MÉTIS DU NOIR ET DU MULATRE
Le degré de métissage le mieux fait pour nous élucider sur la question qui fait l'objet de cet ouvrage, est le croi-
(1) Frêdérik Douglass, Mes années d'esclavage et de liberté*
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sèment mulâtre et noir. S'il était vrai que l'intelligence est un produit du sang blanc, la portion congrue dévolue au mulâtre, pour le tirer de la désolation de l'ignorance éternelle, serait-elle assez puissante pour faire germer dans Je sein de la femme noire les qualités intellectuelles que le métis n'a reçues que parcimonieusement? A coup sûr, non. A mesure que les croisements s'éloignent du type blanc, ils devraient produire des résultats de moins en moins satisfaisants : telle est l'opinion exprimée par tous les ||; savants qui soutiennent la théorie de l'inégalité des races. ||- Mais ils ne se contentent pas de déclarer que le retour vers la race noire est une dégénération positive du type mulâtre dont le sang blanc avait commencé la rédemption £ physiologique; ils ont de plus insinué que le produit du
rf mulâtre et du noir doit non-seulement déchoir compara-
f" tivement au mulâtre, mais encore doit tomber au-des- V; sous du noir lui-même quoique celui-ci soit considéré i|;;v.' :. comme le plus infime modèle des créatures humaines.
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yC J'ai déjà cité les chiffres groupés par M. Sandifort B. , Hunt, d'après des pesées effectuées sur des cerveaux de blancs, de métis de divers degrés et de noirs. Je répéterai ^|¥ seulement ici les paroles de M. Topinard: « Ne semble-tg « il pas en résulter que le sang blanc, lorsqu'il prédomine
«chez un métis, exerce une action prépondérante en « faveur du développement cérébral, tandis que la prétyr„ « pondérance inverse du sang nègre laisse le cerveau dans « un état d'infériorité vis-à-vis même du nègre pur ? »
Cette idée exprimée ici sous une forme dubitative est adoptée et préconisée par la majeure partie des anthropologistes. Ils la répètent à chaque fois que l'occasion s'en présente, comme s'il s'agissait d'une vérité incontestable. Voyons-en la portée sociologique. Le mulâtre qui aura été instruit de ces révélations terribles de l'anthropologie, éprouvera des craintes légitimes de s'allier au noir. Fille
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ou jeune homme, ou n'accepte pas, joyeux, une alliance dont les fruits sont d'avance frappés d'une déchéance inéluctable. Dans la brutalité de cette doctrine, ce n'est pas seulement le mulâtre qu'elle met en garde contre l'alliance avec le noir, mais aussi celui-ci qu'elle défend de désirer une main jaune dans sa main noire, sous peine de procréer des êtres inférieurs à lui-même, lui que tous proclament le dernier des hommes !
Comprend-on une telle malédiction? Si le noir a toujours été mal considéré par la race blanche, si le mulâtre est resté longtemps pour elle un être monstrueux, le griffe n'est-il pas, en fin de compte, le bouc émissaire de toutes ces théories enfantées par le préjugé et qui, faute de lumière et de contradiction, se sont enfin immiscées dans le courant de la science? Aussi là où un mouvement involontaire fait oublier le mépris systématique que Ton professe pour l'Africain pur, le griffe, moins heureux, reste encore marqué du sceau de la réprobation.
On peut en voir un exemple frappant dans la première production littéraire du plus grand penseur de ce siècle, de Victor Hugo. Le poète, quel que soit son génie, en vertu même de son génie, est toujours le fidèle reflet de la pensée de son siècle; il n'est vraiment supérieur que lorsqu'il sait interpréter cette pensée, tout en l'idéalisant. Dans Bug- Jargat, Victor Hugo a voulu mettre en évidence le caractère de chacune des variétés humaines représentées par ses héros. Il montre le blanc généreux, le noir poétiquement noble; mais du griffe il fait l'être le plus hideux. Habibrah, qu'il présente comme un griffe, est au physique, laid et difforme; au moral, grincheux, lâche, envieux et haineux. C'est une œuvre d'adolescente jeunesse, mais cela ne fait que mieux ressortir l'influence que les idées ambiantes ont dû exercer sur V enfant sublime, le futur maître de la poésie française
Cependant le griffe, pas plus que le mulâtre, ne mérite cette réputation de couardise et d'envieuse ignorance que la prévention caucasienne lui a faite. En Haïti, où l'expérience du métissage se fait à tous les degrés, spontanément et naturellement, on ne trouve pas moins d'hommes intelligents et remarquablement organisés, parmi les griffes, qu'il ne s'en rencontre dans les autres variétés de l'espèce humaine. Parmi les griffes francs (quart de blanc) les caprès, ou les sacatras, différentes combinaisons qui se font dans les croisements du mulâtre et du noir, on peut rencontrer des personnalités de la plus haute distinction intell ectueile et morale.
