‹ De l'égalité des races humainesChapitre 16 sur 78 · ES · texte numérisé non relu

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pation indigne du citoyen ; mais pouvait-il en être de même dans cette civilisation des Yankees, où tous ies grands millionnaires qui ont escalade la fortune, en faisant œuvre de leurs dix doigts, sont considérés comme les plus dignes, les plus méritants? Les mœurs de l'usine pouvaient-elles s'adapter aux mœurs de l'agora? Des voix s'élevèrent pour dénoncer cet état de choses illogique et protester contre le système de l'exploitation de l'homme par l'homme. C'étaient les échos des aspirations généreuses des Wilberforce et des Macaulay, en Angleterre, des Grégoire et des Broglie, en France. Un Wendell Philipps ou un John Brown, suivis d'une foule de penseurs et d'hommes d'action fanatisés par la grandeur de l'idée, se donneront sans réserve, jusqu'à la mort, pour le triomphe de la bonne cause. Mais croit-on que les égoïstes possesseurs d'esclaves vont se laisser faire? Contre les abolitionnistes les Sudistes dressèrent leur drapeau. Avant de se mesurer sur les champs de bataille, on se disputa dans la presse, dans la science. Partout, le débat prit un caractère aigu, passionné. On s'attaqua à outrance. Tous les arguments qui dormaient dans les cerveaux paisibles se réveillèrent dans un tumulte indescriptible. Les théories des Morton, des Nott, des Gliddon, se choquèrent contre celles des Prichard et des Tiedemann. Les nègres sont-ils de la même nature que les blancs, c'est-à-dire présentent-ils, nonobstant la couleur, la même conformation organique, les mêmes aptitudes intellectuelles et morales ? Tel était le fond de ces discussions. Les esclavagistes, se rabattant sur les doctrines polygénistes qu'ils n'eurent pas beaucoup de peine à adapter à leur système immoral, déclarèrent que les nègres étaient d'une autre espèce que les blancs et ne pouvaient être considérés comme leurs semblables. Toute solidarité naturelle étant ainsi rompue entre l'Ethiopien enchaîné et le fier Cauca-

sien, celui-ci pouvait bien le traiter à l'égal d'un autre animal quelconque, auquel on ne doit que des sentiments de pitié mais non de justice. Les abolition nistes s'efforçaient, de leur côté, de démontrer que les nègres étaient d'une conformation anatomique et physiologique parfaitement semblable à celle des blancs, sauf des différences insignifiantes et secondaires.

Le bruit en avait traversé l'Océan. Cette discussion intense et sans issue, arriva en Europe où elle enfanta des partisans à l'un et l'autre groupe. Mais, fait curieux l les savants français, tout en conservant à la discussion l'intérêt fébrile qu'on y mettait sur la terre américaine, vi-. saient un but tout autre. Tandis que le polygénisme transatlantique, militant avec une fougue bruyante, ne voyait au bout de la lutte que le bénéfice de l'esclavage qu'il fallait maintenir à tout prix, les polygénistes français, indifférents au sort de l'esclave, avaient surtout en vue un tout autre résultat : l'indépendance de la science et son affranchissement de toute subordination aux idées religieusesi Les uns luttaient pour soustraire l'esprit humain aux entraves de la foi, les autres s'opiniâtraient à garotter ce même esprit humain dans les liens de la servitude corporelle et ils se rencontraient pourtant! Ce fait paraît si bizarre que l'on peut supposer de notre part une interprétation arbitraire et fantaisiste. Mais on peut en faire la remarque. Que ce soit Broca, Georges Pouchet, ou d'autres polygénistes moins considérables qui aient la parole, ils cherchent toujours à insinuer que, dans la discussion du polygénisme et du monogénisme, c'est la science qui est en cause avec la religion.

Est-ce sincère ou non? Je n'en peux rien affirmer ; mais je reconnais que c'est adroit. Les polygénistes comprirent bien que le vent était à la libre pensée, que les vieilles formules philosophiques du spiritualisme intransigeant s'en

I allaient vermoulues, sous les coups redoublés de la science.

Auraient-ils pu jamais mieux faire pour leur cause que de la lier aux destinées des idées nouvelles dont le courant

|i; irrésistible entraînait tout?

