LA LÉGENDE DE GHAM
En choisissant le faciès du noir éthiopien, enlaidi à plai* sir, pour figurer l'esprit immonde, selon l'expression de la langue sacrée, les théologiens n'avaient fait que mettre à contribution une des traditions les plus populaires de la Bible, celle d'après laquelle la race noire avait été maudite par Noé dans la personne de Cham. Or Nqé, ayant été le plus ancien patriarche* doit être considéré comme
l'organe même de Dieu, au point de vue de l'orthodoxie.
D'autres ont prétendu voir dans les Nigritiens la descend dance de Caïn, lequel Dieu avait marqué d'un signe. Cette marque serait cause que le frère d'Abel devint tout noir après être né blanc; et sa postérité aurait généralement hérité de cette malédiction physiologique. Mais cette dernière opinion n'eut îamais beaucoup d'accès parmi les théologiens. Après l'avoir discutée, Bergier ajoute : « Il y aurait donc moins d'inconvénients à dire que la noirceur des nègres vient de la malédiction prononcée par Noé contre Cham, son fils, dont la postérité a peuplé l'Afrique (G. ch. 10, v. 13). Mais selon l'écriture, la malédiction de Noé ne tomba pas sur Cham, mais sur Chanaan, fils de Cham (G. ch. 9, v. 13); or l'Afrique n'a jamais été peuplée par la race de Chanaan mais par celle de Phut (1). *
Il s'agit ici spécialement de la couleur noire des Afri-r cains et l'habile théologien, qui défend la doctrine de l'unité de l'espèce humaine, tâche de ne pas laisser à l'hétérodoxie polygéniste une arme quelconque contre l'opinion que la foi et la tradition biblique ont généralement adoptée sur l'unité d'origine de l'espèce humaine. D'autres, dans un but absolument opposé, ont fait la même remarque et la même distinction des deux passages également obscurs de la Genèse. Ce serait trop long de s'arrêter ici à chercher s?il ny a pas en tout cela une ancienne altération des textes de la Bible, ou si l'interprétation vulgaire qu'on a longtemps faite de la légende de Cham n'est pas l'effet d'une erreur volontaire. Toutes ces questions d'exégèse sont en elles-mêmes trop complexes et difficiles pour que nous ayons la chance d'y faire la lumière, pour ainsi dire, en courant. Mais qu'on passe à l'article Cham, dans !.e même ouvrage, on verra Bergier s'exprimer avec une parfaite
(!) Bergier, Dictionnaire de théologie, article nègre.
netteté à l'égard du résultat de la malédiction de Noé. « Cham, fils de Noé, dit-il, ayant yu son père ivre et endormi dans une posture indécente, en fit une dérision et fut maudit dans sa postérité pour cette insolence. Il eut un grand nombre d'enfants et de petits-fils qui peuplèrent l'Afrique. Pour lui, on croit qu'il demeura en Egypte (1); mais il n'est pas certain que les Lybiens aient eu l'intention de l'adorer sous le nom de Jupiter- Ammon (2), comme l'ont cru plusieurs mythologues...
« Il est bon d'observer, ajoute Bergier, que la prédiction de Noé s'exécute encore aujourd'hui par l'asservissement de l'Egypte sous des souverains étrangers et par l'esclavage des nègres. »
(1) « Cham est le nom de l'Egypte dans l'Écriture. » (Bouillet, Dietionn. âïhist. et de géog.). On sait, en effet, que les anciens Égyptiens se nommaient Kami ou Kemi, comme nous l'avons déjà tu dans la partie de cet ouvrage qui traite de l'ethnologie de PÉgypte ancienne.
(2) On écrit généralement Ammon du grec yAfX[xoç, mais il y a une autre orthographe également grecque et d'une meilleure précité, c'est ^[/.p;, avec l'esprit rude. En effet, la racine étant Wapy-oç venant de ty&o, l'esprit rude est nécessaire pour indiquer la suppression du 4*i représentant souvent l'aspirée <p suivie de la sifflante <r« D'ailleurs le <J est parfois le signe même de l'aspiration; c'est surtout dans le passage d'une langue à Vautre qu'on en fait mieux la remarque, témoin le latin sal (sel) tiré du grec â\of.ç ou #Xç, ayant le même sens avec des acceptions plus étendues.