Pour la littérature, il faut citer d'abord M. Delorme, griffe brun, qui est l'un des hommes les plus remarquables de la jeune République. Il attire l'attention, non-seulement par ses qualités d'écrivain que nul ne peut contester, mais encore par cette constance rare dans la culture des lettres, constance qui dénote- un esprit essentiellement ouvert à toutes les conceptions du beau et qui s'y complaît, sachant parfaitement les apprécier. M. Delorme n'a pas fait ses premières études en Europe, où il n'est venu que fort tard, déjà complètement formé. Cette particularité est digne d'être notée. Eile démontre que son organisation si bien douée n'a pas eu besoin du contact direct de la civilisation européenne, pour développer toutes ses belles aptitudes. Elles sont en lui natives. Leur épanouissement est donc le propre de chaque race humaine, à une certaine époque de son évolution historique.
M. Delorme a écrit plusieurs ouvrages plus ou moins importants, selon le goût de ceux qui lisent et leurs inclinations intellectuelles. Après s'être distingué enHaïti, comme parlementaire indépendant et libéral, comme journaliste spirituel et sagace, il publia à Bruxelles, durant son premier exil, en 1867, une brochure dont l'élévation des idées
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et la pureté du style furent hautement appréciées. Il s'agissait d'examiner la valeur politique et pratique du Système Monroë par une étude rapide, mais consciencieuse, de la démocratie américaine. On peut dire qu'aucun de ceux qui ont abordé le même sujet n'y a apporté plus de clarté et de large philosophie.
Revenu en Europe, en 1869, M. Delorme se remit courageusement au travail. Il publia en 1870, à Paris, les Théoriciens au pouvoir, qui auraient un réel succès s'ils étaient signés d'un nom d'auteur déjà connu ou s'ils émanaient d'une personnalité en relief dans la politique européenne. Le fond de l'ouvrage est une simple question d'histoire ; mais le plan arrêté pour le développement de la thèse, l'agencement habile des parties, les nuances, les fines allusions, un style aussi aisé que soutenu, en font une œuvre de la meilleure littérature. Jamais on n'a mieux réuni l'utile à l'agréable. Des épisodes délicatement amenés et spirituellement contés ; des descriptions d'une touche heureuse, charmante, savamment colorées, achèvent les qualités de cette production dont le mérite est d'autant plus considérable que le thème choisi par l'auteur était essentiellement ingrat.
Souvent le voyageur parcourt longtemps des paysages enchantés, où toutes les exubérances d'une riante nature, brillante antithèse où le parfum vient en aide aux couleurs* semblent s'épanouir pour captiver ses regards, ravir son cœur et son esprit. Il en jouit, mais avec une nonchalante indifférence : l'excès même de ses sensations lui communique une prompte lassitude. Cependant qu'il soit transporté en des landes désertes et arides, où tout ne promet que l'image de la désolation et de l'ennui : combien ne serat-il pas émerveillé, lorsqu'une main savante, par un prodige d'adresse et d'art incomparable, répand sur tout le long de son trajet des enjolivements si bien combinés qu'il en.
arrive jusqu'au bout, en musant, sans même s'occuper des cailloux qui lui meurtrissent un peu les pieds !
Après les Théoriciens au pouvoir, M. Delorme écrivit Francesca, roman historique qui est un essai aux formes indécises. D'aucuns peuvent y trouver une intrigue trop lâche, une trop grande dispersion de l'intérêt dramatique, lequel n'est pas toujours concentré sur l'héroïne, une belle Napolitaine habilement profilée, d'ailleurs. L'écrivain est toujours écrivain, maïs on sent que l'artiste n'est pas absolument dans son domaine.
Plus tard encore, notre remarquable compatriote a publié « Le Damné •*> , roman de longue haleine qu'il nous est impossible d'analyser ici.
Tant de productions variées placent M. Delorme au rang des écrivains dont la vocation est franchement déterminée. Quelles que soient les appréciations que l'on porte sur ses œuvres, il n'est pas possible de méconnaître en lui un lettré de fine race, ayant tous les petits défauts et toutes les belles qualités de l'homme de lettres, tel qu'il se développe dans les centres les plus civilisés de l'Europe. Aussi, ne puis-je qu'applaudir, toutes les fois que je vois la jeunesse intelligente de mon pays, faire un cercle d'honneur autour de M. Delorme qu'elle proclame le doyen de la littérature haïtienne ! Oh assure que notre fin littérateur, avec une pertinacité de labeur vraiment distinguée, prépare en ce moment un ouvrage considérable sur le? développement de l'art dans les Pays-Bas. Je salue d'avance cette œuvre attendue où M. Delorme, esprit surtout généralisâtes, déploiera sans nul doute un vrai talent d'esthéticien, en enrichissant d'une nouvelle fleur notre jeune et gracieuse littérature.
Comme poète, il faut nommer M. Paul Lochard, griffe aussi. C'est le chantre austère de notre île aux sites pittoresques, aux épis dorés par le soleil tropical. De
même que M. Delorme, il a fait toutes ses études en Haïti.
