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CHAPITRE XVI

La solidarité européenne.

No hay quien desconozca, no, coiao la idea de raza compléta la idea de patria,

(Emilio Câstelar),

INFLUENCE DE L'UNION CAUCASIQUE SUR LA THÉORIE DE L'INÉGALITÉ DES RAGES.

Il est certain que la civilisation, en se perfectionnant, développe parmi les hommes un sentiment de solidarité chaque jour plus vif. Des peuples, éloignés les uns des autres par des distances considérables, se prennent réciproquement d'une sympathie profonde, agissante, qu'on découvrirait avec peine, naguère, parmi les gens de la même nation mais de province distincte. Ce sentiment n'existe pas lorsque, l'unité morale n'étant pas encore complète, on porte le même drapeau sans être inspiré des mêmes idées, sans vivre des mêmes émotions, plaisir ou souffrance qui se ressentent ensemble dans la société, par ce sens élevé qu'on pourrait nommer le sens patriotique, et qui réunit en un lien ineffable tous les ressorts de l'organisme social. Cet altruisme progressif, qui est une preuve évidente de l'amélioration morale des hommes policés, ne règne pas pourtant sans contre-poids dans les actions individuelles ou collectives de l'humanité. Il y a partout des antinomies. Avec l'idée de patrie se développe aussi de plus en plus, dans l'espèce humaine, un égoïsme supérieur, transcendant, et dont l'effet est de désirer, de rechercher même pour sa communauté politique

tout ce qu'il paraîtrait insensé de rechercher pour soimême. Pourvu qu'il s'agisse d'un fout patriotique à atteindre, ii semble que tous les moyens deviennent légitimes; toutes sortes d'habiletés, justifiables- Scipion l'Africain, accusé de corruption, se contenta, pour toute défense, de dire à la foule réunie au forum : * Romains, c'est à pareil jour que j'ai vaincu Annibal à Zama; allons au Capitole en rendre grâce aux dieux, » De même fait aujourd'hui le politicien qui a commis les plus grands forfaits contre la morale et le droit ; il se contente de répondre à toutes les accusations : * J'ai agi en patriote, je ne puis être jugé que par mes pairs! » En se défendant ainsi, on obtient infailliblement les applaudissements de la foule, toujours impressionnable, toujours prête à se laisser entraîner par les grands mouvements dé l'âme.

L'empire que prend actuellement sur les esprits l'idée de la patrie, si bien faite pour inspirer à l'homme les actions éclatantes comme les grandes pensées, s'explique d'ailleurs facilement. C'est une conception de plus en plus claire, de plus en plus large des devoirs auxquels chacun est moralement assujetti envers le pays où il est né, où il s'est développé, en y prenant tout t ses habitudes, son éducation, son esprit. Mais quelque élevée, quelque abstraite que soit cette idée, elle ne pourrait subsister longtemps si elle ne s'adaptait à dçs formes tangibles qui en constituent la représentation concrète et lui donnent un Caractère pratique à l'aide duquel on puisse vérifier ses manifestations, sans aucune équivoque. Le patriotisme devait donc se traduire naturellement par une affection sans égale pour la terre natale. Mais,en elle, on ne voit surtout que ceux qui ont joui et souffert avec nous ou dont les pères ont eu à conjouir et condouloir avec les nôtres; ceux qui forment avec nous une réunion où les aspirations communes sont soutenues par un ensemble de

coutumes identiques, par un tempérament physiologique et psychologique dont la moyenne est commune, ou bien est toujours considérée comme telle, toutes les fois qu'il s'agit de la comparer à celle que semble présenter le tempérament d'un autre groupe. C'est parce côté que l'idée de race fait son entrée dans les actions d'un peuple et y influe à l'égal même du patriotisme avec lequel elle se confond, en le complétant. L'influence ethnique ainsi entendue ne saurait être niée dans les actes politiques des nations, voire dans les appréciations qu'elles font de toutes les questions à éclaircir, même au point de vue rationnel. Alors même qu'on n'en dise mot, elle reste encore infiniment puissante, étant si positive et agissante dans les événements qui se déroulent comme dans les théories qui s'élaborent.

