‹ De l'égalité des races humainesChapitre 55 sur 78 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Les femmes ou brunes ou blondes, Savent, en tout pays, presque sans nul effort, De certaines mines profondes Tirer le diamant et l'or.

Chaque fois qu'à ces jeux, experte, incomparable, Une d'elles se livre, on voit, suivant ses pas,

Quelque poète misérable

Ensorcelé par ses appas.

Tout en la contemplant, le poète ramasse Le métal précieux que sa petite main Ne peut pas contenir, et tout ce qu'elle casse Et jette, pour jouer, tout le long du chemin.

Quand le jour arrive où la mine Ne produit plus grand' chose, elle court, en riant, Chercher une autre mine ou lointaine ou voisine. Rien ne vaut à ses yeux ce manège charmant.

Le poète alors seul admire les richesses Qu'il se fit, en suivant les vierges sans soucis, Fatales, dont il faut redouter les tendresses ; Il les cache ou, tout fier, les montre à ses amis.

Toutes ces mines que les femmes Vont ruinant, pour s'amuser, Ce sont nos cœurs, ce sont nos âmes ! O femme î de quel prix payons-nous ton baiser !

Ces vers qu'avec amour je regarde et caresse,

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De mon cœur, tout vidé, c'est ce a^ui m'est resté : Ce livre qu'au hasard vous avez feuilleté Peut-être avec ennui, lecteur, c'est ma jeunesse.

4 part Pucas-Hippolyte et Emmanuel Edouard, on compte en Haïti toute une pléiade de jeunes poètes dont le front nqir est tout aussi gracieusement caressé par la muse que le front b|anc çlu chantre caucasien. Mais i}s se croient si peu des Victor Hugo que, le plus souvent, iis#sont incapables de surmonter la timidité que Ion éprouve à affronter la rude épreuve de la publicité. La plupart ont pourtant un talent réel et on ne s'aventure aucunement en affirmant que, s'ils avaient le courage d'oser, le plus grand succès couronnerait parfois leurs essais.

Citons, entre autres, M. Tertulien Guilbaud : c'est un esprit distingué, une organisation. 4'4Ute.

Ce jeune noir dont le goût littéraire s est développé dans la meilleure prçmprtion^ réunit à une grande pureté de diction des pensées délicates, une expression à la fois claire, précise et gracieuse. Aussi son style est-il un vrai modèle. Ces qualités sont tellement saillantes dans tout ce qu'écrit M. Guilbaud, que tous ses émules, anciens condisciples ou amis de jeunesse, onttpujpurs. fait de lui leur Aristarque écouté.

SI Jusqu'ici, notre sympathique compatriote ne connaît

point l'Europe (1). Il a fait tontes ses études en Haïti, mais il les a faites complètement, consçiencieusenient. iJn trait

distinctif en lui, c'est le besoin de perfection qui ne le laisse jamais tranquille. Il s'en occupe a ce point qu'il travaille constamment, étudiant les maîtres de la langue dans leurs procédés les plus intimes, s'ingéniant toujours à sur-

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H (i) m. Guilbaud est arrivé à Paris ces joursrcw Cet ouvrage était

déjà sous presse et nous ne pouvons que nqus féliciter ici de voir notre intéressant compatriote au sein de la grande cité, centre des sciences et des arts.

prendre leurs secrets, afin de s'assimiler tous les moyens à l'aide desquels ils produisent ces effets de style magnifiques qui portent le comble à notre admiration et semblent défier toute imitation. Par cette étude persévérante, soutenue, M. Guilbaud est parvenu à se rendre familiers les tours les plus difficiles et les plus délicats de la phraséologie française qu'il manie avec une parfaite aisance. Il a été le rédacteur en chef d'un journal paraissant à Port de Paix, §a. ville natale. Encore bien que cette publication a'ait pas eu une longue durée, elle a suffi pour mettre en évidence toutes les aptitudes du jeune écrivain. Du premier coup, il avait montre avec quelle adresse il sait tenir une plume et queUe ressource il sait en tirer. Merveilleuse, en effet* était la forme de tous ses articles. Tous ceux qui savent, apprécier l'art de bien dire, art si précieux et raref eurent ^attention tournée vers cette nouvelle intelligence qui tenait de, se manifester avec une exubérance harmonieusement tempérée; par le travail et l'étude.

