GRECS ANCIENS ET GRECS MODERNES
Arrivé à ce point de ma démonstration, je suis obligé de revenir à l'étude consciencieusement faite sur l'ancienne race égyptienne que l'on a vainement essayé de séparer des autres races noires de l'Afrique.
Ce qui a paru autoriser la plupart des égyptologues qui ne s'occupent pas d'anthropologie et la grande majo- «■; rite des anthropologistes qui se sont fort peu intéressés à l'archéologie égyptienne, à déclarer que les anciens rive- ' rains du Nil n'étaient pas de la race noire, c'est surtout une considération empirique. En comparant l'infériorité actuelle des Africains et la haute civilisation à laquelle avait pu atteindre la nation qui a construit les pyramides et le RHamesséum, l'on s'est demandé comment une même race d'hommes serait capable d'exécuter de si grands travaux, à une époque si reculée, pour ne faire preuve au* jourd'hui que de l'impuissance et de l'ignorance les plus accablantes. Sans aucune autre forme de procès, on a inféré de ce que l'on voit actuellement que la race blanche
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seule aura pu faire de si grandes choses. Mais comment prouver l'existence d'une race blanche en Egypte, sous le sceptre des Pharaons? Egyptologues et anthropologistes se servirent mutuellement d'appui. Il fut admis que depuis sept mille ans, rien n'a changé dans îa physionomie de l'Egyptien. 'Le Rétou antique lie serait autre que le fellah d'aujourd'hui, lequel appartiendrait à la race blanche. Nonseulement cette assertion est contredite par toutes les lois de l'évolution organique et sociale que les nations subissent dans leur existence, mais elle repose en outre sur un fait de pure fantaisie, en considérant le fellah comme étant toujours un homme de race blanche.
En réalité, les fellahs ne représentent pas une race dans l'Egypte moderne ; mais bien une condition sociale- Cette classe qui réunit les paysans ou laboureurs (1), la plus malheureuse de la nation, est composée d'Arabes, d'Ethiopiens et de mille autres éléments disparates, issus des croisements de la race antique et des peuples de différentes régions, mais tous de race blanche, qui ont envahi l'Egypte à diverses époques de l'histoire. Lors donc qu'on |M; annonce que telle statue ressemble à un fellah, vivant
: " dans telle partie de l'Egypte, il reste encore à dire quelle
est la race à laquelle appartient ce fellah. Ces petits détails ethnographiques dont l'incorrection passe inaperçue jettent souvent la plus grande confusion dans la science. C'est ainsi que dans plusieurs traités d'ethnographie, on voit figurer les Albanais comme une sous-race, comprenant les populations de l'Albanie, tandis que le plus souvent ce nom n'indique qu'une condition sociale. Grecs, Slaves ou Turcs peuvent se. nommer Albanais, suivant l'emploi qu'ils occupent dans l'organisation si confuse des gouvernements de l'Europe sud-orientale,
(1) Fellah, vientde l'arabe fal&ha qui signifie: fendre la terret labourer»,
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Mais revenons à la question de révolution. Le fait qui a le plus influé sur le jugement des anthropologistes, c'est qu'en mesurant les crânes des anciens Égyptiens, qu'ils ont pu facilement rencontrer dans les nécropoles quarante fois séculaires où dorment les momies, ils ont cru constater que le caractère anthropométrique de ces crânes présentait des différences trop notables avec celui du crâne éthiopien moderne, pour qu'on puisse les confondre dans une même race. Ainsi, l'indice céphalique des anciens Égyptiens présente une moyenne de 75,58 (d'après Broca) tandis que le crâne du Nigritien ne doit offrir qu'une moyenne de 73, d'après le même anthropologiste. Encore que nous connaissions déjà le caractère illusoire des moyennes anthropométriques, qui varient si aisément au gré de l'expérimentateur, je veux bien accepter la justesse de ses résultats craniométriques. Envisagées, pourtant, à la lumière de la théorie évolutionniste, ces différences ne s'expliquentelles pas sans effor; ? N'est-ii pas naturel que la race noire de l'ancienne Egypte, cultivée et civilisée, présente une conformation crânienne supérieure à ce que nous voyons dans la même race replongée dans la barbarie, telle qu'on la rencontre dans une grande partie de l'Afrique? Ce qui a paru constituer le plus grand embarras pour concilier 1 unité de race entre les Nigritiens et les anciens Rétous ne fait donc que sanctionner les principes de la science. En effet, si l'on ne conteste plus que l'éducation et la civilisation aient une influence directe sur la constitution organique des races humaines qu'elles améliorent et perfectionnent, ne serait-il pas étonnant et incompréhensible que les Noirs de l'ancienne Egypte, intelligents et civilisés, eussent une conformation absolument semblable aux Noirs encore incultes de l'Afrique contemporaine ?
