PREMIÈRES CAUSES D'ERREUR
Toute science subit invinciblement l'influence du temps et du milieu dans lesquels elle a été constituée : non que la vérité scientifique dépende d'un accident ou des circonstances contingentes; mais parce que les sciences s'édifient toujours sur up ensemble de faits préalablement étudiée et desquels on tire les premiers éléments de généralisation transformés plus' tard en lois, quand on a suffisamment constaté les rapports nécessaires qui en dérivent. Ces faits peuvent avoir été mal étudiés, les éléments de généralisation peuvent avoir été insuffisants ou les rapports mal appréciés; alors la science s'établit sur des bases instables, invraies> donnant à l'erreur une telle force dans la croyance universelle, qu'elle devient pour longtemps un obstacle positif à la manifestation de la vérité. Celle-ci n'éclate enfin qu'au prix de mille travaux et exige même des dévouements qui aillent jusqu'au martyre! On peut citer l'exemple des premières généralisations absolument hâtives, auxquelles se buta la science astronomique dans sa première période, et dont l'erreur sur le mouvement diurne a écarté pour
longtemps toutes les inductions de la mécanique céleste devenues les belles lois de Kepler et de Newton. Ce n'est pas que Ptolémée, pour formuler son système, ait eu l'esprit moins vif, l'intelligence moins claire que ceux qui ont, dans la suite, révolutionné la science, en revenant sur les idées de Pythagore qu'ils ont consolidées par une démonstration qui leur manquait; cependant la connaissance insuffisante qu'on avait du monde en son temps et l'absence des procédés analytiques, employés beaucoup plus tard, le mirent dans l'incapacité absolue, d'atteindre à la vérité si solidement établie par Copernic, si solennellement-éprouvée dans la personne de Galilée.
Les mêmes causes d'erreur qui ont influencé l'esprit du célèbre continuateur d'Hipparque, ont grandement influé sur les premiers essais de classification anthropologique et sur les idées erronées qui leur servent de corollaires. Pour en bien comprendre la nature, il faut se figurer l'époque où l'anthropologie a pris naissance et l'état respectif des races humaines qu'il fallait alors étudier, chacune dans ses qualités physiques, intellectuelles et morales.
Lorsque Blumenbach commença de s'occuper de l'étude de l'homme au point de vue des sciences naturelles et qu'il dut considérer les divers groupes ethniques qui forment l'humanité, — suivant leurs aptitudes spéciales, — la race blanche, après un travail persévérant et soutenu, avait déjà atteint un degré supérieur de développement. L'histoire industrielle, scientifique et littéraire des peuples européens était remplie des plus beaux faits. Une civilisation raffinée avait si bien transformé la plus grande partie des nations d'origine caucasique que, là où l'on voyait naguère des Celtes, des Cimbres, des Goths, des Vandales ou des Suèves, c'étaient déjà les Français, les Allemands, les Anglais, etc., qui s'exhibaient aux yeux du monde, ayant
produit les plus grands savants et les plus brillants artistes dont une race peut s'enorgueillir.
D'autre part, la race noire, après des siècles d'une décadence profonde, était tombée dans un état de complet abâtardissement. Au lieu de cette évolution progressive qui a conduit la race blanche à de si belles formes physiques et à une si grande puissance intellectuelle, il semblait que l'Ethiopien fût travaillé par une force toute contraire, l'attirant vers les formes primitives de l'espèce. Il faut avouer qu'un tel état de choses n'était pas fait pour donner les meilleurs éléments d'appréciation.