Depuis, M. Guilbaud a beaucoup écrit : ce sont des (Hscquïs ou d'autres compositions littéraires où brille toujours, sa plume si élégante; mais il n'y a jusqu'ici que ses iutime.s qui aient le bonheur de jouir du charme exquis, de ces diverses productions.

Je l'avoue volontiers, j'ai toujours vu avec un vrai sentiment d'orgueil ce jeune écrivain dont les talents incontes.tabtesx l'esprit charmant et fin sont une protestation si éloquente contre la doctrine de l'inégalité des races, humaines* Pour qu'une doctrine, tellement ridicule,, même comme simple opinion, ait pu se perpétuer au milieu de tant dfhommes décorés du titre dp savants, il faut bien qu'ils n'aient jamais eu en présence de tels exemples. Aussi fais-je le vœu que se réalise la décision qui a été. prise par les Chambrés d'Haïti d'envoyer ea Europe M. Guilbaud et M. Magloire, un autre jeune noir dont

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j'aurai l'occasion de parler (1). Sans doute, tous ces échantillons de la race noire d'Haïti, dont les apparitions successives et multipliées sont un signe visible de la régénération du sang africain, viendront se perdre dans les flots de l'immense population parisienne où tout le monde s'agite, remue la matière et les idées dans un labeur sans fin. Mais qui sait quelle révolution ne s'accomplirait pas dans l'esprit du monde européen si, de temps à autre, on rencontrait des Noirs tels que ceux-là, si bien faits pour détruire les prétentions que la race caucasique affiche au monopole de l'intelligence et de toutes les aptitudes supérieures ?

On assure, dans les journaux d'Haïti, que M. Guilbaud va publier prochainement un volume de poésies et d'autres travaux littéraires en prose (2). Qu'il le fasse donc! En agissant ainsi, il trouvera le meilleur moyen de juger de ses forces et d'apprécier le résultat obtenu dans le travail solitaire du cabinet. La publicité est une grande épreuve; mats c'est aussi une grande école. Lorsqu'on a les qualités solides que fait briller l'esprit de notre jeune écrivain, on gagne certainement à affronter ces passes difficiles où les faibles succombent, mais d'où sortent les forts avec la palme du triomphe et de la gloire.

Je serais particulièrement heureux d'avoir sous les yeux le recueil de poésies ou les compositions en prose de M. Guilbaud. Ne pouvant choisir, je suis obligé de^ me contenter de ce qui me tombe sous la main. Ce sont des vers écrits en 1883 et adressés à M. J.-J. Chancy, un autre jeune

(1) Voir la note précédente. M. Guilbaud est venu en Europe par ses propres efforts. Mais, maintenant qu'il est à Paris, le Gouvernement d'Haïti peut-il reculer devant l'obligation de l'y maintenir pendant quelques années, en lui accordant une bourse? Il serait malheureux de pouvoir même en douter.

(2) C'est pour mettre ce dessein à exécution que M. Guilbaud est maintenant à Paris.

Haïtien des plus intelligents. Encore que cette poésie ne soit pas très brillante par la facture et donnerait une idée fort insuffisante du talent de M. Guilbaud, dont le faire est vraiment merveilleux dans toutes les pièces où il veut se montrer artiste, le fond me plaît infiniment. Ce sont les paroles prononcées par Toussaint-Louverture, en 1802, à Faspect de la flotte française, transportant en Haïti l'expédition Leclerc. Sa qualité supérieure consiste dans la précision et la couleur historique qu'y a répandues le jeune poète. Aucun historien ne présenterait autrement cette grande figure de Toussaint-Louverture, dominant l'Océan, dévorant dans son cœur les angoisses du patriotisme. C'est un tableau saisissant qu'un de nos peintres d'avenir aura un jour à fixer en traits superbes sur sa toile d'artiste.

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