CHAPITRE XL
Perfectibilité générale des races humaines.
Sanabiles fecit omnes nationes terne.
(De Sapîentiâ, ch. I, v. t4).
LE DARWINISME ET i/ÉGALITÉ DES RACES*
Cinquante ans après que Lamarck, dans sa Philosophie zoologique, eut formulé le premier doute sur la théorie de la fixité des espèces et proposé une conception nouvelle de Tordre sériaire à établir dans leur classification, un des naturalistes les plus remarquables de ce siècle, Darwin, distingué tant par la hardiesse de ses idées, par l'élévation de son intelligence, que par son esprit d'observation, publia un livre sur V Origine des espèces qui ouvrit une
fff§:§-'. ère nouvelle dans toutes les études biologiques. Il ne fit que reprendre l'idée de Lamarck, quelque peu oubliée, malgré la gloire éclatante qu'elle a eue d'avoir à son service l'illustre Etienne Geoffroy-Saint -Hila ire. Mais soit que
B| l'esprit européen n'ait pu parvenir à une parfaite com-
préhension des nouvelles théories que dans la deuxième moitié de ce siècle; soit que l'exposition de* Darwin, appuyée par une grande masse de faits et par une mé-
|j§! thode plus scientifique, attirât mieux les intelligences, ie
* transformisme ne fut considéré comme une doctrine sérieuse que depuis sa seconde apparition sur le terrain de
|j|J la science. On en conteste encore la plupart des conclu-
sions, mais on compte avec elles. C'est que le transformisme s'est aujourd'hui développé avec tout un corps de principes, où des savants tels que Hœckei, Huxley, Cari
Vogt, Lanessan, Jacoby, Herbert Spencer, Mm* Clémence Royer et foule d'autres dont les noms sont inscrits à l'avant-garde du mouvement intellectuel de notre époque, sont venus apporter à la théorie de Darwin et de Wallace un appoint considérable, s'élançant dans toutes les voies et adaptant leur méthode de démonstration à tous les genres de vérité. Une idée soutenue par tant et de si remarquables champions ne reste jamais dédaignée. Leur seul acquiescement, conditionnel ou absolu,, équivaut à la meilleure présomption en faveur de sa justesse et de son efficacité scientifique»
Darwin, en expliquant les lois de transformation des êtres organisés, a eu particulièrement en vue d'étudier les questions relatives à l'origine des espèces, point capital, par lequel sa théorie a eu le plus de retentissement et qui lui a mérité aussi les plus énergiques protestations des naturalistes de Fécole classique. Je n'ai pourtant pas l'intention de m'en occuper ici. J'ai déjà exprimé mon opinion sur l'origine des espèces. Je la rattache aux transformations successives que la terre a subies, depuis, l'apparition de la vie dans l'évolution géologique jusqu'à la genèse de l'espèce humaine qui est le couronnement de la faune sublunaire. D'ailleurs, l'apparition successive des espèces avec les transformations de chaque habitat, — transformations qui se manifestent toujours d'une façon lente, suivant la théorie des causes actuelles, mais qui, à certains moments, sont subitement produites, — ne détruit absolument rien de ce qu'il y a" d'essentiellement vrai dans la théorie darwinienne. Il est très possible qu'un phénomène cosmogonique, parmi les nombreux exemples qui ont dû se répéter dans l'histoire des évolutions du globe, ait eu la vertu d'imposer de telles conditions d'existence à une espèce simienne, qu'elle fût obligée d'évoluer vers la forme humaine, afin de se mieux adapter aux nouveaux accidents du milieu. Cette
première transformation étant subie, rien ne s'oppose a ce que l'être humain, d'abord partout semblable en ses rares spécimens, et partout inférieur à tout ce que nous pouvons nous figurer d après les hommes actuels, ait continué à évoluer insensiblement, sous l'empire çfe conditions plus ou moins favorables à son développement spécifique, réalisant alors la distinction des races, distinction de nature absolument secondaire.
