DES RAGES
Les considérations que nous venons de faire sur la beauté du type mulâtre, nous entraînent naturellement à nous occuper de la question du métissage au point de vue de l'égalité des races. C'est peut-être une des faces les plus sérieuses de notre étude, celle où la vérité poindra avec tant d'évidence, qu'en y réfléchissant, tous ceux qui distinguent l'humanité en races supérieures et en races inférieures, seront obligés d'abandonner cette fausse conception dont l'influence a été si fatale sur la destinée de tant d'hommes.
On a vu précédemment que les polygénistes, voulant creuser un abîme entre les races humaines qu'ils s'efforçaient de transformer en espèces distinctes, ont été jusqu'à nier Yeugênésie, c'est-à-dire la fécondité parfaite et continue du croisement du noir et du blanc. Quand ils se virent impuissants à résister contre l'évidence des faits, en ce qui concerne les effets matériels du croisement, ils ont immiscé dans la discussion un élément d'ordre supérieur, mais d'une appréciation fort diffi-
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cile, en affirmant que le métis est inférieur en force, en moralité ou en intelligence aux deux races mères. C'était admettre implicitement que le métis constitue en quelque sorte un cas de tératologie. Car au point de vue théorique, ^infériorité intellect ulîe ou morale ne peut s'expliquer autrement que par un certain arrêt de développement du cerveau , le rendant inapte à exercer les actes de cérébration qui accompagnent les hautes facultés de l'esprit ou coordonnent les impulsions du cœur.
Les savants ayant avancé une telle assertion, les gens d'une étude moins approfondie s'en emparèrent avec empressement. De là est sortie cette opinion que les races humaines s'abâtardissent par certains croisements, opinion que déroule avec tant de verbeuse complaisance M. de Gobineau, dans son fameux ouvrage sur « l'Inégalité des races humaines ». Mais admirez les méandres au milieu desquels la vérité fait son chemin ! Les monogénistes avaient adopté tout aussi bien que les polygénistes la théorie de l'inégalité des races ; mais ils ne tardèrent pas à Comprendre qu'en admettant que le métis est toujours un être inférieur et dégénéré, ils fournissaient un argument sérieux contre l'unité de l'espèce humaine : le besoin de défendre leur doctrine les mit alors sur le chemin de Damas. Ils n'hésitèrent donc pas à affirmer à leur tour que le mulâtre, issu du blanc et du noir, est aussi intelligent que l'un et aussi vigoureux que l'autre. M. de Quatrefages, le plus remarquable des monogénistes, a surtout soutenu cette dernière thèse avec une constance qui n'est égalée que par son immense talent. Toutes sortes de preuves et de recherches ont été mises en œuvre pour enlever à ses adversaires le dernier argument qui semblait leur rester. « Enfin, dit-il j M. Torrès Caïcedo me citait parmi les mulâtres de sa patrie, des orateurs, des poètes, des publicistes et un vice-président de la Nouvelle-Grenade, qui est en même
temps un écrivain distingué Ce qui précède suffit, je
pense, pour prouver que, placé dans des conditions normales, le métis du Nègre et de l'Européen justifierait ces paroles de notre vieux voyageur Thévenot : « Le mulâtre * peut tout ce que peut le blanc, son intelligence est égale « à la nôtre. »
Mais admettre l'égalité intellectuelle du mulâtre et du blanc, c'est admettre inévitablement l'égalité du noir et du blanc. En effet, si les deux races avaient une différence native dans leurs aptitudes intellectuelles, on ne comprendrait jamais que le mulâtre, au lieu de représenter une intelligence moyenne, fît preuve au contraire d'une valeur intellectuelle égale à celui des deux géniteurs qu'on suppose supérieur à l'autre» Aussi la majeure partie des anthropologistes refusent-ils de reconnaître entre le mulâtre et le blanc cette égalité d'intelligence si positivement proclamée par le savant auteur de Y Espèce humaine.
