‹ De l'égalité des races humainesChapitre 56 sur 78 · TOUSSAINT-LOUVERTURE · texte numérisé non relu

TOUSSAINT-LOUVERTURE

A l'aspect de la flotte française (1802).

A MON AMI J.-J. GhANCY.

« Pleurer lorsque tout rit, pleurer lorsque tout chante; Comprime! dans son cœur les grands, les fiers élans, Sentir toujours du fouet la morsure à ses flancs, Sous la maia du bourreau si froidement méchante ï

« Pleurer en étouffant jusqu'au moindre sanglot, — Car du maître la joie en fut empoisonnée, — De l'esclave africain telle est la destinée Et, je m'en souviens bien, tel fut aussi mon lot !

« Alors que tout redit la chanson de îa vie, Lui, chante à demi-voix le refrain de la mort; Etre dégradé, rien, ni vertu ni remord, N'élève plus la voix dans son âme asservie.

« Qu'est-ce pour lui mourir, lui qui meurt tant de fois En un jour?... Dans sa femme aux durs labeurs rivée, Dont le sein fécondé, sous la rude corvée Voit tomber son doux fruit non mûri par les mois ;

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« Dans sa fille qu'il voit, sous ses yeux avilie, Perdre aux baisers impurs sa native couleur, Son sourire divin, comme une exquise fleur, Sous le souffle brutal chiffonnée et pâlie !

« Jamais la douce voix de la fraternité Ne vient d*un mot d'espoir consoler sa tristesse ; Pour lui n'exist* point cette suave ivresse, Ces longs ravissements de la paternité!...

a Le seigneur me tira, comme autrefois Moïse, De ces bas-fonds impurs où l'esclave croupit j Et j'ai pour mission, dans son coeur assoupi, D'éveiller ces vertus dont la flamme étectrise-,

« J'ai déjà vu finir les injustes tourments: Déjà j'ai vu les miens redresser haut la tête : Déjè la liberté, leur sublime conquête, Trouble leur sein ravi de longs frémissements. . .

« Et quel tyran, frappé d'une étrange démence, Pense encor retrouver des êtres tout tremblants Dans un peuple grandi jusqu'au niveau des blancs, Rêvant un destin grand comme le ciel immense?...

« Ah! ce n'est que trop vrai, ces vaisseaux que je vois, Ces vaisseaux dans leurs flancs ramènent l'Esclavage... Se peut-il qu'en nos champs du commandeur sauvage Vienne encore tonner l'épouvantable voix?

« Se peut-il que du bruit des chaînes que l'on rive Résonne encor l'écho de nos vallons en fleurs? Se peut-il que devant un destin gros de pleurs Mon esprit flotte, aiasi qu'un navire en dérive?

« Oh! non, je combattrai. Les despotes m'ont dit :

— « Sur votre front pleuvront les faveurs de la France »... Mais des Noirs dans ma main je tiens la délivrance :

Si je trahis leur droit, je veux être maudit !

«< Rangez-vous sous mon bras, nobles fils dé l'Afrique 1 Dites si vous voyez pâlir notre flambeau :

— « Non, ce n'est qu'une éclipsé, il renaîtra plus beôtt! »... Oh ! je sais que grande est leur force numérique,

« Grande aussi leur valeur! Ces farouches guerriers

Qui savent à les suivre obliger la victoire,

Sans doute, en s'éloignant des rives de la Loire,

A leur patrie ont dit : — « Tressez-nous des lauriers t »

des MfcES Humaines. *&>

« Pourtant je né crains pas* en leur livrant bataille, De hâter pour les Noirs l'heure du. talion, D'opposer ma poitrine a ces cœurs de lion, Â tés soldats géants de mesurer ma taillé!

« J'ai foi dans mon étoile, et je serai vainqueur. Quand le péril lui jette ùh défi gros d'orages, L'homme dont le cœur passe en hauteur les outrages, Voit sa taille grandir au niveau de son cœur..,

« Malheur à qui s'avance en nos gorges profondes ! Dans nos vastes projets, j'ai pour complice... Dieu! Et je sens bouillonner dans mes veines eh feu Ge pouvoir créateur qui fait surgir des mondes! *

Pliisïêûfs jëùiïës noirs tels que Tùréiînë Lecoiitë/ Jëâii Simon, du Câp^-Haïtien, Dàiitës Dujdun Innocent* M. Pierre fils, du Port-aù-Princé, et tant d'autres dont le tiàûi m'êchappë, bût publie des essais ou se découvre le gërhlë de bien des talents destinés à se développer dans revenir; mais il leur mMrlquë ëricofé cette fiïàtufitë où bieti cette entière floraison" dé l'esprit qui donne les signes certains auxquels se devinërit les qualités de l'arbre; aussi iî'eâ fais-jé mention ici que ptour les engager â travailler et à répandre autour d'eux cette émillatiori généreuse qiii pousse aux efforts et développé le mérite. Que chacun d'eux se rappelle qii'uhë race ne monte, tie grandit que par là vertu, lés talents et là science de ceux qui ëfi sont les représentants !

A part la littérature, les hoirs d'Haïti se sbnt ëxëreéS dgins fresque tous les" genres dé travaux intellectuels ; aussi dans une dizaine d'années , y rencontrèrë-t-oh dés spécialistes distingués dans chaque branché de la science. Je passerais volontiers dès littérateurs aux jurisconsultes, mais il faut avouer que, pour le droit, oh ne petit citer beaucoup' de noirs haïtiens ayant Une vocation sérieuse. Cependant M. Emmanuel Edouard, lé jeutië et sympathique poeiè que le lecteur connaît déjà, est un

étudiant en droit de la Faculté de Paris, où il prépare actuellement son examen de licence. Cette rareté des noirs haïtiens à l'École de droit est infiniment regrettable ; mais elle ne prouve nullement que l'étude des lois soit inaccessible à leur intelligence. C'est une simple question de circonstances. La plupart des familles noires qui auraient pu envoyer leurs enfants en France, dans le but d'en faire des avocats ou des juristes, n'ont pas jusqu'ici pensé à l'excellence d'une telle carrière.

