‹ De l'égalité des races humainesChapitre 50 sur 78 · THÉORIE DE L'ÉVOLUTION HUMAINE · texte numérisé non relu

THÉORIE DE L'ÉVOLUTION HUMAINE

Mais^es anthropologistes protestent. Pour tous ceux qui entendent la science dans le sens étroit qu'on lui donne et

(1) J. Deîbœuf, Une loi mathématique applicable au transformisme in Revue scientifique du 11 août 1877* *

comme on la définit, si les races humaines pouvaient, au point de vue esthétique, évoluer d'une forme inférieure à une forme supérieure ; si elles pouvaient passer d'un état d'ignorance profonde à \m degré d'instruction qui ne reconnaît pas de bornes, l'anthropologie n'aurait plus rien à faire. En effet, les cent-cinquante mesures que Broca avait imaginées et qu'il réussissait à prendre sur le crâne et l'encéphale, deviendraient inutiles et sans aucune portée taxioîogique, en présence d'une transformation progressive de toutes les races humaines, évoluant corrélativement à la civilisation. Les angles faciaux et tout ce qui s'y rapporte, rentreraient dans la destination modeste qui leur fut primitivement attribuée par Camper. Aussi, toutes les fois qu'on parle aux anthropologistes du transformisme et de l'application qu'on pourrait faire de ses théories dans les études anthropologiques, n'acceptentils ces idées que sous bénéfice d'inventaire!

Ils ne nient rien et n'approuvent rien. La théorie anthropogénique d'Hœckel n'est pas ce qui les effraie le plus. L'homme pourrait bienvenir d'une famille de singes, Ift pourvu que le Satyrus quelconque dont la déviation sélec- ||g -7., .. tive a commencé l'évolution vers le type humain, eût |;î donné naissance' à des progénitures dissemblables, dont

§§M', "-,.' les unes feraient souche à la race blanche, les autres à la 7 race mongolique, etc. Cependant qu'on veuille pousser le raisonnement jusqu'au bout ; qu'on veuille leur expliquer que, toutes choses égales, on doit supposer à chaque groupe particulier une puissance évolutive de même qualité que les autres groupes environnants, à moins que, sous le coup d'une fatalité incompréhensible, les unes n'aient eu une tendance innée à rétrograder ou stationner et les autres une propension naturelle à progresser ! Ils refusent alors d'entendre raison. Pour toute réponse, ils se contenteront de présenter des crânes soigneusement

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numérotés, tantôt montés sur le reste du squelette humain, tantôt alignés sur une table poussiéreuse, triste nécropole où notre vanité grimace en chœur. Voici l'Ethiopien au masque hideux ; mâchoire prognathe, front déprimé, arcade dentaire oblique, indice nasal platyrrhinien, indice céphalique tombant jusqu'à 69 degrés ! Voilà le Caucasien au front proéminent, à la face orthognate, profil superbe, indice nasal leptorrhinien, indice céphalique mesurant 80 degrés, type représentant seul (l) la beauté humaine, par l'harmonie des lignes et l'élégance des formes ! La race jaune mongolique sera comme elle pourra, à travers Chinois et Tongouses, et les autres à l'avenant.

Cette manière d'argumenter semble être d'une dialectique irrésistible aux yeux de ces dignes savants. Mais les formes crâniennes si délicatement mesurées et dans lesquelles on croit voir les signes indélébiles de la race, ne subissent-elles pas aussi l'influence de l'évolution? Ne varient-elles pas constamment dans la même race, d'une époque à l'autre, selon la marche ascendente ou rétrograde delà civilisation? C'est ce que nous pouvons facilement étudier. Chose curieuse, les anthropologistes qui sont obligés de compter avec la physiologie et les progrès qu'elle réalise, connaissent tous le phénomène de la variation des types ethniques, mais leur esprit est comme muré dans un système. Il leur faut diviser les races en brachycéphales, en dolichocéphales ou en d'autres catégories que nous avons déjà vues, sans pouvoir jamais comprendre une vérité que tout le monde constate autour d'eux. Cette vérité, c'est que les races humaines, sorties toutes d'un état

(1) Meiners, dans son Précis de Vhistoire de Vhumanitê {Grundriss der Geschicthe der MenschheitJ, partage les races humairfes en deux catégories : la belle composée seulement de la race blanche, la laide qui comprend toutes les autres.