C'esf: à c,e dernier degré que je voudrais reprendre la question. Là, elle est vraiment intéressante, au point de vue de mon argumentation. Darwin, tout en formulant Jes lois scientifiques à l'aide desquelles on peut y faire la himière, ne l'a point abordée d'une manière directe et positive. §qiq ouvrage sur la Descendance de Uhornrne prouve qu'il s'en est préoccupé ; mais il semble que son esprit fût plus attiré vers les développements généraux de sa doctrine que vers une étjLide spéciale et approfondie des principes de l'ethnologie. Aussi dans cet ouvrage ou il étudie surtout la sélection sexuelle dans toute la série animale, le spustitre l'a-t-il emporté sur le titre principal. Cependant, dès sa première publication sur Y Origine des espèces, il voyait admirablement toute la lumière que sa doctrine pouvait apporter à l'étude philosophique du développement des races humaines, c Je vois dans l'avenir, disait-il, des champs ouverts devant des recherches bien plus importantes? La psychologie reposera sur une nouvelle J>ase, déjà établie par M. Herbert Spencer, c'est-à-dire sur l'acquisition nécessairement graduelle de chaque faculté mentale. Une vive lumière éclairera alors l'origine pie. l'homme et son histoire (1). »
M. Herbert Spencer, sans s'y être appesanti d'une façon
(1) Darwin, De l'origine des espèces> traduct. de M»6 Clémence £pyer, % édit* p» 5gg>
particulière, croit ou paraît croire à l'inégalité des races humaines. Un des écrivains qui a le plus contribué à faire connaître l'œuvre de Darwin en France,, Mme Clémence Royer y croit positivement. « Enfin, dit-elle, la théorie de M. Darwin, en nous donnant quelques notions un peu claires sur notre véritable origine, ne fait-elle pas, par cela même justice de tant de doctrines philosophiques, morales ou religieuses, de systèmes et d'utopies politiques dont la tendance, généreuse peut-être, mais asr sûrement fausse, serait de réaliser une égalité impossible, nuisible et contre nature entre tous les hommes? Rien n'est plus évident que les inégalités des diverses races humaines; rien encore de mieux marqué que ces inégalités entre les divers individus de la même race. Les données 4e la théorie de sélection naturelle ne peuvent plus nous laisr ser douter que les races supérieures ne se soient produites successivement ; ejt que, par conséquent, en vertu de la loi £u progrès, elles ne soient destinées à supplanter les races inférieures, en progressant encore, et non à se mélanger et à se confondre avec elles, au risque de s'absorber en elles par des croisements qui feraient baisser le niveau^ moyen de l'espèce. En un mot, les races humaines ne sont pas des espèces distinctes, mais ce sont des variétés bien tranchées et fort inégales ; et il faudrait réfléchir à deux fois avant de proclamer l'égalité politique et civile chez un peuple composé d'une minorité d'ïndp-Européens et d'une majorité de Mongols ou de Nègres (1). »
Mme Clémence Royer est une femme savante, mais une femme. Il y a des problèmes dont le caractère complexe ne saurait être bien étudié que par des hommes; car eux
(1) Préface de la traduction de P Origine des espèces, 4^e édit
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seuls peuvent les envisager sous toutes les faces, tant par leur éducation particulière que par leur tempérament de mâles. Bien que mon honorable collègue de la Société d'Anthropologie ait solennellement déclaré qu'elle « croit au progrès », on sait positivement que la femme a une tendance naturelle à perpétuer les idées reçues et courantes. Or, malgré la haute valeur intellectuelle que je reconnais tout le premier au traducteur de Darwin, on ne peut empêcher qu'elle ne soit de son sexe. C'est un beau privilège, d'ailleurs, puisqu'elle peut impunément ignorer les nécessités impérieuses qui obligent les Européens à proclamer l'égalité politique et civile entre eux et les Mongols ou les Nègres, En effet, il lui est bien permis d'oublier que lorsque l'on n'accorde pas spontanément cette égalité politique et civile, qui est l'égaiité juridique, il y a alors des Nègres qui savent la prendre de force.