C'est ainsi que plusieurs noirs qui ont achevé leurs études classiques à Paris, ayant pu obtenir le diplôme de bachelier ès-lettres, en sont restés là, encore que toutes leurs aspirations dussent les amener à cultiver la science du droit, où ils remporteraient certainement les mêmes palmes déjà cueillies dans les champs de l'enseignement secondaire. Citons, entre autres, MM. Guillaume Manigat et François Manigat, bacheliers ès-lettres, dont l'intelligence a reçu tout le développement qu'il est logique d'attendre des connaissances classiques. Ils se sont malheureusement arrêtés à cette première étape, sans penser à aborder les études de l'enseignement supérieur. Il est pourtant certain, que leur esprit déjà ouvert à toutes les conceptions, par les études philosophiques qui ferment le programme des lycées, n'éprouverait aucune difficulté à s'assimiler les connaissances nécessaires pour se présenter aux examens de l'Ecole de droit.

Je souhaite que mes compatriotes de la race noire d'Haïti tournent leur activité intellectuelle vers cette branche des connaissances humaines qui est, pour ainsi dire, le couronnement de toutes les autres. La chose est d'autant plus digne de leur ambition, que pour bien posséder la science du droit et en tirer tous les fruits possibles, il faut avoir parcouru toutes les autres sphères de la connaissance, ainsi que Tillustre Lachaud en a pu fournir l'étonnant et

magnifique exemple* C'est ce qui découle, d'ailleurs, de la hiérarchisation positive des embranchements scientifiques où la sociologie vient au-dessus de toutes les autres sciences. Or, le droit domine la sociologie elle-même, en lui imprimant une direction constante et générale.

C'est surtout à ceux qui ambitionnent la gloire de conduire les peuples à la réalisation de leur destinée que l'étude du droit est indispensable. Elle seule forme l'éducation de l'esprit, telle qu'on l'attend des vrais hommes d'Etat; car elle apprend naturellement, sans qu'on y pense, le respect de la personnalité humaine, la valeur de la liberté individuelle et la nécessité d'un ordre de choses où règne la légalité, base sans laquelle \\ n'y a aucune sécurité ni pour les personnes, ni pour les intérêts. C'est à l'ombre des ces principes de justice éternelle que les peuples édifient une civilisation solide et accomplissent leur régénération. En leur absence, c'est l'arbitraire qui règne; et l'arbitraire n'a jamais créé rien qui fût capable de survivre à la force brutale qui l'avait imposé !

Haïti est, selon l'expression un peu forte du docteur Janvier, « un champ d'expérimentation sociologique ». C'est donc là que Ton doit essentiellement se préoccuper de tous les moyens qui concourent au développement intellectuel, moral et physique d'une race. Parmi ces moyens, y en a-t-ii de plus salutaires que les mœurs légales Ja pratique régulière de la justice distributive qui fait traiter chacun selon son mérite ? Y en a-t-il de meilleurs qu'un régime de liberté pondérée qui laisse aux caractères indépendants toute la faculté de s'affirmer, sans qu'un despotisme inconscient vienne leur imposer un moule commun qui est la négation de toute individualité, l'effacement de toute responsabilité morale et, par conséquent, la mutilation de tout organisme social? On ne peut concevoir une évolution naturelle» sans que l'énergie orga-

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nique qui y préside soit dégagée de tcmt obstacle extérieur; on ne conçoit pas davantage une évolution sociale sans la liberté- Evoluer, c'est se différencier ; c'est passer d'un état inférieur à un autre plus élevé, par l'action d'une force interne, inhérente à là nature de tout être animé. Dans l'homme qui évolue socialement, cette force interne n'est autre chose que là volorité.

Comment cette volonté persévérante et autonome pourrait-elle jamais se concilier avec la compression systématique qui brise et annule toute activité morale?... Haïti est « un champ d'expérimentation1 sociologique » : peut-être vaudrait-il mieux dire observatibrif Car èh sociologie, les choses né se passent pas comme dans les sciences naturelles et biologiques, dû rëxpéfiihëiitatéur est un autre c[ué l'expérimenté et opère sur dés êtres inférieurs. L'erreur sur ies termes, déterminant l'erreur sûr lés méthodes, est parfois dé la plus riiaihèùrëtfsë influence sur la logique de l'esprit. Si oh veut expérimenter en politique, ati liëti d'dbservër, on tombe immédiatement dans les aberrations phalàftstériénnës où le niveau égaîitàirë ne remplace la liberté absente que par les caprices tyraimiqùes de l'organisateur. Qu'il soit un Fourrier ou un Bonaparte, peu irîïpôrîe. En un mot, la méthode biologique, transportée dânè le régime politique et administratif d'une société humaine, serait destructive de toute spontanéité, de itfut progrès" -et hautement nuisible à ce besoin d'expansion et de transformation que tout peuple jeune ressent invinciblement à certaine heure de son développement national. Je crois fermement que la race noire d'Haïti est destinée à s'améliorer, à grandir sans cesse en beauté et eh intelligence. Tout effort qui tend à son relèvement est pour moi deux fois sacré, parce qu'il répond à mes coiïvictions scientifiques, à mes aspirations politiques et patriotiques. Mais qu'ô'n se le

fa

rappelle donc ! Il n'y a de Relèvement réel que celui qui s'opère par l'affranchissement dé la pensée et la libre manifestation des grands caractères*

« On n'élève pas les âmes sans lès affranchir », dit Guizot. Voilà des paroles sur lesquelles je demande qu'on réfléchisse en Haïti, et je le dis avec toute la droiture de mort esprit et toute la sincérité de mon cœur. Or, c'est par l'étude du droit, c'est à l'aide des principes supérieurs qu'elle développe dans l'intelligence avide de lumières, qu'on arrive a se familiariser avec ces idées vraiment civilisatrices.