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inférieur, évoluent ou doivent évoluer toutes vers les formes, supérieures» dans le perpétuel devenir qui est la condition normale de toute nature organisée et surtout des organisations supérieures.

Cette obstination à ne point reconnaître un fait qui se déduit logiquement de tous les principes scientifiques servant de gouverne aux investigations modernes, ne peut provenir que d'un tempérament empirique, regardant les choses par leurs 'petits côtés et s'y crampronnant, ' sans même s'occuper des lois générales qui les régissent. La science vraiment expérimentale, procède-t-elle* ainsi? Si les physiologistes, les chimistes et les physiciens ne parviennent jamais à dévoiler le pourquoi des choses que tout vrai savant, d'après Newton, doit écarter de ses re- . cherches, ne tâchent-ils pas chaque jour d'en mieux découvrir le déterminisme et de resserrer de plus en plus les liens de concordance qui font de toutes les notions scientifiques un ensemble de vérités harmoniques? Sans demander à l'anthropologie cette rigueur de méthode, que Ton ne saurait exiger que dans les sciences opérant in anima vili, on a droit d y rechercher cette hauteur de vue, cette analyse délicate et patiente des phénomènes qui aide à les interpréter et les ramener à des principes généraux, par une coordination synthétique de tous les. éléments qui ont concouru à leur formation. Mais pour atteindre un tel but il faudrait que la science anthropologique s'émancipât de l'esprit fermé et du sentier étroit où l'ont dirigée les premiers maîtres et où elle se voit obligée de tourner sur elle-même, piétinant sur place, répétant les mêmes essais anthropométriques, qu'on ne saurait décorer du nom d'observation, accumulant toujours les résultats, sans pouvoir en tirer aucune déduction solide. Malheureusement les théories et les méthodes dont elle s'inspire actuellement, loin de conduire à des résultats scientifiques dignes d'être

DES BACES HUMAINES. A\i

notés, semblent plutôt s'écarter systématiquement de la vraie interprétation des faits. C'est à ce point que cette science dont le titre seul promettait tant d'éclat commence déjà à perdre tout intérêt sérieux. Je crois qu'il est grand temps de réagir contre cette force d'inertie, en se dégageant de toutes les entraves auxquelles un respect exagéré de la tradition a, pour ainsi dire, rivé l'esprit des anthropoîogistes. Voyons donc comment l'évolution physiologique amène lentement l'amélioration et l'embellissement des formes dans toutes les races de l'espèce humaine, dont Ja perfectibilité incalculable est peut-être le meilleur signe de distinction que l'on doive reconnaître entre l'homme et es autres animaux de la création.

Qu'on prenne un peuple quelconque, dans les premières époques de son existence, on rencontre toujours en lui la grande majorité des individus avec des traits repoussants, une physionomie barbare, fidèle reflet de l'intelligence inculte, de la pensée nourrie de toutes les fausses conceptions. Les uns peuvent bien soutenir que l'homme est foncièrement bon ; les autres pourront soutenir avec plus de véhémence que c'est plutôt un être pervers, que la civilisation seule l'améliore et le perfectionne : le fait indéniable, c'est qu'on n'a jamais découvert une peuplade à l'état sauvage où toutes les vertus qui sont admirées dans nos sociétés policées soient connues et cultivées. Ces vertus, fruits de la maturité, résultat d'une longue existence sociale, ne se manifestent que lorsque le développement intellectuel permet à chacun de se dédoubler, en quelque sorte, en étendant progressivement la puissance d'expansion que prennent les sentiments avec une grande habitude d'abstraire. Or, tout le temps que les conquêtes matérielles n'ont pas encore pris une importance décisive, ce qui préoccupe l'homme par dessus tout, c'est la lutte brutale pour la vie, lutte intense, horrible, insatiable, où tous

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les éléments de la nature inanimée ou vivante s'entrechoquent dans une étreinte insensée.