M. Topinard pense que le produit du croisement des deux races sera supérieur, si les deux races mères le sont elles-mêmes ; médiocre, si l'une des deux races est supérieure et l'autre inférieure ; inférieur, si les deux races formatrices sont également inférieures. Étant donné qu'on admet la théorie de l'inégalité des races, je ne puis imaginer rien de plus logique qu'une telle opinion. Elle a toute la rectitude d'une vérité mathématique ; mais les sciences biologiques et sociales sauraient-elles se contentée de lois aussi simples? Je ne le jurerais pas. Mme Clémence Royer semble pourtant adopter la même opinion. « En cas de métissage, dit-elle^ entre des individus exceptionnels, déjà métis des races inférieures, comme par exemple Alexandre Dumas, avec des individus des races supérieures, il est probable que les résultats seront favorables, au moins à un certain degré, et j'avoue qu'Alexandre Dumas est luimême un produit très remarquable de métissage. Cepen-
dant nous reconnaissons tous qu'Alexandre Dumas était une organisation pauvre, au moins une organisation, anormale. C'était un être exceptionnel, fort étrange, une imagination féconde certainement, et une intelligence supérieure à beaucoup d'égards, mais inférieure à beaucoup d'autres. Toute sa vie, Dumas est resté un vieil enfant, plein de verve juvénile, mais indiscutable et incapable d'accepter une autre règle que celle de ses caprices puissants. C'était un nègre blanc très bien doué, mais au moral, c'était un nègre. C'était un produit extraordinaire, ayant plutôt encore le caractère de l'hybride que celui du métis* Un fait aussi exceptionnel ne saurait être érigé en règle générale ; et Ton se demande ce que serait une nation composée d'Alexandre Dumas, même d'Alexandre Dumas fils (1). » Jusqu'où l'esprit de système ne pousse- t-il pas ceux qu'il inspire ! C'est un fait vraiment étrange que celui de la savante femme, attribuant à la dégénération du sang blanc dans les veines de l'immortel romancier et poète, ces caprices puissants qui sont pourtant l'apanage de toutes les organisations qui sortent du commun. Avant et après Sénèque, on la souvent répété : a II n'y a pas de grand esprit sans un grain de folie, » Nihit est ingenium magnum sine aliqua mixtura dementiœ. Mme Clémence Royer qui a aussi démesurément de l'esprit serait- elle la seule personne à oublier un si vieux et si vulgaire dicton? Byron et Musset ne poussaient-iis pas leur nervosisme encore plus loin qu'Alexandre Dumas ? Pour être conséquente, la science anthropologique ne devrait-elle pas aussi les considérer comme des nègres, au point de vue moral? J'avoue qu'à ce compte, toutes les célébrités, particulièrement et psychologiquement étudiées, seront classées parmi les organisations morales de nègres; si bien que
(1) Congrès intern. des sciences ethnogr.t tenu à Paris en 1878, p. 196.
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sans être nègre, on ne pourra accomplir rien de grand, rien de beau, rien de sublime ! Pour le coup ce serait franchement aller au-delà de ma thèse.
Cependant, tout insoutenable que soit l'opinion de l'école polygéniste, je la trouve beaucoup plus logique dans ses déductions que ne Test M; de Quatrefages. L'erreur chez elle est au moins complète, entière. Si les conséquences sont fausses, ce n'est pas la faute du raisonnement, mais, celle des prémisses généralement adoptées comme une. vérité doctrinale et primordiale, proclamant une inégalité native et radicale entre les différentes races humaines. M. de Quatrefages opine-t-il contre cette inégalité ? Assurément non. L'illustre professeur admet l'égalité du mulâtre et du blanc, tout en affirmant l'inégalité irrémédiable du noir et du caucasien. Comment n'a-t^il pas senti alors la fai- blesse de sa théorie, logiquement examinée ?
En effet, la logique est impitoyable, elle n'a aucune complaisance pour ceux qui s'en écartent. La moyenne de 4 et de 2 ne sera jamais 4, mais bien 3. A quelque puis- . sance qu'on élève la valeur virtuelle du plus grand facteur, on ne pourra jamais établir une équation intégrale entre la moyenne engendrée et ce facteur, sans que les mathématiques cessent d'être mathématiques. On ne fera que circuler de x en y. Et, chose étonnante, plus le grand nombre évolue en croissance ? plus la moyenne s'en écarte, en s'écartant également du petit nombre! Ces déductions vigoureuses n'ont pu échapper à l'esprit perspicace de M. de Quatrefages. Embarrassé, mais désireux d'étayer toutes ses affirmations sur des bases rationnelles, il a imaginé une théorie spécieuse, essentiellement propre à masquer tout ce qu'il y a d'incohérent dans ses opinions. "Voici donc comment il tâche d'expliquer la contradiction visible que nous offre sa doctrine anthropologique, relativement à la thèse insoutenable de l'inégalité des races.
