AVEUX ET RESTRICTIONS
Nous pourrions continuer à examiner d'autres influences subversive^ empêchant l'Européen de convenir du fait de l'égalité des races humaines, fait que Ton ne saurait nier sans se mettre Volontairement en contradiction avec l'histoire et la science entière* Il est certain, par exemple* que Ceux qui voyagent dans les pays où se rencontrent des nations noires et encore jeunes dans la civilisatiftn, ont une tendance positive à défigurer les traits de ces nations et à renforcer* par leurs récits fantaisistesj Ué anciens préjugés si profondément enracinés dans la race caucasique* Les hommes les plus recommandables par leur moralité et leur profond savoir s y laissent prendre avec autant de facilité que les sots ou les aventuriers* M* d'Abadie lie sera pas plus Correct qu'un Victor Màignan ou un Laselve* Et combien d'autres ne se sont pas malheureusement oubliés* au point de vouloir imiter deë procédés contre lesquels ils devaient être les premiers à protester 1
Mais, parmi les Européens* il n'y a pas toujours que des
hommes aveuglés. Tous ceux qui auront l'esprit suffisamment prémuni contre les différentes causes qui paralysent si fort la raison et le sens commun, affirmeront donc, après l'analyse de toutes les discussions que nous avons vu se dérouler au sujet de l'égalité des races humaines, que s'il reste une chose parfaitement démontrée, c'est bien le point suivant : en aucune autre race, on ne rencontre une plus grande vivacité d'intelligence, une plus grande faculté d'assimilation, enfin une facilité d'évolution plus grande que dans la race noire.
Partout où les conditions de milieu ne lui ont pas été positivement hostiles et insurmontables ; partout où elle a pu résister à leur influence délétère et régressive, elle s'est mise spontanément à développer les plus belles qualités de l'esprit et du cœur. Quand elle reste stationnaire, malgré les, avantages naturels du climat, on peut bien certifier qu'il existe une cause occulte, politique ou sociale, qui la paralyse, ralentit sa marche et amortit sa force d'expansion. Cependant, comme les plantes vivaces qui ont reçu la sève ardente et riche des terres tropicales, elle repousse juste au moment où l'on pourrait la croire morte; elle s'efforce et fait si bien qu'elle finit toujours par renverser les obstacles et redresser sa tête vers la lumière. Si donc on voulait se renfermer, rien que dans le cercle de la science, pour discuter et comparer les aptitu des des races humaines, nous pourrions avancer hardiment que cette race noire ne doit céder le pas à aucune autre de ses rivales.
Aux Etats-Unis d'Amérique, où elle sort à peine d'un état de sujétion trois fois séculaire, elle monte, fière et résolue, à l'assaut de toutes les positions sociales. Mais c'est à l'école surtout que cette ascension superbe se fait remarquer. « Quand on pénètre dans une salle d'école à Boston, dit M. d'Haussonvilie, une chose frappe d'abord
la vue; c'est la grande qaantité d'enfants nègres mêlés aux enfants blancs. Ces petites têtes crépues avec leurs dents blanches et leurs yeux. brillants donnent un aspect pittoresque à l'école. Ce ne sont pas les élèves les moins intelligents et les moins précoces ni ceux dont les maîtresses se louent le moins (1). »
Ceux mêmes qui, en dépit des faits et de l'évidence, admettent et répètent que les « Noirs sont inférieurs en intelligence aux hommes de la race caucasique » ne peuvent s'empêcher de réfléchir sur dételles remarques. Que fontils, alors? A côté de ces faits qui démentent leurs orgueilleuses prétentions, ils avancent des propositions arbitraires, jamais démontrées, mais dont ils tirent les conclusions les plus fantaisistes pour la justification de leur doctrine. M. Frédéric Mûller, dont il faut reconnaître d'ailleurs la haute culture intellectuelle, donne un exemple éloquent de ce que j'avance ici. « L'enfant nègre, dit-il, dans les premières années de son développement, lorsqu'il ne fait que recevoir ce qu'on lui enseigne, est supérieur à l'enfant blanc ; mais dans la période de puberté, lorsqu'il s'agit d'élaborer par soi-même ce que l'on n'a fait qu'apprendre, il devient stationnaire. La facilité d'apprendre plusieurs langues étrangères, souvent plusieurs à la fois, concorde bien avec cette disposition d'esprit (2). »
C'est une proposition positivement erronée que celle qui consiste à affirmer que, dans la période de puberté, l'intelligence du noir, jusque-là plus vive que celle du blanc, devient stationnaire. Ce n'est là qu'une question de fait. Pour en avoir l'explication, on n'a besoin de recourir à aucune psychologie transcendantale. Tout le monde le sait. L'homme n'arrive à une complète notion de sa per-
(1) Othenim d'Hauss on ville, A travers les Etats-Unis.