Lé cœur éclate parfois; alors on se laisse aller à des mouvements irrésistibles* Mais en rn'appèsantissant sur ce point, je n'ai nullement l'intention dé sortir de l'esprit dans lequel cet ouvrage a été conçu, pour faire une course insolite dans un domaine étranger à l'objet de ma thèse. Il faut que les Noirs d'Haïti sachent que ceux qui argumentent contre l'égalité des races ne nient pas sëu* lement l'aptitude de l'Ethiopien à s'occuper des sciences transcendantes; mais aussi et surtout, ils lui reprochent une incapacité organique de s*élever aux idées du juste et de l'injuste, incapacité qui se traduirait en mépris habitué! du droit et des conventions, dans les relations civiles et internationale^, et en despotisme systématique, dans les relations politiques. Cette prévention enracinée dans l'esprit'des Européens explique bien des procédés sommaires qu'ils emploient au lieu des rhésures diplomatiques, toutes les fois qu'ils se trouvent en face d'un peuple qu'ils considèrent comme d'une race inférieure. Aussi leurs historiens ou leurs publicistes manquent-ils rarement de présenter l'argument de l'inégalité des races comme justifiant la conduite irrégulière qulis tiennent en pareil cas. Sans doute y a-t-il là une logique fausse, abusive et dont l'inconséquence saute aux yeux ; mais aussi n'est-ce pas urie rai-î

Ib. I

son pour qu'un tout jeune peuple fasse disparaître complètement de ses mœurs politiques les coutumes qui ne sont souvent que ïa tare d'une malheureuse hérédité (1).

Certainement, tout le temps que le monde existera et que les opinions pourront s'exprimer librement, la vieille controverse de la liberté et de l'autorité continuera à défrayer les discussions spéculatives ou politiques, sans que l'un des deux principes soit complètement annulé par l'autre. C'est là une antinomie nécessaire et dont résulte la plus grande harmonie sociale ; car les tendances divergentes finissent toujours par se faire équilibre. Mais la philosophie de l'histoire prouve que c'est vers la liberté que penche la balance, à mesure que Ton grandit en civilisation; aussi bien, chaque fois qu'un recul vers Tautori-

(1) Les représentations extérieures, les vaines parades ne manquent jamais de produire sur lui (ïe noir) une profonde impression. Celui-là le soumet aisément qui sait en imposer sous ce rapport. Par contre, avec ses semblables ou ses inférieurs, il est plein de vantardise. « Chaque nègre croit avoir le droit de se faire servir par les autres... » (Fr. Muller, Allegemeine Ethnographie.)

— C'est une organisation également despotique qui règne dans ïa vie sociale. Le gouvernement est patriarcal, dans certaines régions du Nil, mais en d'autres contrées, par exemple dans l'Afrique centrale et le Dahomey, domine la tyrannie la plus odieuse. La puissance des rois ne connaît point de limite ; ils ont tous les droits et usent avec le plein assentiment de leurs sujets, de l'arbitraire le plus complet. C'est le patriarcat poussé à sa dernière limite : point d'autre droit que la volonté du despote. (Abel Hovelacque, Les races humaines).

— L'impression la plus saillante que je rapporte de mon voyage et, dans le cours de mon récit, je suis revenu là-dessus, c'est l'état de misère extrême dans lequel vit l'indigène du centre de l'Afrique, misère provenant et de son apathie naturelle et aussi, il faut le dire, de la stérilité du sol. — Il habite de préférence un petit hameau d'une centaine de huttes au maximum : dans un grand village, il lui faudrait obéir à l'autorité tyrannique d'un chef. Son isolement ne lui permet pas à vrai dire, de se défendre contre ses voisins ; mais, pour lui, le grand chef dont il serait I'esclave est cent fois plus redoutable que ses voisins qui se contenteront de piller ses cultures. (V.Giraud, Deux ans aux lacs de V Afrique australe, dans ia Revue scientifique, n° 15, 11. avril 1885).

tarisme despotique se manifeste au sein d'une société grandissante, il s'ensuit fatalement une dépression pénible de l'organisme social qui est comme brisé et endolori.

Que Ton se passionne donc pour le droit, et qu'on s'en occupe plus soucieusement, en l'étudiant avec autant de soin, autant d'assiduité que les autres branches des connaissances humaines ! Je le répète, ce n'est pas le sens juridique qui manque au noir. Comme l'homme de toutes les autres races, il conçoit le juste et l'injuste; et son esprit est capable de s'ouvrir à toutes les distinctions délicates qui peuvent lui être présentées dans les controverses les plus ardues de la jurisprudence. C'est plutôt la culture, la vulgarisation des notions juridiques qui manquent à ces têtes brûlées, lesquelles voudraient tout ajuster à leurs conceptions ou à leurs volontés, sans se rappeler les tempéraments qu'il faut avoir en face de conceptions ou de volontés tout aussi respectables, étant la manifestation de la personnalité humaine I

Pour preuve, on nJa qu'à nommer les noirs de la République haïtienne qui, sans être venus s'initier aux savantes leçons des Facultés de droit de l'Europe, sont parvenus à une compétence supérieure dans la science qui nous intéresse actuellement.

