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DE LA THEORIB ET DE LA PRATIQUE SOCIALES

Nous sommes arrivés aux jours de l'intronisation féminine dans les œuvres d'assistance et de prévoyance sociales, et grâce à cette intronisation, ces œuvres sont peu à peu devenues familiales, car où pénètre la mère doit pénétrer l'enfant.

Les femmes ne sont donc plus exclues en principe du bienfait des institutions philanthropiques, ni pour les diriger ni pour en bénéficier, c'est un progrès sur les âges précé-

dents. Elles ne sont plus laissées en dehors des charges et des responsabilités qu'imposent ces œuvres.

C'est de ce progrès qu'est née la conception assez récente de la femme sociale.

Mais n'est pas sociale qui veut: une mentalité de châtelaine bienfaisante, — ce qui put suffire en son temps, — ne saurait suffire aujourd'hui : il faut à la femme sociale, avec les délicatesses et les élégances d'autrefois, une âme démocratique : il faut lui infuser la notion véritable de l'association, de la coordination des efforts, de la coopération entre celles qui donnent et celles qui reçoivent, de façon à ce qu'iln'y ait plus de catégories disparates, mais une véritable action commune pour le commun bien-être.

Il s'agirait donc de transformer, ou, si l'on veut, d'adapter l'éducation féminine aux nouvelles destinées de la femme.

La femme apporte partout en effet une sensibilité excessive, une spontanéité généreuse.

mais aussi parfois une dangereuse intempérance ; elle se donne tout entière à ce à quoi elle se donne : au plaisir comme à la piété, au dilettantisme comme à l'action ; elle ne connaît point d'obstacle et elle tend à résoudre par le sentiment les questions sociales les plus complexes, elle possède d'ailleurs d'incomparables ressources, mais si sa science parfois ne se tourne pas à aimer, il faut craindre de la femme aussi un amour qui ne se tourne pas suffisamment à prévoir.

La France n'a pas eu l'honneur, semble-t-il, de prendre l'initiative de cette transformation de l'éducation des femmes en matière sociale.

Les pays anglo-saxons ont été les promoteurs du mouvement.

C'est à Boston, en Amérique, en 1899, que fut fondé tout d'abord une sorte de collège spécial dont le but était de procurer aux femmes une instruction et une formation capables d'élever le niveau de leur vie.

Le collège était divisé en plusieurs sections:

DE L'ÉDUCATION SOCIALE DES FILLES IJl

l'une de ces sections comportait l'économie domestique.

A Londres, on trouve une école de sociologie et d'économie sociale avec cette devise suggestive: l'étude pour l'action.

Durant les trois premiers mois de l'année du cours, la jeune fille qui se destine aux œuvres sociales passe cinq jours par semaine à l'ofTice de la Charity-Organisation-Society, visile les diverses institutions d'assistance sociale et étudie le problème économique « non pas, nous dit M. Maurice Baufreton, dans VBducation sociale de la femme ^ sous un aspect abstrait, mais au fur et à mesure qu'un cas précis se présente à l'observateur » .

Dans les trois mois suivants, elle étudie le fonctionnement de l'assistance publique dans les bureaux de bienfaisance et le reste de l'année elle se livre, sous la direct ion de spé cialistes, aux colonies de vacances, à l'enseignement ménager, à l'éducation des enfants infirmes, à la visite des pauvres.

En Hollande, une école d'éducation sociale pour les deux sexes a élé fondée à Amsterdam par M"' Boisserain ; elle comporte également une section théorique et une section pratique.

En France, la première tentative de ce genre est due à M^i" Gahéry, qui a fondé à Charonne l'Union familiale, sorte d'école de formation sociale.

En 1 900, un congrès de femmes catholiques, présidé par M""» de Bally, en 1904, un congrès dit Jeanne d'Arc, en proclamant l'urgence des œuvres sociales, proclamaient aussi la nécessité de la formation sociale.

Il fallait autre chose, en effet, pour diriger les œuvres nouvelles qu'une vague sentimentalité; les dames dites patronnesses, qui peuvent suffire pour alimenter la caisse de certaines œuvres d'assistance et de charité d'une utihté d'ailleurs incontestable, n'offraient point pour la plupart une compétence technique en rapport avec les complexités et les adaptations pratiques d'œuvres destinées à entrer

plus profondément dans le courant de la vie économique et sociale de nos jours.

Quelle que soit l'opinion que l'on professe, par suite de regrettables incidents, sur l'œuvre dite la Maison sociale, il faut bien convenir que c'est à l'initiative de la baronne Piérard qu'est dû en partie le mouvement actuel de l'éducation sociale des femmes.

On n'a pas oublié les conférences commencées en 1902, dans l'hôtel de la baronne, rue d'Athènes, et dans lesquelles prirent successivement la parole MM. Etienne Lamy, Jules Lemaître, Doumic, Brunetière.

M. Georges Goyau a écrit la préface magistrale du recueil de ces conférences qui orientaient en France l'éducation sociale féminine.

