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LES GRECS, LES LATINS ET L'ETHIOPIE

En prouvant que les anciens Vont jamais divisé les races humaines en inférieures et supérieures, nous ne ferons que rendre plus indiscutable l'opinion que nous avons établie sur l'influence des idées théologiques dans le courant d'esprit qui a gagné toute l'Europe moderne et dont elle ne'se défait qu'avec peine, à part un nombre restreint d'intelligences d élite qui ont pu s'émanciper des préjugés traditionnels.

On ne saurait sans doute contester que dans l'antiquité on attachait beaucoup plus de mérite à la beauté physique que dans les temps actuels. Quelles que soient les qualités qui rehaussaient un homme, il lui fallait surtout soigner sa personne, étudier son maintien et sa démarche, tâcher enfin de se faire beau, s'il briguait sérieusement les succès publics. Aussi est-ce à remarquer que les portraits des grands hommes de l'antiquité grecque et romaine, ceux des Grecs surtout, conservés par leurs monuments incono- . graphiques, tels que statuettes, bustes, monnaies, médailles ou camées, représentent tous des traits expressifs et réguliers, Rapprochant le plus possible de l'idéal de la beauté humaine*.

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Soerate, qui ne fut pas absolument beau, savait si bien pourtant l'importance que devait attacher à la beauté des formes tout citoyen désirant jouer un rôle dans la république, qu'il recommanda même à un cle ses disciples de sacrifier aux grâces ! Cette fine observation fait voir admirablement que cette belle harmonie qu'oifrent les traits et la physionomie générale de la race grecque a été, dans le commencement,, une beauté voulue et soigneusement recherchée. Même dans l'habillement, on sentait l'intention esthétique. Il était sobre de tout luxe asiatique, mais rajustement en était d'une simplicité délicate et savante, comme ces belles lignes pures et d'une symétrie charmante qui caractérisent l'architectonique grecque.

Pour obtenir une parfaite élégance dans leurs mouvements, les anciens s'exerçaient régulièrement à la pales^ trique, comprenant la course, la lutte, le saut, le disque, le javelot et le cerceau. Cette gymnastique souverainement hygiénique, assouplissait les membres, donnait aux gestes une aisance aimable et laissait à tout l'individu ce port majestueux et gracieux à la fois, lequel prête à la physionomie je ne sais quoi de rayonnant. Comment veuton que de telles coutumes n'eussent pas inspiré un vrai culte de la beauté?

La civilisation romaine sortie presque entièrement de la culture grecque, fit constamment preuve des mêmes incli* nations. Encore bien que le Romain, de caractère mâle et féroce, ne pût jamais atteindre le degré de fine et délicate complexion qui fut un produit spécial de FAttique, son idéal était de s'en approcher de plus en plus, sans perdre la trempe de son organisation primordiale. C'étaient les mêmes jeux, les mêmes exercices qu'ils répétaient comme gymnastique; seulement au pentathle olympique ils ajoutèrent le pancrace et rhoplomachie, exercices beaucoup plus violents, mais qui plaisaient particulièrement à ces

hommes dont la plus vive préoccupation fut toujours la conquête du monde.

La vertu même, qui fut dans la Rome républicaine le principal ressort du caractère national, n'était pas une qualité suffisante pour qu'on dédaignât les avantages d'un exté* rieur agréable* Sans doute Caton s'en moquait librement, dans sa stoïque et rustique simplicité ; mais tout le monde n'était pas des Catons. Le doux chantre de Mantoue nous a laissé la meilleure idée du prix que ses contemporains attachaient à la beauté. Il est vrai qu'il avait le tempérament plus grec que romain, nourri qu'était son esprit de toute l'élégance de la littérature de l'Hellade; mais son poëme immortel ne reste pas moins comme le plus beau monument du monde latin. Dans un des plus touchants épisodes de l'Enéide, Virgile, de sa touche fine et souple, évoque pour charmer notre esprit un portrait des plus attrayants, c'est celui d'Euryale. Le poète pourrait, après avoir énuméré toutes les qualités que le jeune héros avait reçues de la nature, faire simplement ressortir sa vertu nue et sans fard ; cependant il ne s'en contente pas : pour lui, la vertu même emprunte un nouvel éclat des attraits de la beauté corporelle.

Gratior et puichro venieas in corporè virtus (1) !

