‹ De l'égalité des races humainesChapitre 31 sur 78 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Comparaison des races humaines au point de vue physique*

Et pecudes et agros divisere atque dedere Pro facie cujusque et viribus ingenioque. Nam faciès multum valait, viresque vigcbant.

(Lucrèce).

DE LA TAILLE, DE LA FORCE MUSCULAIRE ET DE LA LONGÉVITÉ DANS LES RACES HUMAINES.

Nous avons hâte de passer à un autre ordre d'idées, en jetant un coup d'œil sur les mesures anthropologiques que Ton a prises dans les divers groupes ethniques, afin de les comparer sous le rapport de la taille.

Dans la lutte pour l'existence, l'homme encore rivé à l'état- primitif dut assurément trouver dans une belle stature un grand avantage matériel sur ceux qui en furent moins doués. À part cet avantage, il y a un certain effet moral irrésistible et inexplicable, exercé par l'aspect d'un homme grand et bien fait. Il est imposant, il domine tout ce qui l'entoure. Sans savoir pourquoi, instinctivement, pour ainsi dire, on sent en lui l'attribut de la force et de la puissance. Les Nemrod seront toujours les chasseurs d'hommes devant l'Éternel, toutes les fois que la civilisation n'aura pas suffisamment marché pour inventer des armes par lesquelles on puisse se mesurer à distance. Après les conditions d'aptitudes intellectuelles, la taille peut donc être considérée comme un signe de distinction naturelle entre les hommes, les plus petits, exceptis excipienâis, étant toujours inférieurs aux plus grands

dans tous les genres de combat qu'ils peuvent se livrer.

Cependant, pas plus que les autres mesures anthropologiques, celle de la taille ne peut servir à une échelle de comparaison régulière pour la distinction des races humaines et de leurs aptitudes. L'influence des milieux qui a une importance si marquée sur tous les caractères ethnologiques, joue encore ici un rôle manifeste. M. Topinard a cité plusieurs auteurs qui établissent d'une manière positive que l'action des milieux, par une cause ou par une autre, influe directement sur la taille des habitants. La même remarque est faite par M. de Quatrefages. « [Chez l'homme, dit-il, M. Durand, confirmant une observation due à M. Lartet, a constaté que, dans l'Aveyron, les populations des cantons calcaires l'emportent sensiblement par la taille sur celles des cantons granitiques ou schisteux. »

A propos de cette observation, je ne puis résister au désir de citer quelques paroles prononcées par le professeur Georges Ville, dans une conférence au champ d'expérience deVincennes. Cette citation sera un peu longue; mais comme les idées qu'elle renferme méritent d'être méditées par tous ceux qui semblent désespérer d'une race, parce qu'elle n'aura point encore fait preuve des grandes qualités qui brillent dans une autre, elles ne seront nulle* ment déplacées dans cet ouvrage. Elles serviront surtout à prouver que l'homme est toujours égal à l'homme, dans la mystérieuse équation de la nature. Toutes les fois que le contraire semblera exister, il faudra donc chercher à réduire la valeur de toutes les inconnues, afin de pouvoir aboutir à une intégration parfaite.

« Dans le département de l'Aveyron, dit M. Georges Ville, la moitié des terres se compose de gneiss, de micaschiste ; Fautre moitié, qui lui est contiguë en beaucoup de points, se compose de terrain jurassique. De là deux contrées aux physionomies les plus diverses, appelées : la pre-

mière, Ségala, terres à seigle, et la seconde, Causse, de calx, chaux.

« Les habitants du Ségala, les Ségalains sont chétifs, maigres, anguleux, petits, plutôt laids que beaux; les animaux y sont eux-même de taille réduite.

« Les habitants du Causse ou Caussenards sont amplement charpentés, plutôt beaux que laids... Ayez recours à quelques modestes champs d'expérience, ils vous diront que la terre dans le Ségala manque d'azote et de phosphate ; que, dans le Causse, c est la potasse et la matière azotée qui font défaut : répandez l'azote, le phosphate, la potasse et la chaux, et soudain vous verrez la culture â\x seigle se restreindre et bientôt le froment succédera à l'orge.

« Lorsqu'on ne cultive qu'avec du fumier, les effets de cet ordre ne sont pas possibles : le fumier conserve fatalement la tache indélébile de son origine ; si la terre qui Ta produit manque de phosphate, lui-même en sera malheureusement, dépourvu. La terre à seigle restera toujours terre à seigle; l'homme qui l'habite, toujours un Ségalara, à la taille petite; son existence et ses facultés subiront le joug d'une puissance qui Uétreint, Venlace, l'asservit et à l'action de laquelle il ne saurait se soustraire.

« Aux lumières de la science, ce servage ne peut subsister.

« Maître des conditions qui commandent la vie des plantes, l'homme peut détourner, non sans lutte, non sans effort, le cadre qui l'opprime et changer le cours de sa destinée, en modifiant l'organisation des plantes et des animaux destinés à le nourrir. Au sol qui manque de phosphate et d'azote, il apporte le phosphate et l'azote et, au lieu de vivre de pain de seigle, il vit de pain de froment. Par cette substitution, après deux, trois ou quatre générations, il s'élève d'un degré dans l'échelle biologique ; son

organisation se perfectionne, ses facultés s'étendent ; et cette conquête sur les infériorités natives, il la doit tout entière aux inductions de la science et à l'énergie persévérante de sa volonté (1) ! »

Je recommande surtout ces dernières et fortifiantes paroles à l'attention de tous mes congénères de la race noire. Science et volonté ! Voilà les deux leviers sur lesquels ils doivent s'appuyer pour soulever tout le poids des fatalités héréditaires accumulées sur leur tête par une longue succession de misères morales et physiques. Mais, voyons enfin les chiffres comparatifs réunis par Fauteur de i'Anthropologie sur les moyennes de la taille dans diverses races humaines. Il les sépare en quatre groupes : « 1° De i- 70 et au-dessus pour les hautes tailles; 2° de lm 70 à lm 65, inclusivement pour les tailles au-dessus de la moyenne ; 3° de lm 65 à lm 60 inclusivement, pour les tailles au-dessous de la moyenne ; 4° au-dessous de ln 60 pour les petites tailles : quatre locutions conformes à celles généralement usitées, dit-il. » Le chiffre moyen de la taille dans toute la population du globe, se trouve ainsi fixé à 1* 65, précisément celui que donne la taille moyenne en France, suivant la remarque même de M. Topinard.

Afin de ne pas encombrer outre mesure cet ouvrage déjà trop bourré de chiffres, je n'insère que les moyennes des deux premiers groupes, s'arrêtant à la taille moyenne des Français. Il faut encore observer qu'il n'y est compris que des hommes ; la femme est en moyenne de 12 centimètres plus petite que l'homme, d'après M. Topinard (2),

Tailles hautes, de im10 et au-dessus.

Tehuelches de Patagonie (6 séries) 1 .781

(1) Extrait de la Revue soientifiques année 1873.

(2) Voir : Etude sur la taille in Revue d'antkrop^ année 18ï6/p. 45.

Polynésiens (15 séries)., , 1.762

Indiens Iroquois (Gould) 1.735

Nègres de Guinée (4 séries). 1.724

Cafres Amaxosa (Fritch) , 1.718

Australiens divers (Topinard) 1,718

Scandinaves (3 séries) 1.713

Écossais (2 séries) 1.710

Anglais (3 séries) ♦ 1.708

Esquimaux occidentaux (Beechey) ,,.... 1.703

Tailles au-dessus de la moyenne, de 1.70 à lM^nclus.