Je citerai M. Boco, né en Afrique, élevé en Angleterre et naturalisé haïtien depuis une cinquantaine d'années. Il est un exemple frappant de l'aptitude merveilleuse de l'homme noir à s'assimiler des connaissances spéciales dans toutes les sphères intellectuelles. Ayant parcouru tous les degrés de la carrière judiciaire, il est arrivé à présider le tribunal de cassation de la République, poussé par les seuls titres de son savoir qui grandissait avec ses différentes positions.

On pourrait placer tout près de lui un magistrat qui

était aussi capable que modeste ; c'est feu Desravines, ancien juge au tribunal de cassation de la République, dont la vie s'est éteinte dans le silence, après, une carrière des mieux remplies.

^îe connais personnellement un magistrat noir du plus beau caractère* c'est M. Delord Etienne, président du trikunaj civil du Ça.p-JKajîtiçii, Avocat au barreau de cette dernière ville, où j'ai exercé pendant plus de cinq ans, j'ai nu apprécier,. 4'une façon directe et positive, la haute intelligence que ce juge déploie dans, la solution de toutes les difficultés doctrinales ou jurisprudentjelles, qui peuvent Sç présenter dans^ les débats qu'il préside,

M. fielord Etienne ne se contente pas de ç^s connaissances pratiques qu^ suffisent aja juge pour s'orienter à travers les controverses et les argt^rnentat,ipns des parties. H travaille à. l'égal des, avocats eux-mêmes., remuant les principes de droit et discutant les théories avec, une aisance étonnante, quançi oiï pense qu'il n'a jamais/eu de maître et qu'il a dû, en travaillant dans la sphère de la philosophie du droit, se heurter à chaque instant contre des notions de, métaphysique qu'il faut élucider avant de continuer. Mais aussi est-il constamment à la tâche, sans fatigue ni dégoût, faisant dix fois plus qu'on ne pourrait lui demander, afin d'être sûr de tenir haut et respecté son caractère 4e magistrat. C'est peut-être une affaire de vocation; mais elle est fièrement belle, ainsi agissante : et fructueuse. Il m'est bien, doux de citer ici,, comme exemple, cet homme honorable et intelligent, dont les pareils font à eux seuls la gloire et l'espérance de la race à laquelle ils appartiennent. Puissent ces paroles lui arriver comme une faible çonpipensation de tant d'efforts et de noble constance consacrés à une carrière épineuse,, où toutes les joies et toutes les satisfactions se concentrent dans le seul témoignage de la conscience !

Qn pe peu,t citer qu'un seul essai tenté par un noir d'Haïti dans le genre historique. C'est la Vie de Pêtion écrite par Sajadin ^niour. Cette biographie est bien loin d'avoir 1§ perfeçtjpn 4e style et la savante disposition qu'on trouve dans l'ouvrage de ftj. Saint-Rémy, homme de couleur dont j'ai déjà, ^it mentiqn. J^e biographe noir n'avait d'ailleurs pas reçu une injection classique bi^n étendue ni bien soignée. Recruté pqur le service militaire à l'âge de dixsept pu djx-hu,it ans, il n'a été mis à même de cultiver et développer son esprit qq'aveç )$ protection de Pétîon qui, ayant remarqué sa vive intelligence, le détacha de l'armée et fit soigner son éducation. Qr, en ces temps-là, Je pays n'avait que rarement des maîtres d'une capacité supérieure. JMais si rp£ ne peut citer l'oeuvre de Saladin Lamour çqmnie #n modèle remarquable au point de vue du talent, pQ doit l& mentionner comme un bel exemple de 1§ reconnaissance qu'un écrivain spirituel a nommée une « verti| noire ». Il av^it aussi parcouru la carrière de la magistrature et fut un horpme politique d'une tenue irréprochable.

Il faut ajouter, pour les sciences historiques, le nom de M. Dattes Fprtunat, jeune noir écrivant parfaitement bien, mais ^'occupant exclusivement des études géographiques. C'est t*pe branche du savpir humain qui réclame la réunjon 4e nombreuses connaissances, acquises tant dans les écoles que dans les voyages; mais quand on a l'âge de M. .Fortun.at et que l'pn se sent une vocation décidée, ce ne sont pas les difficultés qui attirent le mpinsT

A Port-au-Prince, on rencontre plusieurs noirs docteurs en médecine de (a Faculté de Paris. ]VJ? Çpicpu, noir aussi, a étudié çl^ns Je§ écoles supérieures de pbarmaçie de Parj§, d'pu 1} e§t sorti pharw^cien de première classe.

Il feut faire une mention particulière de M. Tacite La-?

mothe. Ce médecin noir, d'une intelligence fort remarquable, est aussi bon clinicien qu'il est entendu dans toutes les questions théoriques, sans lesquelles on tombe forcément dans l'empirisme et procède à l'aveuglette dans une profession où la science ne peut jamais s'élever trop haut. Abonné à toutes les publications médicales de la France, il suit avec attention les progrès de sa science et ne néglige aucun fait digne d'être étudié. Ajoutant à ce travail consciencieux l'habitude de revenir tous les deux ans à Paris, après y avoir couronné ses études, il se tient facilement au courant des nouvelles applications soit de la thérapeutique, soit de la chirurgie.

Tous les émules du docteur Baron, également noir et médecin de la Faculté de Paris, se réunissent à certifier ses belles aptitudes; mais n'ayant pas l'honneur de le connaître plus particulièrement, je n'en puis faire une appréciation positive. Combien d'autres n'en offrent pas le même exemple ! Mais il est impossible de les nommer tous.