C'est un fait. On peut remarquer dans le cours de l'histoire contemporaine que toutes les compétitions internationales, qui ont conduit les peuples à s'entrechoquer sur d'immenses champs de bataille, en des guerres horribles, exterminatrices, proviennent, pour la meilleure partie, des rivalités de race. Sans doute, la collision n'a pas toujours lieu entre des races franchement distinctes. C'est le plus souvent entre les sous^races de l'Europe que l'on voit surgir ce déchaînement affreux de l'instinct belliqueux, où chacun ne songe qu'aux moyens lès plus meurtriers, les plus expéditifs, pour réduire à l'impuissance et dominer son adversaire, transformé en ennemi implacable dans la terrible mêlée. Des hommes qui semblaient nés pour s'entendre et évoluer ensemble vers un progrès réalisé en commun, se trouvent gênés de marcher, les uns à côté des autres, sur le même continent. C'est qu'une cause mystérieuse les pousse à cette conflagration périodique. L'amour de la patrie, de plus en plus vif, poussé jusqu'à une dévotion étroite, leur inspire des préoccupations qui ne permettent pas de repos,

tant que la nation à laquelle ils appartiennent n'occupe pas. le premier rang et ne préside pas, pour ainsi dire, aux destinées des autres, avec une hégémonie incontestée. Aussi, toute la somme d'ambition et d'égoïsme mesquin qu'il est devenu honteux à un homme de concevoir pour lui-même, tend-on à la déverser en faveur de sa patrie, ou de sa race pour lesquelles on ne peut jamais être trop ambitieux. Bien plus, ces préoccupations ne se limitent pas aux temps présents ; elles vont plus loin : elles visent même l'avenir le plus éloigné possible. De là une agitation incessante, où l'on se talonne, toujours prêt à en venir aux mains, lorsque dans cette soif de grandeur et de prééminence, l'un persiste à ne rien céder à l'autre qui affiche des prétentions altières ! Bien souvent, par un pénible exemple, on voit les plus forts s'empresser de briser les plus faibles, avant même que ces derniers soient parvenus à un degré de puissance qui fasse ombre à leur orgueil ou contre-poids à leur prépondérance.

Or, si parmi les hommes de la race caucasique, il se rencontre une pareille rivalité, que sera-ce entre ces mêmes hommes et ceux d'une autre race bien distincte, étrangère à la leur, tant par le tempérament, par la physionomie et la couleur, que par la différence des climats et de la culture intellectuelle? Qu'on en juge ï

Nous avons fait cette observation. Le sentiment de la solidarité humaine prend une extension d'autant plus grande que la civilisation est mieux implantée dans l'esprit et les mœurs des nations. Mais cette solidarité d'abord plus étroite, plus intime pour ainsi dire, se développe insensiblement pour embrasser, avec le temps, l'humanité tout entière. Commencée dans le cercle le plus concentré qui est la famille, elle s'étend du foyer domestique au clan, du clan à la commune, puis à la province, à la contrée, à tout le continent que l'on habite. Elle passe par les groupe-

ments les plus resserrés, pour continuer à s'étendre à la plus large collection d'individus pouvant se remuer ensemble dans un cercle d'idées communes. C'est ainsi qu'on est membre d'une famille, ensuite Nantais, puis de la Loire, Français, Européen, élargissant sans cesse la sphère d'activité et de sympathie qui nous tient le plus étroitement lié à la destinée des autres hommes. Encore, avant de penser qu'il est Européen, le Français, se rappelle-t-il qu'il appartient davantage au groupe des peuples d'origine latine, toutes les fois que ce groupe veut s'affirmer en face des nations slaves ou germaniques ! Cela est si vrai que lorsque, par une raison quelconque, un souverain ou un ministre tâche de rompre ces alliances naturelles, pour rechercher des forces plus avantageuses dans les compromis diplomatiques qu'une politique à courte vue justifie ostensiblement, les peuples protestent, résistent et ruinent par leur force d'inertie tous les projets construits sur ces bases anti-historiques.