La race noire était, de plus, fort mal connue en Europe. Il est vrai que les grands voyages autour du monde, qui ont de mieux en mieux complété les notions géographiques, étaient en majeure partie exécutés. Mais on tombait, saris aucune préparation d'esprit, au milieu de peuples étrangers, différant des Européens tant par la coloration, par les traits du visage que parleurs mœurs sauvages; on ignorait leurs langues et leurs habitudes. Tout fut donc un obstacle pour qu'on arrivât à les étudier rationnellement. Cette étude était d'autant plus impossible que les voyageurs, sans être des ignorants, étaient le plus souvent dénués de toutes les connaissances spéciales qu'il faudrait réunir pour la bien faire. Les savants qui étaient à même de voir des hommes noirs et de les étudier personnellement, ne les rencontraient que dans les colonies européennes, à Tétat d'esclaves. Pouvait-on imaginer de plus mauvaises conditions? Qu'on prenne la plus intelligente des nations de l'Europe moderne ; si, par un concours de circonstances difficiles à réaliser, on se la figure réduite en esclavage, avilie par un long régime de dégradation morale, éreintée, abrutie par un travail excessif, maltraitée à l'égal de bêtes de somme, croit-on qu'elle paraisse encore douée des aptitudes supérieures qui distinguent les hommes libres et
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instruits de la même race? Assurément, non. Maïs alors a-t-on pensé aux effets déprimants qu'a dû produire l'esclavage sur les hommes qu'on examinait dans le but de fheer une mesure à l'intelligence des noirs ?
Je ne veux pas m'abandonner à une sentimentalité exagérée, en renouvelant toutes les complaintes qui ont été faites sur le sort déplorable de l'esclave noir, si inhumainement traité par la cruauté et la rapacité des Européens. <c La case de l'oncle Tom * a suffisamment dramatisé ces scènes horribles de la servitude, pour qu'on se contente d'y renvoyer le lecteur, sans disputer à Miss Beecher Stowe le succès consolant qu'elle a eu dans ce genre de littérature qui est un vrai sacerdoce. Mais veut-on avoir une idée plus saisissante de l'influence dépressive de l'esclavage sur l'esprit et le cœur de l'homme ? Qu'on lise alors le livre amèrement sombre mais plein de faits, que Fréderik Douglass a intitulé : Mes années d'esclavage et de liberté ! L'auteur est un homme de couleur d'une intelligence considérable. Si, au lieu de naître esclave, il avait été, dès son enfance, élevé dans les universités de Wespoint ou d'Oxford, il eût sans nul doute obtenu toutes les palmes qui font la réputation des plus savants. Aussi, ses maîtres ayant remarqué en lui ces aptitudes et ces aspirations qui sont des crimes quand elles se montrent dans un esclave, résolurent-ils d'éteindre en son âme l'étincelle sacrée, d'en effacer toute énergie morale, pour ne laisser vivre qu% la brute, la machine passive dont seule ils avaient besoin. Il y avait des blancs spécialement organisés pour cet éreintement et qui jouaient supérieurement leur rôle de bourreaux. Ils se nommaient les rompeurs de nègres. Douglass fut remis à l'un de ceux-là, portant le nom de Covey. La première correction qu'il en reçut fut sanglante; quoique tout jeune et faible, il voulut résister, mais c'était déchaîner la fureur du monstre.
« Covey bondit, raconte Douglass> arrache mes vêtements ; les coups pleuvent, ma chair lacérée saigne à flots ! II fallut des semaines pour sécher les plaies, sans cesse ranimées par la rude chemise qui les frottait iour et nuit.,..
« Les mauvais traitements, pas plus que le fouet, ne firent défaut pendant que me rompait messire Covey. Mais comptant plus, pour arriver à son but, sur Fexcès de travail, il me surmenait sans pitié.
« Le point du jour nous trouvait aux champs; minuit nous y retrouvait en certaines saisons» Pour stimulants, nous avions la courbache ; pour cordiaux, les volées de bois vert. Covey ,- surveillant jadis, s'entendait au métier. Il avait le secret de la "toute présence. Eloigné ou proche, nous le sentions là. Arriver franchement ? Non. Il se cachaitj il se dérobait, il se glissait, il rampait, et tout à coup émergeait. Tantôt, enfourchant son cheval, il partait à grand fracas pour Saint-Michel; et trente minutes après, vous pouviez voir le cheval attaché dans la forêt, Covey aplati dans un fossé ou derrière un buisson, guettant ses esclaves.... Astuce, malice empoisonnée, il avait tout du serpent. ....
