ANGE ET DIABLE
Si les causes d'erreur, qui ont été jusqu'ici signalées comme pouvant influer sur l'intelligence de l'Européen dans l'opinion erronée de l'infériorité de la race noire, sont d'une importance incontestable, il s'en trouve d'autres de beaucoup plus agissantes et plus influentes. Telles sont celles qui prennent naissance dans l'aberration des croyances religieuses ou dans un jugement à priori, facilement établi par le vulgaire, confondant les apparences extérieures et la nature même des choses. Dans cet ordre d'idées il faut tout d'abord étudier l'influence que les doctrines théologiques ont exercée dans la vulgarisation de la théorie inégalitaire.
Nul n'ignore combien la foi religieuse est puissante sur l'évolution des esprits qui se sont développés à son ombre. Le fidèle qui reçoit de la bouche du prêtre, savant théologien, une parole vague ou précise, ne se contente pas de la simple conception de l'idée qu'on lui suggère. Il la tourne et retourne, cherchant à en saisir les sens les plus cachés comme les plus pratiques ; dans son âme en peine, il n'obtient de repos que lorsqu'il parvient à réduire la pensée abstraite en une forme concrète ou à prêter à la tradition, si c'en est une, la réalité actuelle qui l'aide à se la figurer
matériellement. C'est par cette tendance que s'infiltrent goutte à goutte, dans toute religion, des légendes burlesques, voire des superstitions. Elles finissent par s'y adapter tellement bien qu'on ne peut les séparer, sans retirer à cette religion qu'on veut épurer ce qui fait sa principale force ou son principal attrait aux yeux de la multitude.
Bien entendu, il s'agit du commun des fidèles; car pour ceux qui, doués d'une sensibilité exquise, sont ineffablement imprégnés des effluves de la grâce et ne vivent que de la vision des choses célestes, ils trouvent tout leur bonheur à s'abîmer en Dieu, sans érailler leur esprit aux , angles de la contingence. C'est à l'aide de cette contemplation perpétuelle des vérités divines que l'âme se purifie et se transforme. Aussi les théologiens la définissent-ils en des termes quintescenciés et troublants. C'est « une vue de Dieu ou des choses divines, simple, pénétrante, certaine, qui procède de l'amour et tend à l'amour. * Mais il n'est point question ici de cet état de grâce à la fois prévenante et efficace. Toutes ces subtilités solennelles et fort respectables n'ont jamais effleuré la tête du vulgaire, lequel laisse aux Saint Anselme, aux Saint Thomas d'Aquin et aux Sainte Thérèse le soin de dogmatiser et d'expérimenter dans la science par excellence, scientia Deiy hominis et mundû
Pour la foule, il faut des emblèmes qu'on peut voir et toucher. Dans tout ce qu'on lui prêche ou qu'on lui explique, il lui faut aboutir à cette matérialisation de l'idée ou tomber dans la plus complète indifférence. De là, l'universalité de l'anthropomorphisme dans tous les systèmes religieux. C'est l'action de l'homme rapetissant instinctivement la divinité à des proportions humaines, pour en mieux saisir le concept. Les faiseurs de religions, qui sont toujours de fins politiques, ne le savent que trop ; et leurs ministres suivent impertubablement les mêmes procédés. Dans
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toutes leurs prédications, ils se servent de figures et d'images délicatement appropriées à la propagation de la foi. Le tout est mené avec une prudence de colombe; sans rien avancer de manière à compromettre le prestige de la parole révélée, mais usant de tous les à-propos pour la rendre saisissante et fructueuse dans la récolte des âmes ! C'est ainsi que dès la première époque du christianisme, on inventa mille combinaisons propres à frapper les esprits et à diriger leur attention sur les choses de la religion chrétienne. Tous les peuples européens, au milieu desquels devait se répandre la foi, avaient des superstitions qu'il fallait respecter jusqu'à un certain point. Il y eut donc des accommodements; car il y en a toujours avec le ciel. De toutes les inventions de la propagande ecclésiastique, celle du diable était la plus ingénieuse et la moins négligeable. En dehors du courant d'idées que soufflèrent sur le monde catholique les doctrines de Manès, savant hérésiarque qui eut l'idée de fondre avec le christianisme les principes du mazdéisme, le principal dogme de la religion du Christ, celui du péché originel et de la rédemption, devait infailliblement conduire les théologiens à la conception d'un mauvais génie, un démon représentant l'esprit du mal. Aussi, suivant la tradition biblique, le mythe du diable prend-ii naissance avec la genèse même de l'humanité. Dès que Dieu eut créé l'homme, le seul être capable de lui rendre témoignage, à ne considérer que notre globe terraqué, le diable apparaît dans l'éden, berceau de l'innocence et du bonheur pur, et commence sa malfaisante besogne contre la destinée humaine. Il agit surtout en haine du Tout-Puissant et inspiré par un orgueil infernal.