Alphonse XII aura beau vouloir se faufiler avec l'Allemagne, que le peuple espagnol penchera du côté de la France. Quand bien même le gouvernement allemand lutte contre l'Autriche, le peuple allemand, placera les Autrichiens avant toutes les autres nations dans ses affections. Cette inclination naturelle à se grouper suivant que l'indique l'inspiration d'une parenté ethnique plus étroite peut ne pas se manifester invariablement. Lltalie, quoique de race latine et malgré tous les devoirs de la gratitude, peut, à un certain moment, s'ériger en antagoniste de la France et se montrer prête à se jeter dans les bras de l'Allemagne ou de l'Angleterre, toutes les fois qu'il faut se dessiner dans la politique internationale de l'Europe ; les ouvriers de Londres ont pu, dans un éclair de rapide générosité, demander que le gouvernement anglais vînt au secours de la France envahie par les Prussiens. Mais ces faits ne

changent rien aux lois de l'histoire. Ils n'empêchèrent point que l'Angleterre et la Russie ne restassent sourdes aux pressantes et patriotiques prières de Thiers, en laissant faire les Prussiens; et lorsque l'Italie aura compris la coûteuse vanité des rêves de suprématie euro péo- latine qu'elle nourrit, à la remorque de M. Mancîni et du roi Humbert, elle reviendra paisiblement à ses traditions séculaires.

Tout cela est presque aussi certain que le résultat d'un problème de mathématique; et il en sera ainsi de longtemps.

Mais de cet ordre de choses même découle un fait plus général, qui nous intéresse particulièrement. Il en résulte que toutes les nations européennes, de race blanche, sont naturellement portées à s'unir pour dominer ensemble le reste du monde et les autres races humaines. Si on dispute à savoir qui dominera en Europe et laquelle des civilisations slave, germanique ou latine, doit donner le ton dans l'évolution commune de la race caucasique, on est au moins unanime à reconnaître le droit qu'a l'Europe. d'imposer ses lois aux autres parties du globe* Aussi, toutes les fois qu'une puissance européenne prête son concours ostensible ou caché à un peuple d'Asie ou d'Afrique, estce mieux pour paralyser les progrès d'une rivale, dont elle est jalouse ou redoute la grandeur, que pour favoriser ce peuple auquel on ne vient en aide qu'avec l'arrière-pensée de pouvoir l'exploiter à son tour !

C'est un caractère particulier de la civilisation moderne que les actions politiques et nationales, de même que les actions individuelles et privées, dut communément besoin d'une justification morale ou scientifique, sans laquelle les acteurs ne se sentent pas la conscience tranquille. Hypocrite, subtil parfois est le raisonnement dont ils tirent leurs règles de conduite ; mais est-ce mm ns l'indice d'un certain respect de la justice et de la vérité éternelles, aux-

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quelles on rend hommage alors même qu'on les élude? Pour légitimer les prétentions européennes, il a bien fallu mettre en avant une raison qui les justifiât* On n'a pu en imaginer une meilleure que celle qui s'appuie sur la doctrine de l'inégalité des races humaines. D'après les déductions tirées de cette doctrine, la race blanche, étant unanimement reconnue supérieure à toutes, les autres, a pour mission de dominer sur elles, car elle est seule capable de promouvoir et de maintenir la civilisation. Elle en est devenue le porte-étendard élu et consacré par les lois mêmes de la nature !

Cette doctrine est-elle née d'une inspiration purement platonique ? Nullement. Elle est le résultat du plus affreux égoïsme, usurpant le nom de la civilisation, adultérant les plus belles notions de la science, pour en faire les soutiens des convoitises matérielles, les moins respectables du monde. Les peuples européens, heureux d'être parvenus les premiers à un degré de développement qui leur garantit actuellement une supériorité incontestable sur le reste des nations, ne voient en dehors de l'Europe que des pays et des hommes à exploiter. Trouvant trop étroit le terrain où ils sont nés et doivent vivre, ils recherchent, avec une insatiable ardeur, des territoires plus vastes, où puissent se réaliser leurs rêves de déployer à l'infini leurs immenses ressources et d*augmenter de plus en plus leurs richesses, sans qu'aucune difficulté les vienne contrarier. Partout et chaque jour, se manifeste davantage en Europe cette soif de coloniser qui est devenue insensiblement la passion dominante de la politique. Cette aspiration grandissante à s'emparer de territoires étrangers, habités par des regnicoles qui ont possédé depuis une époque immémoriale la terre où sont plantées leurs tentes, où sont établies leurs huttes, terre mille fois sacrée pour eux, parce qu'elle contient le dépôt précieux des cendres de leurs pères, a

quelque chose de souverainement brutal. Elle ne cadre pas le mieux du monde avec la moralité du siècle et les prescriptions du droit des gens dont elle est la négation positive. De là la nécessité de recourir à la casuistique et d'éluder le droit par une considération arbitraire des faits.