« Brutalités, dégradations, travail aidant*- les plus longs jours étaient trop courts à son gré, les plus courtes nuits trop longues j le dompteur accomplissait Son œuvre. Rompu» je l'étais.. Ame, esprit, corps, élasticité, jets d'inteili^ gence : tout brisé, tout écrasé! Mes yeux avaient perdu leur flamme,' la soif d'apprendre s^était évanouie, l'homme avait péri; restait la brute. Et si quelque éclair de l'ancienne énergie, quelque lueur d'espoir se rallumait soudain, c'était pour me laisser plus dévasté (4). »
Cette peinture horrible que l'honorable Marshal de Colombie fait avec tant de simplicité, presque sans colère,
(1) Fred. Douglas s, loco citato, p. 85, 87.
des misères de l'esclavage, c'est l'histoire de tous les jaunes et les noirs, grandis sous le fouet et dans le cabanon de l'esclave; c'est l'histoire de la perversité diabolique du commandeur, partout où Ton puisse le rencontrer. Les Européens qui ont le courage de reprocher à l'esclave noir son infériorité intellectuelle ne se rappellent-ils donc pas d'avoir employé tous les artifices pour empêcher que l'intelligence ne se développât jamais en lui. Après avoir brisé tous les ressorts de la volonté, toute énergie morale, toute élasticité de l'esprit, ne laissant que la brute là où l'homme menaçait de s'affirmer, ne savait-on pas, sans l'ombre d'un doute, qu'il ne restait plus rien d'élevé dans cet être méthodiquement dégradé ? C'est pourtant en s'adressant à lui, le prenant comme terme de comparaison qu'on a établi les bases du jugement par lequel on déclare que les races ne sont pas égales, que les Nigritiens sont au-dessous de l'échelle et les Caucasiens au-dessus ! Une science qui s'est édifiée au milieu d'un tel renversement de la nature et qui y a cherché ses règles d'appréciation et de raisonnement ne pouvait offrir rien de sérieux, rien de solide.
Quelques hommes consciencieux ont voulu réagir contre la tendance générale et protester au nom de la vérité et de la justice; mais leur voix fut impuissante. Aussi bien, , il ne saurait y avoir de doute pour aucun esprit sensé : toutes les doctrines anthropologiques et les déductions pseudo-philosophiques qu'on en a tirées n'ont eu pour base qu'un vulgaire empirisme. Les faits qui seront dans l'avenir un motif de honte et de regret pour la race blanche, prouvant à l'excès son égoïsme et son immoralité, ont été tacitement acceptés comme réguliers; mais devait-on eu considérer les résultats comme la manifestation naturelle des choses? C'est pourtant ce qui est arrivé.
En général, les savants conclurent, sans aucun examen
préalable, de ce qu'ils voyaient ou de ce qu'on leur disait à ce qui doit être, selon la nature. Cette conclusion aprioristique, contraire à tous les principes scientifiques, suivant lesquels on ne doit se prononcer qu'après des investigations méthodiques et contrôlées, fut répétée et propagée par tous ceux qui avaient intérêt à se servir des noirs comme des machines. Dans cette pénible occurrence, la science, par une lâche complaisance ou par insuffisance d'observation, s'est rendue complice du plus sot des préjugés.et du plus inique des systèmes,
IVailleurs, dans* les premiers jours voulût-on sincèrement essayer une classification rationnelle des races humaines, établissant par surcroît une hiérarchie intellectuelle et morale entre elles, qu'il serait impossible de réaliser une pareille tentative, dans l'ignorance où l'on était de toutes les données nécessaires pour parvenir à une telle systématisation. En effet, pour affirmer qu'une race est supérieure ou inférieure à une autre, il ne suffit point de les étudier à un moment isolé de leur histoire et de conclure précipitamment, en appuyant son raisonnement sur l'ordre des faits actuels. Beaucoup plus complexe est le problème. Il faut de plus étudier l'histoire complète de chacune d'elles ; les suivre depuis les temps les plus reculés îusau'à l'éooaue où l'on se trouve ; noter leur progrès comme leur recul, leur crise de croissance ou de défaillance, les difficultés naturelles ou morales qu'elles ont eu respectivement à surmonter, de même que la durée de leur évolution ascendante et continue. Ces différentes notions font l'objet de plusieurs sciences dont la création est absolu- -ment récente, telles que la sociologie, l'histoire comparée, la préhistoire, la mythologie comparée, et foule d'autres connaissances qui nous aident à nous rendre compte des origines de la civilisation et de son développement. Ce genre d'études, si intéressant et instructif, n'a commencé
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d'attirer sérieusement l'attention qu'avec la deuxième moitié de ce siècle.