Avec un tel esprit, il est certain que le premier mouvez ment d'un ancien ne dut pas être bien favorable à rËthio^ pien, beaucoup moins doué de ces formes harmonieuses, qui plaisent à la vue et attirent l'âme par le prestige qu'exercent naturellement sur elle toutes les belles proportions, Dans son inélégance sauvage, l'habitant des tropiques ne pouvait être considéré par le Grec ou par le Romain comme un homme de même valeur que ceux de leurs

(1) Virgile, Enéide, liv. V, v. 344.

races; mais un barbare de la Sarmatie ou de la Gothie n'était pas mieux vu. Ce n'est pas que Ton ne fît jamais attention à la couleur. Alors, comme aujourd'hui, une peau bien blanche était regardée comme un agrément naturel, un signe de distinction qui ajoutait à la beauté un prix nouveau. Virgile nous en offre encore un exemple dans ce bel Alexis très fier de sa personne, mais à qui Corydon fait ainsi la leçon :

O formose puer, nimium ne crede colori ! Alba^Iigustra cadunt et vaccinia nigra, leguntur (1).

Cependant malgré tous les motifs qui pourraient porter les anciens Grecs et les anciens Romains, censés moins humains que les modernes, à voir dans les hommes noirs des êtres méprisables et naturellement inférieurs aux blancs, en vertu d'une imperfection générique, inéluctable, ils ont toujours professé une opinion toute contraire. C'est une remarque facile à faire. Toutes les fois que dans la littérature grecque ou latine, il est question de l'Ethiopien ou de la couleur plus ou moins noire de la peau humaine, on ne rencontre aucune de ces expressions humiliantes, aucune de ces idées de mépris dont la littérature chrétienne de l'Europe moderne nous offre si souvent l'exemple.

A commencer par le père de la poésie grecque, le divin Homère, aperçoit-on dans ses poèmes aucune trace de dédain, quand il parle de la race noire ? Peut-on inférer, soit de ses expressions, soit de ses épisodes, qu'il attachait un caractère d'infériorité à la race éthiopienne? Non-seulement il n'en dit aucun mal, mais il en exprime souvent une vénération toute particulière. On peut citer, entre autres passages de l'Iliade, celui où Homère dit que les Ethiopiens étaient renommés par leur justice.

(1) Virgile, Eglogue II, v. 17-19.

Jupiter, dit-il, est descendu hier à un festin, vers l'Océan, chez les Éthiopiens renommés par leur justice et tous les dieux l'y ont suivi (1).

N'est-ce pas le plus bel éloge que l'on puisse faire à une nation ou à une race que de la présenter comme Y amie des dieux ?

Après Homère vient Eschyle. Il est inutile de nous y arrêter ; car en soutenant la thèse de l'origine nigritique des anciens Egyptiens, j'ai fait une étude suffisamment claire de la plus belle de ses tragédies, pour qu'on en ait une juste idée. L'épisode dld et du noirEpaphus, que je ne puis considérer autrement, dans le Promet hée enchaîné t que comme un mythe destiné à retracer la marche de la civilisation antique, est assez significatif. Il montre fort bien toute l'importance que l'immortel tragique accordait à cette race éthiopienne qui, comme Io, est sortie des régions tropicales, sous les rayons directs du soleil, et a marché lentement vers la mer, fondant des villes, des industries, l'art, la science, tout le trésor de civilisation que l'ancienne Egypte accumula si hâtivement dans son sein, pour en déverser la plus belle partie sur le monde entier, par le canal de la Grèce.

Dans la littérature latine, on ne trouve pas davantage la trace d'une croyance positive en l'infériorité des Noirs. De tous les auteurs qui ont écrit sur les traditions populaires du peuple romain, Ovide est, à l'exception de Varron, le guide le plus fidèle, le plus sûr et le plus compétent, pour nous conduire dans l'étude d'une pareille question. Prenons, par exemple, ses Fastes, poëme dont l'érudition ne le cède à aucun autre ouvrage, en tout ce qui concerne les légendes religieuses et sociales de l'ancienne Rome ; arrê-

(1) Zêu« yap iç 'fïxiavtfv ^et' àatïf/.ovaçAfôioxrçaç X0lÇ<$C se*/) xatoÉ Satra, Ôeot 8'àfjta Tiavieç ërcovro. (Iliade, I, v. 423 et 424.) Cf. Odyssée, I, v. 23 et 24.

tons-nous au passage où le poëte met en scène Ariadne à la couleur foncée et le dieu Bacchus, fils bien-aimé de Jupiter. La question d'épiderme est nettement posée.