Les anciens Égyptiens, quoique noirs, ont pu parvenir à un degré d'évolution notable. Aussi, le type nigritique
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admirablement affiné en eux, sans rien perdre dé son caractère fondamental, avait embelli d'une manière surprenante. Il a pu même atteindre aux belles formes qu'on admire dans Rhâmes-sou II où Nofri-t-ari. Je joins intentionnellement ces deux types de l'ancienne race nilotique ou nigritique, parce qu'il n'est plus possible de nier aujourd'hui la communauté d'origine des anciens habitants de l'Egypte et de l'Ethiopie. Admirable harmonie de la science, où tout s'enchaîne et où chaque nouvelle vérité sert à rendre plus saisissante une vérité d'un autre ordre ! C'est ainsi que la théorie darwinienne, suffisamment étudiée, concourt à prouver l'origine purement africaine des Rétous. Cette même preuve, c'est-à-dire l'existence d'un peuple de race noire, ayant eu primitivement des formes grossières, mais ayant pu évoluer, avec la civilisation, vers des formes plus belles, confirme l'espérance de toutes les races arriérées. Elle leur montre un horizon bien vaste, où par la persévérance de la volonté, par la constance de leurs efforts, elles trouveront la voie qu'il leur faut pour suivre les sentiers du progrès et de la civilisation, et obtenir enfin leur régénération physiologique et morale. j§f|:v Mais là ne s'arrêtent pas toutes les difficultés. On peut
parfaitement formuler une autre objection: en admettant que l'ancienne race égyptienne était noire, comme tant de probabilités le font actuellement supposer, comment expliquer la dégénération dans laquelle sont tombées ses congénères ou ses descendants, au point de laisser disparaître entièrement la vieille civilisation qui florissait avec tant d'exubérance sur les bords du Nil? Comment cette même race, dont les Coptes sont les représentants abâtardis par le mélange d'autres peuples et la décadence sociale, a-t-elle pu oublier sa gloire passée au point de n'offrir actuellement, dans les régions de l'Afrique, aucune trace des aptitudes merveilleuses de ses ancêtres ? Ne dirait-on pas que
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les vrais successeurs des Rétous et, par conséquent, leurs seuls congénères soient les peuples blancs de l'Europe? £n considérant l'état de profonde dégradation où se trouvent les hommes de l'Afrique, comparativement à l'Européen, cette objection paraît avoir une valeur sérieuse. Il semble tout d'abord que, d'après les principes mêmes de la théorie sélective que je complète toujours dans ma pensée par la théorie évolutionniste, un peuple parvenu à un certain degré de civilisation ne peut que monter et monter toujours dans l'échelle de perfectionnement qu'il a commencé de gravir. Mais il faut aussi se rappeler qu'à côté des influences qui entraînent une sélection progressive 9 il y en a d'autres qui mènent à des transformations régressives, tant au point de vue matériel qu'au point de vue moral. Alors, au lieu d'une évolution, il s'accomplit une révolution pénible; au lieu de marcher en avant, on rétrograde. Ce sont des faits qui s'observent, tant dans la sélection naturelle que dans la sélection sociale.
L'invasion des peuples moins avancés et d'une race étrangère ont enrayé et renversé la civilisation égyptienne, en contrariant l'essort du monde éthiopien vers un état de perfectionnement définitif. Dans la lutte pour l'existence, n'arrive-t-il pas aussi que des parasites ou bien des espèces étrangères, plus vivaces ou plus nombreuses, s'attaquent à une espèce ancienne, la dépriment, l'obligent à restreindre son développement organique, à revenir peu à peu aux formes antérieures, les moins accomplies, à subir enfin tous les effets d'une réversion inéluctable? La civilisation égyptienne est-elle seule dans ce cas? La race noire estelle seule susceptible de cette dégradation intellectuelle et morale? On ne saurait soutenir une telle opinion.