Irlandais (2 séries) , 1.697

Dombers et Vadagas de l'Inde (Shortt) 1.694

Danois (Beddœ) 1.685

Belges (Quetelet) 1.084

Charmas (D'Orbigny). . . . 1.680

Arabes (3 séries). * , 1.679

Seghaliens (La Pérouse) 1.678

Allemands (3 séries) » 1.677

Néo-Calédoniens ($ourgarel) 1 .670

Pescherais de la Terre-de-Feu (4 séries) 1.664

Kirghis (Prichard) , 1.063

Russes (4 séries) 1.660

Roumains (2 séries) 1.657

Berbers (3 séries). 1.655

Esquimaux du centre (5 séries) .. . 1.654

Tribus de la côte orientale de l'Inde (3 séries). 1.652

Indigènes du Caucase (Shortt). 1 .650

Français 1.050

Dans ces deux groupes où se rencontrent les représentants des races les plus opposées, au point de vue de la morphologie et de la coloration, on voit que les Nègres de

Guinée, les Cafres, les Australiens, sont tous placés parmi les hommes à tailles hautes. Au-dessus d'eux, il n'y a que les Patagons ou Tehueiches, les Polynésiens et leslroquois. Si on se réfère aux réflexions que nous avons faites sur Fimportance de la taille, on ne pourra disconvenir de la supériorité matérielle qu'elle donne aux individus qui en jouissent. Des hommes d'une aussi grande stature que les Noirs guinéens ou les Cafres, ne seront dominés par d'autres hommes moins grands qu'eux, qu'autant que leur intelligence inculte n'aura pas encore développé toute la force de résistance qui découle de l'assurance en soi= même. Je ne cesserai de le répéter, à conditions égales "d'aptitudes, les plus grands sont toujours les mieux avantagés.

C'est ici l'occasion de réfuter une assertion que j'ai rencontrée dans un des opuscules de mon intelligent compatriote, le docteur Janvier (1). Il avance, sans hésitation ni réserve, que les hommes de grande taille ne sauraient avoir une grande vigueur intellectuelle. Sachant qu'il a l'esprit scientifique trop bien développé pour affirmer un fait si important, au point de vue biologique comme au point de Vue sociologique, sans qu'il en ait étudié la valeur, en s'appuyant d'autorités compétentes, je pense que, dans cette occurrence, il se sera fait l'écho de quelques anthropologistes dogmatiques que je n'ai pas l'honneur de connaître. Mais y a-t-il rien de plus risqué qu'une telle affirmation? Sur quelles études repose-t-elle, et quels sont les faits qui en font foi? Si beaucoup d'hommes de petite taille ont fait preuve d'une activité intellectuelle fort remarquable, nous croyons fort que la meilleure partie des hommes éminents, tant dans la science que dans l'industrie et les autres carrières où il faut déployer de grandes aptitudes,

(1) Dr Louis- Joseph Janvier, Les anti~nationauœ.

s'est toujours trouvée dans la catégorie des individus dont la taille est au-dessus de la moyenne.

Il est vrai que, dans un intéressant Mémoire (1), M. Topinard, dont la compétence est reconnue parmi tous ceux qui s'occupent d'anthropologie pratique, a formulé en ses conclusions l'opinion suivante : a Les sujets grands ont d'une façon absolue plus de cerveau, en général, que les sujets petits, chez l'homme comme chez la femme. Mais en ayant égard à la taille, la proportion change. Les sujets de haute taille ont relativement moins de cerveau et (ceux de petite taille relativement plus de cerveau (2). » Cependant, on ne saurait logiquement induire de ces paroles que le sujet de haute taille a moins de vigueur cérébrale que celui de petite taille. Ce serait donner à l'idée du savant professeur une interprétation forcée et un sens qu'elle n'a pas. Le cerveau n'est pas au corps comme la machine locomotive est au train du chemin de fer, de telle sorte qu'il faille toujours tenir compte de la force de traction suivant le poids à véhiculer.

Je ne reviendrai point sur les discussions par lesquelles il est déjà prouvé que le volume ou la quantité du cerveau, considéré absolument ou relativement^ ne donne aucune base pour aider à juger de son énergie fonctionnelle. En supposant même que l'on doive voir dans la dimension ou le poids de l'organe encéphalique le signe évident de son aptitude intellectuelle, cette aptitude étant relative à une quantité spéciale, on ne comprendrait pas que la valeur en fût diminuée par sa seule coïncidence avec une grande taille.

Ce sont de pareilles théories, dénuées de tout fondement scientifique, qui font perpétuer les distinctions absurdes de races supérieures et de races inférieures, sans qu'on puisse

0.-2) Topinard, Le poids de Vencéphale d'après Paul Broca in Mémoires de la Société d'anthrop, de Paris> 2e série, t. III, p. 31.

262 DE L'ÉGAMTÉ

s'autoriser d'aucune expérience probante, d'aucune analogie inductive, pour en prouver la réalité. Grands ou petits, noirs ou blancs, les hommes ont, en général, les aptitudes naturelles égales. L'on s'exposera toujours aux plus graves déceptions de l'esprit, toutes les fois qu'on voudra s'écarter témérairement de cette vérité que les faits de chaque jour et l'histoire générale de notre espèce tendent de plus en plus à confirmer.

Après la comparaison de la taille, ce n'est peut-être pas la peine de parler de la vigueur musculaire comme caractère distinctif de races. Quelques auteurs ont pourtant prétendu se fonder sur cette particularité pour prouver la supériorité de la race blanche sur les autres groupes humains. Il faut citer, entre autres, le Dr Pruner qui a écrit, à ce sujet, un mémoire (1) inséré dans la Revue de la Société des orientalistes allemands.

S'il était vrai que la force musculaire du Blanc fût supérieure à celle du Noir, en vertu même de sa constitution organique, ce serait en sa faveur un avantage incontestable dans la lutte pour l'existence, a La force corporelle ou simple vigueur musculaire, dit Bain (2), doit être considérée comme une condition favorable à l'acquisition (intellectuelle). Non seulement c'est la preuve d'une vitalité considérable des muscles qui accompagne probablement leurs aptitudes, mais c'est aussi l'indice qu'ils peuvent sans fatigue continuer longtemps les opérations qui leur sont imposées. » C'est l'application de l'idée bien connue du prince de la poésie latine, devenue aujourd'hui un adage des sciences psychologiques : Mens sana in corpore

(() DerNeger, eine aphoristiche Skizze aus der medicinischen Topographie von Cairo in Zeitsch* der deutschen morgendlàndischen Gesellsflhaft, t. I, p. 131.

(2) A. Bain, Les sens et l'intelligence*

sanOé Mais peut-on accorder aucune importance â une telle particularité comme distinction caractéristique des races humaines ? Ne doit-on pas même chercher d'autres causes que celle de la race pour expliquer la différence qu'il peut y a voir entre les hommes, au point de vue de la force musculaire? M. Herbert Spencer, dans son traité sur Y Education, affirme aussi que les Anglais sont de beaucoup supérieurs en force corporelle aux Indiens et aux Africains ; mais il fait bien remarquer que les premiers se nourrissent de viande, tandis que les autres s'alimentent plutôt de matières végétales qui imposent à l'organisme un travail considérable, en ne lui apportant que bien peu de substances assimilables, surtout pour la réparation du tissu musculaire, où les matières azotées jouent un rôle prédominant, essentiel. A côté de l'alimentation, il faut encore tenir compte de plusieurs autres facteurs, qui contribuent, dans une large mesure, à augmenter ou à déprimer la vigueur des muscles. M. Topinard fait observer très judicieusement que pour étudier comparativement la force musculaire dans les diverses races humaines, il faut compter « avec l'état de santé du sujet, son âge, son sexe, bien entendu, et jusqu'avec l'éducation acquise par les muscles. » J'ajouterais volontiers un certain développement de l'intelligence qui, à l'aide de la volonté, exerce une influence marquée sur l'intensité de l'action nerveuse. A part toutes ces considérations, il faut encore tenir compte de l'état d'exaltation ou de dépression morale du sujet. Un homme frappé de nostalgie, loin de sa patrie natale ; subissant le joug de l'esclavage dont il commence à comprendre toute l'abjection sans pouvoir s'en absoudre, ne pourra jamais, dans un pareil état, développer la même vigueur musculaire qu'un autre dont le sang circule avec l'aisance et l'accélération que donne le sentiment de l'indépendance et surtout de la domination* Aussi serait-ce une expérience

faite dans les pires conditions que celles qui consisteraient à prendre comme point de comparaison, pour la race noire, les Soudaniens transportés au Caire» où ils vivent pour la plupart dans le plus profond abaissement et dans la plus grande misère.

