LA REACTION INEVITABLE. LE CARDINAL
CAMBAGÉRÈS
Après la Révolution, l'éducation des filles au point de vue artistique subit une réaction inévitable. M™e Campan, il est vrai, tenta de reprendre à Saint-Germain et à Ecouen, pour
les filles des nouvelles classes dirigeantes, un peu trop improvisées, les procédés de lente et minutieuse culture, qui avaient produit ces fleurs exquises tout à l'heure fauchées, et de faire déteindre la grâce aristocratique et fri- ▼ole d'Hortense de Beauharnais sur lîi trop robuste exubérance de Mesdemoiselles Bonaparte; mais les licences et les excès du Directoire avec ses Merveilleuses aux péplos transparents firent préconiser par Napoléon et par les évoques des méthodes d'éducation pour les filles dont le rigorisme effrayerait singulièrement aujourd'hui.
I>ans un règlement à l'usage des pensionnats religieux de son diocèse, le cardinal Cambacérès, archevêque de Rouen, le frère de l'Archichancelier de l'Empire, promulguait en 1807 un programme d'instruction qui ne semble pas avoir voulu laisser grand'place à l'éducation artistique des filles.
Si l'étude de la religion y tenait, comme il convient, la première place, le reste n'en pre-
naît pas beaucoup. L'Archevêque cataloguait par rang d'ulilité les études ou travaux suivants : le travail manuel d'abord, la lecture, l'écriture, l'arithmétique, la grammaire, l'orthographe,la géographie, l'histoire, et encore, pour l'histoire, devait-on se contenter des éléments suivant le vœu formulé à la même époque par le paradoxal Joseph de Maistre « et ne connaître un peu davantage que celle de son pays » .
Q'.sant à la musique et au dessin, le cardinal observait a qu'il n'est pas aisé de concevoir pourquoi l'on met tant de prix à apprendre ce qu'on doit bientôt oublier, pourquoi l'on se pique de savoir dans la perfection ce dont bientôt on ne fera plus d'usage ».
Le règlement archiépiscopal interdisait dans les pensionnats toute représentation dramatique et défendait « d'y exercer les élèves à aucun genre de déclamation ».
Les jeunes filles n'en ont que faire, puisque, disait-il, « elles ne sont pas destinées comme
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les hommes à parler en public ni même à s'exprimer avec une certaine chaleur » .
Il suffît au prélat qu'elles sachent <♦ converser avec une aisance paisible el modeste».
Fénelon n'avait pas àlé plus sévère pour la musique : Platon lui servait de modèle : « lui qui rejette sévèrement tous tessons délicieux qui entraînent dans lamusique des Asiatiques; à plus forte raison, les Chrétiens, qui ne doivent jamais chercher le plaisir pour le seul plaisir, doivent-ils avoir en horreur ces divertissements empoisonnés. »
Mais en cela encore il faut savoir distinguer et ne pas proscrire également tous les sons et tous les arts.
La méthode du bon cardinal Cambacérès, qui n'était pas artiste, et celle de Fénelon, qui l'était peut-être trop, risquaient vraiment de faire des jeunes filles et des femmes chrétiennes de petites personnes un peu insignifiantes.
11 est vrai que l'Empereur, dont tout le monde s'inspirait, n'était pas féministe : M°' de
Staël en savait quelque chose. La maternité, aux yeux de Napoléon, était la seule et non seulement la plus auguste fonction de la femme. Que les jeunes épouses donnassent des soldats à l'Empire, il leur permettait d'être sottes sur tout le reste.
C'était trop d'indulgence, vraiment, et il faut peut-être ne pas regretter que des règlements comme ceux de Napoléon et du cardinal Cambacérès ne soient plus intégralement en usage. La femme, avec son charme naturel, peut apporter à son foyer l'agrément des arts. Mais ce qu'il faut néanmoins retenir des observations d'un prélat de 1807, c'est qu'on doit se garder de ce qu'il ne nomme pas:le snobisme : le mot n'était pas inventé, — mais de ce qu'il nous montre en effet comme un travers très commun: — de perdre beaucoup de temps à étudier par mode ce pour quoi on n'a ni goût ni aptitudes et qu'on ne poursuivra guère. C'est perdre son temps, en effet, que de lapj>ter du piano, comme c'est perdre son
temps que d aller au théâtre sans y rien comprendre, simplement pour les toilettes et les décors.