L'orthographe 'A^o;, où l'esprit rude, représentant l'aspiration, a été abandonné, provient sans nul doute de ce que cet esprit s'écrit rarement sur les monuments (Burnouf, Gramm. grecque). Hammon en grec, signifie « sable, arène » et serait ainsi le nom figuratif du désert lybien: mais je ne pense pas que ce soit au terrain friable et sablonneux que les indigènes aient voulu dédier un culte. Et puis, pourquoi auraient-ils eu recours à, ce nom grec, si longtemps avant la conquête d'Alexandre? Tout porte donc à croire que le culte de Hammon, qui remonte aussi haut qu'on puisse , reculer dans l'histoire ancienne de l'Egypte et de la Lybie, a pour origine une légende solaire.
Il faudrait alors, contrairement à l'opinion de Bergier, abandonner l'étymologie grecque absolument injustifiable ici, et faire venir Hammon de Cham ou 'Sam. Dans la majeure partie des langues sémiti-
Le célèbre théologien, n'ayant pas ici les mêmes préoccupations que celles d'auparavant, ne cherche aucunement à contredire la tradition; il voit, sans hésitation, dans les Africains asservis et non dans les Chanaans, les fils de Cham sur lesquels s'est accomplie et s'accomplit encore la malédiction de Noé, C'est peut-être un fait digne d'attention que le sans-gêne avec lequel les hommes d'Église disent oui et non sur un même fait, dans le même ouvrage. Mais la parole de Dieu ne saurait avoir été prononcée en vain; il a donc fallu prouver que la prédiction de Noé, faite dans une forme tellement précise et saisissante, s'est réalisée et se réalise encore. Sans cela, la Bible, qui est la source de toutes les doctrines chrétiennes, perdrait toute son autorité et n'exercerait plus le prestige qu'elle doit avoir sur l'intelligence du fidèle, comme la vérité révélée par Dieu, au moyen de l'inspiration accordée à Moïse, aux prophètes et aux apôtres.
Au reste, il faut répéter que c'est la dernière interprétation qui a été la plus généralement acceptée! «Noa'h, dit
ques le ck est un signe d'aspiration, comme il en est parfois en allemand et en grec. En rapprochant Cham qui, en hébreu, signifie « le brûlé » de Chamosoh ou Ghemesch, (soleil) du phénicien Hamon, signifiant aussi soleil, on trouve assez facilement la raison d'être de l'opinion qui fait de Hammon une divinité solaire et chamitique. Chamitique et éthiopique sont les formes sémitiques et grecques du même mot, désignant les hommes brûlés par le soleil, c'est-à-dire bronzés ou noirs.
D'autre part, je sais que la plupart des égyptologues voient dans Ammon la forme grecque de Amoun, mot égyptien qui signifie inconnu, mystérieux, caché *, ou bien mystère, adoration **; mais j'aime mieux adopter un sens étymologique qui s'accorde parfaitement avec l'esprit de la race et de la civilisation des anciens Égyptiens, ainsi que des peuples qui subissaient leur influence. En acceptant que les idées métaphysiques que prêtent ces savants au culte d'Ammon aient été celles des grands prêtres et des initiés, le peuple a dû probablement ignorer ce sens profond et subtil.
* 011. Beauregardj Les divinités égyptiennes*
** Emm. de Rougé, Notice somm* des monum. égyptiens du Musée du Louvre *
François Lenormant, maudit son fils 'Ham pour lui avoir manqué de respect dans son ivresse et pour avoir tourné en dérision la nudité paternelle. « Tu seras le servie teur de Schem et de Yapheth », lui avôit-il dit. Cette malédiction s'accomplit dans sa plénitude (1) !.*.
N'est-ce pas visiblement la source de l'opinion vulgaire, d'après laquelle on continue à voir dans les noirs une race inférieure « faite pour servir aux grandes choses voulues et conçues par le blanc? » M. Renan, en écrivant ces paroles a-t-il fait autre chose que de céder à une vague réminiscence de son éducation théologique? Qui contestera les déductions qu'on peut tirer en démontrant la concordance qti'il y a entre l'opinion de tous ceux qui soutiennent la doctrine de Finégalité des races avec cette vieille tradition biblique, si bien confinée dans un coin du cerveau européen? Tous ceux qui répètent que les noirs sont inférieure aux blancs ne font donc qu'offrir une preuve patente de l'influence qu'exerce encore sur eux l'héritage intellectuel et moral d'un autre âge. Leurs esprits sont comme rivés aux erreurs qui constituaient le fonds commun des croyances de leurs leurs ancêtres ; et ils en fournissent involontairement l'exemple*
Yers la fin du XVIIIe siècle, tout ce qui contrariait la marche des choses était mis au compte des philosophes. Avait-on commis une erreur ou causé un désordre ? c'est la faute à Voltaire, c'est la faute à Rousseau, disaient les gens d'Eglise. C'étaient les derniers efforts de l'esprit théologique, voulant barrer la voie â l'encyclopédie et défier la conjuration vol tairienne qui prêchait si obstinément Y écrasement de l'.infâme. Aujourd'hui les choses sont bien chan* gées. Les idées révolutionnaires ont fait de tels progrès dans les esprits, que c'est la théologie qui est devenue la
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(1) Fr. Lenormant, Hist. anc. de l'Orient, t, I, (9e édition)* p; 279.