Le droit naturel, le droit des gens ne s'élève contre les usurpations politiques ou sociales, que parce qu'il admet comme premier principe l'égalité de tous les hommes, égalité théoriquement absolue, intégrale, qui impose à chacun l'obligation de respecter aussi religieusement son semblable qu'il se respecte lui-même, tous ayant la même dignité originelle attachée à la personne humaine. L'égalité de droit ne pourrait se maintenir comme une pure abstraction, n'ayant aucune corrélation avec les faits. Toutes les lois générales de la sociologie, quelque élevée qu'en puisse être la notion, doivent infailliblement se relier à une loi biologique qui leur serve de base et leur crée une racine dans Tordre des phénomènes matériels. Ainsi que nous l'avons vu ailleurs, la base de l'égalité de droit, entre les hommes, ne saurait être autre chose, que la croyance aprioristique en leur égalité naturelle. Il a donc suffi à la conscience européenne de supposer les autres races humaines inférieures à celles de l'Europe, pour que tous les principes de justice aient perdu leur importance et leur mode d'application ordinaire, à chaque occasion où il s'agit d'empiéter sur les domaines de ces races déshéritées. Ce biais est d'une commodité incomparable et prouve la fine adresse du Caucasien. Sans doute, les choses ne se divulguent pas clairement. Ceux qui s'occupent des questions anthropologiques, ou même philosophiques, semblent ne se préoccuper aucunement de la portée juridique des théories ou des doctrines qu'ils préconisent; mais au fond tout s'enchaîne. Plus d une fois, l'homme d'Etat, acculé par des interpellations difficiles et pressantes, s'abattra soudain sur ces théories

scientifiques qui semblent être si étrangères à sa sphère d'activité.

Toutes les fois qu'on se trouve donc en présence d'Européens discutant la question scientifique de l'égalité ou de l'inégalité des races humaines, on a en face des avocats défendant une cause à laquelle ils sont directement intéressés. Encore bien qu'ils aient l'air de se placer sous l'autorité de la science et de ne plaider qu'en faveur de la pure vérité; alors même qu'ils se passionnent pour leur thèse jusqu'à faire abstraction du mobile positif qui les y maintient, leurs argumentations se ressentent toujours de l'influence que subit l'avocat plaidant pro domo sua. Argumentant dans un sens contraire, peut-être ne fais-je rien autre chose que céder à la même impulsion. La réciproque est vraie, pourrait-on dire; mais cela ne détruit point le fait à démontrer. Or, il est constant que l'une des causes d'erreur qui agit le plus puissamment sur l'intelligence des philosophes et des anthropologistes, soutenant la thèse de l'inégalité des races, c'est l'influence ambiante qu'exercent sur elle les aspirations envahissantes et usurpatrices de la politique européenne, aspirations dont l'esprit de domination et la foi orgueilleuse en la supériorité de l'homme de type caucasien sont la source principale*

La plupart de ceux qui proclament doctoralement que les races humaines sont inégales, — que les Noirs, par exemple, ne parviendront jamais à réaliser la civilisation la plus élémentaire, à moins qu'ils ne soient courbés sous la férule du Blanc, — arrondissent le plus souvent leurs phrases aux périodes sonores, en pensant à une colonie qui leur est échappée ou à une autre qui ne leur reste qu'en réclamant audacieusement l'égalité de conditions politiques entre noirs et blancs. On ne renonce pas facilement à l'antique exploitation de l'homme par l'homme : tel est pourtant le principal mobile de toutes les colonisa-