D'ailleurs, à part l'influence incontestable exercée sur le mouvement scientifique par la grande question de l'abolition de l'esclavage, les deux savants que nous avons choisis comme les interprètes les plus autorisés du polygénisme français, l'un comme spécialiste, et l'autre comme vulgarisateur, étaient conduits à cette doctrine scientifique par un enchaînement d'opinions ou un héritage d'esprit qui expliquent encore mieux leur constance dans la lutte contre les unitaires.

Félix Archimède Pouchet, le père de l'auteur que nous étudions, était un de ces hommes de science à l'esprit hardi, qui aspirent surtout à dégager les phénomènes naturels de toute explication dogmatique. Jamais intention ne fut plus louable ni soutenue par une intelligence mieux organisée. Tous les efforts de la science tendent actuellement à ce but que nous voyons rayonner dans le ciel de l'avenir, comme cette colonne lumineuse qui éclairait le peuple d'Israël, marchant à la conquête de la terre promise. Mais avec combien de tâtonnements à travers les broussailles de l'erreur! Ce savant déjà célèbre, à plus d'un titre, soutint contre réminent expérimentateur qui vient de couronner sa belle carrière par la découverte du virus morbique, une des polémiques scientifiques les plus intéressantes de ce siècle. Se rangeant à l'opinion de Dugès et de Burdach, Pouchet avait admis la possibilité scientifique de l'hétérogénie ou génération spontanée. Cette doctrine scientifique qui, si elle venait à être prouvée, renverserait de fond en comble toutes les traditions théologiques, en rendant inutile l'intervention d'un créateur surnaturel, remonte peut-être jusqu'à Aris-

tote (d). Mais elle était tellement contraire aux dogmes de l'Eglise, que l'on ne pouvait y voir qu'une erreur. Ce fut autrement grave, quand un savant de premier ordre entreprit d'en démontrer la vérité en pleine Académie. Tout le monde scientifique resta en haleine. Pendant longtemps, de 4858 à 1864, on assista tour à tour à des expériences qui semblaient apporter aux arguments des hétérogénistes un vrai cachet d'évidence, jusqu'à ce que d'autres expériences, tout aussi ingénieuses, vinssent les battre en brèche. L'Académie des sciences, après une longue hésitation, adopta l'opinion de l'illustre Pasteur, sur le rapport de Coste, le savant physiologiste dont les travaux, en collaboration avec Baër, avaient fait connaître l'œuf de la femme, corroborant définitivement l'axiome physiologique de Harvey : « Omne vivum ex ovo ».

Or, c'est un fait à constater. Durant tout le cours de cette discussion célèbre dans les annales de l'Académie des sciences, l'argument de la foi catholique, de la croyance universelle, perçait à travers chaque phrase, encore bien qu'il ne fût jamais positivement employé. Non-seulement on en sentait l'influence entre les lignes, mais l'opinion publique ne la perdait pas de vue. Pour sûr, la savante corporation ne se laissa aucunement entraîner par une considération de cette nature, aussi ne fais-je que constater une coïncidence. Ceux qui ont étudié l'homme moral en M. Pasteur, savent d'ailleurs qu'il est un de ces rares savants qui ne perdent jamais de vue le rayon de la foi, malgré le culte élevé qu'ils rendent à la science. Nul ne peut dire lequel de ces deux mobiles a été le plus puissant sur son esprit, dans cette lutte où il mit tout son cœur et toute son intelligence.

M. Georges Pouchet assistait à cette magnifique cam-

(1) De animalium generatione.

pagne et comme tout le monde, il dût sentir combien les influences des idées reçues pesaient dans la balance. On sent, de là, le dévouement qu'il dût mettre à soutenir une nouvelle thèse dont la démonstration tend positivement & ruiner cette même tradition religieuse si puissante sur les esprits. En somme, le polygénisme, dans ses bases scientifiques et doctrinales, n'est que le développement de l'hétérogénie, reconnaissant ensemble la spontanéité de la nature, douée d'une énergie créatrice qui lui est propre. Cette natura naturans dont la force inhérente, également active sur tous les points du globe, a bien pu transformer certains matériaux en ovules spontanés, tels que les monères d'Haeckel, serait-elle impuissante à produire des êtres humains en plus d'un endroit? Si Ton admet la multiplicité des centres d'apparition du bathybius, pourquoi n'admettrait -on pas le même phénomène pour l'homme, quelle que soit la restriction que Ton voudrait y fixer. Voilà, croyons-nous, ce qui explique l'adhésion de M. Georges Pouchet au polygénisme. A cette hauteur, la théorie scientifique devient assez belle pour tenter un esprit ambitieux.