Voici d'ailleurs la conclusion que tire 3VL Topinard des comparaisons où figure |la force musculaire tant des mains que des reins, dans plusieurs groupes ethniques. « Les moyennes ci-dessus, dit-il, nous montrent bien les Australiens très mal partagés, mais elles montrent les Chinois encore plus mal partagés pour la pression des mains. Les plus forts des reins, d'autre part, sont les Indiens Iroquois et, après eux, les indigènes de l'archipel Sandwich. Les Nègres sont assurément moins forts que les Blancs, mais leurs intermédiaires, les Mulâtres, sont plus forts que les uns et les autres. Ce qui prouve bien que la condition physiologique prime dans tous ces cas la condition anthropologique, c'est l'infériorité musculaire des marins de Ransonnet et de M. Gouïd, dans la race blanche. »

En étudiant les faits ainsi exposés, on est bien obligé d'admettre qu'il est impossible de faire de la force musculaire, l'attribut de telle race plutôt que de telle autre. Sous ce rapport, c'est encore à l'égalité des races qu'il faut conclure.

On peut aussi mentionner la durée de la vie comme un caractère pouvant constituer une certaine supériorité d'une race à une autre.

La moyenne de la vie étant plus longue, chaque individu peut atteindre un développement d'autant plus complet et réaliser des progrès qui restent au patrimoine de la communauté. Ainsi se crée, en quelque sorte, une force héréditaire qui rend les descendants plus aptes à conquérir d'autres qualités subséquentes et supérieures. Mais rien ne

prouve que, — nonobstant les causes de longévité que Ton rencontre dans une existence bien ordonnée, dans les soins hygiéniques et la sécurité que procure la civilisation, — les individus de la race blanche vivent plus longtemps que ceux des autres groupes ethnologiques. « Prichard, dit M. Topinard, a recueilli des cas de centenaires dans toutes les races : 9 Anglais émigrés en Amérique, de 110 à 151 ; 10 à 15 Nègres de 107 à 160 ans ; un Cafre de 409 ans ; plusieurs Hottentots de 100 ans (Barrow) ; 2 Indiens de 117 et 143 sus (Humboldt); 35 Egyptiens au-delà de 100 ans. •»

A constateras chiffres, on est tenté de voir dans la race noire celle dont la longévité serait la plus grande.

D'ailleurs il semble que, dès la plus haute antiquité, on a toujours observé que les noirs Ethiopiens vivaient beaucoup plus longtemps que les individus des autres races. Pomponius Mêla (1) appelle Macrobii une race d'Ethiopiens renommés par leur longévité. Théophane de Byzance, cité par Photius (2), affirme aussi que les Maxpo&oc sont un peuple éthiopien appeléj autrefois les Homérites. Hérodote (3), Pline (4) et Solinus (5) en parlent.

D'autre part, Moreau de Saint-Méry cite une dizaine d'hommes et femmes, noirs purs jm pulâtres de l'île de Saint-Domingue, (notre Haïti d'aujourd'hui), comme ayant atteint et dépassé 1 âge de cent ans. Je mentionnerai surtout le capitaine Vincent, à cause du haut intérêt que je trouve dans les paroles que dit de lui le remarquable philosophe et géographe que je viens de nommer.

« Vincent Ollivier, dit Moreau de Saint-Méry, est mort en 1780, âgé d'environ 120 ans. Vincent qui était esclave

(1) De situ orbis, III, 9,

(2) Myriobolon, 64. **- VmiuJK, liWHft- ^^T

(3) Hist., III, 17-23. \ N IL

(4) HisL, VI, 30. i VV*y

(5) Polyhistor, seu de mirabilibus orbis, 30-39.

suivit M. Ollivier, son maître, en 1697, au siège de Carthagène. Comme il en revenait sur un bâtiment de transport, il fut fait prisonnier et mené en Europe où les Hollandais le rachetèrent avec seize autres qui furent tous envoyés en France. Vincent 4«i frappait par sa haute stature, fut présenté à Louis XIV. Ayant pris de la passion ^pour la vie militaire, Vincent alla faire les guerres d'Allemagne sous Villars et, à son retour à Saint-Domingue, M. le marquis de Château-Morand, alors gouverneur générai, le nomma, en 1716, capitaine général de toutes les milices de couleur de la dépendance du Cap, d'où lui était venu le nom de capitaine Vincent, sous lequel seul il était connu et qu'on lui donnait lors même qu'on lui adressait la parole. « La conduite de Vincent et ses vertus qui étaient parvenues à rendre le préjugé muet, lui obtinrent ï'épée du roi avec laquelle il se montrait toujours, ainsi qu'avec un plumet. Vincent était admis partout : on le vit à la table de M. le comte d'Argout, gouverneur général, assis à ses côtés et moins ejiprgueilli de cette marque d'une insigne prédilection que celui qui la lui avait accordée. Il donnait à tous les hommes de sa classe un exemple précieux ; son âge et une mémoire extrêmement fidèle le rendaient toujours intéressant.

- « Je l'ai vu dans l'année qui précéda sa mort, rappelant ses antiques prouesses aux hommes de couleur qu'on enrôlait pour l'expédition de Savanah, et montrant dans ses descendants qui s'étaient offerts des premiers, qu'il avait transmis sa vaillance. Vincent, le bon capitaine Vincent, avait une figure heureuse; dans le contraste de sa peau noire et de ses cheveux blancs se trouvait un effet qui commandait le respect (1). »

(1) More au de Sainl-Méry, Desorip. de la partie française de Hle de Saint-Domingue.

C'est une vaillante page que celle-là. Si j'étais à bout d'argument pour soutenir la thèse de l'égalité des races, je me contenterais de l'imprimer en lettres voyantes au frontispice de cet ouvrage, en priant seulement le lecteur d'y méditer longuement, consciencieusement. Dans cette simplicité et cette limpidité de style qui prouve une nature droite et ferme, dans cette émotion contenue qui perce à travers chacune de ses phrases, on sent que Moreau de Saint-Méry écrivait sous le charme de la plus vive admiration, au souvenir de ce noir, né ou devenu esclave, mais trouvant dans sa seule nature tant de rares qualités que la fierté caucasique doublée de l'orgueil nobiliaire fut forcée de lès admirer, en se courbant devant les faits ! Moi aussi, j'admire passionnément cette belle figure qui revit dans mon imagination avec toute l'énergie de la réalité : elle communique une force nouvelle à ma conviction philosophique et scientifique.

