‹ De l'education sociale des fillesChapitre 17 sur 20 · DANS LES ŒUVRES · texte numérisé non relu

DANS LES ŒUVRES

D'ailleurs, l'expérience prouve chaque jour que de telles combinaisons échouent. Nous

avons VU de nobles dames el d'aimables jeunes filles se faire visiteuses à domicile, distributrices de journaux, directrices de garderies el maîtresses d'école, dans l'espoir, plus ou moins avoué, de ramener le populaire à de bonnes idées, c'est-à-dire, pour elles, à des idées d'expectative indéfinie, et régulièrement les bénéficiaires de ces étranges œuvres sociales se sont retournés contre leurs bienfaiteurs apparents avec une apparente ingratitude.

Nous disons bienfaiteurs apparents et apparente ingratitude. En effet, l'ingratitude n'est réelle que si le don a été réel aussi. Or, il est évident qu'en paraissant se dévouer au peuple, trop déjeunes filles dites du monde, par suite d'une éducation fâcheuse et d'une compréhension inexacte des devoirs et des droits de chacun, n'ont entendu ne travailler que pour le succès d'un parti, que pour enrayer la légitime ascension populaire. Le peuple s'en est aperçu : on jouait au plus fin avec

lui, il a tenu le même jeu, il a gagné. On ne saurait, sans injustice ou sans naïveté, lui en vouloir et se montrer mauvais joueur.

Esl-ce à dire qu'il faut nous désintéresser de l'ascension morale et religieuse de ceux au relèvement desquels nous collaborons?

Ce serait évidemment méconnaître le devoir d'apostolat qui incombe à tout chrétien.

Mais, d'une part, il faut se défier de faire tort à l'idée religieuse, en paraissant l'inféoder à certaines timidités ou réactions sociales, à certaines incompréhensions des nécessités actuelles. D'autre part, il faut éviter avant tout de mettre à l'encan la foi.

Ce n'est pas avec du pain seulement que Ton conquiert à Dieu, parce que l'homme ne vit pas seulement de pain.

L'œuvre de conquête doit se faire tout autrement.

Aux jeunes filles catholiques d'être d'abord serviables, bonnes, douces, sans affirmer jamais une supériorité, d'ailleurs factice souvent,

sans se montrer arrogantes ou d'une complaisance qui peut choquer plus que l'arrogance elle-même, de se révéler tout nalurelleuienl aptes à comprendre les besoins et les aspirations de l'âme populaire, d'offrir le spectacle dune religion cordiale, attachante, de faire tomber les défiances et les préjugés insensiblement. La vérité peu à peu conquerra ceux qui auront vu ainsi à l'œuvre les jeunes chrétiennes, et il en coûtera moins à ceux-ci de se déclarer conquis, si c'est à une vérité enfin découverte et, pour ainsi dire, renée en eux, qu'ils se déclarent conquis.

Mais pour procéder de la sorte avec ce zèle bien instruit, dont parlent les hymmes du chanoine Urbain Robinet, il ne suffit pas d'avoir du dévouement ni même de l'amour pour Dieu, il faut avoir un sens très averti de la mentalité contemporaine et même de ses susceptibilités.

11 ne suffit pas de se dire très sincèrement : allons au peuple ! et de se mettre en route

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vers lui, comme vers un êlre très loinlain et très inconnu, il faut peu à peu s'habituer à senlir et à vivre « peuple »; il faut non se faire peuple avec des conlraclions qui transforment en grimaces les sourires contraints, il faut devenir insensiblement et harmonieusement peuple soi-même. Et donc, dans une garderie, dans un ouvroir, dans une école ménagère, où volontiers depuis quelque lemps entrent les jeunes filles, il ne faudra point se présenter avec des airs de professeurs diplômés, habiles surtout dans l'art d'enfoncer des portes ouvertes. 11 ne suffira pas de faire, même en termes choisis, la théorie de la coupe ou de la soupe, et d'apporter comme extraordinaires des recettes très simples.

Il ne faudra point paraître, si on est jeune, vouloir faire la leçon à des mères de famille. Celles-ci évidemment peuvent avoir des habitudes déplorables d'hygiène ou d'économie domestique. Mais elles y tiendront d'autant plus qu'on paraîtra vouloir les traiter à la

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légère. Ces femmes, qui ne manquent pas, d'ailleurs, toutes, de bon sens, arrivent souvent tout à la fois avec la curiosité d'apprendre et le désir aussi de ne pas paraître trop nulles.