La roche brute lutte contre les intempéries de l'air qui la désagrègent et î'émiettent; le lichen lutte contre la roche qui lui refuse son suc déjà si pauvre; Farbre lutte contre le parasite qui l'étouffé, la plante lutte contre l'arbre qui lui vole sa part de lumière et contre l'insecte qui la dévore ; l'insecte lutte contre les oiseaux, les reptiles ou d'autres insectes qui lui font la chasse ; ceux-là continuent à lutter contre les carnassiers ou contre d'autres éléments du règne végétal ou animaL Continuel- |; lement, du faible au fort, du fort au faibje, c'est un carnage

insensé dans toute l'échelle biologique. M. Coutçnce (1) a décrit avec une ampleur et un talent saisissant ces rudes combats où tout dans la nature ne semble vivre qu'en répandant la mort et la ruine autour de soi.

Toute cette guerre d'extermination vient aboutir à l'homme contre lequel les organisations inférieures se coalisent, encore qu'elles continuent à se combattre. C'est un tableau terrifiant que celui de l'homme sauvage, désarmé et nu, en face de toutes ces attaques. Son existence est incertaine; chaque pas qu'il fait peut en être le dernier. Surpris à tout moment par les embûches que lui tend la nature, sa vie est une malédiction : la ronce lui perce le pied, les lianes le renversent, un insecte lui suce le sang, un autre le pique de son aiguillon ; des animaux voraces l'attaquent et le poursuivent, effaré. N'est-ce pas un être condamné à disparaître de la terre avant qu'il ait pu s'apercevoir de la beauté de la nature et en jouir par la contemplation? lia résisté pourtant. Mais c'était à la condition de devenir féroce, de développer en son esprit tous les mauvais instincts, tels que la ruse, la méfiance, Fégoïsme. Ce qui devra

(1) A, Coutance, La lutte pour V existence.

devenir en cet être, le premier de tous en dignité, la source des plus pures affections, le stimulant de tous les sentiments chevaleresques, n'est en ce moment là que la source des passions les plus brutales, des appétits les plus grossiers.

Quod cuique obtulerat prœde fortuna, ferebat, Sponte sua, sibi quisque valere et vivere doetus. Et Venus in sibis jungebat corpora amantum : Conciliabat enim vel mutua quamque cupido, Vel'violenta viri vis atque impensa libido, Vel pretium, glandes, atque arbuta, vel pira lecta (1),

Les vers de Lucrèce sont une peinture fidèle, mais encore idéalisée de la vie que l'homme des temps préhistoriques était condamné à mener ici-bas. Plié sous le poids de Ja fatalité qui semblait conjurer tous les éléments pour faire de lui un être purement sensitif et rivé pour jamais à une existence végétative, il a trouvé dans la puissance mystérieuse qui est en lui, la force nécessaire pour se débarrasser de toutes ces chaînes et marcher, de triomphe en triomphe, à la conquête du monde. C'est un résultat si beau, si extraordinaire que, jouissant paisiblement de tous les raffinements de la civilisation, sentant s'épanouir en lui tous les sentiments de délicatesse, vraies fleurs du cœur, toutes les notions scientifiques, vraies fleurs de l'esprit, le successeur de l'homme antédiluvien, aujourd'hui transfiguré, ne peut croire à la réalité d une telle métamorphose. Plus il se compare à ce type inférieur, ignorant et

(ij « Chacun ravissait la proie que la fortune lui offrait, et, sans autre maître que son instinct, usait de ses forces et ne vivait que pour soi. Point d'autres unions que celles que Vénus ménageait dans les forêts entre les amoureux. La femme y était amenée ou par la réciprocité des désirs, ou par la violence de l'homme ^ui n'écoutait que sa passion, ou pur quelque présent tel que des glands, des arbouses, ou des poires choisies. » — Lucrèce, De natura rerum, liv. V, vers 959-963 — Traduction de M. Crouslé*

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laid, féroce et vicieux, moins il veut croire à la possibilité de son étrange filiation; moins il comprend « comment en or si pur un vii plomb s'est changé ! »

C'est pourtant par le jeu naturel des choses, par une progression lente et se développant insensiblement à travers de longs siècles, que cette admirable transformation s'est produite. Mouvement et repos, action et réaction, tout a servi de force promotrice à l'organisme humain qui a commencé à se perfectionner dès le principe, qui marche encore et toujours vers un perfectionnement plus accentué.