Cette longévité si bien caractérisée dans la race noire, se manifestant malgré l'influence hautement préjudiciable que devraient y exercer tant de désavantages naturels, signalent un fait biologique que tous ceux qui étudient ces phénomènes avec calme et intelligence sont obligés d'avouer. La sève vitale est de beaucoup plus riche dans îe sang énergique et généreux de l'Africain- Ce fait ne se constate pas moins pour la femme que pour l'homme; mais une erreur générale chez les Européens, c'est de croire que les femmes de la race noire, vieillissent plus vite que celles de la race blanche ï « A coup sûr, dit M. Topinard, la femme se flétrit beaucoup plus vite dans les races nègres, même dans la première grossesse (1). » Jamais assertion ne fut moins soutenabîe. Pour l'avancer, il faut bien qu'on n'ait eu sous les yeux que des femmes noires

(1) Topinard, loco eitato, p. 377.

placées dans les pires conditions d'hygiène et de milieu, Tous ceux qui ont vécu ou voyagé dans les pays où se rencontre la femme d'origine africaine, avec le moindre degré de civilisation et de bien-être, libre et fière de cette belle peau noirâtre qui ne la dépare nullement, savent sans doute que, loin de se flétrir avec cette précocité dont parle réminent professeur d'anthropologie, elle montre au contraire une étonnante aptitude à supporter sans se faner aucunement, les crises répétées de la maternité. On voit souvent, en Haïti, des mères qui après avoir enfanté de six à dix fois et davantage, gardent encore tous les appas d'une mûre jeunesse. C'est là un cas si commun dans la race noire que personne de ceux qui s'y connaissent, n'en éprouvent le moindre étonnement.

Quand on pense à tous les soins que l'Européenne civilisée et coquette met à sa toilette, sous un climat dont la douceur semble promettre à la femme les appas d'une éternelle jeunesse ; et qu'on songe, d'autre part à la toilette élémentaire, consistant en simples ablutions, dont se contente la montagnarde au teint d'ébène, encore qu'elle la renouvelle fréquemment (1), ne s'étonne-t-on pas avec raison de voir celle-ci, malgré l'effet déprimant d'un climat enflammé^ conserver si bien ce teint toujours velouté, eî cette fleur de fraîcheur qui en font une femme à part. «Aussi, dit Moreau de Saint-Méry, les Turcs qui méritent qu'on les regarde comme de bons juges en ce genre, préfèrent-ils (selon Bruce) dans la saison brûlante, l'Ethiopienne au teint de jais à l'éclatante Circassienne. »

(1) La propreté est un des caractères des nègres et singulièrement des femmes. Elles cherchent l'eau sans cesse et lors même qu'elles sont réduites qu'à n'avoir que des vêtements malpropres, leur corps est fréquemment plongé dans le bain d'une eau vive et courante, à moins qu'elles ne soient forcées de se contenter de l'eau de pluie qu'elles ont recueillie ou que des pluies leur donnent,

(Moreau de Saint-Méry, Description^ etc.).

Quoique nous ayons vu plus haut que, dans une étude destinée à rechercher si les races humaines sont égales ou inégales, la beauté corporelle est un élément parfaitement négligeable, il n'est pas tout à fait inutile de jeter un regard sur ce chapitre, afin de voir jusqu'à quel point on peut rationnellement dire qu'une race est plus belle qu'une autre. Dans l'appréciation des qualités purement esthétiques d'un objet ou d'un être, il y a toujours une portion d'arbitraire qui obscurcit le jugement et rive l'esprit à un parti pris d'autant plus téméraire et obstiné qu'on ne s'en aperçoit même pas. Ce fait a été si généralement observé qu'il en est sorti un adage bien connu par lequel prend ordinairement fin toute discussion sur la beauté ou la laideur. De gustibus et coloribus, non disputandunu

Cependant, malgré la latitude qui est ainsi laissée à chaque individu sur l'appréciation des qualités constitutives du beau, il y a dans les figures certains effets d'harmonie ou de discordance qui frappent du premier coup notre attention. Ces effets déterminent en nous un mouvement de sympathie ou de répulsion de l'âme, et dénoncent spontanément le sentiment esthétique, sans même accorder à notre esprit le temps de réfléchir. Ce mouvement spontané qui est, pour ainsi dire, inhérent à la nature humaine et qui se découvre même parmi les animaux intelligents dont une longue domesticité a perfectionné le sens intime, ne semble-t-il pas poser une certaine limite à la liberté du jugement individuel, ou plutôt, ne tend-il pas à converger toutes les impressions personnelles vers un idéal commun, par le déterminisme propre à notre conformation nerveuse ? Je le croirais vo-

îontiers. L'éducation rationnelle, entraînant une plus grande intelligence du dessin et de la couleur, ainsi que de l'ordonnance des parties que présente leur agencement, aiguise, affine évidemment le sens du beau dont la première manifestation est absolument instinctive; mais elle ne change rien dans l'économie générale de notre organisation.

* Demandez à un crapaud, ce que c'est que la beauté, le to xoc^ov? Il vous répondra, dit Voltaire, que c'est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun. Interrogez un Nègre de Guinée, le beau est pour lui une peau noire et huileuse, des yeux enfoncés, un nez épaté. Interrogez le diable, il vous dira que le beau est une paire de cornes, quatre griffes et une queue. Consultez enfin les philosophes, ils vous répondront par du galimatias. » Voltaire, le grand Voltaire était vraiment adorable quand il prenait ce ton railleur avec lequel il démolissait tout, sans s'inquiéter du raisonnement. Il fait bon voir ici comme le patriarche de Ferney assomme en même temps nègres et crapaud, diable et philosophes, en riant au nez de ses lecteurs. Son sarcasme est charmant à force d'être spirituel, mais sa sentence n'a iamais empêché les hommes de rendre un hommage muet à tout ce qui est réellement beau.

Il s'agit donc de rechercher quels sont les éléments dont la présence, dans un être ou dans un objet quelconque, cause en nous cette impression ineffable que nous rapportons ordinairement à l'idée du beau. Depuis Platon jusqu'à Baumgarten, Hegel, Taine, Saisset, Ravaison, Herbert Spencer et foule d'autres écrivains modernes, on a constamment cherché ces éléments, en essayant de formuler une définition qui fût une traduction fidèle cje la conception que nous avons de la beauté. Parmi les anciens» les

platoniciens trouvaient l'élément du beau dans l'idée du bien et du vrai ; les péripatéticiens, le trouvaient dans l'idée d'ordre et de grandeur; les stoïciens, dans la symétrie et l'harmonie des parties. Pour les platoniciens c'était encore l'unité de plan, et Saint Augustin l'a répété après Plotin : Forma omnis pulchritudinis unitas est.

Dans les temps modernes, l'école allemande a cru découvrir cet élément caractéristique du beau dans l'accord harmonieux du réel et de l'idéal, en y appliquant le procédé des antinomies ou les formules hégéliennes. — L'école française, jusqu'à M. Taine, est restée dans les abstractions métaphysiques ou dans les subtilités analytiques. Celui-ci, dans ses savantes leçons sur Y Art a développé une théorie fort ingénieuse, par laquelle il établit que le beau se réalise par l'imitation, mais en idéalisant l'objet imité. L'artiste met en relief un des caractères essentiels du modèle auxquels il subordonne systématiquement tous les autres. Ce caractère idéal varie d'ailleurs suivant les temps et les lieux, suivant l'état moral de la société environnante. Cette théorie, qui a peut-être sa valeur dans la critique de l'art, s'applique merveilleusement à l'étude du beau au point de vue historique et philosophique; mais elle ne nous avance guère dans la recherche de l'élément qui nous inspire le sentiment de la beauté. — L'école anglaise est restée dans le cercle d'un empirisme ingrat jusqu'à Herbert Spencer; mais le savant évolutionniste cherchant dans ses Essais sur le progrès l'élément constitutif du beau, le trouve dans la plus grande différenciation des parties unie à la simplicité et l'unité du plan. .

