ETUDE DES MONUMENTS ÉGYPTIENS
En abordant un autre ordre d'arguments , on peut, en étudiant les produits de l'art égyptien, tels que des savants archéologues sont parvenus à les classer, trouver des indices précieux pour parvenir à l'élucidation de la contro-
(1) Bulletin de la Société d'anthropologie de PàHs, toïne VIII, 3e série, p. 293. %
verse existant sur l'origine des Rétous. Plus on remonte vers l'antiquité, plus on est convaincu de l'identité du type ethnologique de tous les riverains du Nil. En descendant le cours de l'histoire, on voit l'ancienne race égyptienne, avec la marche de la civilisation, se transformer et devenir de plus en plus belle. Mais ce fait, à part même les croisements inévitables qui ont pu se faire entre elles et les peuples d'une race étrangère, n'a rien qui doive nous étonner, quand on sait que d'après la théorie de l'évolution, qui est devenue la base même de la philosophie scientifique de notre époque, toutes les races humaines tendent invinciblement à modifier et transformer leur type physique. Cette transformation va de la dolichocéphalie à la brachycéphalie, du prognathisme à l'orthognathisme, c'est-à-dire vers le perfectionnement et l'embellissement. Tout le temps qu'on se figurera que les races ont une physionomie qui reste invariable à travers les siècles, comme une empreinte ineffaçable de la main du créateur, ces phénomènes resteront incompréhensibles. Mais toute étude suivie sur l'ethnographie d'un peuple, pendant une période considérable, montre que les types varient continuellement en s'améliorant sans cesse. Je crois avoir suffisamment indiqué ce fait biologique, lorsqu'il s'est agit d'étudier la réalisation de la beauté dans les diverses races humaines. Cette évolution qui s'effectue dans tous les groupes de l'humanité avec les conquêtes de la civilisation, stimulant le cerveau et le faisant réagir sur l'organisme entier, a produit aussi son effet dans la conformation anthropologique des anciens Egyptiens. A l'origine, le type du Rétou était lourd et massif; cependant il s'affina avec le temps et prit enfin ces belles formes que Ton ne rencontre encore que rarement en Egypte, mais dont les échantillons sont si communs parmi les Abyssins. * Le caractère propre des figures» tant dans les statues que dans les bas-reliefs des
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premiers temps, consiste, dit de Rougé, dans l'imitation d'un type plus fort et plus trapu. Il sembie que, dans la suite des siècles, la race se soit amaigrie et élancée sous l'action du climat (1). » Plus sûrement que l'action du climat, les différents exercices auxquels se livraient habituellement les anciens Égyptiens ont dû agir salutairement sur leurs formes plastiques.
Mais c'est là un simple détail. Il y a deux gravures (Lenorm., Hist. anc, t. IL 83 et 85), représentant, Tune, la statue en diorite de Kha-f-Râ, roi de la IVe dynastie égyptienne ; l'autre, la statue de bois du musée de Boulaq que Mariette a découverte dans le village de Saqquarah et que ses ouvriers ont baptisée du nom de Scheikk-el-beled, tant elle ressemblait au maire de l'endroit. Le type africain est si bien caractérisé dans ces deux figures, nullement repoussantes d'ailleurs, qu'il faut vouloir fermer les yeux à l'évidence pour ne pas en convenir. Ayant pu obtenir la seconde gravure je l'offre volontiers à l'examen du lecteur (voir la gravure <i-contré). Il en ressort une déduction toute naturelle ^et d'une visible application, c*est qu'on s'est placé à tort au point de vue anatomique pour déclarer que la race antique de l'Egypte appartenait au type caucasique. Rien ne confirme une telle assertion» Il faut donc reconnaître que l'autorité ne s'en est maintenue que par une connivence générale de tous ceux qui sont tacitement ou délibérément endoctrinés dans la théorie de l'inégalité des races.
Pour ce qui a trait à la couleur, les artistes égyptiens semblent avoir pris un soin particulier de ne pas se laisser confondre avec les blancs. Dès la première manifestation des arts plastiques, vers l'époque de la troisième dynastie,
(1) Emm. de Rou.gê, Notice sommaire des monuments égyptiens du musée du Louvre.
ils ont eu l'idée de fb:er, même sur les statues, la nuance
Scheikh-el-beled (statue de bois du musée de Boulaq), d'après l'Egypte d'Ebers.