L'intelligence et la beauté sont les deux qualités dont les hommes s'enorgueillissent le plus. En fait, la seconde de ces qualités, comme nous l'avons déjà remarqué, ne constitue aucunement un caractère de préexceilence ; mais elle acquiert un mérite réel dans le besoin inné de coquetterie qui fait le fond de la nature humaine et répond si bien à la soif d'idéal dont elle est dévorée. Aussi ne contestet-on pas beaucoup la possibilité qu'ont les races d'embellir avec des circonstances favorables à leur épanouissement. Ce qu'on refuse d'admettre, c'est qu'elles deviennent plus intelligentes, plus aptes qu'elles n'étaient à leurs premières phases évolutives. Mais il faut avouer qu'il n'y a rien de scientifique dans une telle négation.

La faculté inteliective n'a jamais été refusée à aucune race humaine ; cela serait incompréhensible et souverainement illogique, puisque Ton reconnaît que tous les animaux en sont généralement doués, quoique à différents degrés. Les partisans de l'inégalité n'affirment donc, pour maintenir la distinction qu'ils ont établie et par laquelle ils divisent les races humaines en supérieures et inférieures, qu'une simple différence de degrés dans la somme d'intelligence où chaque race humaine est susceptible de parvenir. îîiais j'ai déjà posé l'objection : comment mesurer les degrés de l'intellection, en l'absence d'une science

noologique qui en trace les différents modes de manifestation? C'est une difficulté de premier ordre, un obstacle infranchissable qui s'élève contre toute hiérarchisation intellectuelle entre les races humaines. Cependant nous ne pouvons pas nous contenter du silence de Ja science. Puisque, à tort ou à raison, on tend à considérer ia matière cérébrale comme le substractum de l'intellect; puisque Ton croit pouvoir, en étudiant la dimension et le poids du cerveau, supputer le degré et l'énergie de l'intelligence, je vais avoir recours àla théorie transformiste qui servira, encore une fois, à nous éclairer sur les différences que Ton rencontre d'un cerveau à un autre, dans les diverses races humaines ou dans les individus d'une même race. D'ailleurs, le principe biologique qui explique le mode de transformation du cerveau, ainsi que les conformations variées que l'on constate dans les crânes humains, tout en concordant merveilleusement avec les données générales du transformisme, existe indépendamment de la doctrine de Darwin et la confirme d'autant mieux.

La fonction fait l'organe. C'est une loi physiologique qui n'a jamais été contredite : par elle, toutes les évolutions successives qui se réalisent dans l'économie organique d'un même individu, prennent un caractère rationnel qu'on ne concevrait jamais autrement. Tous les organes se transforment et augmentent de volume, en raison directe de l'exercice qu'on leur impose. Cette vérité découle de la grande loi de nutrition des tissus vivants, lesquels ne s'assimilent les matériaux dont ils ont besoin pour se fortifier qu'autant que le sang, riche en substances plastiques, vienne les baigner de son liquide réparateur et leur cède ces substances qu'il charrie constamment dans sa course circulatoire. L'afflux sanguin accomplit une double action sur les organes : par l'une, il leur fournit les matières assimilables; par l'autre* il excite et active l'énergie vitale de

leurs tissus. Or, l'exercice, occasionnant une dépense de forces que l'organisme à l'état de santé tend toujours à réparer, établit un courant complexe d'assimilation et de désassimilation où la fréquence de l'excitation locale influe mécaniquement sur le champ d'opération et finit par en élargir les limites. C'est ainsi que la main qui agit toujours acquiert non-seulement de la souplesse et de l'habileté, mais encore un plus fort volume. Personne n'ignore la différence qui existe, à cet égard, entre la main gauche et la main droite chez tous les droitiers, qui forment la majorité des hommes.