Ainsi le visage humain par exemple serait la plus belle de toutes les figures, parce qu'en le contemplant et l'examinant, on remarque dans l'ensemble dont est formée la physionomie une différenciation telle des parties, que, dans les types d'une vraie beauté, on peut rencontrer toutes les

combinaisons de lignes géométriques que l'on puisse imaginer, se complétant harmonieusement, tout en restant fort distinctes les unes des autres. Cette conception qui est une des plus belles qu'on ait jamais eue, s'adapte d'ailleurs merveilleusement à la théorie générale de révolution si savamment développée par le philosophe anglais, Elle a en outre l'avantage de convenir tant à la beauté physique qu'à la beauté intellectuelle et morale. Mais est-ce tout ? Ne pourrait-on pas faire observer que, si la figure humaine, avec cette grande perfection des formes, répond bien au concept pur du beau, ces qualités ne suffisent encore pas pour faire naître l'amour, l'enthousiasme, la sympathie, l'inspiration poétique, tout sentiment qu'évoque spontanément la contemplation de la beauté? Un visage humain peut offrir la plus grande régularité des traits unie à la meilleur proportion des parties, sans qu'on éprouve à le voir ce charme indicible qu'excite en nous la contemplation de la vraie beauté. Que lui manque-t-il alors ? Ce qui lui manque, c'est le souffle qui anima la statue de Pygmalion et la transforma en la frémissante Galatée. C'est la vie.

Pour bien comprendre la cause de l'effet produit en nous à la vue du beau, il faut donc ajouter à la théorie de Herbert Spencer, les fines observations de M. Lévêque. C'est encore dans l'homme que celui-ci recommande d'étudier le beau ; car le plus haut développement de la vie se manifeste surtout dans l'être humain. « Si l'on considère en cet être supérieur, dit-il, tous les éléments de la beauté physique, intellectuelle et morale, la forme et l'attitude du corps, l'énergie, l'adresse ou la grâce des mouvements, la puissance du geste, du regard et de la voix, enfin la parole, interprète fidèle de la pensée, on reconnaît que toutes ces choses ne nous charment, ne nous émeuvent que parce qu'elles sont la manifestation de la vie, qu'elles nous of-

frent l'image visible d'une âme invisible, qu'elles nous révèlent les qualités excellentes ou aimables de l'esprit et du cœur. Les autres êtres ne nous paraissent beaux qu'autant que nous trouvons en eux, à quelque degré, un de ces caractères ou son symbole. »

Ces paroles qui sont d'un maître, en matière d'hestétique, ferment admirablement cette petite digression que nous devions faire dans le domaine spéculatif, afin de nous préparer à pouvoir bien juger des différentes assertions que l'on peut avancer dans les comparaisons des races humaines, au point de vue de la beauté.

En corroborant, Tune par l'autre, la théorie de la différenciation de Herbert Spencer et la profonde et délicate analyse de l'esthéticien français que je viens de citer, il me semble que Ton peut hardiment tirer la conclusion suivante : la beauté du visage humain réside dans la régularité des traits rendus distincts par la pureté et ia variété des lignes; mais elle provient surtout de l'animation qu'y met une haute expression de la vie.

Il faut bien vite avouer que la beauté ainsi définie se rencontre beaucoup plus souvent dans la race blanche que dans la race noire africaine et surtout la race jaune mongolique. Mais est-il vrai qu'elle ne se voit jamais parmi les descendants de l'Ethiopien ? D'autre part ne voit-on pas parmi les Caucasiens les mieux caractérisés des types affreusement laids ? S'il est possible de distinguer des types d'une beauté incontestable chez les noirs, de même qu'on peut remarquer des types d'une parfaite laideur parmi les blancs, est-on en . droit d'établir entre les races humaines une hiérarchie dont la base de classification serait la forme plus ou moins belle de ces races? Assurément, rien ne serait moins logique. Si la plupart des auteurs qui parlent des races humaines, au point de vue esthétique, exagèrent tant la supériorité du type blanc sur le type noir, c'est

que, par une immoralité révoltante, ceux qui ont eu un intérêt positif à l'asservissement de toute une fraction de Thumanité, ont toujours défiguré le Nigritien dans leurs descriptions fantaisistes. Ils n'ont voulu prouver que par cette préfendue absence de toute ressemblance physique entre les deux types, la non existence d'obligation morale et de solidarité entre les asservis et leurs dominateurs.

Tous les ethnographes le savent bien : dans la race noire il ne se rencontre pas si souvent de ces visages d'une horrible laideur dont on dépeint les traits repoussants avec tant de complaisante fantaisie; pas plus que la race blanche n'offre constamment des modèles qui se rapprochent beaucoup de l'Apollon du Belvédère ou de la Vénus de Milo. Mais comme par une consigne, vous n'ouvrirez jamais un ouvrage d'ethnographie ou un dictionnaire de sciences, sans qu'il vous tombe sous les yeux des descriptions pareilles à celle que j'ai citée de Broca. Qu'on aille au Muséum de Paris, c'est le même fait qui frappe la vue. Dans la galerie d|anthropoiogie, les compartiments réservés à l'Afrique ne donnent, comme modèles du type éthiopien j que de vraies caricatures du visage humain.

Rien de plus agaçant que ce parti pris qui se décore du nom pompeux de science ! Je ne nie pas que ces figures aux formes bestiales ne puissent se rencontrer souvent dans la race nigritienne encore inculte; mais pourquoi les figures repoussantes qu'on rencontre souvent parmi les populations caucasiennes ne sont-elles jamais mises en liste? Elles constituent, sans nul doute, des exceptions nt fois plus rares que dans le groupe africain ; n'existent-elles pas, cependant? C'est donc rendre la science complice du mensonge que de choisir pour caractériser les races humaineSj les laideurs exagérées des unes et la beauté exceptionnelle des autres. Mais la vérité est comme la lumière. On a beau la cacher aussi longtemps qu'il est permis à Tintel*

ligence humaine de concevoir, elle brille encore dans le réduit où on la relègue : il suffit du moindre jour pour qu'elle luise rayonnante aux yeux de tous et oblige les plus rebelles à se courber sous ses lois. C'est à cette puissance, à cette intransigeance de la vérité que la science doit tout son prestige. Les savants peuvent lutter un certain temps et résister à son influence ; mais c'est toujours au détriment de leur gloire qui tombe vermoulue quand, sous l'aiguillon du progrès, l'esprit humain s'agite et déchire le voile à l'aide duquel ils ont vainement tenté de lui cacher la réalité.

C'est ainsi qu'il arrive infailliblement une époque où la plus grande accusation contre certains savants surgit de la science même qu'ils ont le plus constamment cultivée, toutes les fois qu'ils se sont inspirés par l'esprit de système et les suggestions arbitraires qui ne sont propres qu'à obscurcir la vérité. Pour l'anthropologie, nous entrons actuellement dans cette période critique. Toutes les assertions téméraires que les anthropologistes ont cru pouvoir ériger en lois scientifiques sont chaque jour démenties par l'évidence des faits. Témoin le cas qui nous intéresse actuellement. Pour répondre aux descriptions fantaisistes de Broca, de M. de Gobineau ou de M. Hovelacque, je ne puis mieux faire que de citer les propres paroles de l'illustre géographe Elisée Reclus.

« Les nègres, dit-il, sont loin d'offrir en majorité cette peau noire et luisante, ces bouches lippues, ces mâchoires avancées, ces figures plates, ces nez écrasés à larges narines, cette laine crépue que Ton s'imagine ordinairement être le partage de tous les Africains... Les nègres qui ressemblent le plus au type traditionnel popularisé sur le théâtre, sont les riverains de l'Atlantique : nulle part la traite n'a fait plus de ravage que parmi leurs tribus, et la haine du maître, c'est-à-dire du blanc pour son esclave, a

popularisé le type de la laideur en grande partie imaginaire que Ton attribue à l'ensemble des asservis (1). »

La compétence de M. Elisée Reclus est au-dessus de toute contestation ; elle est universellement reconnue parmi tous ceux qui s'occupent d études géographiques, on a donc tout droit de s'appuyer de son opinion, avec l'assurance d'y trouver le dernier mot de la science contemporaine. Cette opinion est d'ailleurs corroborée par un des voyageurs les plus éclairés qui aient visité l'Afrique, c'est le professeur Hartmann. « Du aord à Test, dit-il, les Funjés, les Fedas, les Ormas, les Mandingues et les Woiofs servent de trait d'union entre les Nigri tiens. Ceux-ci présentent tant de déviations de tribu à tribu qu'il nous faut faire abstraction de l'idée que nous nous sommes faite du nègre aux cheveux crépus, au nez camus, aux lèvres grosses et à la peau noire comme l'aile du corbeau ou la poix. De telles images figureront mieux dans les débits de tabac que dans les cabinets d'anthropologie (2). »

« On trouve rarement chez les Nigritiens la vraie beauté, mais on n'en remarque pas complètement l'absence », dit plus loin le savant professeur.