M"^' Piérard fit école ; un groupe dit TVadition-Progrès se forma sous le patronage de la comtesse de Brissaci un autre groupe suivit : l'Institut breton Chateaubriand-Brizeiix.

Puis naquirent à Reims la Ligue des femmes

rémoises; à Nancy, la Ligue des femmes lor-\ raines.

C'était, remarque M Paul Acker, la première phase du mouvement social féminin, la phase théorique et éducative indispensable.

Est venue ensuite la phase active, qui s'incarna d'abord dans l'œuvre de Mm» Chenu, r Action sociale de la femme.

L'Action sociale fonda tout d'abord, rue du Rocher, à Paris,une agence de renseignements sur les syndicats, les mutualités, les diverses expériences sociales qu'il ne faut tenter qu'avec une documentation sérieuse et sûre.

Ce secrétariat correspond un peu à l'office central des œuvres charitables fondé par M. Lefébure,à Paris, et au W omen' s Instituts de Londres.

Vers le même temps, une autre femme, M""' Thome, fondait à Paris, rue Vaneau, une œuvre de même genre, le Foyer : elle y commença un cours de cuisine ex cathedra avec notes : mais le pot fut vite brûlé, et on pro-

céda ensuite de façon plus simple et plus pratique. Ce fut l'enseignfment ménager par le fait, sous la direction effective d'une des éli^ves, la demoiselle responsable : l'école de la rue Vaneau donna également des cours de médecine pratique. Le Foyer a une ramification populaire très utile et toute logique dans l'œuvre des «jeunes ménages », que les élèv. s de l'école viennent fréquenter : on y fait des causeries intéressantes.

C'est ainsi que l'éducation sociale des femmes doit aboutir tout d'abord à l'assistance éducative, éducative pour l'assistant et pour l'assisté : pour l'assistant, qui doit chercher et comprendre les causes de toutes les misères qu'il rencontre et ne point se contenter de panser les plaies quand elles sont advenues, mais à les prévoir, à se faire une idée des moyens et des œuvres à employer pour améliorer de façon stable la situation des malheureux; pour l'assisté, qui doit être mis peu à peu en mesure de mieux sentir lui aussi les

causes réelles de sa silualion malheureuse et a nené à tenter lui-môme son propre relèvement.

A cet égard , les enquêtes personnelles méthodiquement suivies seront d'une utilité incontestable pour les femmes qui veulent s'occuper de secourir les malheureux efficacement. Elles y apprendront beaucoup de choses qui leur permettront de mieux coordonner leurs efforts et feront ainsi l'apprentissage de la réalité sociale.

Les femmes d'oeuvres doivent songer toujours également que le but que doit se proposer une œuvre sociale digne de ce nom : c'est la reconstitution de la famille.

C'est ce qu'a compris l Union familiale de M''* Gahéry, que nous citions plus haut. L'œuvre prend l'enfant toute petite : mais elle ne la prend pas gratuitement, il faut que les parents s'associent eux-mêmes dans une mesure, très faible il est vrai, mais selon leurs moyens, à l'entreprise.

A dix ans, les petites filles passent au rang de petites mères, c'est-à-direqu'on leur confie un poupon à garder : c'est la poupée vivante combien plus intéressante et éducative que l'autre ; les garçons ont leurs groupements spéciaux : ils ont eux-mêmes fondé un cercle d'études, lequel a créé une coopérative de consommation et une mutualité féminine.

Les écoles ménagères, telles qu'on les conçoit en réalité aujourd'hui, sont nées en Suisse, à Fribourg : des sociétés d'agriculteurs helvétiques ont organisé pour les filles delà campagne des cours temporaires. En Allemagne, les écoles professionnelles de Berlin, de Francjort et de Wiesbaden et l'école de cuisine de Cassel, ont suivi avec éclat; en France, l'initiative date de 1901. A cette époque, la comtesse de Diesbach, de retour de Belgique, créa, rue de l'Abbaye, à Paris, la première école ménagère du type moderne.

Nous n'avons pas l'intention de suivre ici, dans tous les détails et dans ses multiples

ramifications, le mouvement social féminin : nous nous bornons à signaler les initiatives intéressantes.

Avant de terminer, nous citerons encore la Ligue des Enfants de France^ fondée en 1895 par M"« Lucie Faure, depuis M""' Goyau- Nous citerons le Syndicat de V Aiguille, fondé en 1892, sous l'inspiration du P. du Lac, par la marquise deSaint-Chamans, la marquise de la Tour du Pin, la comtesse de Biron : il s'agit là d'un syndicat mixte : les syndicats féminins, créés à Lyon par M"' Rochebillard, sont des syndicats uniquement ouvriers et qui ont rapidement prospéré.

Nous serions entraînés trop loin, si nous voulions aborder ici la question de la mutualité maternelle, due à l'initiative de M. Poussineau et qui a pris une extension extraordinaire.

Mais nous voulons indiquer tout au moins r Union mutualiste des Françaises, dirigée par la comtesse de Kersaint et qui est une œuvre

de propagande mutualiste. Son but est d'aider àla création de mutualités féminines et maternelles par l'enseignement^par des subventions ; les nouvelles sociétés ainsi fondées sont rattachées à une Union centrale créée en 1 903 : l'œuvre pousse surtout à la création de mutualités familiales.