Il en est ainsi pour tous les autres membres. La jambe du marcheur devient de plus en plus ferme et résistante : le tissu musculaire gagne en élasticité et en consistance; ses fibres, riches de sang nourricier, se développent harmonieusement et tout le membre s'améliore. Tel est aussi le cas du bras pour celui qui s'exerce au pugilat. Nonobstant les membres, les organes de la vie végétative ou de la vie de relation subissent la même loi. L'estomac du gourmand augmente continuellement de capacité jf Le chasseur qui s'exerce continuellement à discerner le cri du gros gibier ou le chant des divers oiseaux, ainsi que le bruit léger qui se produit à de longues distances, finit par acquérir une telle finesse de l'ouïe, qu'au milieu d'une foule de gens, lui seul distinguera mille sons qui n'éveillent chez les autres aucune sensation auditive. Chez lui, le nerf auditif, recevant du sensorium commune une tension continuelle sous l'influence d'une attention soutenue, excite constamment les organes de l'oreille interne. Tout l'appareil otique reçoit par conséquent une circulation supérieure; les effets de la nutrition ainsi accélérée y amènent une plasticité plus grande, et ce que l'organe ne peut gagner en volume, à cause de ses limites anatomiques, il le gagne en sensibilité. Le papillon extérieur de l'oreille, non empri-

sonné dans les espaces restreints qu'ouvre le rocher, augmente parfois de grandeur et prend une disposition qui perfectionne assurément ses qualités acoustiques, en s'érigeant de manière à chasser dans le labyrinthe toutes les ondes sonores qui viennent s'y réfléchir.

On pourrait faire le même raisonnement sur l'acuité visuelle que présente l'œil du vigiste consommé, sur la délicatesse palatine du gourmet ou les aptitudes vocales que développe l'exercice du chant ; mais ce sont des vérités si généralement connues dans la physiologie, qu'il est parfaitement inutile de les rappeler ici.

Un fait général et incontestable se dégage de toutes ces constatations. C'est qu'un membre, un organe quelconque contient toujours en lui-même les éléments nécessaires à sa transformation; cachés dans sa contexture intime, ils n'attendent que l'action du stimulus sanguin pour se manifester. Le sang lui-même n'agit qu'en vertu de l'impulsion que lui communique la force excito-motrice des nerfs encéphaliques dont l'excitation, une fois produite, continue à se développer dans tout le système vasomoteur. Le courant circulatoire est ainsi porté vers chaque organe mis en mouvement, par le phénomène bien connu de l'innervation. Ne semble-t-il pas en résulter que la volonté seule de l'individu suffît pour changer son état organique dans une proportion notable? Quand bien même la volonté personnelle n'interviendrait pas toute seule, un concours de circonstances, amenant la répétition fréquente des mêmes exercices, ne pourrait-il pas réaliser le même résultat? Ce qui est toujours vrai pour tous les"l membres du corps, pour tous les organes, en général, comporterait-il une exception à l'égard du cerveau? L'organe encéphalique dérogerait-il à toutes les lois physiologiques que nous sommes habitués à considérer comme les régulatrices des forces intrinsèques de la vie? Cela est

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positivement insoutenable, à moins qu'on ne cesse de voir dans le cerveau un organe soumis aux mêmes conditions que les autres organes dont il ne se distingue que par la spécialité de ses fonctions.

Un tel écart, contraire à tous les principes de corrélation que la science établit chaque jour d'une façon de plus en plus caractéristique, devrait s'appuyer d'une justification que nous ne trouvons nulle part. Pour l'accepter, il faudrait renverser toutes les acquisitions de la science expérimentale et revenir aux anciennes conceptions métaphysiques. Mais dans ce dernier cas, les anthropologistes se placeraient dans la plus flagrante contradiction, en ruifjj nant leur propre doctrine. Car comment pourraient-ils

jamais concilier le haut intérêt qu'ils mettent à rechercher le poids et le volume du cerveau avec une théorie qui serait la plus éclatante condamnation de ces mêmes recherches, devenues inutiles et même ridicules?