Ces assertions renfermées dans les deux plus savants ouvrages qui aient été publiés sur l'Afrique, suffiraient largement pour prouver que la beauté, comme tout le reste, n'est pas le partage exclusif d'une race quelconque. Mais est-ce à l'état sauvage et dans les landes de l'Afrique qu'il faut étudier la race noire, à ce nouveau point de vue? Je crois qu'il serait beaucoup plus raisonnable de chercher ses comparaisons parmi les noirs vivant dans des milieux plus cléments que les zones torrides du Soudan et de la Guinée, ayant un degré de civilisation supérieure.

(1) Elisée Reclus, Nouvelle gêogr. universelle, 54e série, page 28.

(2) Hartmann, Les peuples de l'Afrique, p. 40.

Qu'on se transporte en Haïti où, sous un climat relativement doux, la race africaine, après avoir commencé une lente évolution, par la seule influence du changement de milieu, a enfin reçu l'empreinte de la vie intellectuelle et morale. C'est un fait si commun que d'y rencontrer, parmi les descendants de la race nigritienne, des physionomies gracieuses rappelant « les formes idéales de la période sculpturale classique », pour me servir de l'expression de Hartmann, que l'Haïtien absolument noir, mais d'une grande beauté, n'étonne guère celui qui a vécu dans le pays pendant quelque temps.

J'ai vu bien souvent dans les rues de Port-au-Prince, du Cap ou d'autres villes de la République haïtienne, et même parmi les montagnards, des têtes dont le profil avait toute la régularité du type grec brachycéphale. Je ne parle pas, bien entendu, de cette splendeur esthétique que révèle la statuaire grecque dans les tê|es d'une beauté idéale, telles que celle du Jupiter Olympien ou bien celle de la Vénus de Gnide. Phidias et Praxitèle, tout en copiant leurs modèles, y ajoutaient, par une savante combinaison de lignes, un reflet fascinateur que n'offre la nature ni dans Phrynée ni dans Alcibiade.

Aux Cayes, situées au sud de l'île, on rencontre des types noirs vraiment superbes. Cette amélioration rapide des formes corporelles qui se poursuit graduellement avec notre évolution sociale, prouve un fait que bien des savants ont déjà signalé. La beauté d'une race, dans la majeure partie des cas, se développe en raison directe de son degré de civilisation ; elle se développe surtout sous l'influence de conditions climatologiques naturellement favorables ou que l'industrie humaine a conformées aux nécessités de l'existence.

C'est. pour n'avoir jamais tenu compte de tous ces facteurs que les anthropologistes ou d'autres savants ont si

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catégoriquement déclaré que chaque race humaine a des aptitudes psychologiques ou physiques absolument irréalisables par d'autres races; comme s'il y avait une barrière infranchissable placée par la nature entre chaque groupe humain et les autres groupes de l'espèce. Maintenant que l'anthropologie, bon gré mal gré, aborde la période positive où tout doit être comparé et critiqué suivant les méthodes d'investigation qui ont conduit aux plus belles découvertes dans les sciences naturelles et biologiques, il faudra bien qu'on s'inspire de la synthèse de plusieurs données avant d'affirmer un fait quelconque et surtout d'y attacher l'importance d'une loi. Or, on n'affirme scientifiquement un fait, en lui assignant un caractère distinctif dans la description d'un groupe naturel, que lorsqu'on est sûr que le phénomène est constant et exclusivement lié à l'existence des êtres dont on désigne ainsi les attributs particuliers.

Est-ce là ce que nous savons relativement à la beauté du type caucasique ? La vérité certaine est que la race blanche d'Europe, qui nous offre actuellement la plus grande somme de beauté dont est susceptible le visage humain» n'a pas été toujours telle que nous la voyons aujourd'hui. Tout prouve au contraire que la même évolution que nous voyons la race noire accomplir en Haïti s'est aussi accomplie dans les populations européennes et continue encore son action lente et persistante, laquelle est bien loin d'atteindre son plein et complet effet dans toutes les couches des nations caucasiques.

Pour s'en convaincre, on n'a qu'à étudier les dimensions et la configuration des crânes, ainsi que les membres des squelettes tirés de tous les anciens cimetières de l'Europe. Je n'exige pas qu'on les choisisse dans une période préhistorique fort éloignée et dont nous avons perdu tout souvenir, mais en remontant seulement jusqu'à l'époque des invasions des barbares d'Orient et d'Oc-

cident, Ostrogoths et Wisigoths, Prenons, pour exemple, les observations qui ont été faîtes dans le Congrès des Anthropologistes allemands, au mois d'août de l'année 1876. « Les crânes de Camburg ont fourni à M. Virchow deux exemples d'une conformation spéciale, « théromorphe », comme il dit, et qui frappe au premier coup d'œii celui qui s'est occupé de lanatomie du singe. On sait que chez l'homme, en générai, l'angle pariétal, c'est-à-dire le point où le pariétal se rencontre avec l'aile du sphénoïde, adhère avec celle-ci et que l'écaillé temporale n'adhère point au point frontal. Au contraire, les singes supérieurs, « nos cousins s possèdent tous à cet endroit un prolongement de l'écaillé temporale qui s'étend tellement en arrière qu'elle sépare l'aile sphénoïdale de l'angle pariétal, et qu'elle établit une adhérence plus ou moins grande de l'écaillé temporale au frontal, si bien que les pariétaux ne peuvent plus rejoindre les os basilaires. Or, les guerriers francs, ancêtres des Allemands d'aujourd'hui, qui furent enterrés à Camburg, nous présentent d'une façon si extraordinaire (2 sur 8) des cas de cette particularité simienne que nui musée n'en peut montrer plus que celui de Iéna (1). »

Les Allemands enterrés à Camburg, sur la Saale, appartiennent au dernier âge de fer; c'est l'époque qui a immédiatement précédé les grandes invasions et la constitution embryonnaire de l'État allemand. C'est un fait bien digne de remarque : ces mêmes Allemands représentent aujourd'hui la race germanique que lesanthropologistes déclarent la plus élevée en dignité dans leur échelle hiérarchique. Qui dirait que dans leur passé, à peine mille à douze cents ans, ils offraient une conformation tellement inférieure qu'on y rencontre le quart des populations avec des caractères patents d'animalité? Peut-être pourrait-on croire que

(1J Revue scientifique^ a» 37, 10 mars 1877.

le professeur Virchow a considéré les choses sous un point de vue purement personnel et arbitraire ; mais dans le même Congrès, M. Schaafhausen, un des plus éminents anthropologistes d'Allemagne, reconnaît que le prognatisme des crânes de Camburg se répète si fréquemment que, maintes fois, des crânes préhistoriques allemands pourraient être pris pour des crânes africains.

Un crâne d'En gisheim, découvert par M. Schonerling, était tellement aplati et présentait une telle exagération de la dolichocéphalie (70°,52) que l'on fut tenté de le rapprocher du type éthiopien plutôt que de l'européen, encore qu'aucune probabilité ne permît une telle hypothèse. L'effet en était si saisissant qu'il en sortit une théorie d'après laquelle on prétendait que le point de départ de l'espèce humaine se trouve dans la race africaine. D'autres, plus fantaisistes, supposèrent même que les Africains avaient immigré en masse dans les pays d'Europe, avant les premières lueurs de l'histoire !