(2) Fr. Mûller, Die allgemeine Ethnographie*
634 Dfii'ÉGALITÉ
sonnai i té qu'avec l'âge de la puberté, où toutes les fonctions physiologiques entrent en plein jeu /stimulent l'organisme et les centres nerveux, mettent l'esprit en éveil et nous portent à l'action. Dans la première période de l'enfance (infantià) ainsi que dans la seconde {pueritià)* l'intel* ligence se développe en même temps que le corps : une bonne constitution organique est alors le premier gage du succès dans les luttes intellectuelles. Cependant la mora* lité ne commencé à se consolider qu'à partir de quatorze à seize ans; elle paraît avec le sentiment positif de la personnalité humaine, entraînant après soi une claire manifestation de la conscience, état sans lequel il n'existe aucune responsabilité morale. Les jurisconsultes* qui ont sans doute mieux étudié que tous les autres le développement moral de l'homme, ont parfaitement sanctionné ces lois naturelles, en créant une profonde distinction entre la criminalité d'une action commise par un mineur de seize ans et la criminalité de la même action commise au dessus de cet âge* Avec une intelligence supérieure des choses de là conscience, .ils ont habilement saisi le cas du discerne* ment* lequel est le plus souvent absent et toujours incomplet, aberrant, en tout homme dont les fonctions physiologiques sont insuffisamment développées.
Pour revenir à ma thèse, il semble qu'on devraif s'aper^ cevoir, sans aucun effort, que c'est la théorie de l'inégalité des races elle-même qui influe si malheureusement sur l'intelligence du jeune noir, qui la paralyse et déteint juste à l'époque où elle devait recevoir une nouvelle force, en se consolidant par le développement définitif de la conscience.
En effet, jusqu'à l'âge de quinze ans, l'enfant européen travaille librement, spontanément. Ce dont on se préoccupe dans cette période, c'est de son activité intellectuelle
dont la première impulsion décide peut-être de sa destinée
entière. De même travaille l'enfant noir* Mais arrive la période de ïa puberté ! Le père de famille européen, qui a suivi avec une délicate et prévoyante attention les tendances d'esprit de son enfant, lui indique enfin une carrière, un point sur lequel il doit constamment se diriger, un but à atteindre. Alors commence cet apostolat supérieur que chaque père digne de ce nom entreprend, pour créer en son fils un être doué de toutes les vertus, ayant tous les mérites. Dans sa noble ambition, il désire pour son enfant tous les succès et toutes les gloires» L'éducation morale ainsi faite, forte et pleine de sollicitude, finit toujours par produire son fruit. Aussi le jeune blanc* enflammé du désir de plaire et surtout de s'affirmer, en prouvant son mérite personnel, embrassera* t-il fièrement sa vocation; peut-être fera-t-il des prodiges*
Tout autre est la position de l'enfant noir* Quand il est assez heureux pour continuer la lutte intellectuelle jusqu'aux abords de la puberté; quand il a déjà obtenu les résultats les plus brillants, c'est alors qu'on l'arrête, en lui laissant entendre, que pour sa race, il est assez avancé. En effet, il est temps de tourner son activité vers le monde physique et matériel, où il est condamné à glaner, afin de gagner sa vie à la sueur de son front; car toutes les carrières libérales lui sont à jamais fermées !
Les choses ne se passent-elles pas ainsi, toutes les fois que l'Ethiopien n'est pas encore reçu et accepté à l'égal de l'Européen? Supposons que non, supposons qu'on ne l'arrête pas dans ses travaux intellectuels. Mais il y a une autre influence paralysante qui frappe le noir dans le fond même de son être et qui résulte encore de la théorie de l'inégalité des races. On peut le laisser continuer ses études ; cependant ses progrès sont une cause d'irritation pour ses rivaux blancs. Ils sont convaincus que la nature les a «doués de qualités supérieures; donc toutes les fois qu'ils se
verront devancés, ils ne manqueront aucune occasion de se venger d'un fait qu'ils considèrent comme anormal. Se dressant dans toute la hauteur de la précellence qu'une doctrine absurde et arbitraire a créée en leur faveur, ils accableront le noir intelligent, sinon de mépris, mais de sots dédains et d'amers sarcasmes. Dans toutes ses relations, à chaque heure, à chaque minute, en chaque circonstance, on lui fera sentir la conviction qu'on a de son infériorité ethnique. On l'accablera de tout le poids de la malédiction' de Noé. Et le pauvre enfant croit en Dieu; ne se doute guère de l'exégèse filandreuse de la Bible ! J'avoue, pour ma part, que dans ma première jeunesse, je fus constamment aux prises avec les plus pénibles réflexions, en lisant cette légende malfaisante qu'on eût bien fait d'effacer de tous les ouvrages destinés à l'enseignement, surtout parmi les peuples noirs. Aussi, ces préoccupations hâtives ont-elles beaucoup contribué à mon affranchissement spirituel. Je n'eus aucune hésitation à rompre avec les croyances théologiques, du jour où mon esprit pût enfin concevoir leur triste influence sur la destinée de ma race. Mais il n'en est pas ainsi pour tous mes congénères.
