ZÉNITH
Tais-toi , nègre.!
Nadir .
Est-ce ma faute, à moi? L'ange! tu deviens aigre
Le nez en l'air, au fond de toute chose assis,
Où tu vois des géants, je vois des raccourcis.
Ce que tu vois monter, moi je le vois descendre.
Tu vois la flamme aux fronts, je vois aux pieds la cendre.
Tout tient à la façon dont nous sommes placés.
J'avoue que lorsque j'eus ouvert pour la première fois Les quatre vents de l'esprit, ouvrage où se trouve la pièce dont j'ai extrait ces vers d'Hugo, j'éprouvai involontairement un malaise profond devant cette personnification fantaisiste du « maître ». Oui ce « Tais-toi, nègre t * m'a sonné douloureusement au cœur, N'est-ce pas ainsi que les calomniateurs et les bourreaux ae la race noire se sont toujours exprimés, toutes les fois que l'Éthiopien, certainement moins ridicule que le nègre Nadir, a voulu réclamer son droit et en appeler à la conscience humaine? N'est-ce pas avec ces termes méprisants et sommaires qu'on lui a toujours fermé la bouche? Par quelle mystérieuse coïncidence cette étrange réminiscence. est-elle venue au grand penseur, au moment où dans une sublime inspiration, il croyait écouter « deux voix dans le ciel »?... Mais à quoi bon questionner ! Le poète est un être privilégié; il lui est permis de créer les images et les situations les plus capricieuses, sans qu'on puisse s'en prendre à sa raison ou à son cœur. Ici surtout, Victor Hugo est irrépréhensible. Poète; il est l'incarnation multiple de l'esprit populaire de sa race : il le reflète dans ses traditions comme dans ses convictions. A l'ange» la croyance vulgaire, conforme en cela aux dogmes théologiques, n'a jamais opposé que le diable* Or, le nègre, nous l'avons vu, c'est pour elle la fidèle image du diable. Aussi dans un autre vers, un peu plus loin, le barde immortel fait-il dire à Nadir :
« Monsieur, je suis un diable et vous êtes un ange. »
610 m v&wxt
Tout s'explique ainsi. Victor Hugo restera l'ami de la race noire qui l'aime et qui se rappellera éternellement son indignation généreuse, à la nouvelle $e la mort de John Brown. Pourtant, dans son inconscience et son irresponsabilité de poète, nous aura-t-il laissé la preuve, la plus éloquente de cette opinion populaire, issue de l'éducation théologique, d'après laquelle toute l'Europe du moyen âge et la majeure partie de l'Europe contemporaine, beaucoup plus ignorante que ne l'avoue l'orgueil caucasique, n'ont jamais pu voir autre chose dans Fhomme noir que le diable en personne ! #
Mais, diront les casuistes, si la légende incontestable qui a fait de l'Ethiopien un être repoussant, méchant et malfaisant, un diable enfin, rend compte de la frayeur et de l'horreur que l'Européen ignorant éprouve à la vue des hommes noirs, comment expliquer l'opinion si généraleinent répandue de l'infériorité native de ces hommes et de leur subalternité naturelle vis-à^vis des blancs ?
C'est là une question qui se rattache intimement à la précédente. Il est certain que les faits et les croyances, qui en découlent, proviennent des mêmes idées théologiques si persistantes et si influentes sur l'esprit humain. Nous pourrons facilement le constater.