Par bonheur, il n'est plus permis de douter que le cerveau ne soit un organe comme un autre. De même qu'un autre, il subit les effets de la lot physiologique qui veut que chaque partie du corps se développe et se transforme, selon l'usage qu'on en fait. Les plus grands maîtres de la science se sont prononcés. Ils ont généralement déclaré la parfaite similarité de conditions qui existe entre le cerveau et les autres organes, relativement à l'influence qu'y exerce la fonction, « Dans son développement anatomique, le cerveau suit la loi commune, dit Claude Bernard, c'est-à-dire qu'il devient plus volumineux quand les fonctions auxquelles il préside augmentent de puissance (1). * Depuis longtemps, Leuret et Gratiolet (2) avaient fait la

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(1) Cl. Bernard, La science expérimentale, p. 373.

(2) Leuret et Gratiolet, Anatom, comparée du système nerveux. Paris 1839MS57. •

même remarque; et tous les physiologistes ou les anatomistes qui ont abordé ce sujet, de 1840 à nos jours, ont été unanimes à reconnaître Fexaetitude de cette observation.

Un physiologiste d'outre-Rhin dont les travaux sont légitimement considérés comme réunissant la plus grande valeur, tant par son esprit indépendant et éclairé que par le nombre de ses recherches sur toutes les questions dont il s'occupe, Hermann Wagner, après avoir étudié spécialement et consciencieusement le sujet qui nous intéresse actuellement, a aussi conclu « que l'étendue du cerveau augmente avec le développement de l'intelligence (1). » Telle est encore l'opinion du professeur Vulpian (2), Non-seulement le cerveau croît avec l'intelligence, mais cette croissance, selon la remarque de réminent physiologiste, se vérifie particulièrement dans la partie antérieure où se • trouvent les lobes cérébraux qui sont nos véritables centres de cérébration ou d'idéation. Enfin, suivant Abendroth, o. l'abbé Frère, de Paris, a prouvé après un grand nombre d'expériences et de recherches, que les progrès de la civilisation ont eu pour résultat d'élever la partie antérieure du crâne et d'en aplatir la partie occipitale (3). »

Dans la grande discussion entre les monogénistes et les polygénistes dont j'ai longtemps entretenu le lecteur, on a entamé cette question si intéressante de la relation qui * existe entre l'état psychologique et la conformation du cerveau. Les monogénistes qui n'eurent jamais une conviction scientifique bien profonde, mais qui se préoccupaient plutôt de l'orthodoxie religieuse et philosophique dont il fallait défendre à tout prix l'honneur et l'intégrité, se montrèrent mous et timides. Ils craignaient, en s appesantissant trop

(1) Herm, Wagner, Mas&bestimungen der Qberffàeiie der grossen Ge* hirns*

(2) Vulpian* Physiologie du système nerveu*.

(3) Abendroth, Ùrigm dèl hûm^re sùgun la tkeoritz desëentimaL

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sur la vérité scientifique, d'aboutir à des principes matérialistes; ;ls craignaient surtout de ravir à Dieu la gloire d'avoir tout prévu et tout réglé d'une façon indéfectible, en moulant les créatures humaines d'après des types circonscrits en chaque groupe, et en les marquant d'une empreinte éternelle. Us avaient pourtant risqué l'argument de la transformation des types sous l'influence de la civilisation. Le savant Broca, en lutteur intrépide, entreprit de les réfuter sur ce point comme il avait essayé de le faire sur tant d'autres. Ce fut, pour lui, très malaisé. Embarrassé dans sa conscience de physiologiste éclairé, mais voulant porter ses adversaires au silence, le grand athlète de Pécoîe polygéniste eut recours à une argumentation spécieuse et sophistique, « S'il était vrai, dit-il, que Tétat du cerveau fût déterminé chez les hommes par leur état social, par l'usage qu'ils font de leurs facultés, par la direction qu'ils donnent à la vie cérébrale, il faudrait en conclure que l'habitude de faire fonctionner ou de laisser en repos tel ou tel organe encéphalique a pour conséquence de faire hypertrophier ou atrophier cet organe comme s'atrophie un muscle longtemps immobilisé, comme s'hypertrophie une glande qui fonctionne outre mesure ; et il en résulterait que le cerveau est à l'àme ce que le muscle est à la contractilité, ce que le rein est à la sécrétion urinaire. Conséquence inévitable, d'une doctrine qui a pu se croire orthodoxe! Il n'y a pas de milieu. Il faut se séparer de cette doctrine ou prendre place parmi les matérialistes les plus radicaux (î). »