On a vu les anciens Grecs, après avoir été tour à tour soumis par les Romains et envahis par les Barbares du
moyen âge, se laisser assujettir par les Turcs; nous ne faisons pas mention de la conquête macédonienne, puisque Philippe et Alexandre étaient aussi de la race hellénique, bien que les Athéniens les appelassent des barbares. Tombés dans une compiète décadence, les petits-fils de Péricîès, les descendants de la race qui a produit Homère et Eschyle, Phidias et Praxitèle, Protagoras, Socrate, Platon et Aristote, ont subi une dégénération si profonde, qu'un appréciateur peu philosophe pourrait bien se demander, vers le commencement de ce siècle, s'il restait en eux au- , cun sentiment généreux, aucune aspiration au relèvement. On peut même affirmer que, sans la chaude sympathie, excitée chez l'élite des grandes nations de l'Europe par le souvenir captivant de l'antique Hellade, cette Grèce mille fois célèbre par le génie immortel de ses poètes, de ses guerriers, de ses philosophes et de ses artistes incomparables, dormirait encore courbée sous les humiliations imposées par la grossièreté d'un pacha turc.
Sans doute, elle se montra héroïque et belle, au jour de la revendication ; mais le souffle qui a propagé l'idée de l'émancipation nationale était parti des universités de France, d'Angleterre et d'Allemagne, où Ton apprend le culte de l'hellénisme en même temps que la littérature et l'histoire grecque, avec un zèle, une ardeur qui laisse souvent en arrière le patriotisme même. On ne peut nommer Botzaris sans nommer en même temps le chevaleresque Byron, poète capricieux qui n'a jamais eu qu'une I4 seule idée positive, l'émancipation de l'antique patrie ^e
Pindare et d'Euripide. On ne peut penser à la constance admirable, à la foi intrépide de Kanaris, sans penser immédiatement aux sociétés pkilhellènes dont les propagandes et les quêtes ont si positivement contribué à l'affranchissement de la Grèce ; sans penser aux éloquentes harangues de Yillemain> au dénouement de Chateaubriand doat
la voix précieuse était alors si sympathique, si écoutée parmi la génération brillante et généreuse qui venaitd'éclore avec la floraison printanière des idées de 1789. Capo d'Istria, grec d'origine et de cœur, était russe par sa position officielle et européen par ses relations générales. Avec de tels éléments, en face de la Turquie, dont le croissant commençait à pâlir depuis la paix de Passarowitz, en 1718, pour perdre enfin son dernier éclat à la paix de Bukharest, en 1812, la cause de l'indépendance 4e la Grèce* ne pouvait que triompher.
On aurait juré qu'une fois dégagés de l'oppression ottomane, les Hellènes allaient reprendre leur ancien lustre et faire briller mille qualités nationales dont leur nom seul inspire l'idée. Mais ce serait bien à tort.
Malgré plus d'un demi-siècle d'indépendance ; malgré tous les beaux souvenirs de leur histoire et le continuel contact de l'élite de l'Europe qui va dans leur pays admirer les ruines de la civilisation antique, étudier les arts qui ont fleuri avec une élégance incomparable sous le ciei clair et bleu de l'Attique, les Grecs restent encore, pour la meilleure partie, entièrement indifférents aux choses de l'esprit. Parmi eux le sentiment esthétique reste absolument eu sommeil, sauf d'honorables, mais de fort rares exceptions. Archéologues et artistes des contrées civilisées de l'Europe s'attristent de voir jusqu'à quel point une coupable négligence laisse se détériorer les plus beaux produits de l'art, lorsque l'étroitesse de l'esprit national traduite en décision légale empêche que la science n'en profite. Les petits-fils des anciens Athéniens sont gourmandes par les arrièreneveux des anciens Celtes et en sont traités avec mépris. « Quod non fecere Barbari, fecere Grœcuii (1). *>
(1) Voir Salomon Reinach, Le vandalisme en Orient,, dans la Revue des B&ux~Mondc$ du 1er mars 1SSQ.