Contre ce snobisme, lesjeunes filles et leurs parents auraient intérêt à se garder.
Mais ce n'est certainement pas perdre son temps que de se former le goût littéraire et artistique, pour ne pas ensuite s'amusera de pseudo-chefs-d'œavre, pour ne pas être tenté de courir après des concerts» de confection » au lieu de se complaire à son foyer et d'y jouir en famille du charme d'une belle mélopée, d'une lecture réconfortante et harmonieuse, de ces mille agréments des arts cultivés dans l'intimité, pour le seul amour des arts, moins pour briller d'un éclat factice à l'extérieur que pour jouir et se boniûer intérieurement.
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Mais c'est surtout dans le domaine de la littérature proprement dite qu'il y aurait sans
doute beaucoup à réformer dans réducalion des filles pour les libérer elles-mêmes des fadaises ou des nocivités dont elles sont submerg^ées.
La littérature pour jeunes filles n'existe pas en effet ou n'existe que trop, si on peut appeler littérature, par excès de bonne volonté, ce qui leur est journellement offert sous ce pavillon.
Certains livres de piété rivalisent avec les romans d'insuffisances et de dangereuses inexactitudes. Ils intoxiquent l'âme par un faux mysticisme; ils substituent aux prières liturgiques, immortellemenl belles, des formules précieuses, alambiquées, d'une expansion de mauvais goût et d'une naïveté frelatée.
L'Evangile, avec sa doctrine austère et attachante tout à la fois, ses tableaux si véridiques et si pittoresques, semble un livre gothique qui ne saurait intéresser et dont on n'avale que distraitement quelques tranches très minces, au prône du dimanche, si tant est
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qu'on soit à ce point vieux jeu que l'on assiste encore au prône !
Les romans font encore plus de mal. Ou ils sont niais, faussement apologétiques ou pseudo-historiques et simplement œuvres hâtives de propagande : ce sont des feuilletons à allures pieuses, mais sectaires et fanatiques, dont la lecture ne peut que fausser le cœur et le goût et qui, loin de répondre aux éternels besoins de l'âme et de former la personnalité, entretiennent et gâtent l'esprit des jeunes filles des préoccupations plus ou moins sincères de polémistes au rabais.
Si on échappe à ce péril véritable, ce n'est trop souvent que pour tomber dans un autre non moins funeste. Le roman à la mode, que l'on dit bien écrit et qui, souvent, en effet, a toutes les apparences extérieures d'une œuvre littéraire, n'est rempli que de l'étalage malsain [des tares les plus honteuses. Lui aussi donne de la vie une conception romanesque et pseudosentimentale.
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A ces lectures, les jeunes filles ne peuvent que perdre l'exacte notion du devoir et du bonheur tout ensemble. Elles ne peuvent que devenir ou neurasthéniques et désenchantées ou férocement sceptiques et doctrinaires à la fois.
Romans dits d'amour ou romans dits sociaux, ces œuvres d'esprits pervers ou aigris sont également mauvaises pour elles. Sur aucun,en effet, ne plane l'harmonie du vouloir divin^ aucun d'eux ne les mène au terme providentiel de la destinée humaine.
Tous au contraire font de leur seule personnalité le centre auquel tout doit converger et se subordonner. Le résultat, c'est que ces liseuses de romans deviennent des mystiques ou des révoltées, souvent même les deux tout ensemble.
Nous n'insistons pas davantage sur ce point: nous avons voulu surtout traiter ici de l'éducation sociale des filles, et nous avons dit que c'est la vie, la pratique des œuvres et la con-
naissance des réalisations qui peuvent être leurs meilleurs livres de formation : la formation livresque doit se fonder sur la vie, les meilleurs livres sont ceux que la vie écrit.
Nous aborderons dans une seconde partie, séparée de celle-ci par discrétion, le problème le plus délicat, celui auquel nous faisions cependant allusion dès en commençant, parce que de sa solution dépend tout le reste : le problème de l'éducation sentimentale des filles.