Il faut rendre hommage à l'habileté du célèbre anthropologiste, qui eut l'art de mettre en déroute tous ses contradicteurs, rien qu'en les menaçant de les considérer comme des matérialistes; on conviendra néanmoins que

(1) J3roca, Mémoires d'anthropologie, t* III, p. 406.

le procédé n'est pas du meilleur aloi dans une discussion scientifique. Mais disons bien vite que Broca ne resta pas toujours sourd à la vérité. Il abandonna bientôt cette inflexibilité doctrinale, cette pertinacité bien belle dans le caractère de l'homme privé ou public, dont elle prouve la fermeté d'esprit et ia haute moralité, mais qui est une pierre d'achoppement pour le savant. Celui-ci, en effet, ne doit point montrer une opiniâtreté si grande à soutenir une doctrine, qu'il en vienne à détourner systématiquement ses yeux de tout ce qu'il y a de plus clair et de plus évident dans la science qu'il étudie. Aussi quinze ans plus tard, verrons-nous l'illustre physiologiste, avec l'esprit naturellement plus éclairé, dégagé surtout de tout parti pris, discuter avec une largeur de conception remarquable la théorie de la sélection naturelle. Sa conclusion mérite d'être citée. Elle est bien éloignée de l'opinion exprimée plus haut, mais ce changement opéré dans les jdées de Broca, à travers l'espace d'une quinzaine d'années, est lui-même un argument précieux en faveur de l'évolution intellectuelle qui se manifeste dans toute organisation cérébrale, sans exception de races ni de conditions, puisque blancs ou noirs, illettrés ou savants, tous les hommes en donnent chaque jour l'exemple.

« La civilisation, dit-il, admet donc a au banquet de la vie (1) » une nombreuse catégorie d'individus que la nature brutale en aurait exclus. Dans ces conditions, on conçoit que la valeur moyenne de la race puisse être relevée de deux manières : ou bien par l'élimination des faibles, ou bien par leur perfectionnement. La nature suivrait le premier procédé, la civilisation suit le second. La baisse de la

(lj Ces mots ainsi guillemetés font sans doute allusion à Ja phrase célèbre de Malthus que Mme Clémence Royer semble prendre un peu trop à la lettre dans la préface de sa traduction de YOrigine des espèces de Darwin.

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moyenne, cette décadence apparente qui n'est qu'un effet de la statistique, n'est que temporaire ; elle fait place à un mouvement ascensionnel ; la société continue son évolution progressive, et la civilisation, après avoir accordé aux faibles le bienfait de la vie, leur accorde un autre bienfait plus grand encore : elle les perfectionne à leur tour. C'est ainsi que la capacité moyenne du crâne des Parisiens s'est accru de 35 centi mètres cubes depuis le douzième siècle ; et, Ws.'- chose remarquable, l'étude des mesures partielles prouve §ff ' que cet accroissement a porté exclusivement sur la région

frontale...

* Ces changements sont l'effet de l'éducation. Reprenant sur des bases plus éteùdues et plus naturelles les études déjà commencées par Parchappe, j'ai prouvé que les hommes de la classe éclairée ont la tête plus volumineuse que les illettrés et que cette différence est due au plus grand développement, absolu et relatif, de la région crânienne antérieure des premiers (1). »

Après Broca que tous les anthropologistes ont toujours regardé comme le* maître de là science et qui est mort en- - toùré de l'estime et de l'admiration générale, on peut encore citer M. Topinard dont l'opinion est d'une si haute valeur dans toutes les questions d'anthropologie pratique. « Les circonvolutions et le cerveau entier, dit-il, se perfectionnent, s'accroissent et se compliquent en proportion de l'activité que déploie l'organe. » Il répète plus loin : « Lé cerveau s'accroît* toutes choses égaies, en proportion de l'activité vâsculaire dont il est le siège... Mais de tous les genres d'activité, celui qui est le plus conforme à la destination de l'organe a le plus d'efficacité. Telle est l'activité physiologique dont la résultante est l'intelligence.