M"^ Henri Lorin a, de son côté, fondé une association à peu près du même genre : Pour favoriser le développement des associations prO' fessionnelles de femmes .

On connaît la Ligue Sociale d^ acheteurs^ initiative née en Amérique en 1890, d'où sortirent successivement le consumer s League avec ses quatre articles et sa liste blanche, et la Ligue nationale réalisée entre les villes de Philadelphie, Brooklyn et Chicago.

M""* Jean Brunhes a fondé, en France, la première ligue d'acheteurs en 1902.

L'OEuvre de la protection morale de la jeune fille, née à Fribourg, mais aujourd'hui acclimatée en France, peut aussi fournir à

l'activité des jeunes filles une orientation très utile.

On le voit, les temps semblent révolus : on peut s'instruire et on peut agir : il suffit d'avoir conscience du devoir éternel d'aide mutuel et des moyens plus actuels de l'accomplir en prenant de plus en plus une âme démocratique, telle que volontiers l'aurait eue La Bruyère sans rien perdre de sa native distinction.

De l'embellissement de la vie sociale par la culture artistique. — De la frivolité de l'éducation artistique au XVIII' siècle. — La réaction inévitable ; le cardinal Cambacérès. — De la formation littéraire.

DE l'embellissement DE LA VIE SOCIALE PAR LA CULTURE ARTISTIQUE

Pour être sociales, il n'est pas nécessaire que les jeunes filles se réduisent au rôle de Cendrillons et s'affublent comme des Evangélistes. Il faut en tout éviter de se singulariser et d'affecter des allures étranges : « Lorsque vous jeûnez, ne faites pas comme les hypocrites qui s'exténuent le visage, mais, au contraire, lavez-vous et ^.parfumez-vous. »

Le sérieux de la vie, l'ascension vers toujours plus de justice, n'exclut point le culte raisonnable et joyeux de la beauté artistique.

Dieu s'est complu, dèsl'origine.èrhannonie des nombres ; il a tiré le monde du chaos ; son Esprit a été porté sur les eaux; il a rempli les forêts de murmures ; il a donné à l'homme uTïe voix flexible, il lui a prêté la souplesse et l'élégance, il s'est attardé, semble-t-il, à affiner oncore chez les filles d'Eve la grâce et

la délicatesse, il les a rendues particulièrement aptes à goûter les arts.

Nous n'avons rien à mépriserde ce que Dieu a jugé digne d'être l'ouvrage de ses mains; il ne conviendrait donc pas de méconnaître ou même de négliger la formation artistique des jeunes filles, sous prétexte que ces arts et cette littérature peuvent entretenir la frivolité.

DE LA FRIVOLITÉ DANS l'ÉDUCATION ARTISTIQUE DU XVni* SIÈCLE

Certes, il est assez difficile de trouver et de maintenir un juste milieu en cette matière et nous voyons que les éducateurs comme les moralistes oscillent souvent entre deux excès.

Si M"' de Maintenon veut, à Saint-Cyr, une éducation grave, si elle s'inquiète, et non sans raison, de ce que « ses petites filles » ont trop bien joué Y Andromaque de M. de Racine, si Molière nous montre les ridicules d'une édu-

cation trop précieuse où l'esprit se perd dans la quintessence et la distinction du langage dans le galimatias, si Fénelon remarque avec une grande perspicacité, qu'on regrette ne pas lui avoir vu appliquer à M"" Guyon, « qu'il ne faut point laisser les femmes raisonner de théologie au grand péril de leur foi » ; si, parlant à une dame de qualité sur l" éducalion de Mademoiselle sa fUle, il ajoute : « Tout est perdu, si elle s'entête du bel esprit et si elle se dégoûte des soins domestiques : la femme forte file, se renferme dans son ménage, se tait, croit et obéit )),nous voyons que, sans demander aux jeunes filles plus de science et plus de théologie, les couvents duxviii^ siècle qui faisaient place au travail manuel leur permettaient une éducation mondaine plus compliquée ; l'art des révérences n'était pas exclu des parloirs, la musique, les représentations théâtrales, les danses, les élégants menuets n'étaient pas, nous l'avons vu plus haut, interdits aux jeunes élèves de Fontevrault, de l'ab-

ne DE L'EDUCATION SOCIALE DES FILLES

baye aux Bois, de Penlhémont, où Pauline de Montmorin pouvait faire Tapprentissage de de la séduction que devait exercer M"" de Beaumont.

Ce raffinement, il faut en convenir, était excessif ; il fit de charmantes femmes, spirituelles et frivoles, qui auraient vu sans doute s'étioler et disparaître les germes de leurs qualités natives, sous la poudre et le rouge, si la Révolution, en les rejetant brutalement dans l'épreuve, n'avait^sous la rosée sanglante des échafauds, fait éclore en elles des vertus insoupçonnées d'elles-mêmes.

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