Ariadne, confiante et généreuse, a sauvé Thésée du labyrinthe, en lui donnant le fil qui l'aida à en sortir, après qu'il eut vaincu le Minotaure. Elle se croit aimée et elle donne son cœur tout entier; dans cet abandon naïf, naturel à son sexe captivant et surtout à sa race, elle donne encore, elle donne tout ! Mais l'ingrat la délaisse. Belle, attrayante, mélancolique et souffrante, pleine de cette grâce attirante que Michelet décrit si bien, elle inspire une réelle passion à Bacchus. C'est alors qu Ovide nous la présente. Eprouvée par une première déception, elle tremble, en son cœur, qu'un nouvel abandon ne vienne briser son amour eh fleur; elle est surtout inquiète de sa peau noire et craint une rivale blanehe. Elle se chagrine; elle ne se contient pas et, se croyant seule, elle dit tout haut son inquiétude :

A* puto, preepQsita est fuscae ouhi çandiçLa pellex.

Mais Bacchus, qui la suivait à la sourdine, entend ces paroles et devine ses préoccupations. Il ne lui donne pas le temps d*achever, il l'enveloppe de ses bras; de ses lèvres amoureuses il sèche ses larmes; et sans faire attention à sa peau noire, il lui dit : « Gagnons ensemble le ciel; partageant ma couche, tu dois porter mon nom (4) ! »

Ce petit tableau est bien frais et riant. Il en sort un parfum de générosité qui se communique à Fâme. Tout y

(1) Dixerat : audibat jamdudum verba querentis Liber, ut a tergo forte secutus erat, Occupât amptexu, iacry masque pex oseula sicçatx

Et j « Fariter ço&li suiama petamus, ait, Tu mihi junct% tara, mfoi juncta irocabula sûmes,

Ovide, Fasies, H*. IÏI» y. 6-11.

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est vrai, naturel, et dans le style moderniste, on aurait dit a vécu ». C'est la réalité peinte au vif, belle parce que vraie. Mais ce qui captive surtout mon esprit, c'est la façon claire, précise et fine, dont le poëte des Métamorphoses montre que la couleur noire ne constitue aucune infériorité, ni aucune défaveur contre celui qui la porte. Peut-on demander une meilleure preuve des sentiments dont les anciens étaient inspirés à l'égard des distinctions de races? N'y a-t-il pas lieu de s'étonner qu'avec sa profonde et sérieuse érudition, M. de Gobineau n'ait pas pensé à cet épisode des Fastes d'Ovide, lorsqu'il affirmait que de tout temps l'inégalité des races a été préconisée comme une vérité naturelle ?

Les mythologies ne sont que l'ensemble des opinions morales, religieuses et sociales des peuples qui les ont imaginées. C'est à ce point de vue que l'étude des mythes et des légendes de chaque peuple, de chaque race, est devenue d'une importance si remarquable dans les recherches de la sociologie et même de l'ethnographie. On a donc tout le droit de voir dans le mythe d'Ariadne et de Bacchus la preuve évidente que, dans la civilisation antique, il n'y avait aucune classification systématique, divi* sant les races humaines en supérieures et inférieures, division aussi absurde que pénible.

Bacon, ayant un esprit souvent superficiel (1), malgré la grande réputation qu'il s'est acquise dans le monde philosophique par son Novum organum, n'a pas dû saisir le sens profond que renferme le mythe d'Ariadne. Il en fait la critique avec un esprit étroit ; il tire une morale gauche et embarrassée là où il fallait voir tout autre chose que ce qu'il imagine. « Mais ce qu'il y a de plus

(1) Bacon showed his inferior aptitude for physicai research in rejecting the Copernican doctrine which William Gilbert adopted* (Whewell, Philos, of the induotive Siences, t, II, p. 378).

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beau dans cette allégorie, dit-il, c'est de feindre que Bacchus prodigue ses amours à une femme délaissée et dédaignée par un autre; car il est hors de doute que les affections appètent et briguent ce que dès longtemps l'expérience a rebuté. Que tous sachent donc que ceux qui s'assujettissent et s'abandonnent à leurs passions, attachent un prix exorbitant aux jouissances (soit qu'ils soupirent après les honneurs, les amours, la gloire, la science ou tout autre bien), ne désirent que des objets de rebut, objets qu'une infinité de gens, et, cela dans tous les siècles, ont, après l'épreuve, rebutés et comme répudiés (1). » -

Le baron de Vérulam, avec son tempérament de courtisan, n'a pas même soupçonné tout ce qu'il y a d'éminente raison et d'humaine vertu dans cette allégorie qu'il interprète d'une façon si alambiquée. Son esprit était-il capable de concevoir la belle leçon qui ressort de l'action de Bacchus, dans les circonstances dont la tradition l'a entourée? Apercevait-il ce qu'il y a de sublime dans la délicate générosité du dieu libéral (Bacchus, était surnommé Lifcer)? Pouvait-il sentir qu'il fallait empêcher la femme noire de croire que la couleur de sa peau pût être une cause de refroidissement dans l'amour .qu'elle a inspiré? Je pense que non. Aussi est-il certain que, sous ce rapport, le sens moral de l'Européen moderne est complètement oblitéré ou, au moins, beaucoup en arrière des anciens!