Quant à M* Janvier, il suffirait, à lui seul, pour prouver à quel point l'intelligence de l'homme noir peut s'élever dans les hautes régions de l'esprit*

Envoyé à Paris par le gouvernement haïtien pour continuer les études médicales commencées dans son pays, il a fait preuve d'une application et d'une vivacité de conception qui étonnèrent ses maîtres, dès sa première année scolaire. Sans avoir manqué un seul de ses examens, il fat reçu docteur en médecine de la Faculté de Paris, en 1881* Dans la soutenance de sa thèse, qui se déroule sur la prophilaxie de la phtisie pulmonaire, il déploya une telle érudition et fit preuve d'une si parfaite intelligence du sujet, que la Faculté dut lui décerner une mention honorable.

M. Janvier ne quitta les amphithéâtres de l'Ecole de médecine que pour aller se mettre sur les bancs de V Ecole libre des sciences politiques, où il obtint les mêmes succès

que dans les sciences médicales. Aux époques réglementaires, il s'est présenté aux examens et en est sorti avec un diplôme qui justifie de ses aptitudes dans les sciences administratives. Je croîs qu'il suit en ce moment les cours de la section de diplomatie où il aura sûrement les mêmes résultats.

M. Janvier a ce caractère particulier : il semble qu'il voudrait rester toute sa vie à l'école ; pourtant, dans ses écrits, il ne respire que l'action . D'aucuns peuvent y voir la manie des diplômes poussée à une certaine exagération ; mais c'est à un autre point de vue que je considère sa conduite. Il a sans doute pour objectif de prouver, par son exemple, la grande élasticité qu'a le cerveau de l'homme noir et la facilité qu'a son esprit de se plier à tous les genres de connaissances, sans aucune fatigue. Comme telle, son expérience a une haute et incontestable valeur ; et son pays n'a pas à regretter les dépenses faites pour l'entretenir à l'étranger. Au contraire, je voudrais voir le gouvernement d'Haïti appliquer la même mesure en faveur de quantité de jeunes gens noirs qui n'ont pas les moyens suffisants pour se rendre en Europe, mais qui, avantagés comme notre remarquable compatriote, offriraient certainement un résultat notable, en élargissant le champ de l'observation ! Ce vœu est un hommage rendu à l'activité intellectuelle de M. Janvier. Je ne doute nullement qu'il ne fût heureux d'avoir beaucoup plus d'émuïes noirs dans la carrière studieuse qu'il parcourt si brillamment; car personne, mieux que lui, ne donne un démenti formel à toutes les doctrines qui tendent à établir une hiérarchie basée sur la différence intellectuelle des races humaines.

A part sa thèse doctorale, M. Janvier a écrit plusieurs ouvrages où il fait toujours preuve de connaissances variées et d'une érudition peu commune.

Il a collaboré, en 4882, à la rédaction d'un petit volume

remarquable, précieux et qui doit faire époque. Je veux parler des « Détracteurs de la race noire ». Ce livre qui est une improvisation écrite avec le feu du patriotisme et la confiance imposante qu*inspire la conviction du droit et de la raison, est par-dessus tout une œuvre méritoire; il fait infinimentd'honneur à tous ceux qui y ont concouru. C'est, avec M. Janvier, MM. Justin Devost, Jules Auguste, Clément Denis et Arthur Bowler, pléiade d'intelligences, où Haïti trouvera les meilleurs ouvriers pour l'œuvre de progrès et de civilisation qu'elle doit réaliser dans l'archipel antillien. Hélas! Clément Denis ne devait pas vivre longtemps, lui, dont l'esprit pétulant électrisait toute la fière milice dans ce bon combat qu'elle a combattu au nom de la vérité et de la justice !

Plus tard, vers la fin de ia même année, M, Janvier a publié, seul, un volume de plus de six cents pages in-8°, Haïti et ses visiteurs, dont plusieurs journaux parisiens ont parlé en termes fort éiogieux. Là, profitant de quelques articles maladroits de M. Coçhinat, il entreprit de justifier son pays de toutes les calomnies dont il a été l'objet et dont le principal mobile est ce sot préjugé par lequel on prétend qu'un peuple noir est incapable de se civiliser à l'état indépendant, vu l'infériorité morale et intellectuelle de la race africaine. La leçon fut rude, excessive ; mais la fibre patriotique, mise en branle, montra en M. Janvier un lutteur habile et terrible, se servant de toutes les armes, frappant sans pitié ni mesure l'adversaire éreinté.

Après ce volume, notre intelligent champion a écrit de nombreux articles tant politiques que littéraires dans les divers organes de la presse, parisienne. Il a publié une suite de petites brochures d'un style acéré et souvent acerbe, en forme de pamphlet, où il développe des théories que je n'ai pas à analyser ici. Quelle que soit l'opinion que l'on ait de ses idées, ii faut admettre qu'il sait les

défendre avec adresse et met & leur service autant de talent que d'activité,

M. Janvier n'a que trente ans et c'est déjà un des Haïtiens qui ont le plus écrit. Il ne perd pas une ligue de ses productions et met un soin particulier à les faire rééditer. C'est ainsi qu'il a collectionné tous ses articles publiés dans les différents journaux de Paris, lors de la dernière insurrection haïtienne, en faisant une brochure assez volumineuse intitulée ; tes affaires d'Haïti !,,,. Je cite tous ces faits pour mieux mettre en saillie le caractère de mon intéressant compatriote et congénère. C'est qu'il ne tra* vaille pas à la légère, mais vise surtout à conquérir une situation à laquelle ses capacités lui donnent d'ailleurs droit d'aspirer. Quelle que soit l'appréciation qu'on puisse en faire, j'y trouve la manifestation d'un caractère absolument européen, sachant bien tirer parti de tout ; de la ré^ clame comme du travail réel et sérieux, Au point de vue où je me place, il était nécessaire de le faire remarquer. Cet égoïsme intelligent, si je puis ainsi dire, en parlant du tempérament moral de M. Janvier, n'estai pas purement anglo-saxon? L'exemple est magnifique ; il prouve que les hommes de toutes les races se ressemblent étonnamment, quand ils se trouvent dans les mêmes conditions de développement intellectuel et agissent dans un but semblable.

