‹ De l'égalité des races humainesChapitre 30 sur 78 · DIFFICULTÉS DE CLASSER LES APTITUDES · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS DE CLASSER LES APTITUDES

Je sais bien que, perdant pied sûr le terrain des sciences biologiques qui constituent le domaine propre de l'anthropologie, telle qu'on Ta faite et qu'on l'entend, suivant la méthode et la doctrine de Broca, on s'empressera de passer sur le terrain des sciences historiques et spéculatives, pour prouver que les hommes de race noire n'ont jamais pu atteindre à un aussi haut développement de l'esprit que ceux de la race blanche. On se contentera de cette objection pour en induire l'infériorité intellectuelle du Noir. Plus tard nous pourrons voir que l'histoire intellectuelle des nations prouve d'une manière évidente que la manifesta^tion de ces aptitudes n'a pas eu son plein et entier développement dans une seule race. Les différents groupes de l'humanité se sont plutôt transmis de main en main le flambeau de la science. C'est une lumière qui va sans cesse grandissant, à travers les oscillations séculaires où son intensité ne semble parfois diminuer que pour jaillir en gerbes plus lumineuses, semblables à ces étoiles brillantes

dont les rayons interférants simulent l'obscurité j uste à l'instant où leur éclat va éblouir nos yeux charmés et réjouis.

Mais dès maintenant, nous pouvons poser la question. La science de l'esprit, la noologie a-t-elle été suffisamment étudiée pour qu'on puisse classer méthodiquement les différentes manifestations de l'intelligence et fixer avec certitude leur valeur hiérarchique? Où trouverons-nous les règles d'une telle classification? Au commencement de de cet ouvrage, j'ai nommé plusieurs savants ou philosophes, qui ont tenté d'élaborer une classification scientifique des connaissances humaines, en établissant une hiérarchie qui va, plus ou moins régulièrement, des sciences de généralisation déductive aux sciences plus complexes de spécialisation inductive, où l'expérience aidée de la méthode doit précéder toutes les conclusions. Nous n'avons fait que passer rapidement sur cette question. Au fond, on s'entend très peu sur la construction de cette échelle hiérarchique. Telle science qu'un savant considère comme supérieure sera mise à un rang subalterne par un philo- ) sophe ou même par un autre savant. C'est à ce point que le plus libre champ y est encore laissé à l'arbitraire.

Cette contradiction, dont ne s'occupent nullement les anthropologistes qui croient avoir résolu toutes les difficultés quand ils ont cubé un crâne ou mesuré un angle facial, rend impraticable toute systématisation ordinale des connaissances humaines. Pourrait-on, en l'absence de cette systématisation, décréter que telle opération de l'esprit est inférieure à telle autre? Je ne le crois aucunement. Tout le temps que la lumière ne sera pas faite sur ce point, un exercice quelconque de l'intelligence, pourvu qu'il y ait un cachet personnel et supérieur, pourra toujours être comparé à n'importe quel autre. Une chanson bien tournée et bien rythmée, par exemple, vaudra tout autant que la

découverte de la plus belle loi d'équilibre des forces naturelles ou sociales. Mais alors comment établir les comparaisons ?

Puisqu'il faut choisir entre les diverses opinions, je prendrai pour règle de comparaison hiérarchique entre les différentes catégories scientifiques, la classification d'Auguste Comte, fondateur de la philosophie positive à laquelle j'adhère entièrement. Suivant le grand positiviste, l'arbre de la science s'élève graduellement, en évoluant dans l'ordre suivant : la première assise ou l'étape inférieure est formée par les mathématiques pures qui ne sont que des instruments de l'esprit dans la recherche de la vérité ; viennent ensuite la mécanique et l'astronomie, la physique, la chimie, les sciences biologiques et la sociologie. Après avoir parcouru ces différentes sphères jusqu'au bout, en y passant de l'état dynamique à l'état statique, on domine enfin tous les ordres de la connaissance; on obtient une intelligence parfaite de la nature, en distinguant les principes d'harmonie ou d'association des causes de discordance ou de dissociation. La saine philosophie, réduite ainsi à une synthèse de toutes les notions et de toutes les conceptions, consiste alors à se conformer aux lois de la nature, tout en concourant avec intelligence à l'harmonisation de tous les éléments, hommes et choses, répandus sur l'orbe^ immense de notre planète. A ce besoin d'harmonie répondent les sentiments altruistes qui font-de l'humanité un être concret dont les parties solidaires agissent, travaillent et progressent dans une destinée commune.