He trust ed to hâve equalled thé Most-High, If the opposed (1) .
(1) Milton, The paradise losu *
Job en est obsédé; Jésus en est encore tenté. L'Apocalypse lui fait une place tellememVWllante dans le jugement dernier, qu'on se demande parfois s'il ne joue pas dans ce drame suprême un rôle aussi grandiose, aussi puissant, sinon aussi attrayant que celui du divin agneau. Partout où le Dieu chrétien se manifeste pour la réalisation d'un bien quelconque, Satan s'érige, invincible, avec une volonté indomptable, une persévérance infatigable de détruire l'œuvre de son éternel antagoniste et de le rem* placer par le mal. Les deux principes, ou, si l'on veut mieux, les deux forces subsistent Tune à côté de l'autre, dans une lutte qui ne finira pas. Le sacrifice du calvaire, en ouvrant une voie vers le ciel, n'a point ruiné l'influence du tentateur sur la terre qui reste toujours, livrée à l'abomination de la désolation. En dehors du petit nombre des élus, auxquels un rayon de la grâce a été communiqué d'en haut, tous les mortels sont exposés à ses attaques !
On conçoit la répulsion et la détestât ion qu'un tel être inspire naturellement aux chrétiens. Ils doivent observer une vigilance incessante, afin de lui fermer tout accès dans leur cœur et même dans la nature entière. Le grand triomphe de l'Église serait de briser à jamais la trame du mal, afin de ravoir ici-bas le bonheur que nos premiers parents avaient connu, avant, qu'Eve se fût montrée si friande de ia fameuse pomme. Mais au prix de quelle lutte! Le baptême chrétien ne se donne qu'au préalable on ait renoncé à Satan ; les exorcismes de l'église sont encore l'expression de l'empire qu'on lui suppose. Il n'y a pas un seul vrai fidèle qui, sentant un frisson étrange lui agacer la chair, ne s'empresse de crier : vade rétro Satanas t
L'idée de l'existence du diable est donc une partie inté* grânte de la religion catholique. Mais pour que le mythe s'adaptât si bien à l'esprit de la foule et devînt â ce point
populaire, il fallait qu'il fût présenté sous une forme matérielle. Il en fut ainsi.
La majeure partie des gentils, parmi lesquels la religion chrétienne devait se propager, conservaient obstinément leurs habitudes idolâtriques. Afin de rendre Jésus aimable, on en avait fait un portrait idéalisé, où l'anthropomorphisme grec se prêta merveilleusement aux aspirations naturalistes des chrétiens encore barbares. En effet, la figure classique de Jésus est le sjrnbole de la douceur, de la résignation et de la bonté infinies ; toutes ces vertus que le christianisme avait mission de répandre sur la terre, afin d'acheminer les hommes dans la voie du salut. Gomme, dans la race caucasique, le blond répond parfaitement à ce caractère d'agneau sans tâche, on fit Jésus généralement blond, avec une physionomie pleine de vague onction, encore que toutes les probabilités laissent à croire qu'il était plutôt brun et avait les traits fortement accusés qui caractérisent la race sémitique (1).