Disons, pour terminer, que M. Janvier est membre de plusieurs sociétés savantes de Paris ; Société d'anthropo* logie, Société de législation comparée, Société littéraire internationale, etc. En m 'arrêtant à sa brillante personnalité je pourrais facilement me reposer sur la suffisance de mes preuves. Mais il y a toute une pépinière d'hommes noirs d'Haïti qui, sans avoir jamais quitté l'île, n'o£frent pas moins un exemple frappant de la riche intelligence de la race éthiopienne, à laquelle un préjugé trop longtemps entretenu refuse toute aptitude supérieure. Il

est nécessaire à notre thèse, qu'il en soit fait mention.

Désilius Lamour, d'une intelligence de premier ordre, d'une capacité incontestable, était noir. Cet homme dont la modestie rare faisait ressortir d'autant mieux le grand mérite, ayant travaillé presque seul, avait pu parvenir à la pius haute culture de l'esprit, sans quitter sa ville natale, la vaillante cité de Jacmel.

Versé dans toutes les questions de droit public et d economie politique, d'une humeur toujours calme et modérée, il a été l'un de nos parlementaires les plus corrects, ne prenant la parole que pour élucider les questions ou les ramener aux principes de droit constitutionnel qui aident à les bien embrasser. C'était un noble et beau caractère, un vrai modèle de courage civique, incapable de trahir aucun devoir, mais inaccessible aux passions politiques d'un courant quelconque! En effet, avec son tempérament bien équilibré, cette clairvoyance supérieure qui était en lui le fruit de fortes études consciencieusement dirigées et contrôlées par le bon sens, il a été en Haïti le meilleur échantillon du politique éclairé, sachant se dévouer pour toutes les idées justes et progressives sans y mettre aucun regrettable excès. Calme et digne durant toute sa belle carrière publique, à son bureau de journaliste, au banc du ministère comme à la tribune du Sénat, calme et digne il est tombé, accomplissant héroïquement mais paisiblement son devoir de parlementaire. On ne saurait imaginer une plus belle figure d'homme public. La génération grandissante aura intérêt à l'étudier, lorsqu'après avoir vainement essayé des moyens arbitraires et empiriques, on se sera convaincu que la science et le droit sont les seuls instruments infaillibles pour la réalisation du progrès et de la vraie civilisation.

En nommant Désilius Lamour, si digne de vivre dans la mémoire de tous les Haïtiens, on ne peut oublier le nom

de M, Dulciné Jean-Louis, noir aussi, son collaborateur et son émule respectueux. M. Jean-:Louis, dans la rédaction du journal « L'Indépendance », a fait preuve du plus grand mérite ; mais son plus beau titre est la production d'une œuvre dont l'utilité est infiniment considérable pour son pays. La Bibliothèque de V agriculteur haïtien, écrite en plusieurs volumes in-12, est un traité d'agronomie pratique où tous ceux qui s'occupent du travail agricole, en Haïti, trouveront les renseignements techniques les plus profitables. Le style en est clair, correct et précis. En se rappelant combien peu les hommes qui se dédient à la politique pensent à ces questions spéciales, encore qu'elles soient d'une importance capitale, on ne peut assez admirer la belle et consciencieuse publication de M. Jean- Louis.

Mais combien d'autres noirs ne pourrait-on pas nommer, si cette revue ne s'allongeait pas outre mesure ! Il faudrait encore citer MM. Augustin Guillaume et Arteaud, deux hommes d'une instruction solide et d'un esprit fort bien cultivé. Ils sont au nombre de ces pionniers de l'avenir qui doivent montrer la voie du progrès à la génération qui grandit. Ceux qui, comme eux, ont des talents remarquables et des facultés intellectuelles supérieurement développées, ne seront jamais trop nombreux parmi la jeunesse haïtienne.

Aussi, combien ne faut-il pas regretter la mort de Berthaud, avocat intelligent, tribun éloquent, tombé si jeune dans nos discordes civiles, gouffre où disparaissent tant d'Haïtiens, tous pleins d'avenir ! Berthaud, esprit ouvert, amant passionné du juste et du beau, promettait de devenir une des gloires de la race noire, si, échappant à une cruelle destinée, il ne se fût pas éteint, hélas ! comme Brutus à Philippe,^ dans l'horreur du doute et du désespoir.

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Mais pourquoi émettre ces notes douloureuses dans le cours d'une démonstration où iî faut tout le calme et toute la sérénité de l'esprit ?

Parlons plutôt de l'un des plus intéressants parmi nos jeunes noirs d'Haïti, de M. Magloire. Intelligence d'élite, égalant tous ceux q^e Ton connaît déjà, par la vivacité de compréhension qui est spéciale à la race éthiopique, M. Magloire est surtout remarquable par sa grande aptitude pour les sciences mathématiques qu'il mène de front avec l'étude des lettres, des sciences philosophiques et historiques. Ayant achevé ses humanités et fait sa philosophie au iycéé de Port-âu-Prince, il a continué à travailler sans relâche et complète chaque jour les notions acquises par les travaux de l'école.