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bêtë noire ! Les fils de Voltaire et de Rousseau ont tout envahi. Ils se sont emparés de toutes les prérogatives et font la loi en tout. On pourrait donc penser qu'en dénonçant les croyances théologiques, comme une des sources d'erreur les plus vives dans le maintien de la doctrine de l'inégalité des races, je veux purement et simplement exploiter le discrédit où sont tombées les choses de la foi antique, afin d'agir plus facilement sur les intelligences et dé les convaincre sans difficulté. Mais loin de là ma pensée ! Je crois qu'il faut toujours rendre hommage à la vérité, sans se préoccuper aucunement de celui qui en profite.
Les théologiens, totit ëri admettant que les hommes noirs, les descendants de Chàm, justifient là parole Biblique par l'état d'esclavage Où ils gémissent, n ont jamais fait autre chbsë cjUe d'user de l'avantage que leur offraient les faits pour consolider l'autorité des dogmes catholiques et maintenir l'infaillibilité dé la révélation. Dans la pratique sàcëf dotale et dans les institutions canoniques, ili3 n'ont jamais admis théoriquement la doctrine de l'inégalité; En effet, au point de vue de la théologie dogmatique* en accep^ tant même que lès descendants de Cham aient été maudits par le saint patriarche et subaiternisés vis-à-vis de là postérité de Schenl et de Japheth, la vertu de cette malédiction, qui avait toute son efficacité sous le règne de là loi mosaïque, disparaît avec l'avènement du Christ. Là commence le règne de la grâce destiné à régénérer l'espèce humaine entière. C'est à ce point de vue dé la théologie spéculative que l'ori dit Ordinairement que Jésus est venu effacer la distinction dé sang et des races parmi lés hommes. Tous les hommes ont été rachetés par le mystère de là sainte passion -.telle est l'orthodoxie appuyée tant sur les évangiles que sur les prophètes (1).
(1) De Ecclesià dieit David : « Postula me et dabô tibi gentes bere-
Pour s'en convaincre, il suffit de remarquer l'absence de distinction de races que l'on constate dans toutes les prescriptions théologiques ou canoniques. Tout y est considéré d'une façon vraiment catholique, c'est-à-dire universelle, embrassant l'humanité entière. La plus grande dignité dont le chrétien puisse être revêtu aux yeux de l'Eglise est celle du sacerdoce, qui le retire en effet du commun des mortels pour le placer dans une sphère absolument supérieure. Consacré comme l'intermédiaire visible entre l'homme et Dieu, il appartient encore à l'église militante, puisqu'il vit sur terre, ignorant les angoisses de l'église souffrante comme les béatitudes de l'église triomphante; mais il est devenu un prince de la foi. Il s'établit entre lui et les fidèles une démarcation profonde. Tandis que les autres membres de la chrétienté composent l'église enseignée, obéissante, incapable de se diriger seule dans l'interprétation des choses divines (1), il représente, lui, l'église enseignante : dispensateur des grâces spirituelles, il a le droit de lier et de délier, de condamner ou d'absoudre, au nom de Dieu, de qui seul il est justiciable de l'usage qu'il fait de son saint ministère I
Si la théologie reconnaissait théoriquement un signe d'infériorité quelconque dans le caractère ethnique de l'Africain, elle lai aurait certainement interdit le sacrement suréminent de l'ordre. Pourtant un Africain peut être ordonné prêtre et il y a beaucoup de prêtres noirs.