Mais en tout il y a des exceptions. Dans le même temps où vivait Bacon, dans le même pays et la même race que lui il y eut un homme supérieur, animé de toutes les grandes et nobles aspirations qui donnent à l'esprit une trempe excellente. C'est Shakespeare. Le propre du génie, c'est

(1) Bacon, De dignitate et augm. scient., liv. II, ch. XIII.

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de sentir, c'est de concevoir spontanément, au milieu même de l'erreur générale, toutes les belles vérités qui créent l'ordre et l'harmonie dans ce monde. Juste au moment où, sous prétexte de servir les intérêts de la foi, tous les Etats de l'Europe avaient fini par donner leur plein et entier consentement à l'exercice de la traite des noirs considérés, partout, comme une vile marchandise, Shakespeare entreprit de présenter sur la scène un noir dont le courage, la franchise, la sagacité et la noblesse de caractère font un homme exceptionnel. Sur quel théâtre le place-t-il? dans cette république de Venise où l'aristocratie était le principe même du gouvernement I Ce n'est pas assez que le courage df Othello lui ait attiré la confiance illimitée du doge et des grands de Venise ; malgré sa couleur, il inspire l'amour le plus ardent à Desdémona, fille d'un sénateur! On a besoin de réfléchir pour mesurer tout ce qu'il y avait de hardi dans une telle conception. Mais comme pour répondre à ceux qui pourraient s'étonner que Desdémona fût à ce point éprise du Maure, sans s'effrayer de son teint noir, Shakespeare lui fait dire: I saw Othello's visage in his mina. — « C'est dans son âme que j'ai vu le visage d'Othello. » Paroles profondes. Elles disent en effet que les hommes, si différents qu'ils soient et par la couleur et par la diversité des formes anatomiques, ont visiblement un lien spirituel qui les attache les uns aux autres. Les qualités morales et intellectuelles, apanage de tous, réalisent chaque jour cette fraternité de l'esprit qui nous lie dans la chaîne des temps et des lieux, par la poursuite d'une destinée commune.

Sans doute Othello se laisse dominer par la jalousie avec l'emportement d'un sauvage. Il étouffe Desdémona, suppliante et belle, avec une cruauté folle, qui nous glace d'horreur et nous suffoque, nous qui la savons innocente ! Mais Shakespeare le fait intéressant même dans ce cruel

aveuglement. Cest Othello qui frappe, mais c'est l'honnête Iago qui dirige Ja main, en mettant en œuvre la perfidie la plus noire unie à la plus insolante effronterie. Aussi le Maure se poignarde-t-il sur le cadavre de sa victime, lorsque, désabusé, il voit toute la laideur de son action ! Cassio le jugé en quelques mots : a he was great ofheart », ditil. -Oui* il était grand par le cœur. Cette noblesse du cœur est ce qu'il y a de plus digne, de plus élevé dans l'homme; et quand on en est favorisé, c'est la nature même qui vous déclare l'égal de tous les hommes.

C'est un réel bonheur de rencontrer sur sa voie les grands penseurs qui sont les éclaireurs de l'humanité* Ils vous mettent dans le cœur je ne sais quel trésor de consolation et de vive espérance; car on sait qu'ils sont làj, debout pour longtemps, ces fiers champions de la vérité et de la justice. Leur action perdurable se continue et augmente d'intensité avec l'accumulation même des siècles. Qui sait quelle sainte excitation, quel précieux encouragement un "Wilberforce n'aura pas puisés dans le drame inoubliable de rimmor tel Shakespeare? C'est ainsi que se rachètent les erreurs des Bacon; c'est ainsi que la fraternité humaine se renoue au-dessus des injustices et des protestations. Homère, Eschyle, Shakespeare étaient de vrais esprits. Leurs grandes voix s'unissent dans la propagande du bien, comme un courant dont les eaux doivent se confondre pour gagner ensemble l'océan immense, d'où n'émerge que ce qui est vrai, ce qui est grand et élevé !

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