Mme Clémence Royer prétend que le croisement des races dites supérieures et de celles considérées comme inférieures ferait baisser le niveau moyen de l'espèce, et elle admet pourtant la doctrine unitaire ! C'est une mathématicienne de première force ; elle peut sans doute expliquer comment la moyenne de deux quantités est susceptible de varier, quand toutes les valeurs perdues par le plus grand nombre passent au plus petit. On me répondra peut-être qu'il ne s'agit pas ici d'une relation mathématique établie entre les géniteurs; mais d'un fait d'ordre physiologique ou d'ordre moral, qu'il faut contrôler par une tout autre méthode que celle des sciences exactes. Je demanderai alors par suite de quelle expérience ou de quelle démonstration on est parvenu à s'assurer de la réalité de ce fait, au point de le citer absolument comme une vérité universelle. Rien de plus confus que ces calculs arbitraires des aptitudes ethniques. A trop s'en occuper, on y perdrait son barème. Mais est-ce la théorie du transformisme qui au-
DES 1UGES HUMAINES. . 401
■ torise ces conclusions si affirmatives sur l'inégalité des rares humaines?
Plusieurs savants ont avancé cette assertion. Je crois cependant, qu'en étudiant sérieusement la théorie darwinienne, on peut constater qu'au lieu de sanctionner la doctrine de l'inégalité elle prouve plutôt que les races humaines sont constitutionnellement douées d'aptitudes égales; que des influences accessoires de milieu ou d'hérédité expliquent seules la différence de développement dont chaque groupe ethnique fait preuve dans la carrière relativement courte, déjà parcourue par l'espèce entière, dans son évolution historique. Cela pourrait être vrai à l'encontre même de l'opinion personnelle de l'éminent naturaliste anglais. En effet, le plus beau titre des vérités scientifiques, c'est qu'elles sont la manifestation de lois immuables et éternelles, ne se prêtant pas avec plus de complaisance aux savants qui les ont découvertes qu'au plus chétif des mortels. Newton a le premier énoncé la loi de l'attraction universelle ; mais il eût été dans l'incapacité absolue d'en tirer une conclusion contraire à la règle des choses, sans qu'on pût le contredire par la loi même qu'il avait formulée. Haùy fut le premier à observer le phénomène du clivage et à formuler la toi de symétrie par laquelle les formes cristallines secondaires se déduisent des formes principales. On peut le considérer comme le créateur delà cristallographie; cependant il ne pourrait jamais, avec une structure cristalline donnée, obtenir un clivage autre que celui du sj-stème cristallin faisant l'objet de l'observation. Ainsi se présentent les choses dans le cas qui nous occupe. Je suis persuadé que toutes les fois qu'on voudra étudier consciencieusement les lois de la sélection, on verra qu'elles ne sont nullement favorables à la théorie qui admet une inégalité native et originelle entre les races humaines.
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Dans la réunion de l'Association scientifique des savants allemands tenue à Magdebourg, le 23 septembre de Tannée dernière, le docteur KirchofF, de Halle, a fait une conférence remarquable sur le darwinisme et l'évolution des races. Toutes ces considérations confirment pleinement ma manière de voir. Voici comment «n parle la « Bévue scientifique » :
« D'après l'auteur, le développement physique des peuples dépend entièrement des conditions de milieu, Chez les habitants du nord, les poumons sont plus développés que chez les peuples des pays chauds. En revanche, chez ces derniers, les fonctions du foie sont beaucoup plus actives. L'adaptation au milieu n'est pas une question d'harmonie providentielle. C'est un fait de sélection naturelle; l'évolution du nègre, ce type parfait de l'homme tropical est là pour le prouver. Les exigences de la vie entraînent chez un peuple des particularités organiques spéciales. Les peuples pasteurs, les tribus de chasseurs, ont l'odorat, la vue et l'ouïe extrêmement développés. Ils peuvent supporter la faim, la soif et autres privations à un degré qui nous semble étonnant. La sélection sexuelle joue son rôle dans le caractère du corps, dans l'habillement et jusque dans le caractère du peuple : l'homme sauvage est courageux et cruel ; au contraire, chez l'homme civilisé on trouve l'économie et les vertus domestiques. Mais, en dehors de ces considérations, le principe de la sélection domine encore dans les caractères moraux d'un peuple. A l'habitant des régions glacées du pôle, il faut un caractère flegmatique qui lui permette de supporter la triste vie d'un hiver perpétuel. Aussi l'Esquimau a-t-il un caractère enjoué et pacifique, qui lui permet de vivre en communauté, seul régime possible dans un pays où le combustible est inconnu.