Bonal {Ins titutiones theologicce) et Craisson (Elementa juris canonici) passent en revue toutes les infirmités corporelles ou intellectuelles qui peuvent faire interdire la dignité sacerdotale à ceux qui en sont affectés. La couleur ou la race n'y entre pour rien. Suivant Collet, il n'y avait
ditatera tuam, et possessionem tuam terminos terrœ. » Catéchisme du concile de Trente^ ch. X, g 6.
(1) Il s'agit 4e l'Église catholique, apostolique et rpmaine.
même aucun empêchement résultant des défauts du corps, avant le Ve siècle (1). Cependant les impedimenta sont nombreux et même d'une recherche trop minutieuse, au point de vue démocratique et philosophique où Ton pourrait se placer pour en apprécier les motifs.
Dans tous les pays où les hommes noirs se sont trouvés avec l'Européen, rarement ils pouvaient exercer le sacerdoce ; c est que la condition sine qua non de l'ordination consiste en ce que le candidat soit un homme libre. Or parmi les chrétiens européens, pendant fort longtemps, on ne rencontrait les noirs qu'à 1 état d'esclaves. Cette irrégularité ne s'applique qu'à 1 état civil; cela est si vrai que les hommes de toutes les couleurs, tombés en esclavage, se trouvent identiquement dans le même cas, qu'ils soient Géorgiens ou Éthiopiens. Les esclaves sont exceptés de ceux qui ont qualité d'être revêtus de la dignité sacerdotale, parce que celui qui ne jouit pas de son droit propre, mais relève de la puissance d'autrui, ne peut se dédier au culte divin (2). ,
L'abbé Bonal laisse à entendre, par argument à contrario, que les esclaves mêmes pourraient recevoir Tordination avec le consentement exprès ou tacite de leurs maîtres (3); mais d'après l'opinion de Craisson, absolument conforme au catéchisme du Concile de Trente, ils restent inhabiles jusqu'à ce qu'ils aient recouvré leur pleine liberté (4).
(i) Collet, Curs. comp. theolog,, tome XVII, col. 234,
(2) Excipiuntur etiam. servi : neque enim divino cultui dedicari débet, qui non sui juris sed in alterius potestate est {Catéch. du Conc. de Trente, ch. XXVI, g 9).
{3) Servi seu mancipia (gallice esclaves) irregulares sunt, durante servitute et domino expresse vel tacite non consentiente in eorum ordïnationem ( Bonal, Inst. thêolog. De defeotu Ubertate).
(4) Sunt irregulares servi propriè dicti, donec consequantur plenam libertatem (Craisson, $lementajur. can, cap. I, distinct, §4,
Il est donc certain* que dans le haut enseignement thêologique, dont la science profonde et délicate mérité encore notre respect, malgré ses subtilités et les opinions surannées qu*elle tâche de maintenir comme des vérités éternelles, l'homme noir n'a jamais été considéré comme un être naturellement inférieur, mais bien comme l'égal de tous les autres membres de l'Église* quelle que soit leur race.
Ce sont là des contradictions qui choquent la logique et embrouillent l'intelligence. Cependant, en observant le prêtre, on trouve toujours en lui deux hommes bien distincts. Il est tantôt l'homme pratique, exploitant lés faiblesses humaines pour fasciner les esprits et les dominer ensuite ; il est tantôt l'homme de théorie, le théologien subtil, versé dans là connaissance spéciale du droit naturel, lequel se laisse rarement surprendre dans la sânctiëii d'un abus quelconque provenant du droit dé la forée. Malheureusement, c'est l'homme pratique qui domine en lui. Malgré tout, c'est l'intérêt matériel de la religion qu'il a le plus souvent en vue. Peu lui importent les moyens par lesquels il entraîne les incroyants sous la bannière de la foi : l'essentiel est qu'ils soient entraînés', quand bien même ce serait ati détriment de leur intelligence et voire de leur moralité .
Afin de captiver l'esprit de l'ignorant, il lui présërttera Dieu comme un blanc et le diable comme Uii hègrë, s'il a affaire à un Caucasien ; transporté parmi les peuples rioirs encore sauvages, il ne manquera pas de faire peindre en noir l'image du même Dieu : s'il n'était pas blanc lui-même il donnerait cette couleur au diable! C*ëst par ainsi qu'il s'insinue partout, en caressant toutes les passions, au lieu de lés combattre. Son triomphe, c'est la captatioh des âmes par les voies souterraines. Mais là où il a laissé l'empreinte de ses pas, il faut des siècles et surtout l'effort d'une science incorruptible pour l'effacer complètement* En effet, pour
combien de temps ne verrons-nous pas FEuropéen, — même quand il ne croît plus au diable, — penser encore qu'on ne peut rencontrer dans un nègre autre chose que l'esprit de ruse, de mensonge et de méchanceté, tous les vices que ses ancêtres du moyen âge abhorraient dans la personne même dé Satan ! Sans doute les études sociologiques prouvent que ces défauts de l'esprit sont le partage de tous les peuples sauvages et primitifs ; mais un grand nombre de savants et tous les ignorants de l'Europe n'en font-ils pas un caf actère spécial à l'Africain ?