N'est-ce pas un fait curieux que cette oblitération profonde de toute aspiration élevée dans l'esprit du Grec moderne, quand ses ancêtres ont toujours mérité ïa réputation incontestable d'avoir été les premiers artistes et les pre- V miers penseurs du monde entier? Ce fait est d'autant plus
remarquable que la Grèce restaurée a été l'objet de l'encouragement continuel de toutes les puissances civilisées de l'Europe. Partout, elle a constamment rencontré des , sympathie^ agissantes qui l'accompagnent et lui facilitent la voie. L'état actuel de l'esprit national dans la patrie de Démosthène prouve donc une vérité de premier ordre. C'est que le sentiment de l'art, le culte du beau, la production des plus belles œuvres littéraires, toutes ces qualités superbes qui florissaient chez les anciens Hellènes ne sont K nullement un caractère distinctif de race. Elles constituent
plutôt la fleur de l'esprit humain qui ne s'épanouit que là où la civilisation a fait pousser l'arbre de science qu'elles |S couronnent et embellissent. Cet état de choses démontre
encore que toutes les races sont susceptibles de civilisation, mais que toutes sont aussi susceptibles de la plus profonde décadence. Pour se relever, quand elles sont tombées dans une voie de dégénération parcourue dans une longue mesure, il faut une somme de temps et des circonstances favorables, agissant lentement, mais constamment; car c'est toujours paresseusement, avec des oscillations de vive ardeur et d'étonnante langueur qu'elles recommencent l'évolution. Certainement, la Grèce régénérée brillera dans l'avenir d'un lustre qui surpassera peutêtre sa gloire antique, suivant la conception plus large que nous avons aujourd'hui du progrès. Une race humaine quelconque ne tombe jamais dans un état d'éternelle stérilité ; elle reprend tôt ou tard l'ascension magnifique qui conduit aux hauteurs de la civilisation. Mais si cette vérité indiscutable s'applique à toutes les branches de l'humanité,
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DES KACES HUMAINES. 433
il n'est pas moins vrai que des causes accidentelles puissent survenir qui la mettent en évidence ou l'éclipsent pour un long espace de temps.
Les Grecs, de race blanche, à la faveur de circonstances heureuses, ont pu reprendre le fil du progrès qu'ils avaient perdu avec leur autonomie, durant plus de vingt siècles. Tel n'est pas le cas des noirs Egyptiens, créateurs de la civilisation niiotique. Devant l'envahissement de l'élément blanc, les uns se sont refoulés dans la Nubie, avec l'émigration des deux cent quarante mille soldats qui se dirigèrent vers les cataractes du Haut-Nil, sous le règne de Psaméthik ; les autres, continuellement croisés avec des peuples d'origine blanche qui ont fait irruption en Egypte à différentes époques de l'histoire, ont presque disparu par suite de ces croisements vingt fois séculaires. Il a fallu d'immenses recherches et de nombreux travaux d'érudition pour qu'on pût en recomposer la généalogie ethnique. C'est ainsi que les paléontologistes, à i'aide des pièces éparses et des inductions scientifiques, sont parvenus à reconstituer ces curieux animaux qui vivaient sur la terre à des époques lointaines et démesurément reculées, mais ont complètement disparu de la faune actuelle.
Cependant les noirs congénères de l'ancienne population égyptienne ne peuvent-ils pas tout aussi bien que les Grecs, remonter l'échelle lumineuse qui va de la sauvagerie à la civilisation, c'est-à-dire de la dégradation au perfectionnement de la race? Rien n'indique que l'Ethiopie où s'est concentrée la force vive de la race noire, irradiant vers l'Afrique occidentale, ne reprendra pas dans l'avenir la suite des grandes traditions interrompues et déviées par plus de vingt-quatre siècles de rétrogradation. Le sang brûlé de l'Abyssin on du Yolof ne lui inflige aucune incapacité [naturelle, insurmontable
et dont la pérennité soit une cause de désespérance pour
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