« Chaque parent, dit-il, influe sur l'enfant en raison directe de ses qualités ethniques. Cette considération fort simple qui ressort à mes yeux d'une foule de faits de détails, fait comprendre aisément bien des résultats dont s'étonnent les physiologistes et les anthropologistes. Après avoir attribué à la mère un rôle prépondérant, Nott déclare avec surprise qu'au point de vue de l'intelligence le mulâtre se rapproche davantage du père blanc. Mais l'énergie intellectuelle n'est-elle pas supérieure chez le dernier à celle de la mère? et n'est-il pas naturel qu'elle rem» porte des deux pouvoirs héréditaires ?....
a Lislet Geoffroy, entièrement nègre au physique, entièrement blanc par le caractère, l'intelligence et les aptitudes, est un exemple frappant. »
Quelque simple que puisse paraître l'explication aux yeux du savant anthropologiste, il faut convenir qu'il sort complètement du domaine de la science pour se cramponner à une pure fantaisie. En effet, quelle est la valeur de cette règle par laquelle on infère que chaque parent influe sur l'enfant en raison directe de ses qualités ethniques? Ne serait-ce pas l'assertion d'un principe qui est encore à démontrer ? La forme sentencieuse sous laquelle elle est exprimée et qui est si propre à en imposer aux intelligences ordinaires, fait-elle rien autre chose que d'en cacher l'inanité scientifique ?
Si, par qualités ethniques des parents, Ton comprend la couleur, les cheveux et, jusqu'à un certain point, les formes du visage, on doit certainement en tenir compte; mais s'agit-il de qualités morales et intellectuelles? rien n'est alors plus vide de sens au point de vue anthropologique, eu égard à leur instabilité dans les races humaines. Ces dernières qualités, dans tous les cas, ne sont pas tellement indépendantes du reste de l'organisme, qu'pn puisse leur attribuer une action héréditaire, distincte de l'influence
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physiologique générale que l'hérédité du père exerce sur l'enfant. D'ailleurs, si la théorie imaginée par M. de Quatrefages était vraie, il n'y aurait pas de mulâtre à peau jaune et aux cheveux bouclés comme sont ordinairement les métis du Noir et du Blanc. Les mulâtres seraient toujours noirs avec une chevelure crépue, comme leur mère ; ils auraient tous l'intelligence suréminente qu'on prétend être l'apanage exclusif de leur père. Or, c'est le contraire qui est vrai, c'est le contraire qui existe. Le métissage est un fait d'ordre purement physiologique et rien de plus. Lorsque le mulâtre est intelligent, ce n'est pas une vertu spéciale qu'il hérite des qualités ethniques de son père ou de sa mère, c'est plutôt une hérédité individuelle qui vient tantôt de l'un, tantôt de l'autre, sans aucune prévision catégorique.
Quant à ce qui concerne le cas de Lislet Geoffroy, physiquement nègre, mais moralement et intellectuellement blanc, j avoue humblement que je n'ai jamais pu me rendre compte de ce curieux phénomène. Il a fallu que la conviction de M. de Quatrefages fût bien profonde dans là vérité de ses doctrines anthropologiques, pour qu'il avançât un tel fait comme un argument sérieux, La première pensée qui viendrait à l'esprit d'un homme moins prévenu contre les aptitudes natives du Noir, ce serait de se demander si le prétendu père blanc de Lislet Geoffroy avait contribué â mériter une telle paternité par autre chose que» par son nom. Mais aux yeux de l'honorable savant, de rencontrer un Nègre d'une haute intelligence, ce serait une anomalie beaucoup plus grande que celle de voir un mulâtre, fils de blanc, complètement noir avec des cheveux crépus.
Sans pousser la témérité jusqu'à déclarer l'impossibilité du fait, on peut affirmer pertinemment qu'il y & mille chances contre une, pour qu'il ne se reproduise pas en des cas identiques. Un mulâtre issu d'un noir et d'un blanc
peut, au lieu de cette couleur ja".iie nuancée de rouge qui lui est ordinaire avoir une teinte assez foncée pour ressembler à un griffe (aux 3/4 et même aux 4/5 noir) ; mais il existe toujours une compensation dans la finesse des traits ou dans la chevelure qui fera remarquer bien vite, à un observateur qui s'y connaît, les degrés physiologiques qui séparent cet individu de Tune ou de l'autre race. Les bizarreries vraiment étonnantes, dans la couleur, les cheveux et la particularité des traits ne commencent à se manifester que dans le croisement entre les métis de divers degrés*
Dans le premier croisement, les pouvoirs de l'hérédité physiologique de l'un et l'autre parent, agissant en sens opposé et avec la même force, doivent se modifier mutuellement et engendrer un produit d'une moyenne déterminée; dans le second, les puissances héréditaires déjà diffuses et mélangées de part et d'autre, agissent par conséquent avec des forces confuses et inégales. C'est ainsi qu'entre le blanc pur et le noir pur, il sortira un enfant bien équilibré, tenant autant de sa mère que de son père ; mais entre des métis plus ou moins éloignés des races mères, on aura un enfant en qui les influences héréditaires sont tellement enchevêtrées, qu'il en résuite le plus grand désordre dans la reproduction des couleurs et des formes parentales.