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fions, soutenu par le besoin que les grandes nations industrielles éprouvent d'étendre sans cesse leur rayon d'acti- *vité et d'augmenter leurs débouchés. Economistes, philosophes et anthropoïogistes deviennent ainsi des ouvriers de mensonge, qui outragent la science et la nature, en les réduisant au service d'une propagande détestable. En fait, ils ne font que continuer dans le monde intellectuel et moral l'œuvre abominable que les anciens colons exerçaient si bien, en abrutissant l'jesclave jaune ou noir par l'éreintement matériel. Combien de travailleurs, en effet, ne se laisseront pas gagner par un pénible et sombre découragement, en lisant les sentences absolues prononcées par les plus grands esprits contre les aptitudes du Nigritien ! Combien d'intelligences naissantes, au sein de la race éthiopique, ne se laisseront pas endormir au souffle mortifère des phrases sacramentelles d'un Renan, d'un de Quatrefages ou d'un Paul Leroy- Beaulieui Ces savants ont-ils conscience de leur malheureuse complicité? Personne ne le sait, personne ne peut le savoir. Ce que l'homme pense dans son for intérieur sera éternellement un mystère pour les autres hommes. Cependant il y a un fait positif, c'est que toutes les tendances colonisatrices de la politique européenne les entraînent dans un courant d'idées où l'égoïsme de race doit dominer fatalement, de plus en plus, les pensées et les inspirations individuelles, Ces tendances renforcent chaque jour les préjugés d'une sotte hiérarchisation ethnique, plutôt que de les laisser tomber dans un relâchement que l'absence de tout intérêt actuel produirait infailliblement et naturellement. De même que la majorité de leurs congénères, ils ne pourraient s'affranchir d'une telle influence qu'entant que leur esprit serait suffisamment prémuni contre elle. Pourtant tout se réunit de manière à ce qu'ils soient difficilement désabusés.

En effet, Taxe de la politique européenne semble tourner vers l'Asie et l'Afrique. Toutes les ambitions s'entrechoquent, allant à la recherche d'un terrain propre à leur agrandissement commercial, c'est une course insensée et bizarre, bien ressemblante à celle de Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale! C'est à qui, des peuples de l'Europe, aura la plus grande part dans cette curée où l'on se précipite avec avidité. L'Afrique, peuplée de Noirs, semble être de si bon droit accessible aux conquêtes de PEuropéen, que rien ne repousse les prétentions de ceux qui veulent s'y procurer un lopin de terre, au détriment de l'indigène. L'homme noir n'est-il pas d'une race inférieure? N'est-il pas destiné à disparaître de la surface du globe, afin de faire place à la race caucasique, à laquelle Dieu a donné le monde en héritage, comme, dans le mythe biblique, il le donna aux descendants d'Israël? Tout se fait donc pour le mieux, à la plus grande gloire de Dieu!

Les idées que j'esquisse légèrement ici ne sont nullement le produit de ma seule imagination. C'est le résultat d'une théorie qui est tellement répandue parmi les Européens que les esprits les plus philosophiques n'ont pu échapper à sa prestigieuse inspiration. ïl serait peut-être étonnant de voir un homme de la trempe de M. Herbert Spencer y céder comme tous les autres et y compromettre*, sans hésiter, sa réputation de profonde clairvoyance. Cependant, il va plus loin que personne, en affirmant le droit d'extermination qu'a l'Européen contre tous ceux qui résistent à son envahissement. Dans son traité de Morale évolutionniste, qui est le couronnement de ses principes philosophiques et scientifiques, on lit les paroles suivantes : « Si l'on dit qu'à la manière des Hébreux qui se croyaient autorisés à s'emparer des terres que Dieu leur avait promises, et dans certains cas, à en exterminer les habitants, nous aussi, pour répondre à * l'intention manifeste de la Providence »,

nous dépossédons les races inférieures, toutes les fois que nous avons besoin de leurs territoires, on peut répondre que, du moins, nous ne massacrons que ceux qu'il est nécessaire de massacrer et laissons vivre ceux qui se soumettent (1). »

Il est curieux de constater à quelle conséquence la doctrine de l'inégalité des races a pu amener l'esprit le mieux fait, l'intelligence la mieux équilibrée; mais c'est une nouvelle preuve de la puissance de la logique. On ne s'en écarte, dans la science comme en tout, que pour tomber dans les erreurs les plus grossières, les théories les plus insensées!