La mâchoire de la Naulette et la calotte du Néanderthal sont aussi des faits qui parlent hautement en faveur de ma thèse. En général, la race de Canstadt de M. de Quatrefages prouve avec évidence que les populations préhistoriques de l'Europe étaient essentiellement laides. « Si on joint à ces caractères (prognatisme sensible, indice céphalique ne s'éievant qu'à 68°,83, etc.) ceux que fournit la mâchoire de la Naulette, on doit ajouter, dit l'auteur* de Y Espèce humaine, que l'homme de Canstadt avait le menton très peu marqué et le bas du visage dépassait parfois ce que présentent sous ce rapport la plupart des crânes de Nègres guinéens. y Or, « le type de Canstadt a pour habitat l'ensemble des temps écoulés depuis l'époque quaternaire jusqu'à nos jours et l'Europe entière. »

Une telle constatation ne nous dispense-t-elle pas de toute argumentation ?

DES BACES HUMAINES. 281

Il n'en est pas jusqu'au curieux détail de la femme Boschimane qui ne puisse se retrouver dans la race blanche de l'ancienne Europe. « La statuette d'ivoire trouvée à Laugerie-Basse, par M. de Vibraye, dit encore M. de Quatrefages, représente une femme dont on reconnaît le sexe à un détail exagéré : elle porte au bas des reins des protubérances assez étranges. » On devine bien vite qu'il s'agit d'un cas de stéatopigie, particularité qui a donné lieu à tant de dissertations, quand elle fut constatée pour la première fois dans la race boschimane.

Le même savant anthropologiste, voulant prouver îa supériorité de la race blanche, en démontrant la précocité de développement de ses facultés artistiques, nous a encore fourni bien des exemples de la conformation disgracieuse et inélégante des anciens Européens. « La femme au renne de Landesque est grotesque, dit-il plus loin ; les jambes postérieures de ranimai sont parfaites et, au revers, la tête du cheval est superbe. Dans l'homme à l'aurochs de M. Massënat, l'animal est très beau de forme et de mouvement, l'homme est raide et mat fait. »

Voilà bien des exemples qui prouvent surabondamment que le type caucasique a passé par les formes gauches et laides que l'on rencontre parfois dans le type africain, avant de parvenir à cette beauté réelle qui fait aujourd'hui son légitime orgueil. Mais au lieu de constater ces faits que nous révèlent les premières ébauches de l'art préhistorique, en tâchant d'expliquer leur disparition par l'influence d'une évolution progressive de la race blanche, M. de Quatrefages aime mieux les rattacher à des idées superstitieuses. Il se contente de mentionner le récit par lequel Catlin affirme que les. Peaux-Rouges le regardaient comme un sorcier dangereux, parce qu'il avait esquissé le portrait de l'un d'eux. Alors quel cas fait-on des vertus psychologiques distinctes et natives du blanc, pour

qu'on aille chercher jusque thèmes Peaux-Rouges l'explication fantaisiste d'un fait arrivé parmi les Européens ? D'ailleurs, rien ne prouve que tous les sauvages se comportent comme les Peaux-Rouges de Catlin. Sir Samuel White Baker a rencontré une conduite absolument contraire parmi les Nouers, peuplade sauvage habitant la rive droite du haut Nil. Le voyageur anglais s'étant arrêté près d'un de leurs villages, ils ne tardèrent pas à se rendre à son bateau. « Le chef de ce village s'appelait loctian, dit-il ; il vint nous rendre visite avec sa femme' et sa fille, et, pendant qu'il était assis sur un divan de notre cabine, j'ai dessiné son portrait, dont il a été enchanté (1). ■»

Pourquoi tant s'exposer à des erreurs d'interprétation, plutôt que d'accepter une explication rationnelle que tous les faits viennent éclairer de leur lumière? C'est que la science anthropologique, telle qu'elle est faite par l'école française, se-î«eftferme uniquement dans le cadre étroit d'un système arbitraire. Elle sera ruinée de fond en comble, le jour où Ton pourra prouver que les races humaines, à part la couleur qui est un résultat complexe du climat, de la nourriture et de l'hérédité, n'ont rien d'essentiellement fixe et caractéristique. Cependant il est incontestable que toutes les races subissent une évolution qui va de la laideur à la'beauté, sous l'impulsion du développement intellectuel dont l'influence, sur l'organe encéphalique et sur ïe maintien général du corps, est chaque jour mieux démontré. En vain résiste-t-on à l'évidence. Les affirmations dogmatiques n'ont pas la moindre action sur la nature des choses et ne les feront jamais'changer, sans l'aide^Tautres agents d'une meilleure efficacité. « Un homme, une tribu, une population entière peuvent, dit M. de Quatrefages,

(1) Ferdinand de Laaoye, Le Nil, son bassin et ses sources. Paris, 1869, p. 267.

changer eri quelques années d'état social, de langue, de religion, etc. Ils ne modifieront pas pour cela leurs caractères physiques extérieurs ou anatomiques. » Telle était aussi l'opinion de Broca, en 1858, mais les faits ont parlé avec une telle éloquence que dans les derniers temps de sa belle carrière, il dut jj. modifier/dans une notable proportion, sans pourtant renoncer aux généralisations à priori qui constituent le fond de toutes les théories anthropologiques.

L'avenir prouvera d'une manière de plus en plus éclatante que ces deux savants se sont positivement trompés dans leur affirmation. Déjà nous avons vu quelle induction Ton peut tirer de l'étude morphologique des anciennes races de l'Europe ; nous assistons actuellement encore à cette transformation progressive, où on voit se modifier graduellement leurs caractères physiques et leurs formes anatomiques.

Il nefaut pas, en effet, se faire illusion sur la beauté générale de la race blanche, en se tenant sur les boulevards de Paris, de Berlin, de Londres ou de Vienne, où l'on voit passer si souvent les plus beaux types de l'espèce humaine. Par ,un jeu naturel, et qu'on doit attribuer à la coquetterie propre à chaque civilisation, ce sont toujours les plus jolies ou les plus attrayantes d'entre les femmes ainsi que les mieux conformés d'entre les hommes qui s'exhibent avec profusion dans ces grandes artères des villes européennes, cherchant toujours à voir et surtout à être vus, quand bien même ils ne seraient pas de vrais oisifs.

A mesure qu'on s'éloigne de ces lieux tant fréquentés, où il s'accomplit une certaine sélection dans la circulation publique, on ne rencontre que des types de plus en plus laids. J'en ai fait l'observation positive, en me transportant, au milieu des populations de chaque quartier, pendant ces fêtes foraines que Paris offre successivement et

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dans les centres les plus variés, dès les premiers jours de l'automne jusqu'à ce que les rigueurs de la saison viennent mettre obstacle aux réunions en plein air.

Dans la fête de l'Avenue des Gobelins, par exemple, aux jours ouvrables de la, semaine, on pouvait se promener le soir, au milieu d'une population de plus de cinq mille âmes, sans rencontrer une beauté vraiment caractérisée. Partout, c'était des visages désharmonieux , des maintiens gauches et disgracieux : c'est à ce point que, sans les mêmes baraques qu'on avait déjà vues à la fête du Lion de Belfort ou ailleurs, sans cette gentille Place de l'Italie avec ses belles avenues, on ne se croirait plus au milieu d'une population parisienne.