Privée de tous ces auxiliaires puissants, capables de l'éclairer dans l'interprétation des faits, l'anthropologie se vit condamnée à marcher dans la plus grande obscurité. Si les anthropologistes, qui se sont occupés de l'étude difficile des aptitudes diverses des races humaines, avaient procédé consciencieusement, afin d'arriver à une conclusion rigoureuse, comme les chimistes qui s'occupent d'analyser les propriétés diverses des substances organiques ou inorganiques, ou bien les physiologistes qui étudient le mode de fonctionnement de chaque organe, suivant les processus de "a vie, il n'est nullement douteux que la science ne fût revêtue de plus de prestige et les faits autrement jugés. Mais n'ayant aucun principe général, aucune méthode supérieure, ils n'ont pu aboutir qu'à des résultats empiriques* conformément à l'esprit de système, aux préjugés invétérés qui leur servaient de guide dans leurs investigations.
, C'est ainsi que l'esclavage des noirs, au lieu de modifier l'opinion de ceux qui croient à l'infériorité de la race éthiopienne, n'a fait que servir de prétexte à leur système. A ceux qui leur en parlent, ils répondent avec suffisance : — Si le noir n'était pas un être inférieur, il ne supporterait pas si bien le joug de l'esclavage, dont l'idée seule fait horreur aux hommes les moins intelligents de la race européenne.
Mais les hommes d'origine nigritique ont-ils seuls vécu dans l'esclavage? Non* Le coup d'œil le plus rapide et le moins attentif sur l'histoire nous prouve que l'esclavage a été un fait universel, ayant existé dans tous les pays et dans toutes les races. Il n'y a pas un seul peuple européen auquel l'état de servitude soit resté inconnu dans le cours de son évolution nationale. Fruit de l'instinct
égoïste qui prédominait chez l'homme dans les époques de barbarie, l'esclavage a succédé à un état de choses pire : l'immolation sans pitié des vaincus. Avant même que les peuples de races différentes se fussent rencontrés en compétition sanglante, les voisins les plus proches avaient commencé à guerroyer les uns contre les autres. Aussi la pratique de l'esclavage a-t-elle pris naissance entre les hommes de la même origine ethnique. En remontant au temps de la civilisation patriarcale, on trouve toute la famille constituée comme une troupe d'esclaves dont le père disposait à son gré, ayant sur tous les membres le droit d'user et d'abuser : droit de vente, droit de vie ou de mort.
L'esclavage se perpétuant, malgré le développement de l'organisme social dont la principale tendance est de donner à chacun une plus grande somme de liberté, est devenu peu à peu une institution intolérable et justement réprouvée. Cependant les peuples de la race blanche l'ont subi dans toute sa rigueur, avec une résignation qui dénoterait l'absence de tout sentiment de liberté et de dignité humaine, si la suite des temps n'avait pas amené un changement radical dans leur sort. Les Hilotes si maltraités et si méprisés par les Lacédémoniens n'étaientils pas de race blanche ? Toutes les catégories d'esclaves qui servaient de marchepied au citoyen romain, n'étaient-ils pas de la race caucasique ? Les fiîs d'Israël, le peuple élu de Dieu, n*ont-il pas constamment vécu sous le joug de l'esclavage? Il faut aussi remarquer que l'Israélite est assujetti tantôt par les uns, tantôt par les autres. « Le peuple hébreu, dit M. Pompeyo Gêner, est le peuple esclave par excellence. Opprimé aujourd'hui par un Pharaon, il le sera demain par un Nabuchodonosor. En Egypte, c'est sous le fouet d'un Ethiopien qu'il édifie les pyramides(l)...»
(1) Pompeyo Gêner, La mort et le diable) p. 72.