En tant que philosophie morale on a beaucoup discuté les conceptions de l'illustre Auguste Comte sans enrayer aucunement le progrès rapide qu'elles font dans les esprits; mais comme classification des sciences, rapport sous lequel nous les envisageons ici, elles n'ont jamais eu

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de sérieux contradicteurs. Herbert Spencer, l'esprit le mieux, préparé pour les reprendre à un autre point de vue, n'a pas complètement réussi dans l'essai de classification qu'il a écrit; et, plus tard, dans un de ses'pius remarquables ouvrages (1), il fut obligé de rendre un hommage sans restriction à la haute sagacité du grand positiviste.

On peut donc s'appuyer sur le système de hiérarchisation de Comte pour comparer les divers ordres de connaissances et leur valeur relative. En ce cas, il faudra bien rabattre des prétentions qu'on a toujours cru légitimer, en déclarant que la supériorité intellectuelle du blanc sur celle du noir est prouvée par la grande aptitude du premier à s'occuper des mathématiques transcendantes, aptitude supposée nulle chez le second; car si l'Européen n'excellait que dans les mathématiques son mérite ne serait pas extraordinaire. Cette branche de science, qui emprunte aux études élevées de l'astronomie un prestige puissant aux yeux du vulgaire, n'a rien de cette excellence que les profanes lui concèdent. L'astronomie qui s'en s. :t dans ses plus hautes applications est une science vraiment admirable. Cependant elle ne doit tout son relief qu'à l'association d'autres sciences plus complexes telles que la physique et la mécanique sans lesquelles la simple théorie des nombres n'aurait jamais pu sortir du vague et de l'abstraction.

Ce qui donne une application sérieuse à l'esprit et ce qu prouve surtout la vigueur de l'intelligence, ce sont les sciences expérimentales et les sciences d'observation ou l'homme examine les phénomènes naturels, et cherche à découvrir les lois qui les régissent. C'est là aussi qu'on devait rechercher la. facilité de compréhension qui dénote réellement le degré d'aptitude de chacun.

(1) Voir Herbert Spencer, De Véducation physique, intellectuelle et morale*

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Quelle difficulté offrent les mathématiques lorsqu'elles ont été graduellement inculquées à l'esprit ? Quelle complexité de méthode y rencontre-t-on ? Ce qui les rend abordables, ce n'est nullement de grandes facultés intellectuelles, c'est une certaine discipline de l'esprit où les formules et les théorèmes tiennent lieu de chef de file, dans toutes les évolutions du calcul. Les Monge, les Laplace, les Arago, les Leverrier, sont des hommes qui planent bien haut» audessus du commun ; mais nonobstant qu'ils réunissaient aux mathématiques d'autres aptitudes qui en ont augmenté le mérite, il faut convenir que beaucoup de savants, sans être des mathématiciens, occupent une place plus élevée dans les carrières de l'intelligence, où ils ont cueilli des palmes autrement importantes. Il est certain que les découvertes d'un Cuvier, d'un Lavoisier, d'un Berzélius, d'un Claude Bernard ont une importance infiniment plus grande pour le progrès général de l'espèce humaine que tout ce qu'on pourra jamais tirer des mathématiques. Je conviens, tout le premier, qu'il faut pour devenir un bon mathématicien, avoir des habitudes intellectuelles que tous les hommes ne cultivent pas et peut-être ne peuvent cultiver ; mais en est-il différemment pour les autres sciences d'une complexité supérieure? Non. Pourquoi doit-on alors voir dans l'aptitude au calcul un signe naturel de la supériorité organique du cerveau?