Qu'on ne pense pas que j'ai vu les choses en homme noir, ne reconnaissant la beauté que sous une ncire enveloppe ! Je suis tout prêt à rendre hommage aux Vénus de la grande capitale, adorables et troublantes dans leur beauté exquise. Aucune femme de la terre ne possède autant qu'elles ce chic inimitable et cet art délicat de rajustement qui mettent tout leur être en relief; mais il n'y a pas que des Vénus à Paris. M. Charles Rochet, statuaire de talent, dont la compétence est indiscutable en la matière et dont l'impartialité est hors de tout soupçon, a rencontré aussi ces types dont l'existence prouve que la beauté n'est pas un fait général dans la race blanche. « Prenons par exemple une femme bien laide. J'en ai rencontré dTans Paris même, dit-il ; nous faisons de l'histoire naturelle, et faisant de l'histoire naturelle avec l'homme les observations sont assez difficiles, on ne.peut avoir que celles qu'on a faites par hasard (1). *

On pourrait ajouter que ces rencontres de femmes laides dans Paris se vérifient si souvent, que rien n'est plus facile

(1) Congrès inter* des sciences ethnogr., etc., p. 207.

a faire que l'observation dont parie le savant artiste. Mais que l'on quitte les capitales et qu'on pénètre dans les petits, centres intérieurs ! Le décor change à vue d'œil, la beauté des types disparaît de plus en plus. On les rencontre encore çà et là, avec une rare perfection, vrais bijoux destinés à faire l'orgueil et la passion de ces mêmes boulevards qui les attirent comme un aimant, pour en faire leur bouquet de séduisantes fleurs ; mais ces rares oiseaux émigrent bien vite des campagnes et vont chercher ailleurs l'atmosphère propre à leur rayonnement.

Je sais que pour prouver que la beauté du type blanc est indépendante de son état de civilisation élevée, on mentionnera la beauté des races encore mal policées, telles que les populations des Principautés danubiennes et des confins de l'Europe sud-orientale, dont on a longtemps parlé avec tant d'enthousiasme. L'existence de très beaux types répandus en profusion dans ces milieux où la culture intellectuelle et sociale n'a guère été développée serait, sans nul doute, en contradiction formelle avec la théorie que je soutiens ici. Mais à mesure que Ton connaît mieux ces populations, on tend à revenir sur cette réputation exagérée que la fantaisie des ethnographes leur avait seule créée. L'erreur est provenue, en grande partie, de l'illusion causée par la fréquence des beautés qui peuplent les harems, réunion de Géorgiennes, de Circassiennes, d'Albanaises ou de Rouméliotes aux formes nonchalamment gracieuses, au profil mignardement découpé.

Cependant, là encore, c'est la répétition du même phénomène que l'on constate sur les boulevards, c'est le résultat d'une sélection artificielle. Toutes les esclaves géorgiennes, albanaises ou circassiennes ne sont pas également belles. Ce sont les fleurs du panier qu'on choisit pour les plaisirs des sultans ou des pachas ; le reste va s'abrutir dans les rudes travaux de la main et on ne sait

plus à quelle race elles appartiennent. Maintenant que ces petits peuples ont des communications plus fréquentes avec le reste de l'Europe, on voit bien que parmi eux la beauté sculpturale classique est plutôt l'exception que la règle. La même remarque peut être faite sur la nation grecque si bien réputée pour la beauté de ses formes ethniques.

Aujourd'hui que l'histoire est franchement entrée dans * sa- période de maturité, sous l'impulsion d'une critique éclairée et impartiale, on sait à n'en plus douter, que tous les Grecs étaient loin d'avoir ce grand développement .intellectuel qui brille dans Platon, Périclès et toute la belle pléiade d'hommes immortels qui ont illustré l'archipel hellénique, de la un du VI* siècle jusqu'au commencement du Illa siècle avant l'ère chrétienne. 'Les études anthropologiques ont constaté un fait curieux qui corrobore en ce sens et admirablement ma théorie. La majeure partie des 1 plus anciens Grecs offrait l'aspect d'une race absolument dolichocéphale. Homère nous le prouverait tout seul dans l'image difforme et laide qu'il trace de Thersite; mais sans aller si loin, Esope et Socrate nous fournissent une preuve évidente de la laideur de la race grecque primitive dont ils étaient sûrement la reproduction atavique.

La laideur d'Esope est proverbiale. Quant à Socrate. Xénophon, son disciple bien-aimé, a eu soin de faire savoir à la postérité qu'il avait les narines ouvertes, relevées et le nez camus (1).

La coïncidence du plus haut développement intellectuel et moral que l'on puisse imaginer, eu égard à la différence des époques et cette irrégularité des traits du visage si accusée dans Ésope et Socrate, n'a rien qui doive étonner, quand on connaît avec quelle bizarrerie se produisent ces faits d'atavisme que la science n'a commencé à étudier

(1) Xénophon, Le Banque^ en. V» g 6.

que depuis fort peu de temps. Chose curieuse ! L'homme des temps modernes qui avait le plus de ressemblance morale avec Socrate, en tenant toujours compte des temps, l'illustre et savant Français que M. Pasteur a si heureusement caractérisé en l'appelant « un saint laïc », tout comme on pourrait appeler Socrate <c un saint païen », réminent Littré offrait le même phénomène : de traits peu gracieux unis à la plus belle organisation intellectuelle et morale. De tels signes peuvent-ils nous tromper? Devons-nous fermer les yeux à la vérité pour suivre aveuglément les systèmes qui la contredisent. Jamais! Il faudra, malgré tout, proclamer la vérité. « L'intelligence dont l'homme est doué, dirons-nous avec César Cantu, paraît capable de modifier l'encéphale et, par cet organe, les formes extérieures; exercée dans les bornes légitimes, elle conduit à la beauté de la race blanche; mais s'il en abuse ou la laisse engourdir, l'homme peut -descendre jusqu'au Hottentot. Néanmoins, quoique abaissée à ce point, l'espèce ne perd ni sa nature, ni la possibilité de se relever. On a répété que les Nègres sont le dernier degré de l'échelle ; eh bien ! les voilà qui viennent de conquérir la liberté à Haïti, où ils ne la pratiquent pas plus mal qu'on ne le fait en Europe. La race abyssinienne, est noire aussi, mais elle a des formes d'autant plus belles qu'elle est plus éclairée (i). »•

Quand on rencontre de telles idées et qu'on se rappelle l'époque où elles furent émises pour la première fois, on est obligé d'admirer la spontanéité de l'esprit humain si vif et si pénétrant, toutes les fois que la passion ne l'aveugle pas. Cette corrélation du développement intellectuel et moral avec l'épanouissement de la beauté physique des races humaines sera* avant longtemps, une des plus belles

(1) César Cantu* Histoire unitoerêeile*

lois que la biologie anthropologique aura à enregistrer dans ses principes. Elie s'explique scientifiquement par les théories de l'évolution et de la sélection sexuelle qui n'ont été formulées que par Herbert Spencer et Darwin. Pourtant, comme par une divination instinctive, l'intelligence des hommes s'en était vaguement pénétrée/ bien avant qu'on pût en donner les raisons scientifiques. Il y a longtemps, en effet, que l'idée s'en est produite sous la forme d'un adage que tous les physiologistes ont dû trouver souverainement baroque : « Corpus cordis opws. »

Le secret est donc trouvé. Toutes les fois qu'on voudra transformer le physique d'une race d'hommes dont l'aspect repoussant et laid est un signe certain de sauvagerie ou de dépravation morale, on n'a qu'à cultiver son intellect» cultiver son cœur, en y faisant germer lentement, mais constamment,' les nobles sentiments de générosité, d'enthousiasme et de dévouement héroïque, l'amour du travail, l'ambition de la science, et surtout, par-dessus tout, l'amour de la liberté, qui est en nous le plus vif foyer de la vie, enfantant la dignité, le besoin d'initiative individuelle, toutes choses sans lesquelles il ne saurait y avoir d'évolution, de progrès, d'amélioration d'aucune sorte.

ÏIÎ.

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