Le vocable même par lequel on désigne l'esclave prouve que les peuples noirs ne furent pas les seuls ni les premiers à subir le joug avilissant de l'esclavage. Esclave vient du mot slave et fait rappeler l'état de servitude delà plus notable partie de la race blanche. Dans tout FOrient, on rencontre des esclaves noirs, mais des esclaves blancs aussi. La couleur n'y fait rien.
Dans l'Europe occidentale, l'institution de l'esclavage que les Barbares avaient héritée de la civilisation romaine resta consacrée par les lois et se perpétua fort longtemps dans les mœurs. Bristol, Londres, Lyon et Rome eurent leurs marchés à esclaves où les blancs achetaient leurs semblables et les soumettaient au même régime qui fut appliqué plus tard, avec un plus grand raffinement de cruauté, aux Africains enlevés de leur terre natale pour passer de l'ignorance à l'abrutissement le plus complet.
La religion même du Christ, qui a. contribué, dans sa première époque de prosélytisme et de sublime dévouement, à soulager tant de misères, à fermer tant de plaies vives, n'a jamais rien tenté contre l'esclavage. Quand les pères de l'Eglise en parlaient, ce n'était que pour en demander l'adoucissement, sans oser s'attaquer au principe que ni les évangiles, ni les apôtres ne condamnent. Voici comment en parle Bossuet, l'un des plus savants évêques de France, à la fois profond théologien, fin politique et historien brillant : « L'esclave ne peut rien contre-personne qu'autant qu'il plaît à son maître; les lois disent qu'il n'a point de tête, caput non habet, c'est-à-dire que ce n'est pas une personne dans l'Etat. Aucun bien, aucun droit ne peut s'attacher à lui. Il n*a ni voix au jugement, m action, ni force qu'autant que son maître le permet ; à plus forte raison n'en a-t-^il point contre son maître. De condamner cet état (l'esclavage) ce serait non seulement condamner le droit des gens où la servitude est admise, comme il paraît
par toutes les lois; mais ce serait condamner le Saint- Esprit qui ordonne aux esclaves par la bouche de Saint- Paul de demeurer en leur état, et n'oblige point les maîtres aies affranchir. » (I. Cor. VII, 24, Ephés. VI, 7, etc«)(l).
Ces principes qui nous étonnent profondément, étant si contraires à nos convictions, sont soutenus par Fimmortel évoque de Meauxavec une telle fermeté, une telle assurance, que Ton ne saurait douter de la sincérité de ses expressions. C'est le canoniste qui parle par sa voix ; c'est au nom du droit des gens et du Saint-Esprit qu'il déclare inattaquable l'institution de l'esclavage î Et notez qu'il ne fait aucune exception. Il est vrai qu'au moment où il écrivait, le mot d'esclave n'était cité dans la législation française que pour désigner les noirs transportés dans les colonies d'Amérique et en règlement de la condition desquels Louis XIV venait de promulguer le fameux Code noir. Mais un théologien n'admet pas de principes de circonstance : pour lui, cela seul est vrai qui est reconnu généralement, en tout lieu et en tout temps, quod ab omnibus, quod ubique, quod semper confessum est»
En réalité, si l'esclavage n'existait plus en France avec sa dénomination moderne, il n'était pas moins conservé sous le nom de servage, dont Tétymologie plus savante n'y avait rien changé au fond, sauf les améliorations amenées avec le temps dans le système social, par le développement de la civilisation et l'adoucissement des mœurs. Les serfs de la glèbe étaient tout aussi bien la chose du propriétaire que l'esclave fut la chose de son maître. Le changement de condition légale ne consistait qu'en une simple distinction de droit civil; au lieu d'être considérés comme des biens meubles, pouvant être vendus partout,
(1) Bossuet, 5e avertiss. sur les lettres de M. Jurieu (édit. Didot, 1841, t. IV, p. 404).