Gèttë légende du diable, qui fait partie intégrante de toute f histoire du christianisme, esta peine effleurée dans les traités de théologie. TJii savant théologien,' à qui on reprocherait L'influence que là propagande religieuse a exercée sur l'esprit des chrétiens d'Europe, avec le mythe du diable hideux et noir, figuré par l'Ethiopien disgracié et caricaturé, n'aurait aucune peine à prouver que totite la doctrine ecclésiastique et dogmatique dément un tel fait. C'est ce que je trie suis donné la peine de faire, pà*r avance, autant qu'un profane peut voir clair dans les arcanes de la science divine. Mais qu'on abandonne le terrain d'une science prudemment élaborée ; qu'on se rabatte sur les traditions populaires, telles que la légende des saints et tout ce qui fait la part la plus active, quoique la moins avouée, de l'histoire de l'Église : on voit immédiatement le mythe de Cham, rendu plus vulgaire et saisissant par la fiction dé Satan, prendre une importance étonnante dans l'aberration d'esprit ouest tqmbée la foule ignorante de l'Europe, aberration que les savants tentent aujourd'hui de perpétuer, à laide de l'absurde théorie de l'inégalité des
races humaines!
Ces faits rie sont -ils pas dignes de la plus haute méditation? Ne sont-ils pas de nature à modifier et transformer bien des convictions? Ils mettent au moins en pleine évi-
dence le point essentiel de Ja discussion. Quand, après avoir inutilement mesuré les crânes et pesé les cerveaux, l'anthropologiste, aussi peu éclairé à la suite de ses opérations qu'auparavant, proclame pourtant que la race blanche est supérieure à toutes les autres ; quand l'historien, après avoir feuilleté les annales du monde et examiné les monuments archéologiques dans toute la chaîne des âges connus, reste effraj'é de la complexité des évolutions et des rétrogradations accomplies par les peuples, se trouble et s'égare, mais affirme que la race blanche a été et sera toujours la première race de la terre ; quand le philosophe qui agglomère dans son cerveau toutes les doctrines et toutes les croyances, — phénomènes de conscience ou d'intelligence par lesquels s'est manifesté l'esprit de chaque nation et qui se développent partout avec des défaillances pénibles et des élans superbes, — se sent transporté dans une vraie tour de Babel, où les langues et les races se confondent dans l'éternel devenir, s'étourdit, ne sait où mettre son moi pour le sauver du naufrage, mais déclare que la race blanche seule a reçu du ciel les aptitudes supérieures de l'esprit : ils ne font dans leur conscience imparfaitement éclairée, que s'opiniâtrer à des idées vieilles et vermoulues. De ces idées on a renversé tous les tenants et aboutissants ; mais une certaine impulsion atavique porte tous ces savants à les défendre encore, sans qu'ils en devinent l'influence. Il faudra bien que ce coin de l'erreur soit éclairé et détruit par la science, de même que tous les préjugés qui ont fait leur temps !
C'est ma conviction que l'heure en est sonnée à l'horloge des siècles. Les générations européennes qui grandissent actuellement, ayant moins d'attache avec le passé, suffisamment éclairées sur les causes d'erreur qui ont obscurci le jugement et faussé les sentiments de leurs devanciers, briseront décidément avec les traditions contre
lesquelles toute la science proteste : elles reviendront spontanément à la vérité. Mais cette vérité, que les lumières naturelles suffiraient seules à indiquer, a-t-elle toujours été méconnue? Dans les époques où l'intelligence humaine brillait du plus vif éclat, sans qu'aucune idée dogmatique vint jamais l'enténébrer, avait-on contre la race noire les préj ugés dont on l'accable aujourd'hui? En un mot, quelle était' l'opinion des anciens sur la thèse que je soutiens? Une courte étude nous mettra à même d'en juger.