dont étaient colorés leurs modèles. Mais pouvaient -ils y
parvenir du premier coup? Par combien de tâtonnements n'a-t-on pas passé avant de réussir à tirer du mélange des couleurs fondamentales, qui sont les plus communes et les plus simples, ces mille nuances qu'un Titien sait détacher de sa palette magique? Mille fois plus grande a dû être la difficulté pour les anciens Egyptiens qui firent les premiers essais, avant d'avoir eu aucune notion positive ni de la chimie, ni de la physique, On sait combien peu les plus grands artistes modernes réussissent, même aujourd'hui, à figurer les différentes nuances de la carnation des races humaines ; la nuance la plus difficile à rendre est surtout celle du noir rougeâtre, que Ton appelle vulgairement marabout Cette teinte est bien connue dans la meilleure partie des populations africaines ; car c'est aujourd'hui un fait notoire que les nations d'un noir très foncé, telles que les Yolofs, les plus beaux des Nigritiens, les Aschantis et les habitants du Haoussa, ne forment qu'une minime portion des peuples de l'Afrique. Tout semble indiquer que l'ancienne population de l'Egypte était cette couleur noir rougeâtre que les égy ptologues nomment rouge foncé, rouge brique, se rapportant littéralement aux nuances figurées sur les monuments.
Les artistes des premiers temps, s'apercevant de l'imperfection de leurs palettes, ont imaginé un moyen ingénieux de faire remarquer conventionnellement la couleur sombre qu'ils voulaient donner à leurs peintures, en mettant une bande d'un vert très foncé sur les yeux des statues ou des figures dessinées et peintes sur les basreliefs des monuments. Le plus souvent la couleur en est franchement noire. C'est même un fait digne de remarque : cette couleur noire est celle avec laquelle sont représentés les principales divinités et la plupart des Pharaons. Quand on ne l'emploie pas, on se sert du bleu d'azur qui s'en approche le plus et qui se confond avec elle, toutes
les fois qu'une lumière vive n'aide point les yeux à les distinguer l'un de l'autre*
Lorsque le progrès eut permis aux peintres égyptiens d'obtenir des nuances plus complexes par le mélange de certaines couleurs fondamentales, ils sont parvenus à imiter assez fidèlement la teinte du noir violacé que l'on appelle chocolat, faute d'un terme plus précis. Je fus étonné, en visitant le musée égyptien du Louvre, de voir dans la salle funéraire les couvercles de deux boîtes de momie où cette nuance est rendue avec une habileté remarquable. Dans les contours du visage, on constate des traits réguliers, mais restant africains pour toutes les grandes lignes de la physionomie. C'est en considérant ce type égyptien transformé, embelli, qu'il vint sans doute à l'esprit de plusieurs savants de supposer une communauté d'origine entre le Rétou et le type indien, dont il diffère d'une manière assez sensible, d'ailleurs. Mme Clémence Royer y a porté sa vive et intelligente attention. « Examinons les monuments, dit-elle. Ceux de la XIIe et de la XVIIIe dynastie qui se rattachent en général à de grandes époques, nous montrent des types de nuance chocolat (1). » Sans partager toutes les idées de la savante femme, je prends note de ces judicieuses remarques, et je suis positivement d'accord avec elle lorsqu'elle convient de ce fait : «En Egypte, on ne trouve nulle part, en majorité, un type qui se rapproche en quoi que ce soit du type européen (2). »
Pour ce qui s'agit des types de nuance claire que l'on rencontre sur les monuments de la Ve et de la VIe dynastie il y a une remarque fort importante à faire. A part quelques rares exceptions, telles que le scribe accroupi que Ton voit au milieu de la salle civile du musée égyptien du Louvre,
(i) Congrès interne des sciences ethn.t tenu à Paris en 1878, p. 665. (2) Ibidemi
on ne rencontre que des femmes avec cette couleur qui tourne au jaune lavé. Cela s'explique assez facilement. Parvenus à une certaine période de leur développement national, les Egyptiens ont dû naturellement contracter les habitudes de l'exogamie, lesquelles consistent à rechercher ses femmes parmi une autre tribu ou même une autre race. En lisant John Lubbock (1), Tyior (2), ou Herbert Spencer (3), nous voyons comment se produisent régulièrement ces phénomènes sociologiques dans l'évolution de la plupart des agglomérations humaines. L'enlèvement .des Sabines, si célèbre dans l'histoire romaine, est un fait caractéristique qui s'est effectué moins bruyamment peut-être, mais généralement dans la vie de chaque société grandissante. De là vient sans doute un autre fait que tout Je monde connaît, c'est que primitivement l'institution du mariage a été une sorte de servage de la femme, N'est-ce pas une chose fort naturelle et simple quand on se rappelle la grossièreté des hommes encore impolicés?
Nec commune bonum poterant speetare, neque nllis Moribus inter se scibant,nec Jegibus uti (4).
Ce n'est pas qu'à l'époque où nous examinons les Rétous, ils fussent encore à cet état primitif auquel fait allusion le poète latin. Mais ce fait de ne rencontrer parmi eux que des femmes, comme spécimen d'une race étrangère, nous paraît, à l'aide de ces rapprochements, comme la simple continuation d'une ancienne habitude. La présence d'un tel cas constaté en signes palpables sur les monuments de l'antique Egypte, confirme donc positivement ma thèse, à savoir que les anciens Égyptiens étaient, de race noire.