« L'excès de la population de la Chine a fait des habi-
tants de ce pays les plus sobres et les plus industrieux des hommes. Ils émigrent à l'étranger et s'établissent chez des nations plus indolentes ou plus exigeantes (1). »
Ces idées très peu développées ne sont pas absolument neuves; mais elles sont méthodiquement tirées de la théorie de Darwin et suffisent pour établir la justesse de mon opinion. En effet, si la simple adaptation au milieu, qui est un fait de sélection naturelle, peut expliquer la production dans une race de certaines aptitudes organiques entraînées par les exigences de la vie, n'y a-t-il pas lieu d'affirmer qu'aucune race n'est supérieure à une autre race et que les circonstances ambiantes ont seules amené les différences qu'on remarque parmi les divers groupes humains? Avant donc de proclamer l'inégalité des races, il faudrait préalablement étudier les milieux dans lesquels elles se, sont respectivement développées, ainsi que les difficultés plus ou moins grandes qu'elles ont eu à surmonter pour s'y adapter et déployer ensuite toute leur énergie naturelle, en évoluant vers une conformation supérieure du corps et de l'esprit. Mais jusqu'ici, peu d'études positives ont été faites en ce genre, ê
Plusieurs savants ont néanmoins senti l'importance d'un tel facteur dans la question. Carus, par exemple, affirme l'inégalité d'aptitudes des diverses races humaines au développement supérieur de l'esprit, mais il attribue à l'influence des milieux un rôle considérable dans la production des résultats, tels qu'il a cru devoir les interpréter. 11 admet que des influences favorables, tels qu'un climat tempéré, la proximité d'un grand fleuve ou de la mer, les vallées ^propres à la culture et les grandes routes entraînent infailliblement la civilisation chez tous les peuples qui
(1) foutue scientifique du Ie* nov. 1885, n° 18, 3e série, 2P- semestre.
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sont à même d'en profiter (1). Cette idée est d'ailleurs beaucoup plus vieille qu'on ne pense. <c La doctrine de l'influence générale exercée par le sol et le climat sur les dispositions intellectuelles et sur la moralité des races humaines» dit Humboldt, est propre à l'école alexandrine d'Ammonius Saccas et fut surtout représentée par Longin (2). » On n'a pas oublié les paroles de M. Georges Ville. Le savant professeur a démontré d'une manière positive que l'en peut changer non-seulement le physique des races, mais encore leurs aptitudes morales et intellectuelles, en rendant le milieu qu'elles habitent plus propice et favorable à leur développement. Un savant anglais qui occupe une place éminente parmi les psychologues contemporains, Galton, a fait les observations suivantes sur la démographie sociologique de l'Afrique.
« La différence qui sépare, dit-il, sous le rapport du moral et du physique, les tribus de l'Afrique australe, est en rapport intime avec l'aspect, le sol et la végétation des divers pays qu'elles habitent. Les plateaux arides de l'intérieur, couverts uniquement d'épaisses broussailles et i\ d'arbustes, sont occupés par les Boschimans à la taille
de nains et au corps nerveux; dans les contrées ouvertes, montagneuses, présentant des ondulations, résident les Damaras, peuple de pâtres indépendants, où chaque famille exerce l'indépendance dans son petit cercle ; les riches pays de la couronne, dans le nord, sont habités par la tribu des Ovamno, la plus civilisée de toutes et de beaucoup la plus avancée (3). »
Ces faits rigoureusement constat £s nous amènent à re-
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