Esprit large et serein, mais où la semence religieuse a jeté une empreinte profonde, M. Lochard met la poésie . de ses vers au service de toutes les grandes idées d'amélioration et de progrès de l'espèce humaine. Cette poésie, c'est léchant d'une conscience qui embrasse toutes les nobles et belles idées, et les fait chatoyer comme autant de pierres précieuses. Il cherche à deviner les mystères de la destinée et à soulever le voile de l'inconnu, comme s'il voudrait voir, dans un rêve splendide, le rayonnement divin de Y au-delà. C'est bien là une aspiration de poète moderniste, dans notre époque où l'on a toutes les curiosités mêlées à tous les genres d'émotions. *
Dans les Chants du soir de M. Lochard, la versification est correcte, facile et ferme, ayant un rythme varié et des rimes sonores. Toutes ses créations sont éclatantes de lumière vive et de modulations variées, mais la note grave y prédomine. On y trouve un je ne sais quoi de solennel qui lui constitue une originalité indiscutable. C'est une âme imprégnée de bonne heure du parfum des Saintes Ecritures. Moïse et Lamartine, David et Milton y ont fait une impression égale, à travers toutes les suggestions de la littérature contemporaine. Aussi le lit-on sans fatigue, encore qu'il nous communique des émotions fort troublantes ! On le quitte toujours avec un certain désir de perfection dont nous ne pouvons pas atteindre la plénitude, mais dont la prestigieuse stimulation nous excite délicieusement et nous fait découvrir mille coins bleus dans les tristesses et les joies qui forment les harmonies de l'existence.
De la même famille d'esprit était Alcibiade Fleury-Bat- !
tier, griffe très brun. Moins correct que Paul Lochard, il avait une gamme beaucoup plus variée, une intuition "l
supérieure de l'art. On ne lui trouvera pas, à coup sûr, ■]
cette élévation de pensée, cette attitude solennelle qui fait
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du poète une sorte de prophète et transforme le Parnasse aux sources limpides en Sînaï fulgurant; mais plus humain, plus à notre portée que son émule, il avait des chants doux et harmonieux, de vrais chants du cœur. Dans une heure de poétique ivresse, plus d'une âme grisée par l'idéal y trouveront des accents qui répondent à leurs aspirations, des notes à l'unisson avec les notes indécises qui s'échappent de leur poitrine oppressée. | Ce qui distingue surtout les poésies de Battier, c'est la
|r préoccupation constante de peindre notre belle nature fp tropicale, en ce qu'elle a de plus fascinateur. Sous les |fv Bambous ne pourront jamais être cités comme un ouvrage classique. A part quelques poésies bien senties et bien écrites, tant au point de vue de la versification qu'à celui de l'enchaînement harmonique des pensées qui se déroulent en images gracieuses et pleines de naïve fraîcheur, on y découvre une composition trop hâtée. Mais c'est un volume où les jeunes Haïtiens, amants des muses, trouveront plus d'une belle inspiration qu'il faut reprendre, plus d'une sainte émotion qu'il faut vivre et comme poète et comme patriote!
Cet intelligent et sympathique écrivain est mort bien jeune. Avec son amour du travail, son ardent désir de toujours monter, de perfectionner de plus en plus son esprit, il n'est pas douteux qu'il n'arrivât à réunir toutes les qualités qui font un grand poète. Cependant son seul exemple suffirait à prouver que la race noire, en retrem^ pant de sa riche sève les rejetons mulâtres, issus de son croisement avec le blanc, ne leur communique aucun principe d'abâtardissement intellectuel ou moral. Elle continue plutôt en eux l'épanouissement superbe dont elle a la force et les aptitudes, épanouissement qu'elle réalise infailliblement, toutes les fois que les influences qui ont favorisé Téclosion des grandes qualités dans les
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autres races humaines, viennent aussi la stimuler par leur puissante action.
Un autre jeune poète griffe d'un grand avenir est M. Thaïes Manigat, du Cap-Haïtien. Son talent s'est développé tout seul dans le silence du travail. Ce qu'il a de fort remarquable, c'est le faire exquis dont les écrivains de race donnent seuls l'exemple. On y rencontre la riche variation des notes, les rimes harmonieuses et sonores, la coupe savante du vers coulé dans une forme toute moderne, l'art des enjambements entendu à un degré supérieur* il a enfin toutes ces habiletés du vrai artiste, lequel change les mots en autant de matières plastiques d'où il tire des ciselures, des arabesques -, sachant mettre l'idée en relief pour la faire briller comme dans un écrin.
Les poésies de M. Thaïes Manigat sont encore inédites, sauf quelques pièces fugitives publiées dans les journaux du pays; je prends donc la liberté d'en offrir un spécimen au lecteur. Ce n'est pas la plus belle, ni la meilleure de ses compositions ; mais je n'en ai pas d'autre sous la main. Telle qu'elle est, je la trouve encore digne de figurer dans les meilleurs recueils.