(1) Les origiûes de la civilisation.
(2) La civilisation primitive,
(3) Principes de sociologie.
(4) Lucrèce, De natura rerum, liv, V, vers 955 et 956:
DES 4UCES HUMAINES,
3fi*
En effet, c'était le peuple supérieur en force et en civilisation qui ravissait les femmes du peuple moins puissant et les gardait. II sera peut-être intéressant de s'arrêter un moment devant une gravure que j'ai tirée de YÉgypte d'Ebers et qui représente deux statues peintes du temps de ia Ve ou de la VIe dynastie. Elles ont été découvertes à Meïdoum et sont déposées au musée de Boulaq.
Statues peintes découvertes à Meïdoum et déposées au musée île Boulaq, d'après V Egypte d'Ebers.
Le mari, franchement noir, s'appelait Rû-hotpou; sa femme, du nom de Nofri-t, est claire et se rapproche évi-
If-,'
demment du type syrien. Dans l'homme, on distingue, au i; premier coup d'œil, un ton de grande fierté : ce n'est pas
cette fierté farouche qui caractérise le Peau-Rouge, mais celle un peu vantarde de l'Africain. Il regarde devant lui avec un air superbe ; et l'artiste y a mis toute la somme de vie dont une œuvre d'art est susceptible. Le regard de la femme décèle plutôt la timidité. On sent qu'elle est humble et soumise ; on la dirait tremblante sous l'influence du respect qu'impose la présence de son seigneur et maître!
Pour terminer notre course à travers les monuments égyptiens, nous renverrons le lecteur à l'ouvrage de François Lenormant. Il y trouvera une gravure reproduisant les traits de la reine Nofri-t-ari, laquelle est toujours représentée avec la chair peinte en noir. C'est une Éthiopienne, mais quelles belles formes ! Une autre gravure non moins intéressante est celle d'un bas«?elief de Medinet-Abou ; elle représente Râ-mes-sou III, rentrant vainqueur de sa dernière guerre contre les Lybiens. Quoique moins foncé que Nofri-t-ari, le Pharaon est encore peint en nuance noire et tous les détails de son profil sont rendus avec la plus vive expression.' Ce bas*relief est un véri- ;> table chef-d'œuvre.
En somme, on ne visite jamais un musie égyptien, on ne parcourt jamais un recueil de monuments de l'antique Egypte, sans en sortir avec la conviction invincible qu'on s'est trouvé en face d'un peuple de race noire. Il faut toute l'obstination du parti pris ou toute la puissance de ('-', l'illusion pour inspirer une idée contraire.
a L'Egypte est toute d'Afrique et non d'Asie, »
Ainsi s'est exprimé l'illustre Champollion, et il ne se trompait pas. Il aimait trop passionnément ce monde qu'il a révélé à la science moderne pour le mai regarder et ne pas y voir clair.
Partout* en effet, c'est la couleur noire, les teintes som-
bres qui dominent dans la physionomie générale de l'Egypte. On n*à pour s'en convaincre immédiatement qu'à se promener quelques instants dans la section égyptienne du musée du Louvre, après en avoir parcouru d'autres, telles que le musée des anciens Assyriens, par exemple.
Pour les Rétous, le Nil c'était toute l'Egypte. Ampère y fait la réflexion suivante qui est catégorique : « Presque tous les noms que le Nil a reçus à différentes époques expriment ridée de noir ou de bleu, deux couleurs que, dans différentes langues on confond volontiers. Cette dénomination ne peut provenir de la teinte des eaux du fleuve, plutôt jaune que noir ou bleu. Je crois donc plutôt y voir une allusion à la couleur des habitants d'une partie de ses rives qui étaient noirs, ainsi qu'on nomme Niger un autre fleuve, parce qu'il coule à travers le pays des nègres (1). » Il faut rapprocher de cette observation les paroles suivantes. « Les Egyptiens, dit Bouillet, ont eu de tout temps pour le Nil un respect religieux; ils le regardaient comme un fleuve sacré. Dans l'antiquité, à l'époque où le Nil sortait de son lit, on célébrait en l'honneur de ce fleuve une fête pendant laquelle on lui immolait des taureaux noirs» Il y avait à Nilopolis un temple magnifique avec une statue en marbre noir qui le représentait scus la forme d'un dieu gigantesque couronné de lauriers et d'épis et s'appuyant sur un sphinx (2). »
Qu'on parle sincèrement I Dans quelle autre partie du monde asiatique ou européen, ancien ou moderne, trouvet-on l'adoption de la couleur noire si générale et si constante qu'en Egypte ? N'est-ce pas une preuve évidente que le peuple des Pharaons, loin d*être distinct du reste des
(1) Ji-J. Ampère, Voyage en Egypte et en Nubiet p. 298-299.
(2) BouiHèfc, bictionn* d'histoire et de gêograph., au mot Nil,