Au type blanc de Jésus, sur le front duquel se reflètent
(1) « La population de Galilée était fort mêlée, comme le nom même du pays l'indiquait*, dit M. Renan. Cette province comptait parmi ses habitants, au temps de Jésus, beaucoup de non-juifs (Phéniciens, Syriens, Arabes et même Grecs). Les conversions au judaïsme n'étaient point rares dans ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici une question de racé et de rechercher quel sang coulait dans les veines de celui qui a le plus contribué à effacer dans l'humanité les distinctions de sang. » ( Vie de Jésus),
Il ressort clairement de ce passage que de toutes les branches ethniques de l'humanité représentées à Galilée, au temps de Jésus, il n'y en a aucune qui ait eu pour caractère commun le type blond. C'étaient plutôt des bruns et même des peuples assez foncés, à l'exception des Grecs dont la personnalité de Jésus s'écarte positivement par sa complexion intellectuelle et morale. — C'est encore une erreur de croire que la religion du Christ a contribué à effacer les distinctions de sang parmi les races humaines. Les préoccupations de la couleur ne se sont jamais mieux développées qu'avec la civilisation moderne.
* Geîil haggoycm « cercle des gentils ».
l'intelligence calme et sereine, la morale douce et avenante, dont l'ensemble concourt à former je ne sais quel charme de divine beauté, il en fut opposé un autre, ayant tous les contraires de ce qui plaît et attire dans l'image du Sauveur. Le diable est le symbole de la brutalité, de l'esprit de révolte et delà perversité. Pour mettre en relief l'opposition tranchée, profonde, inconciliable, qui existe entre les deux symboles, on pensa naturellement à faire du diable un nègre.
« De sa large bouche et de ses narines sortaient la flamme et une fumée sulfureuse. Par son noir visage, il ressemblait à un Ethiopien féroce : ses cheveux et sa barbe se hérissaient, tordus comme des serpents; ses yeux rouges comme le feu lançaient des éclairs. »
Les traits et la couleur sous lesquels je présente ici Satan, et qui lui font une physionomie bien peu flatteuse, j'en conviens, ne sont pas une fantaisie imaginée pour le besoin de ma thèse, comme on serait tenté de le croire. Je ne fais que reproduire autant qu'il m'a été possible, une description du diable faite par un certain Blasius Melanès, qui vivait, je crois, vers le commencement du moyen âge. Son nom, peu cité et même absent dans les meilleurs dictionnaires d'histoire, me fait croire que nous avons affaire à un pseudonyme. En tous cas, il fait bon de voir le texte de ce Blasius, latin quelque peu barbare, mais qu'on ne s'étonne guère de rencontrer dans cette époque de décadence, où la langue de Cicéron fut si maltraitée par les cuistres de haute et basse volée. Il dépeint ainsi le diable :
...... Cui visus ore vastum, flammam naribus, fumum
fundens sulfureum... ferociens in speeie nigerrimi Ethiopes; capilli et barba stillabat quasi piscem callidam et liquidant, oculi ferum ignitum et structuras scintillans (!)♦
(1) Blasius Mêlânès, Vita S. Joannis cité par M. Pompeyo Gêner, dans son livre : La mort et le diable.
'..If "■
Cette imagé du diable transformé en nègre aux cheveux crépus, aux yeux rouges, aux narines ouvertes comme des forges qui lancent des flammes, à la bouche énorme* est devenue la physionomie même sous laquelle tous les gens du peuple, en Europe, se figurent encore les hommes de race éthiopienne. Aussi quand ils voient un Noir avec des traits plus ou moins réguliers, ils le regardent avec une curiosité qui frise la naïveté ou l'ignorance* Pour eux, le nègre a hérité de la couleur du diable; or, son prototype a été présenté â tout le moyen âgé sous les formes les plus hideuses tant par la peinture que par la sculpture :
Si horrible et si lez
Que très tous cels qui le veaient
Sur leur serement affirmoient
Conques mes laide figure
Ne en taille, ne en peincture
N%voieiit à nul jour veue (l)é
Mais ce qui caractérisait surtout Je diable traditionnel, c'était sa couleur noire. Cela se rattache encore à l'observation que nous avons faite de l'impression profonde que produit sur l'esprit du vulgaire et même des gens instruits qui n'y sont pas habitués/ la différence tranchée qui existe entre le Caucasien et le Nigritien, eu égard à la couleur du visage. Aussi, toutes les fois qu'on voulait comparer la noirceur d'un objet, choisissait-on la, couleur du diable !
li fust (bois) était et li ïer Plus noirs que diable d'enfer.
dit le Roman âe la Rose (£).