L'Asie, avec des peuples en possession d'une civilisation mille fois séculaire, mais vieillie et décrépite dans une stagnation malheureuse, ne tente pas moins les convoitises de la race caucasique. Là aussi, elle se croit appelée à tout régénérer; non par un commerce régulier, non par un échange d'idées et de bons procédés qui profiteraient admirablement aux fils de l'extrême Orient, mais en s'imposant comme des maîtres, de vrais dominateurs. Pour encourager l'esprit public dans l'acceptation et l'exécution de ces entreprises lointaines et chanceuses, n'y a-t-ii pas la théorie de l'inégalité des races? N'est-ce pas la destinée des peuples blancs de gouverner le monde entier ? Toute l'Europe n'est-elle pas devenue héritière des grandes destinées de kome?...

Tu regere imperio populos, Romane, mémento!

Aussi combien enchevêtrée ne se trouve pas la politique européenne dans toutes ces convoitises sur l'Asie et l'Afrique, que le langage parlementaire a décorées du nom élégant de question d* Orient \ C'est la civilisation occidentale qui agit, mais tous ses efforts sont tournés vers le monde oriental. Chaque incident qui se produit en Asie ou

(1) Herbert Spencer, Les bases de la morale évolutionniste, p. 206.

en Afrique a son contre-coup parmi les nations de l'Europe qui, chacune pour un motif, y sont directement ou indirectement intéressées. La seule question égyptienne, par exemple, réunit les intérêts les plus complexes, tenant en haleine le monde ottoman, le monde slave, le monde germanique,, ainsi que le monde latin.

« L'Egypte, dit Emilio Castelar, est pour les Turcs une portion de leur empire ; pour les Autrichiens, une ligne qu'il leur convient d'observer à cause de leurs possessions dans la mer Noire et dans la mer Adriatique ; pour- les Italiens, c'est une frontière que la sécurité indispensable de leur belle Sicile et leur constante aspiration à revendiquer Malte et à coloniser ainsi Tripoli et Tunis leur font l'obligation de tenir à l'abri de tout obstacle; pour la grande et puissante Allemagne, dont l'orgueil ne veut point perdre son hégémonie dans le monde européen, elle est une question continentale et extra -continentale; pour la Russie, qui songe, en Europe, à une Bizance grecque et, en Asie, à une route terrestre vers l'Inde, c'est une question européenne; pour l'Espagne, le Portugal, la Hollande, c'est la clef de leurs voyages aux divers îles et archipels où iïottent encore leurs drapeaux respectifs; pour tous, en ce moment d'horrible angoisse, c'est la question par excellence, puisqu'elle porte dans ses innombrables incidents la paix à la chaleur de laquelle fleurissent le travail, le commerce et la liberté, ou la guerre implacable dont les commotions épouvantables entraînent et répandent dans le monde la désolation et l'extermination avec leur funèbre cortège de catastrophes.

a Mais, à la vérité, la question égyptienne est plus spécialement une question anglo-française (1) »

(1) Emilio Castelar, Las guerras de America y Egypto. Madrid, 1883, p. 120-121.

Le Madhi ne se figure pas le rôle qu'il joue dans les ressorts de la politique européenne, avec sa propagande religieuse et l'esprit de fanatisme qu'il inspire â ses adeptes du Soudan. A la prise de Kartoum et à la nouvelle de la mort du général Gordon, les journaux de l'Europe (i) n'ont-ils pas déclaré que, tout en reconnaissant les fautes du gouvernement britannique et la grande part de responsabilité de l'illustre M. Gladstone, le vétéran du parti libéral anglais, il fallait agir de manière à sauver le prestige de la civilisation, en venant en aide à l'égoïste Albion'/ N'est-ce pas toujours la question de race qui domine en ces élans de solidarité, mais qui, édulcorée par le miel du parlementarisme, se change en question européenne, en la cause de la civilisation? L'Angleterre a dû évacuer le Soudan, car la France est occupée ailleurs; l'Italie est plus présomptueuse que puissante; l'Allemagne ruse; la Russie se heurte aux frontières de l'Afghanistan : mais on est tellement contrarié, que chacun menace de reprendre l'œuvre qui s'est brisée entre les mains de l'Anglais. Aussi comprend»on bien que la théorie de l'inégalité des races humaines ait facilement trouvé dans un tel état des esprits un ensemble de raisons, un appui qui ne se dément jamais !

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