Mais peut-on également faire l'examen psychologique des motifs qui ont conduit le savant Broca à militer avec tant d'ardeur à la tête de l'école polygénique, répandant, même au milieu de ses erreurs doctrinales , de vrais traits de lumière sur l'anatomie comparée et la physiologie générale où il était surtout lin maître de premier ordre? C'est ce que nous allons essayer.

Le docteur Broca était une des plus grandes intelligences qu'on puisse rencontrer. Jamais la chaire professorale ne fut mieux occupée que lorsque le savant physiologiste régalait le public parisien de ces belles leçons où l'esprit d'investigation se manifestait avec un éclat d'autant plus brillant qu'il était soutenu par une raison toujours sûre,

une méthode d'incomparable clarté. Son -nom reste impérissable dans les annales de la science. ïl est certain que le progrès des études et la marche ascensionnelle des intelligences apporteront un coup mortel à toutes les déductions qu'il a cru pouvoir tirer de ces travaux anthropologiques. Ce que l'avenir saluera longtemps en lui, ce ne sera pas ïe grand craniologiste, ni l'ethnologiste brillant, mais systématique; ce sera plutôt l'expérimentateur sagace qui, portant un dernier trait de lumière sur les études de Culîen et la découverte de Bouillaud, eut le bonheur de localiser définitivement la lésion organique d'où résulte l'aphasie, en circonscrivant le siège de cette affection dans la troisième circonvolution du lobe frontal gauche.

Eh bien, cet homme d'élite fut entraîné dans les discussions ardentes desmonogénistes et des polygénistes par un simple hasard. Voici comment. Il s'agissait du métis du lièvre et de la lapine auquel l'illustre savant a donné le nom de iéporiàe généralement adopté. Quand Broca eut vu pour la première fois cet animal produit par le croisement de deux espèces différentes, il en fut vivement frappé, d'autant plus que cette espèce mixte avait fait preuve d'une fécondité continue pendant sept générations. Après avoir pris toutes les précautions, afin de s'assurer qu'il était effectivement eh face d'un cas d'hybridité, il résolut de présenter un de ces animaux, doat il se rendait deux fois parrain, à la Société de biologie qui existait alors, Il s'attendait à un succès incontestable. Mais il lui fut répondu que le fait paraissait impossible, puisqu'il était en contradiction avec u. loi de l'espèce. Sans autre investigation, il fut donc conclu qu'il s'était trompé dans l'appréciation des caractères mixtes des léporides.

Tout cela est froidement raconté par le savant professeur lui-même ; cependant on peut y sentir encore, sous

la cendre qui dort, le feu concentré mais non éteint des souvenirs amers. Son amour-propre et surtout son zèle de savant étant ainsi stimulés, il fit vérifier le cas par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire qui déclara que la léporide examinée était une vraie hybride. Cette déclaration fut portée à la connaissance de la savante société, et on dut compter avec l'autorité d'Isidore Geoffroy. Plus tard, le grand naturaliste ayant annoncé à Broca que la léporide avait été fécondée par un lapin, celui, victorieux, communiqua le fait à la Société, qui resta muette. « Mais, raconte notre savant, au sortir de la séance, un collègue éminent, que je demande la permission de ne pas nommer, me dit : * La « fécondité des léporides paraît maintenant assez probable ; « si elle se confirme, il faudra en conclure que le lièvre et « le lapin sont de la même espèce ». — Jusque-là, Broca ne s'était jamais sérieusement occupe de la question de Vespèce; sans doute trouva-t-il alors que ce mot sacramentel avait trop de prestige sur l'esprit des savants. En effet, plutôt que d'admettre la possibilité de l'hybridité eugénésique des espèces, on aimait mieux en réunir deux en une seule, lui ravissant ainsi le nouveau fleuron qu'il -voulait attacher à sa couronne de savant.