à n'importe quelle valeur, selon le bon plaisir du propriétaire, ils étaient devenus des immeubles par destination; 1 on ne pouvait les déplacer de la terre à laquelle ils étaient attachés pour les transporter ou les vendre ailleurs. Sans doute était-ce une amélioration à leur sort ; mais ils étaient encore souverainement misérables, abreuvés de toutes les humiliations. Tous ceux qui ont quelques notions de l'histoire européenne savent combien exorbitants étaient les droits du seigneur sur la gent mainmor table, tait table et corvéable à merci*
Ce n'est que la Révolution de 1789 qui est venue mettre fin à cet état de choses écœurant. En feuilletant les compilations savantes de M. Taine sur * l'ancien et le nouveau régime », on peut voir jusqu'à quel point le peuple français contenait de gens abrutis, misérables et affamés, à côté de toute cette noblesse flamboyante, aimable et délicate qui représentait la France aux yeux de l'étranger et la montrait au faîte de la plus belle et de la plus brillante civilisation I
Qu'on ne reproche donc pas à la race éthiopienne son existence dans la servitude, comme si un tel fait pouvait jamais constituer la preuve de son infériorité ! Il est inutile de réveiller dans certains cœurs des colères endormies et de contrarier par de tristes souvenirs le mouvement de sympathique attrait que les fils des anciens esclaves éprouvent % pour les fils des anciens maîtres; mais faut-il, au moins,
que ceux-ci ne s'autorisent point de ces souvenirs, interprétés à leur façon, pour se prétendre supérieurs à ceux-là !
« Les détails de la traite, n'appartenant pas à l'histoire de l'humanité, dit Bory.de Saint-Vincent, nous aurons garde d'en attrister nos pages, mais que les oppresseurs se souviennent que la pesanteur du joug n'a point écrasé les Africains martyrisés dans Haïti; ils se sont redressés, ils se sont fait une patrie, ils y ont prouvé que pour être
des Noirs, ils n'en étaient pas moins des hommes ; ils ont vengé l'espèce africaine de la réputation d'invalidité qu'on lui avait établie; ils ont, au tribunal de la raison, protesté contre cette prétention de supériorité qu'affectait sur eux des maîtres qui ne les valaient pas; puisqu'ils étaient sans humanité et qu'ils continuent à les calomnier (1). »
Oui, on doit le répéter, de toutes les races humaines la race noire est la seule qui ait donné l'exemple d'une multitude d'hommes plongés dans la plus cruelle servitude et conservant dans leurs âmes l'énergie nécessaire pour briser leurs chaînes et les transformer en autant d'armes vengeresses du droit et de la liberté. On oublie tout cela,, et systématiquement. Mais que n'oublie -t-on pas, quand L'orgueil et l'intérêt sont coalisés pour étouffer la vér;té ? Pourtant il faut que cette vérité triomphe; car elle est plus forte que les savants, plus forte que tous le^ préjugés.
Je crois qu'il est bien établi gue le mode de comparaison qu'on a choisi pour étudier les aptitudes respectives de la race blanche et de la race noire est positivement défectueux* En effet, d'une part, on a pris les Européens dans le plus grand épanouissement de la personnalité humaine; de l'autre, on a choisi les Ethiopiens dans la plus profonde dépression morale. Malgré tout, la race noire a prouvé que la défaveur de la situation ne l'a pas empêchée de couper le câble qui la rivait à une existence d'abjection et d'opprobre.
Néanmoins on avance encore que les noirs sont incapables d'aucune civilisation, qu'ils manquent de conception, de jugement et de la moralité la plus élémentaire ; tandis que l'homme blanc, exempt de superstition, a l'esprit élevé, le cœur à la hauteur de son intelligence suréminente ! Comment établir ce parallèle des races ? Les pren-
(t) Bory- de Saint* Vincent, loco citato, tome If, p. 61-62.
dra-t-on dans un moment de leur histoire, où elles montraient respectivement un degré assimilable d'évolution sociale? Non; on compare des peuples encore barbares à des peuples longtemps civilisés, sans considérer le passé certain des uns ni l'avenir probable des autres. Il semble qu'on ne se rappelle plus les anciennes mœurs et les croyances ancestrales de ces mêmes Européens qui se croient sortis de terre tout armés de la civilisation, comme sortit Minerve de la tète de Jupiter. Mais tout ce qu'on reproche aux Nigritiens, ne peut-on pas aussi le reprocher à ceux qui furent les pères de leurs accusateurs? Pour nous en convaincre, il est bon d'étudier quelques faits historiques.