M. Robelin, un Français, licencié ès-sciences et professeur de mathématiques au lycée du Cap-Haïtien, m'a constamment parlé des aptitudes supérieures de M* Magloire, qu^ travaillé souvent avec lui et fait preuve d'une vivacité d'esprit peu ordinaire. A cette occasion, M. Robelin dont la science solide et le caractère indépendant sont un titre excellent, m'a communiqué l'observation qu'il a faite bien dès fois, soit au Cap-Haïtien, soit à Port-au-Prince, de la grande facilité de conception que montrent la plupart des jeun es lycéens noirs dans les mathématiques, où ils ne semblent jamais rencontrer de difficultés insurmontables. La confidence ne m'a nullement étonné ; car M. Roulier, Français et licencié ès-sciences aussi, mon ancieiï professeur de mathématiques, n'avait jamais qu'à se louer des dispositions heureuses de la majeure partie des élèves qui composaient les classes supérieures du lycée , du Cap- Haïtien, à l'époque où j'en suivais les cours.

M. Magloire, qui est encore bien jeune, poursuivra, sans nul doute, ses études de mathématiques et augmentera ses aptitudes dans cette sphère intellectuelle* Ce sera une

action méritoire en faveur de sa race ; elle aidera particulièrement à affirmer que les noirs sont aussi aptes à s'occuper des mathématiques (1) que des lettres, de la philosophie, ou des sciences biologiques. Nous avons déjà montré, appuyé sur la grande autorité 'd'Auguste Comte, que c'est une conception fausse que celle qui considère les mathématiques comme l'application la plus élevée de l'intelligence, établissant en leur faveur une espèce de prévallence sur d'autres sciences autrement difficiles et complexes. En supposant même qu'on fût autorisé à voir dans l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie et la mécanique analytique, les connaissances où se développe le plus haut degré de l'intelligence, la parfaite aptitude des noirs à l'étude de ces différentes sciences viendrait encore une fois, infirmer la théorie de l'inégalité Ses races.

Je voudrais m'arrêter ici ; mais il m'est impossible de fermer ce chapitre sans citer un Haïtien des plus remarquables. C'est M. Légitime. En lui, nous avons en présence non-seulement une intelligence, mais encore un tempérament moral profondément intéressant à étudier.

M. Légitime, né d'un ouvrier, comme il en est le plus souvent de nous tous, noirs d'Haïti, avait fait des études fort incomplètes dans sa première jeunesse. Il dut quitter les classes plus tôt qu'il ne faudrait. Enrôlé dans un des régiments du pays, il commença la carrière militaire avec l'expansion printannière du cœur et de l'esprit, en se

(1) Si on voulait sortir d'Haïti, on trouverait beaucoup de noirs, soit des États-Unis, soit des colonies européennes, qui sont des mathématiciens fort distingués. Sans avoir besoin de rappeler l'exemple de Lislet-Geoffroy, on compte en ce moment plusieurs polytechniciens noirs, à Paris. M. Xavier Latortue, jeune noir haïtien, se prépare pour l'École polytechnique où il se présentera bientôt, si l'accès lui en reste ouvert, encore qu'étranger. Son aîné: M. Léon -Latortue, est un élève de l'IScole des mines dont il suit les cours avec succès»

passionnant quelque peu pour le métier des armes. Sous le gouvernement de Geffrard, où l'on était souvent soldat et employé, à la fois, il fut remarqué par sa bonne tenue et placé à la douane de Port-au-Prince, sans cesser son service militaire. Mais à mesure que son âge augmentait, s'augmentait aussi en lui la soif ardente du savoir. Tandis que beaucoup d'autres, à sa place, Européens ou Africains, se seraient contentés de cette demi-éducation avec laquelle on s'acquitte rondement de ses devoirs d'homme du monde, ce noir affamé de lumière se mit à travailler, à piocher, vivant comme un philosophe, méprisant tous les plaisirs faciles de la jeunesse, pour ne s'occuper que de compléter ses connaissances et combler les lacunes de son esprit. C'est ainsi qu'il est parvenu à se frayer le chemin, en surmontant tous les obstacles, et à percer enfin comme une des intelligences les plus cultivées du pays !

J'ai connu M. Légitime en 1872. Je l'ai revu, en 1873, déjà bien changé; mais quand je l'ai rencontré en 1876, c'était encore un autre homme. Son horizon intellectuel s'ouvrait sans cesse, dans une progression continuelle. Impossible de s'imaginer ce labeur quotidien, assidu, conduit de front avec tous les devoirs d'une famille à entretenir! Aussi a-til fini par maîtriser toutes les difficultés tant de la langue que des notions abstraites de toutes les études qu'il a eu le courage d'embrasser. Aujourd'hui, il fait preuve d'un style élégant et châtié, -avec un fond de connaissances solides et variées.

