LES DEUX DERNIERS CHAMPIONS
Malgré tant de travaux et de controverses, les savants qui parlent encore de Y espèce, dans un sens ou dans l'autre, ne parviennent pas mieux à une conception claire et nette de Tidée qu'on doit y attacher (1). Et c'est avec cette incertitude fondamentale sur le caractère propre et distinctif de l'espèce qu'on a livré tant d'assauts, à savoir si les hommes forment une seule espèce ou s'ils en forment plusieurs l C'était vraiment s'engager à ne jamais vaincre ni jamais être vaincu. On pourrait donc se dispenser de jeter un regard sur ce tournoi de paroles retentissantes où les plus ingénieux semblent toujours emporter la palme, mais ne la gardent que pour un instant. Cependant les arguments que Ton emploie pour soutenir ou combattre la doctrine unitaire constituent, pour la plupart, la source mêrn^ d'où, a surgi toute armée la théorie de l'inégalité des races humaines, comme sortit Minerve de la tête de Jupiter. Il faut donc y fixer l'attention,
(1) Dans la séance du 17 juillet 1884 de la Société d'anthropologie de Paris, MM. de Quatrefages et Sanson, deux éminents professeurs, deux vétérans de la science, n'ont pu s'entendre sur cette question qu'ils continuent à considérer à travers le prisme du monégénisme ou du polygénisme. Il est curieux de voir quelle étincelle d passion et de verte véhémence jaillit des yeux de ces hommes d'ordinaire si calmes» aussitôt qu'on touche à ces controverses*
Je dois confesser que je n'ai aucune préférence de simple prédilection pour la doctrine unitaire telle que ses adeptes la soutiennent, et que la doctrine poiygéniste ne me cause aucune répugnance. Que l'espèce humaine soit une ou multiple, la thèse que je soutiens n'en aura ni plus ni moins de difficultés. Et que m'importe que Ton considère la race noire à laquelle j'appartiens comme une espèce distincte de la blanche, la jaune, la rouge, enfin des seize couleurs ou formes spécifiques déterminées par les fantaisies polygénistes, si je sais que, quelle que soit la distance taxonomique qui la sépare d'elles toutes, elle tient sur le globe une place incontestable et ne le cède à aucune autre sous le rapport de l'intelligence, de la vertu et de la volonté ! Mais l'indifférence que l'on montre en présence de deux causes opposées n'empêche pas d'apprécier les moyens qui sont mis à leur service respectif, ni d'en distinguer la force ou la justesse.
Revenons à la question posée plus haut : y a-t-il une seule espèce humaine ou y en a-t-il plusieurs? « L'importance du problème n'est pas petite, dit M. Georges Pouchet; c'est assurément Tune des plus grandes questions qui puisse agiter la science, plus grande peut-être que celle <lui s'éleva au temps de Galilée, quand il fut question de fer renverser des idées vieilles comme le monde et appuyées
Épi sur un témoignage dont il n'était pas permis de douter. Il || s'agit presque d'un dogme et non d'un fait accessoire. La
science se heurte ici avec la religion, comme autrefois en astronomie, et nulle part le choc n'est plus violent, nulle part les conséquences n'en peuvent être aussi ■grandes (1). »
Jamais exorde ne fut mieux débité. Devant cette solennité dont s'entoure le remarquable athlète qui se présente sur
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(1) Georges Ppnchet, De la pluralité des races humaines, p. 3.
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DES KACËS HUMAINES, m
le stade avec le front si haut et l'air si fier, on est forcé de se recueillir pour écouter les grandes vérités qui vont être révélées. M. Georges Pouchét et l'illustre Broca furent, en effet, les plus zélés défenseurs de la thèse polygénique. Aussi avec eux, nous n'avons pas seulement de simples nomenclateurs. Ce sont plutôt des théoriciens obstinés, ne voyant aucune raison au-dessus de leur système, ne perdant aucune occasion de. le corroborer, de le fortifier, et de lui donner cette base solide qui défie les temps et les révolutions. Peut-être ces considérations se rapportent-elles moins à M. Georges Pouchet qu'à Broca, mais les arguments de l'un sont tellement conformes à ceux de l'autre, qu'on est obligé de les réunir sous le. même coup d'oeil et d'en faire une seule et même appréciation.
Avant d'aller plus loin, faisons un examen rapide de l'époque où la théorie polygéniste eut une recrudescence si remarquable, soutenue par des adeptes d'une compétence telle, que la science se voit obligée de compter avec elle, malgré toutes les protestations de l'orthodoxie scandalisée.
Vers l'année 1856, le nouveau monde était travaillé par une idée qui envahissait les esprits et les obsédait. La grande République étoîlée dont le progrès matériel et le développement subit et superbe étonnait les politiques, les philosophes, aussi bien que les économistes, sentait se creuser dans son sein une plaie affreuse, horrible. La morale reste toujours la morale. Quelque spécieuses que soient les raisons que l'on met en ligne pour en obscurcir l'autorité, elle se réveille un jour souveraine et bouleverse la conscience mise en guerre avec elle-même. Le peuple américain avait donc fini par comprendre qu'il vivait sous l'empire d'une contradiction patente. En effet, la liberté greffée sur l'esclavage a pu fleurir sous le ciel Slair de la païenne Attique, lorsque l'industrie était considérée comme une occu-