D'ailleurs, ce n'est pas à îa race blanche q ue revient l'honneur d'avoir inventé ni la science des nombres ni la mesure de retendue. L'origine des mathématiques remonte à la noire Egypte, la patrie des Pharaons. Tous les savants qui se sont occupés de l'histoire des sciences exactes sont unanimes à reconnaître que les anciens Égyptiens ont été les créateurs de la géométrie (1). Plus de trois mille ans avant

(1) Voir surtout Bretschneider, Die géométrie und die geometer vor uclides, Leipzig, 1870.

l'ère chrétienne, alors que les nations européennes étaient encore à l'état barbare, les Chamites qui habitaient les bords du Nil faisaient déjà des calculs géométriques sur l'aire de diverses espèces de surface. Dans le papyrus de Khind au British Muséum de Londres, on a déchiffré des problèmes de géométrie pratique sur le triangle, le cercle, le trapèze, etc. !) D'après l'estimation du Dr Samuel Birch, un des plus grands / égyptologues connus, l'original dont ce papyrus est la copie remonterait à 3.300 ans avant Jésus-Christ.

Platon et Diogène Laërce s'accordent à reconnaître que l'arithmétique tire aussi son origine de l'Egypte : ce qui est absolument logique, puisque les calculs arithmétiques sont indispensables pour la solution des problèmes de géométrie.

De même que beaucoup d'autres choses, la Grèce, îa première nation de la race blanche occidentale qui soit parvenue à un développement sérieux de civilisation, doit incontestablement à l'Egypte toutes les premières notions de mathématiques qu'elle a perfectionnées en continuant l'évolution scientifique. Cette évolution ne devait aborder que longtemps après sa période positive.

Le premier savant Grec qui se fût occupé des mathématiques avec quelque éclat est Thaïes de Milet; mais il avait acquis en Egypte la meilleure partie de son savoir.

Au sixième siècle, avant i'ère vulgaire, la Grèce eut la gloire de produire Pythagore qui fit preuve des plus belles aptitudes pour les sciences. On lui doit, en mathématiques, la découverte de diverses propriétés des nombres, la démonstration de la valeur du carré de l'hypothénuse et de plusieurs autres théorèmes. Mais n'a-t-on pas droit de se demander s'il était arrivé seul à tous ces résultats ou s'il n'a fait que nous transmettre des notions reçues parmi les prêtres égyptiens, au collège desquels il fut même agrégé à Thèbes, ayant vécu vingt ans dans leur pays?

Platon, qui s'occupa des mathématiques avec succès et

qui a principalement contribué à leur donner le' prestige qu'une routine aveugle continue encore à y voir, ne se contenta pas de les étudier avec les pythagoriciens, mais

I il alla lui-même en Egypte, comme pour en puiser la lu-

i mi ère à sa propre source.

Deux causes ont empêché les anciens Égyptiens de jouir de toute la gloire qui leur revient dans cette sphère comme en tant d'autres. La première est qu'ils se servaient d'une langue dont la grammaire était assez développée, mais dont l'écriture était tellement compliquée et { difficile que tous les documents scientifiques et littéraires qui en sont sortis ont demeuré des semaines de siècles sans avoir pu être interprétés. On peut affirmer que pendant le laps de temps que l'on est resté impuissant à comprendre le sens caché des caractères hiéroglyphiques, considérés comme autant de sphinx dans ce monde mystérieux de l'Egypte, la majeure partie de ces documents ont disparu, emportant avec eux des secrets à jamais perdus. D'autres encore enfouis au sein de la terre noire de la noire Kémie, seront certainement retrouvés dans l'avenir. Il n'y aura pas lieu de s'étonner qu'ils viennent un jour confondre bien des théories !

La seconde cause qui a, en quelque sorte, empiré les désagréments de la première, est l'esprit exclusif des prêtres, qui étaient les principaux détenteurs de la science. Ils faisaient un mystère de toutes leurs acquisitions scientifiques et ne les enseignaient que dans un milieu restreint, à un petit nombre d'élus, constituant une école fermée et appelée seule à. la possession complète de la doctrine ésotérique.