M. Légitime avait déjà publié plusieurs opuscules d'un intérêt restreint ou général ;:mais c'est en écrivant, en 1878, sa brochure Y Armée haïtienne, sa nécessité, son rôle, qu'il a pris place parmi nos meilleurs écrivains, tout en montrant une largeur de conception dont n'apprOche aucun* de ceux qui, avant lui, avaient abordé le même sujet,

en Haïti. D'une part, tous ceux qui défendaient l'institution de l'armée, le faisaient avec une aigreur mal déguisée contre le régime parlementaire et les doctrines libérales ; d'autre part, les partisans des principes libéraux voyaient dans l'armée un continuel danger pour les libertés publiques. Il faut avoir suivi toute l'histoire du développement national de la République haïtienne, pour pouvoir se faire une juste idée de l'importante sociologique d'une telle controverse. Il s'agit de deux attractions, entraînant les esprits en sens contraire. Ceux qui veulent suivre les progrès du siècle et se mettre sur la voie des peuples complètement civilisés, tirent d'^in côté ; de l'autre, résistent ceux qui veulent retenir le char national dans les ornières du passé, poussant le conservatisme jusqu'à l'outrance. En pareil cas, il n'y a rien de meilleur que les transactions opportunes, à l'aide desquelles on tourne les difficultés et mine les obstacles, sans les heurter de front.

L'intelligent écrivain avec un talent et une hauteur de vue qui planent sur les petites considérations, a fait voir que des deux côtés on a donné dans une erreur d'appréciation, qui ne s'explique que par l'esprit d'exclusion avec lequel on a respectivement traité la question. En une centaine de pages d'un style tantôt soutenu, tantôt léger, mais toujours tempéré par une élégante clarté, la matière est étudiée en maître. Tous les détails techniques sur les différentes armes de l'armée sont examinés avec une compétence indiscutable. Non-seulement il faut avoir été soldat comme M. Légitime, pour s'y entendre à ce point, mais il faut en outre avoir rudement étudié pour en parler avec cette précision et cette aisance.

M. Légitime, se passionnant beaucoup pour les questions qui se rapportent aux sciences politiques et administratives, a publié, depuis cette dernière brochure, plusieurs autres qui traitent des finances, du commerce ou de Tin-

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dustrie nationale. On annonce la prochaine apparition de deux de ses ouvrages, l'un déjà imprimé concernant sa gestion ministérielle, comme secrétaire d'Etat de l'Intérieur l'autre beaucoup plus important, intitulé : La politique haïtienne.

N'est-ce pas là un homme digne de la plus haute attention et d'une estime méritée, que celui dont la constance au travail, la force de volonté et la vigueur intellectuelle excellent à ce point? Je puis m'arrêter à M. Légitime, dans la série de citations que j'ai voulu faire pour montrer que, malgré toutes les théories contraires, les Noirs d'Haïti fournissent la preuve la plus convaincante de l'égalité des races humaines. C'est un fils de ses œuvres, un self made man, comme disent les Américains qui, sous ce rapport, ressemblent plus aux Haïtiens qu'aux Européens. Eh bien, réunissant aux travaux intellectuels tous les détails secondaires pouvant mettre l'intefligence en relief, dans le même temps qu'il étudiait les sciences d'une acquisition plus difficile, il a appris la musique ou y a perfectionné ses connaissances ; il a fait de l'escrime et du dessin, avec des professeurs spéciaux : en sorte qu'on peut encore trouver en lui un homme du monde aux manières les plus distinguées, s'imposant autant par sa tenue correcte que par son savoir laborieusement acquis !

Peut-être, en revenant sur la question de l'évolution des races, aurai-je à citer d'autres noms dignes de figurer dans la liste des noirs les plus remarquablement doués; cependant, sauf un seul qui plane au-dessus de tout et brille d'un éclat immortel, aucun d'eux n'aura à mes yeux une signification d'aussi haute valeur que celui de M. Légitime. Ce que j'admire en lui, ce n'est pas seulement sa capacité intellectuelle qui, pour sûr, pourrait s'éclipser devant bien d'autres, sans même quitter Haïti;

mais c'est encore sa haute moralité, se traduisant en une persévérance énergique et vraiment rare, le portant à recommencer, âgé de plus de vingt-cinq ans, des travaux qui n'ont d'attrait que dans la première jeunesse. Aussi, son mérite est-il sans égal, et surpasse-t-il même celui du docteur Janvier. Ce dernier, pour développer sa vaste intelligence, a travaillé sous la direction de maîtres éclairés et a fait toutes ses classes : il a continué à Paris, dans un milieu spécialement favorable, son épanouissement intellectuel. M. Légitime, livré à lui-même; n'a jamais quitté Haïti : le secret de ses brillants succès est donc dans sa propre organisation intellectuelle et morale.

Sans doute, ai-je oublié ou négligé bien des noms tout aussi dignes d'être remarqués ; cependant le nombre des noirs éclairés et cultivés que îj'ai offert à l'édification du lecteur suffit amplement, je pense, pour fournir à ma thèse le plus irrésistible argument. Cette considération, réunie à tout ce qui a été précédemment démontré, y porte un tel appui qu'il semble inutile de continuer.

Comment, devant de tels exemples, peut-on soutenir encore que les races humaines sont inégales? Est- il un seul homme, sain d'esprit etjde conscience, capable d'admettre une doctrine si absurde et illogique, en considérant la réalité de tous ces faits d'une éclatante certitude? On pourrait bien se le demander, et ceux qui ne s'occupent pas assez de ces questions, pour savoir tout ce qu'on a écrit et répété sur l'infériorité native et irrémédiable des noirs, dans les ouvrages les plus importants, dans les revues les plus autorisées, comme dans les discussions des sociétés les plus savantes de l'Europe, pourraient facilement croire que nous nous donnons une peine inutile, en insistant, par tant d'arguments divers, sur la preuve d'un fait dont l'évidence n'a jamais été niée par aucun esprit éclairé et sérieux. Pour avoir le droit

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de continuer la discussion, pourrai-je jamais mieux faire que de mettre sous les yeux du lecteur les sentences ou les opinions émises sur le fait de l'inégalité des races, par un grand nombre d'hommes regardés généralement comme les grandes voix de la science ou de la philosophie ?

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