Ainsi donc, en admettant même que le Noir continue à lutter, c'est encore en des conditions désolantes. Nonseulement il n'a pas devant lui la perspective des carrières pour lesquelles un haut développement intellectuel est un élément indispensable et perd par là la principale source d'excitation mentale; mais il subit, en outre, une influence dépressive qui, lentement et graduellement, finit par épuiser toute son énergie morale en détruisant en même temps toute son activité intellectuelle. Je considère cette dépression de la moralité d'autant plus funeste; je lui attribue des effets d'autant plus malfaisants et pernicieux sur la bonne santé de l'esprit que, pour expliquer les inégalités
intellectuelles, sinon dans les races, au moins dans les individus, je ne trouve pas une raison autre que la différence des tempéraments ou des complexions morales. C'est, en effet, à l'aide de la volonté, avec la confiance en soi qu'on parvient à réaliser les plus grands succès, les plus grands triomphes, dans les travaux de l'intelligence comme ailleurs. Un homme qui, à force d'entendre dire qu'il est d'une nature inférieure, finit par avoir le moindre doute sur ses aptitudes naturelles, est à jamais arrêté dans les broussailles du chemin. Il est condamné à ne plus progresser.
Cependant, malgré toutes ces raisons qui expliqueraient pleinement l'infériorité accidentelle du Noir dans lès études supérieures, il y a foule d'exemples qui prouvent que les choses ne se passent pas toujours comme l'avance le savant allemand. Les Noirs triomphent souvent dans cette joute intellectuelle. Citons seulement la constatation suivante de l'un des plus savants voyageurs que l'on con? naisse. « Il y a quelques annés, dit Dumont d'Urville, qu'un mulâtre et un nègre obtenaient des grands prix au concours général de Paris; et ce fait n'est pas isolé; le journal le Propagateur de la Foi, annonçait dernièrement qu'une vingtaine de missionnaires noirs se préparaient à à porter l'enseignement religieux dans les pays sauvages (1). » Nous pourrions mentionner encore M. Fénelon Faubert, mulâtre haïtien, qui a aussi remporté un premier prix au concours général de Paris.
D'ailleurs les cas nombreux de noirs haïtiens ayant manifesté la plus belle intelligence dans toutes les carrières de l'esprit; les noirs des Etats-Unis et de Libéria qui ont fait preuve d'une capacité supérieure, incontestable, ne sont-ils pas autant de démentis infligés à ceux qui parlent
(1) Dumont D'Urville, Voyage de V Astrolabe,
de leur infériorité intellectuelle? Sans doute, en Haïti comme ailleurs, les progrès considérables que FEthiopien a accomplis dans la littérature, dans les sciences philosophiques, biologiques et naturelles, ne sont pas équilibrés par les mathématiques transcendantes que Ton continue à considérer comme la plus haute manifestation de l'intelligence. Mais il faut attendre que des carrières lui soient ouvertes dans ce mode d'activité mentale avant d'émettre un jugement quelconque. Enfin il semble que c'est la marche même des choses qui en décident ainsi. « On a raison de dire que les lettres sont les sœurs aînées des sciences, dit Claude- Bernard. C'est une loi intellectuelle des peuples qui ont tous produit lçurs poètes et leurs philosophes avant de former leurs savants (1). »
La remarque de réminent physiologiste est on ne peut plus juste. Il y a telle nation qui a pu développer une civilisation des plus harmonieuses, quia produit des philosophes, des poètes, des orateurs de premier ordre, sans qu'elle ait jamais fourni des hommes très compétents dans les sciences exactes. Les Romains, par exemple, si avancés dans les lettres et la philosophie, ne s'intéressaient guère aux mathématiques (2). Il paraît que c'était une habitude parmi eux de compter sur les doigts» comme procèdent les pires calculateurs. Juvénal y fait allusion dans ces vers cités
par Hœfer :
Félix nimirum qui per tôt sœoula mortem Distulit atque suos jam deootra computat annos*
Qui dira pourtant que le Romain a été d'une organisation inférieure, lui qui a tout subjugué, lui qui a dominé partout où ses bras pouvaient s'étendre? Ne serait-ce pas
(1) Cl. Bernard, Discours de récept* à VAcad. franc.
(2) Friedlein, Die Zalhzeichen und das eïementare Rechnen der Griechm und Ramer.
la plus sotte et inconcevable affirmation ? C'est un nouveau motif de rabbatre sur l'importance qu'on s'est habitué à voir dans les sciences exactes, en les considérant comme le signe d'une capacité éminente,