Elles souriront de pitié si d'un ton doctrinal une jeune demoiselle prétend leur enseigner le seul art d'emmaillotter et de nettoyer les bébés ; elles souriront aussi si, du même ton solennel, on leur explique l'art de faire cuire un œuf à la coque, comme si elles n'en avaient jamais faitcuire jusque-là, ou si, au lieu de leur enseigner des choses pratiques, on croit les amuser parce que l'on s'y amuse soi-même en leur enseignant un point de broderie fine ou la confection d'un gâteau de luxe.

Des jeunes filles bien intentionnées peuvent ainsi se rendre impossibles où elles auraient pu faire grand bien, et pour avoir voulu fréquenter maladroitement le peuple, éloigner le peuple d'elles et de leur classe sociale.

Moins de direction officielle et plus de col-

laboration effective ; le travail en commun met en commun les âmes.

LA FORMATION PERSONNELLE PRÉALABLE, ET LKS MÉTHODES PK MADAME DE MAINTKNON

Mais cela suppose que les jeunes filles,chez elles, ont été déjà et pratiquement formées au ménage, qu'elles ont su faire la cuisine, dresser une table, repasser un corsage, surveiller la lessive.

Or ces soins vulgaires, qui peuvent par hasard écorcher les doigts, ne sont point si communément pratiqués par les jeunes filles qui tout à coup, après une conférence académique, s'érigent professeurs d'écoles ménagères ou directrices d'ouvroirs.

Ce dédain des travaux du ménage, malgré ce que nous avons dit des tentatives réalisées dans le passé, ne date pas seulement de nos jours.

A cette époque même dont nous avons parlé

et où il semblait que la femme ne fût point admise à viser à la vie sociale et publique, au temps du bonhomme Chrysale, auquel il faut toujours en revenir, plus d'une jeune fille se serait crue déjà déshonorée si elle avait touché aux instruments de cuisine ou de ménage.

M"» de iMaintenon avait fort à lutter contre celte délicatesse des demoiselles de Saint-Cyr qui déjà ne voulaient plus chanter à vêpres, pour ne se point gâter la voix.

La marquise-institutrice qui dans sajeunesse avait commencé son règne chez M°>« de Neuillanl, sa tante, en commandant la basse-cour, ne pouvait souffrir cette « mauvaise gloire » et, au cours d'une de ces gloses familières, où l'on aime à se la représenter avec sa coiffe haute, dans une des classes de Saint-Cyr, elle semonçait une de ces glorieuses filles du monde dont la race n'est pas morte, de ce ton un peu bourru, mais éclatant de bon sens, qui la fait partout reconnaître.

« 11 y a longtemps, disait-elle déjà en 1701,

que je vous parle de cet orgueil mal placé que je tâche de détruire à Saint-Cyr, et cependant je l'y trouve encore. Je ne saurais comprendre ce qu'a fait l'une de vous. On l'envoie balayer et, parce qu'on lui marque ce qu'elle doit faire, elle s'en choque et dit : une servante ne doit pas me commander ; c'est à nous à faire ce que nous voulons. Peut-on voir une telle insolence...? Il faut qu'il y ait bien du travers dans votre tête et où en serionsnous si c'était un affront de s'instruire de gens au-dessous de soi? On le fait tous les jours et personne ne s'avise de s'en croire déshonoré. On dit à une autre de porter du bois et de balayer, elle répond qu'elle n'est pas une servante ; non certainement vous ne l'êtes pas, mais je souhaite qu'au sortir d'ici vous trouviez une chambre à balayer ; vous serez trop heureuse et vous saurez alors que d'autres que des servantes balaient. »

Et après cette apostrophe vigoureuse, par un de ces retours sur la bassesse de sa propre

origine, auxquels elle se complaisait au faîle même de sa fortune, la femme du grand Roi racontait à ces demoiselles malaucœureuses cette charmante anecdote : (v Je me souviens qu'un jour, allant chez M"" de Montchevreuil, qui attendait compagnie, elle avait bien envie que sa chambre fût propre et ne pouvait pas la nettoyer elle-même parce qu'elle était malade ni le faire faire par ses gens qu'elle n'avait pas alors; je me mis à frotter de toutes mes forces pour la rendre nette et je ne trouvai point cela au-dessous de moi. J'aurais beau frotter votre plancher, aller quérir du bois ou laver la vaisselle, je ne me croirais point rabaisser pour cela ! »

Ces conseils n'ont point vieilli ; M"* de Maintenon reste d'actualité et ferait très bien à la tête d'un ouvroir ou d'une école ménagère au xx" siècle.

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