M™® DE GENLIS ET M™« CAMPAN
A la veille de la Révolution, l'éducation très superficielle des femmes se précisa cependant sur certains points; nous ne parlons pas ici
des femmes qui firent de la mécanique comme M"^ du Cliâlelet ; mais un nouveau ou du moins un plus accentué souci hanta les éducatrices. M™* de Genïis, gouverneur des princes d'Orléans, du futur Louis- Philippe, fait visiter à ses élèves les manufactures ; elle apprend même à M^'^ de Chartres le métier assez inattendu de meunier.
Plus tard, en 1801, elle publie le «projet d'une école rurale pour l'éducation des filles » c'est une école ménagère avec tous ses services. Un ancien monastère de religieuses désaffecté pourra la contenir ; il y aurait une vigne, un pressoir, des viviers. On apprendrait aux élèves à diriger une lessive, à savonner et repasser elles-mêmes, une fois tous les jours, à conduire une basse-cour, une laiterie, un fruitier, à diriger une cuisine, à faire elles-mêmes la cuisine, connaître le prix des choses, leur dose; elles présideraient tour à tour à la boulangerie; les jeunes filles, comme à Saint-Cyr, prendraient soin des petites.
M"* de Genlis ne réalisa pas son projet, mais son opuscule répondait à un état d'esprit : d'autres devaient en tirer les applications.
A cette époque môme, M""' Campan, l'ancienne lectrice de Marie-Antoinette, venait d'ouvrir à Saint-Germain un pensionnat de jeunes filles et d'y reprendre les traditions d'éducation de M"* de Maintenon, avec l'usage des belles manières : parmi ses élèves inconnues alors, quoique si proches d'une fabuleuse notoriété^ elle comptait Hortense de Beauharnais, Caroline et Pauline Bonaparte.
NAPOLéON ET MGR DUPANLOUP
Quelque temps après, le général, frère et beau-père de ces jeunes personnes, faisait d'elles des reines ef, devenu empereur lui-même, donnait de façon précise ses vues sur l'éducation des jeunes filles confiées à M»e Campan.
Aux dernières lueurs du soleil d'Auslerlitz, il signait un décret confiant à la maison de Saint-Germain l'éducation des filles des officiers et des soldats morts dans lajournée; le 6 juillet 1806, il transférait sa maison d'éducation au château d'Ecouen et,le 5 septembre 1807, en nommait officiellement directrice M"»® Campan.
Dans l'intervalle, entre les deux victoires d'Eylau et de Friedland, au camp de Finkenstein,en Pologne, le 15 mai 1807, il écrivait en quelques lignes son traité de l'éducation des filles. De psychologie à proprement parler il n'en faisait pas. Il voulait seulement des femmes qui ne soient pas savantes, mais qui soient vertueuses et appliquées à leur maison.
C'est surtout un programme d'enseignement ménager qu'il donne en effet et que M™" Campan devait plus largement encore et avec succès appliquer.
« Il faut occuper les élèves, écrit l'Empereur, pendant les trois quarts de la journée à des
travaux manuels : elles doivent savoir faire des bas, des chemises, des broderies. »
« Il serait bon aussi, ajoute-t-il, qu'elles sussent un peu de ce qu'on appelle l'office ; je voudrais qu'une jeune fille sortant d'Ecouen sût travailler ses robes, raccommoder les vêtements de son mari, faire les layettes de ses enfants. »
Napoléon, ne voulant pas paraître imposer un ordre, laissait ici percer un désir significatif :« Je n'oserais pas prescrire, écrit-il, de faire la cuisine aux élèves, j'aurais trop de monde contre moi ; mais on peut leur faire préparer leur dessert et ce qu'on voudrait leur donner soit pour leur goûter, soit pour les jours de récréation » et, sa façon autoritaire reprenant le dessus, il terminait cette partie du programme en disant : « Je les dispense de la cuisine, mais non pas de faire elles-mêmes leur pain. »
On sait que ce programme fut mis en œuvre à Ecouen : les élèves y faisaient elles-mêmes
leurs robes, leurs chemises. — Napoléon, au cours d'une visite inattendue, le 3 mars 1810, passa très sérieusement sur son poing impérial la revue des bas raccommodés — elles balayaient les classes, servaient à table à tour de rôle, donnaient et recevaient le linge ; les plus grandes, comme à Saint-Cyr, habillaient les petites : deuxième phase de la puériculture.
M™* Campan fit aussi pratiquer la cuisine, mais elle crut devoir relever par un but charitable la vulgarité de ces travaux : chaque semaine les élèves confectionnaient le « potau feu », un pot au feu pour vingt personnes, que l'on appelait le « pot au feu des pauvres » et qui était ensuite distribué aux miséreux de Tenviron, premier essai de fourneaux économiques.
Mais Napoléon ne tenait décidément pas assez compte de l'aptitude des femmes aux études littéraires et philosophiques : l'éducation des femmes du premier Empire fut
déplorable à cet égard : aussi bien chacun rivalisa-t-il à copier le programme impérial; nous verrons plus loin le règlement du Cardinal Cambacérès sur le même sujet.
Ce règlement, promulgué pour le diocèse de Rouen, reflétait l'opinion générale d'alors sur la nécessité de ne point élever trop haut le niveau des études intellectuelles pour les femmes. On les réduisit ainsi à une pauvreté morale déplorable ; les conséquenses ne se firent pas attendre.
11 faut lire les pages ardentes et convaincues autant que justes de Mgr Dupanloup menant le bon combat pour la restauration ou mieux l'organisation de l'éducation intellectuelle, littéraire et philosophique des femmes.
Le grand évêque d'Orléans était un psychologue avisé : il se tenait d'ailleurs par son énorme correspondance en contact quotidien avec une foule d'âmes féminines ; il a écrit des livres, bourrés, sans être indigestes, d'observations, mais trop peu méditées et encore moins
appliquées par les mères et les épouses sur « l'éducation des filles ».
CE ou ILS ONT dit: ck qui reste a dire
Nous ne saurions analyser ici ces observations; mais nous ne pouvons pas omettre de les signaler: certes, après les avoir lues, nous avons bien hésité à poursuivre notre propre travail. Cependant, réflexion faite, nous avons persévéré. j
Aussi bien n'avons-nous l'intention encore une fois que d'ajouter un chapitre spécial à ces multiples traités qui s'harmonisent et se complètent.
Ce chapitre n'a point été traité ouvertement jusqu'ici ; l'état des mœurs ne l'aulori- \ sait pas et peut-être nous trouvera-t-on encore bien présomptueux et bien indiscret de l'avoir entrepris.
Nous le tentons, dans une seconde partie,
parce que nous croyons que, s'il y a encore quelque inconvénient à aborder ce sujet parliculier de l'amour, il y a plus d'inconvénient encore à l'esquiver et à laisser se perpétuer un état de choses dont les jeunes filles deviennent elles-mêmes les premières victimes. L'observation de Fénelon,que nous citions en commençant pour nous en protéger, les encouragements des maîtres elles confidences des disciples que nous a valus spontanément la publication de « l'Education du sentiment » pour les garçons nous donnent le courage et nous font le devoir de persévérer.