Cette tradition eut la plus malheureuse influence sur l'esprit des Européens. La guerre des Croisades ne fit que
(1) Fabliaux de Mèo^ t* I* p* 414.
(2) Méon, Roman de la Rose, t. lïj p* 961»
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raviver le fanatisme religieux, en donnant une popularité plus grande â ces distinctions et, je dirais même à ces oppositions de couleur. Pour le moyen âge, tous lesMusul*mans étaient des Sarrasins; et qui disait Sarrasin disait Maure ou noir. Par sa couleur, le Maure faisait à l'Européen la même impression que le diable. L'expression naïve de cette vérité se retrouve encore dans le Roman de là Rosé:
Par icelui Dieu qui ne ment Si vous jataès parlés à li Vous aurez le vis (visage) pâli Voires certes plus noir que More.
D'ailleurs, le mot more est resté synonyme de * noir » dans la majeure partie des langues européennes. Témoin : L'allemand Mohr ; l'espagnol morêno; l'italien morelle* mofetiô, signifiant tous te noir * « nègre » ou * négrillon » * Plus la foi catholique devint fervente et agissante, durant les différentes croisades, plus les peuples chrétiens dé race blanche s'habituèrent à ne voir dans l'homme hoir qu'un être réprouvé, un fils de Satan, dont le seul contact, le seul aspect lui causait la plus profonde hor* reur. De telles impressions jettent dans les âmes des traces durables, fort difficiles à s'effacer. Longtemps après qu'il n'y eut plus de Musulmans à combattre, la terre sainte ne pouvant plus être disputée aux Turcs qui avaient étendu leur domination jusqu'en Europe et placé leur Capitale à Constantinople, sur la ruine définitive de la dynastie des Paléologues, l'on conservait encore la légende du noir Sarrasin. Il faisait toujours petir aux hommes du peuple ou aux clercs superstitieux, sous sa peau d'ébène. L'Occident avait renoncé à la lutte contre l'Orient ; mais le mythe ne fut point oublié. Jusqu'en plein XIX.0 siècle, la légende populaire, qui fait représenter Dieu par le blanc et le diable par le nègre, continue encore à
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inspirer les meilleurs peintres et les plus grands poètes.
Dans le salon de peinture du Louvre, après avoir traversé le musée de la Marine, on arrive à une salle supplémentaire, où ia meilleure toile et la plus belle est peutêtre un tableau du peintre Ary Scheffer, fait en 1856 et représentant la Tentation du Christ. Le célèbre artiste, obéissante la grande légende du moyen âge perpétuée jusqu a nos jours, fait du diable un nègre et de Jésus un blanc!
Victor Hugo, le poète le plus sympathique, le cœur le moins disposé à la haine ou au mépris de Fhomme d'une race quelconque, n'a pu s'empêcher de sacrifier à cette fiction populaire. Dans une de ces poésies apocalyptiques et pleines d'une sombre grandeur, dont la muse de la Légende des siècles connaît seule le secret, Hugo met en scène les deux principes, celui du bien et celui du mal. C'est un dialogue superbe et dramatique au plus haut point!
Les acteurs sont, d'une part, Zénith placé dans les hauteurs culminantes, dominant le monde qu'il éclaire de son rayonnement moral et auquel il ouvre les sentiers de l'idéal; de l'autre, Nadir rivé en bas, dans les ornières infectes, ne concevant que ce qui est abject et vil, génie de l'ombre et de l'opprobre. Eh bien, Nadir, c'est le nègre : d'où il faut conclure, pour compléter l'antithèse chère au poète des Contemplations ^ que Zénith est le blanc.
Celui-ci dit ;
« Pudeur! le Us t'adore et le ramier candide T'aime et l'aube te rit, virginité splendide, Neige où se posera le pied blanc de rameur! »
À quoi Nadir répond :
A bas la vierge! à bas le lis! à bas le jour! Toute blancheur, est fade et bête.