Il y eut chez lui une certaine révolte de l'intelligence. Son esprit se gendarma contre cette vilaine orthodoxie à laquelle toutes les recherches et toutes les vérités scientifiques devaient s ajuster comme dans le lit (le Procuste. Oh! je comprends bien cette belle indignation. Une organisation intellectuelle pareille à celle de Broca ne pouvait supporter facilement le joug d'aucun dogme, pas plus scientifique que religieux. Mais, hélas ï devenu lui-même un des princes de la science, il a dogmatisé à son tour.

Si, dans la plus belle phase de sa carrière scientifique, on lui avait apporté un crâne de nègre cubant plus de 1600 grammes, avec un angle facial de 80 et quelques degrés,

il eût répondu doctorale ment, tout comme ses anciens collègues de ia Société de biologie, qu'il y a probablement erreur d'appréciation, qu'il n'est pas possible que ce crâne soit d'un nègre, puisque le phénomène serait en contradiction avec les lois de l'anthropologie. Pauvre esprit humain qui s'exalte si vite et oublie si tôt !

Enfin son parti fut pris. Il résolut de démolir l'autorité de cette prétendue loi de l'espèce si puissante dans la pensée des savants. Or, cette loi qui consistait à ne reconnaître la possibilité d'une fécondité indéfinie qu'entre des individus de même espèce, préconisée tout d'abord par Wray (1) et surtout de Candole (2) était particulièrement adoptée par les monogénistes qui en faisaient la pierre de touche de toutes les démonstrations de la théorie unitaire. Pour la renverser, il fallait passer sur leurs cadavres. Broca le sentait bien et il en laisse percer son impatience. « On peut dire hardiment, écrit-il, que si l'unité de lespèce humaine était assez évidente pour être à l'abri de toute contestation, personne n'eut jamais songé à confondre tous les chiens dans une seule espèce, à faire descendre tous ces types disparates d'un type unique et primordial (3). » On comprend dès lors que, lutteur intrépide, il ait eu la pensée d'attaquer l'ennemi dans toutes ses positions, et particulièrement dans le retranchement où se trouvaient les plus émérites champions. Au reste, pourquoi ne pas le dire? Il était doux à l'esprit d'un Broca de s'imaginer d'une autre espèce que ces êtres repoussants qu'il a ainsi décrits :

* La physionomie des nègres (sans parler de leur couce leur) est caractérisée par un front étroit et fuyant, un

(1) John Wray, Metkodus plantarum nova.

(2) de Candole, Physiologie végétale.

(3) Broca, Mém. d'anthr., t. III, p. 344.

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« nez écrasé à sa base et épaté au niveau des narines, des * yeux très découverts à iris brun et à sclérotique jaunâtre) « des lèvres extrêmement épaisses» retroussées au dehors « et retroussées en avant; enfin des mâchoires saillantes, « en forme de museau et supportant de longues dents « obliques; tels sont les principaux traits qui donnent à la « figure éthiopienne un cachet tout à fait spécial (1). »

La description est-elle fidèle ? 0 miseras hominum men* tes> o pectora secaî Cependant quelque laid que le savant polygéniste ait fait le portrait de ma race, je ne lui en veux nullement. Là où d'autres auraient trouvé ie motif assez sérieux d'une colère indignée, je ne vois que le sujet d'une réflexion tout aussi sérieuse et qui me rappellerait bien vite à l'humilité, s'il me venait jamais à l'esprit la fatuité de me croire un savant. C'est que réminent professeur, ce grand anthropoîogiste qui a usé toute sa vie à mesurer des crânes et à disserter sur les types humains* était*- le plus souvent, dans la plus complète ignorance de ^; ce dont il parlait eh maître. Mais combien peu font mieux

que lui, pressés comme ils sont d'établir ces généralisations orgueilleuses où l'esprit humain trouve parfois son , plus beau titre de grandeur, mais plus constamment encore la pierre d'achoppement qui en accuse la vanité !

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||i-:; ÉTUDES SUR LES DIFFÉRENCES MORALES DES GROUPES

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