Pour aborder le phénomène particulier que cite M. de Quatrefages, il n'est nullement sûr que Lislet Geoffroy fût un mulâtre par le sang, pas plus qu'il ne l'était par la peau et par la chevelure. Bory de Saint- Vincent, savant naturaliste, pouvant bien distinguer le nègre du mulâtre, et qui a dû connaître personnellement le mathématicien noir, en parle comme d'un vrai nègre. « Nous publierons, dit-il, comme un exemple du degré d'instruction où peuvent parvenir les Ethiopiens, que l'homme le plus spirituel et le plus savant de l'Ile-de-France était, quand nous visitâmes
cette colonie, non un Blanc, mais le nègre Lillet-Geoffroy, correspondant de l'ancienne Académie des Sciences, encore aujourd'hui notre confrère à l'Institut, habile mathématicien, et devenu, dès avant la Révolution, par son talent et malgré sa couleur, capitaine du génie (1). »
Si Bory de Saint-Vincent était un aiiteur qui écrivait en profane et mentionnait incidemment le fait en question, On pourrait bien croire qu'il se servait du mot nègre, sans faire aucune distinction entre l'homme noir et le mulâtre; mais c'était un spécialiste, son ouvrage est purement scientifique et les paroles que nous venons de citer ont été dites par lui dans Un but exprès, comme argument réfù> tâtoire de l'inégalité des races. Il y a donc tout lieu de croire que c'est M. de Quatrefages qui se sera laissé induire à erreur.
Aussi bien, nous pouvons conclure que le mulâtre est réellement l'égal du blanc en intelligence : mais ce n'est nullement de celui-ci seul qu'il hérite les aptitudes intellectuelles qui sont le patrimoine commun de l'espèce humaine entière.
Pour clore cette controverse soulevée par la théorie de Si. de Quatrefages, je ne puis mieux faire que de citer ici lès paroles de l'un des hommes dé couleur les plus remarquables et la plus belle individualité de sa race aux États- Tiins. Frédérik Doùglass, qui est une des preuves les plus saisissantes de l'égalité des races humaines, n'a pu'rèster inaperçu à ceux qui prêchent ïa théorie de l'inégalité. Il paraît que, {mur s'expliquer ses grandes aptitudes, on avait invoqué la théorie de l'auteur de l'espèce humaine. Voici comment a répondu l'honorable Marshal de Colombie: « C'est à elle, à ma noble mère, à ma mère esclave à ma mère au teint d'ébène, et non certes à mon origine
(1) Bory de Saint-Vincent» loco citato, t. II* p. 64.
présumée anglo-saxonne qiie je dois mes aspirations et ces facultés natives, inaliénable possession de la race persécutée et méprisée (1). »
C'est bien là le langage que les mulâtres intelligents devraient toujours tenir à tous ceux qui pour mieux les mépriser, les engagent à mépriser leurs mères 1 Ces paroles effacent en mon cœur un souvenir qui m'a longtemps attristé. Dans le remarquable ouvrage de M. de Tocqueville De là Démocratie en Amérique, le lecteur peut rencontrer les phrases suivantes :
« On voit au Sud de l'Union plus de mulâtres qu'au Nord, mais infiniment moins que dans aucune autre colonie européenne. Les mulâtres sont très peu nombreux aux États- Unis; ils n'ont aucune force par eux-mêmes et, dans les querelles de races, ils font d ordinaire cause commune avec les blancs. C'est ainsi qu'en Europe on voit les laquais des grands seigneurs trancher du noble avec le peuple. » Plus loin le grand publiciste a défini lui-même le sens du mot laquais, a Le mot laquais, dit-il, servait de terme extrême, quand tous les autres manquaient pour représenter la bassesse humaine ; sous l'ancienne monarchie, lorsqu'on voulait peindre en un mot un être vil et dégradé, on disait dé lui qu'il avait rame d'un laquais. »
Grâce à la vigoureuse protestation de Douglass, on ne pourra plus voir des laquais dans tous les mulâtres des Etats-Unis...