(1) Broca4 ioco citatot t. III, p. 2ï4-245i

Les pesées faites par Lelut, Parchappe, Wagner, le démontrent (1). »

En réfléchissant sur la portée philosophique et biologique d'un phénomène aussi bien reconnu, je comprends difficilement, je l'avoue, la persistance que mettent les anthropologistes à fixer pour chaque race une mesure et une conformation particulière de l'encéphale. Cet organe est celui qui varie le plus entre les hommes de toutes les races, parce que c'est par lui surtout que l'espèce humaine se distingue des autres êtres, parce que c'est celui qui agit le plus dans le développement de notre personnalité; mais ces variations sont plutôt individuelles que sériaîes. Ce qu'on peut distinguer dans les diverses races humaines, c'est une simple différence dans la proportion des types crâniens plus ou moins bien conformés chez les unes que chez les autres. Le plus souvent, les écarts s'expliquent uniquement par le degré d'évolution que ces races ont respectivement atteint. Bien plus, en admettant la nature évolutive de l'organe encéphalique, il est incontestablement illogique de s'appuyer sur les conformations crâniennes pour diviser les hommes en races supérieures et races inférieures. Car ces conformations, au lieu d'avoir un caractère fixe et positif, susceptible d'offrir une base de classification quelconque, ne sont alors que le résultat des phénomènes accidentels de la vie. Elles doivent être essentiellement transitoires dans chaque race ; il suffit, en effet, qu'on veuille les changer par une application méthodique et constante de certaines règles, pour qu'elles varient dans un sens ou dans l'autre. Au lieu donc de conclure, comme font la plupart, en certifiant que l'Africain ne pourra jamais parvenir au grand développement intellectuel dont l'Européen a fourni des exemples célèbres,

(1) Topinard, loco citatoy p. 106 et 123.

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parce que la nature lui a donné un front étroit et déprimé, en exagérant la partie occipitale de sa tête, on doit renverser la proposition : il faut conclure que la forme du crâne nigritien est souvent dolichocéphale, parce qu'il n'a pas encore subi le degré d'évolution que doit y amener le développement intellectuel que l'Européen a déjà reçu et auquel il est redevable de cette brachycéphalie dont il est si fier.

En somme, il y a des nations sauvages et des nations civilisées. Naturellement, les premières sont inférieures et les secondes supérieures; mais la race n'y est pour rien, la civilisation y est pour tout. Ces races sauvages, malgré l'état de profond avilissement dans lequel on les croit plongées, n'ont aucunement perdu leur droit au patrimoine commun de l'humanité, c'est-à-dire au relèvement et au progrès. Elles peuvent commencer, si tard qu'il soit, l'ascension merveilleuse qui a conduit les peuples civilisés à leur degré de perfectionnement actuel. Elles n'ont quà trouver ou retrouver le secret qui a fait naître une si .belle transformation dans la physionomie de ceux qui tiennent aujourd'hui la tête de l'humanité, parce qu'ils sont les gardiens de la civilisation.. Ce secret n'est pas si difficile à découvrir. « L'éducation, l'éducation sous toutes ses formes, dit l'illustre Broca, voilà la force intelligente qui permet à la société d'améliorer la race, tout en luttant contre les sommaires procédés de la sélection naturelle. C'est certainement le plus efficace des moyens dont elle dispose. Joignez-y des institutions équitables permettant à chaque individu d'obtenir une position proportionnelle à son utilité et vous aurez plus fait pour la race que ne pourrait faire la sélection naturelle la plus impitoyable (t). »

(1) Broca, looo citato, p. 245.

DES RAGES HUMAlNESt 425

Belles paroles ! en vérité. Je reconnais ici !e grand savant, cette intelligence supérieure qui dominait tous ceux qui l'entouraient. Pour le coup, Broca franchit les limites étroites de l'anthropologie systématique ; il parle en vrai sociologue et laisse planer son esprit sur le plus beau côté des problèmes que doit soulever la véritable anthropologie. La contemplation de ces problèmes ne sera peut-être jamais autre chose qu'une aspiration vague et indécise vers un idéal de science et de bien-être dont la réalisation est très lointaine; mais c'est la plus noble,la plus élevée, la plus digne des préocupations du génie ï

APPLICATION DU DARWINISME A i/ETHNOLOGIE DE i/ÉGYPTE, ^

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