jouer dans leur foyer, auprès de leur mari, et aussi, par rayonnement, dans la société.
« Les femmes, écrivait-il très fortement, sont chargées de l'éducation de leurs enfants, des garçons jusqu'à un certain âge, des filles jusqu'à ce qu'elles se marient. »
« La mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes, puisque les désordres des hommes viennent souvent et de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue
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de leur mère et des passions que d'autres femmes leur ont inspirées dans l'âge un peu avancé ! »
L'archevêque de Cambrai écrivait à une dame de qualité « sur l'éducation de Mademoiselle sa fille » ces paroles pleines de bon sens : « Le monde n'éblouit jamais tant que quand on le voit de loin sans l'avoir jamais vu de près et sans être prévenu contre sa séduction. »
Ce que Fénelon dit du monde, on peut le dire de l'amour, cela revient à peu près au même.
D'ailleurs le prélat réagit déjà contre une pseudo-prudence qui est- encore la plaie de nos jours en certaines familles et qui consiste àlaisser croître les jeunes filles K dans une profonde ignorance du siècle » ; c'est sans doute une heureuse ignorance, si elle doit durer toujours ; mais il ne croit pas à cette durée, et c'est ce qui justifiera cet ouvrage.
DS L'ÉDUCATION SOCIALE DES FILLf-R
H"* DE MAIMTENON
Versla même époque, au mois de juin 1686, jyjme ^\^^ Ma intenon fondait Saint-Cyr et se faisait institutrice avec la même aisance qu'elle s'était faite conseillère de rois. Il ne s'agissait pas seulement de poser des principes, il s'agissait de les appliquer. On sait assez comment elle s'y employa jusqu'à sa mort : bon sens, pondération, piété sans bigoterie, l'éducation de Saint-Cyr constituait un progrès heureux ; nous aurons l'occasion de le constater encore au cours de cet ouvrage.
On exerçait, en effet, les élèves aux travaux du ménage, aux travaux de l'aiguille, et le bonhomme Chrysale aurait pris plaisir à goûter à leurs menus : mais on leur enseignait aussi l'histoire, la musique, les belles-lettres; on soignait même leur extérieur, « on les habituait à la bonne tenue, à la distinction des manières, à cette grâce qui n'exclut point
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la modestie et même au soin de leur beauté.» Ce programme, que nous résume ainsi Taphael dans la Beaumelle et Saint-Cyj^ est certes une réaction contre les ttiéories de Molière, un retour vers l'élégance de l'Hôtel de Rambouillet, mais en même temps un pas très hardi en avant vers l'éducation ménagère, préconisée de nos jours ; l'hygiène fait son apparition et c'est d'elle que l'on attend l'épanouissement de la beauté ; orientation nouvelle encore, aube charmante de ce que l'on appelle d'un mot trop barbare, la puériculture^ ce soin des petites confié aux grandes qui les habillent et les peignent.
Nous verrons plus loin, sur le point spécial de l'amour qui nous occupera dans une seconde partie, les principes et les méthodes de M""® de Maintenon.
Elle disait en effet : « La plupart des religieuses n'osent pas prononcer le nom de mariage ! Saint Paul n'avait pas celte délicatesse, car il en parle ouvertement. »
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El voilà encore une orientation nouvelle.
Car Molière, qui plaisante volontiers la pruderie, ne sait pas parler sérieusement du mariage. Si Bélise et Philamiiite font rire de leur fausse pudeur, les petits rires étouffés et l'attitude faussement modeste d'FIenriette indiquent assez qu'elle non plus n'a pas de cet état, qui est un état « saint », l'idée qu'il en faut avoir.
On a fait à M""' de Maintenon une réputation d'austérité et d'ennui qu'elle ne mérite pas ; Saint-Cyr n'était point un endroit morose : l'institutrice n'y supprima que les distractions qui dégénéraient, mais ce ne fut qu'après en avoir fait le loyal essai.
Les pensionnats de demoiselles ne persévérèrent pas d'ailleurs dans œtte méthode sage et pondérée. On sait la mondanité des couvents à la mode, au xviu* siècle ; comment les parloirs s'y tranformaient vite en boudoirs, comment, sous le regard intéressé des chanornesses titrées, s'y faisaient les présentations et
les fiançailles prématurées. On connaît l'Abbaye-aux-Bois, que gouvernèrent successivement M"'^ de Richelieu et M'"^ de Chabrillan : contrairement aux religieuses du xvii* siècle, qui n'osaient parler mariage, les dames de l'Abbaye-aux-Bois en parlaient volontiers ou du moins souffraient qu'on en parlât. N'avaientelles pas à achever l'éducation de ces petites mariées de douze et de quinze ans, mariées blanches, données sans leur consentement à un trop jeune ou trop vieux seigneur ; car la disproportion monstrueuse des âges et les inaptitudes physiques ne scandalisaient personne. Le mariage était affaire mondaine et de convenance, d'où l'amour à tous les degrés pouvait être exclu.
Les chanoinesses préparaient les petites filles à leur mariage après qu'il avait été conclu; c'était un peu tard; mais il convient d'ajouter que les principes de M""® de Maintenon étaient appliqués en d'autres choses.
Si on recevait des visites, si on faisait des
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révérences, si le maître à danser devenait, en fait, un personnage plus important que le directeur de conscience, on ne négligeait point tout à fait pour cela les ouvrages manuels et ménagers ; la petite princesse Massalska apprit là à repriser les aubes et à épousseter la chapelle ; M"^^ de Vogiié et d'Uzès faisaient la cuisine; M"^» deRohan et d'Harcourt entretenaient et allumaient les lampes; M"" de Clioiseul, de Conflans et de Damas apprenaient la botanique, faisaient des tisanes et des cataplasmes.
Ces travaux manuels exécutés avec une souveraine élégance n'empêchaient pas d'ailleurs de danser le ballet à' Orphée^ en costume, dans les bosquets du couvent.