Malgré tout, cette terre d'Egypte était si bien considérée

/ comme la patrie de la science, que c'est à Alexandrie que

f les Grecs vinrent développer toute leur aptitude aux

mathématiques, en produisant des individualités telles

qu'Euclide, Archimède, Appollonius de Perga, autant d'éclatantes étoiles qui brillaient dans la pléiade alexandrïne. Maintenant que l'esprit humain entre dans une période de maturité qui se signale par une critique absolument consciencieuse, ne pourrait-on pas se demander si des savants ignorés de l'ancienne race égyptienne n'auraient pas contribué aux premières étincelles que les sciences ont jetées dans la ville immortelle fondée par Alexandre le Grand? Mais qu'on réponde affirmativement ou non, il ne reste pas moins acquis à l'histoire queja^a^ejioire d^Égyple ~ // a cultivé la première les notions abstraites de Taritbmé- ^ tique et formulé les premiers calculs dont le perfectionnement successif a abouti aux grandes théories des temps modernes, où brillent les noms de Descartes, de Newton, de Pascal, de Leibniz, d'Euler, de Bernouilli, de Gauss et d'une foule d'autres savants tout aussi remarquables.

Nous avons dit q*ue^Platon contribua principalement à faire considérer les mathématiques comme une science incomparable. En effet, le chef de V Académie mettait un tel prix à la science des nombres et de l'étendue, qu'il la regardait comme le signe le plus évident et la meilleure preuve d'un esprit cultivé et distingué. On assure que dans un mouvement d'enthousiasme, il avait même inscrit à la porte de son école : « Que nul n'entre chez moi, s'il n'est géomètre (1). » Poussant l'idée pythagoricienne jusqu'à la hauteur d'un dogme, il professait que la musique, ! la géométrie et l'astronomie étaient « les anses de la philosophie » (Xxêa; cpiXoatf<piaO; enfin il ne croyait pouvoir mieux définir Dieu qu'en le nommant « Je géomètre éternel » (2).

Quancl on sait l'influence que les idées de Platon ont

(1) MtiSêiç aYtwuiTpTqTOç eîfffrw (/.ou t^v ctê^v. (C. f. Jean Tzetzès, Chiliadesy VïII).

(2) Asi h 8so*ç yetotxsTpet. Platon, Timêe.

exercé sur l'esprit humain, dans tout le groupe occidental, on s'explique bien vite l'espèce de culte qu'on professe encore pour les mathématiques. Mais notre siècle a suffisamment éclairci de problèmes pour que nous ne persistions pas à marcher comme des aveugles dans les errements du passé.

En parlant de Platon, on ne peut jamais oublier Aristote. Ce qui prouve que les mathématiques n'ont point, eu égard à la hiérarchie des connaissances humaines, toute l'importance qu'on s'est accoutumé à leur donner; ce qui prouve qu'elles ne sont point le signe exclusif de grandes facultés intellectuelles, c'est que le grand Stagirite, l'intelligence la plus vive et la mieux organisée qu'on puisse jamais rencontrer, n'a jamais pu devenir un bon mathématicien. Pour moi, je comprends bien vite qu'un cerveau d'une activité aussi féconde que celle d'Aristote se soit ennuyé des formules qui emprisonnent l'esprit et le mettent à l'étroit, dans la discipline intellectuelle si nécessaire à un bon mathématicien. Aussi bien cet exemple suffit pour réduire à sa juste valeur une proposition que l'on répète depuis si longtemps, sans qu'on ait jamais pensé à la contrôler par un examen sérieux.

Est-ce à dire que les mathématiques n'ont aucun mérite, ni aucune valeur dans la sphère scientifique? Bien fou et absurde serait quiconque avancerait une telle assertion. Je crois tellement le contraire que, me conformant en cela aux idées de l'illustre Comte, je considère ces études comme indispensables à la préparation de l'esprit destiné à des exercices plus difficiles, plus complexes. Ce que j'affirme, c'est qu'on ne saurait continuer à faire des mathématiques le summum des connaissances humaines, sans se condamner à ne jamais s'affranchir de l'influence des doctrines métaphysiques qui ont trop longtemps subjugué l'esprit humain, depuis Platon jusqu'à Hegel*

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