‹ De l'égalitéChapitre 10 sur 145 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

règne partout sur la terre ; nous la trouvons à quelque époque des temps historiques que nous remontions, et le jour oii elle disparaîtra est peut-être encore bien loin. N'importe ; l'esprit humain s'est élancé au-dessus de cette fange de misères et de crimes que l'inégalité entraîne, et il a rêvé une société fondée sur l'Égalité. Puis, rapportant son idéal à Dieu , comme à la source éternelle du beau et du vrai, l'homme a dit : Puisque, malgré ma faiblesse, je conçois un monde où règne l'Égalité , ce monde a dû être le monde voulu de Dieu ; il a donc été préconçu en Dieu, et^ à l'origine, il est sorti de ses mains. Et, soit qu'en effet nous venions d'un Eden, d'un Paradis, d'un monde meilleur, soit que ce monde n'ait jamais été réalisé que spirituellement au sein de Dieu et dans notre âme, et que le seul monde organisé où l'Égalité ait régné jusqu'ici soit le monde embryonnaire de la nature, Pétat de sauvagerie primitive où le genre humain touchait encore à l'animalité, toujours est-il que nous sommes fondés à dire que l'Égalité est en germe dans la nature des choses, qu'elle a précédé l'inégalité , et qu'elle la détrônera et la remplacera. C'est ainsi que, de cette double contemplation de Porigine et de la fin de la société, l'esprit humain domine la société actuelle, et lui impose pour règle et pour idéal l'Égalité.

Si donc, encore une fois, je crois à la Liberté, c'est parceque je crois à PÉgalité ; si je conçois une société politique où les hommes seraient libres et vivraient entre eux fraternellement, c'est parceque je conçois une société où régnerait le dogme de l'Égalité humaine. En effet, si les hommes ne sont pas égaux, comment voulez-vous les proclamer tous libres ; et, s'ils ne sont ni égaux ni libres, comment voulez-vous qu'ils s'aiment d'un fraternel amour?

Ainsi, ce troisième terme égalité représente la science

dans la formule. C'est une doctrine tout entière, je le répète, que ce mot ; doctrine prophétique, si vous voulez, en ce sens qu'elle regarde plutôt l'avenir que le présent; doctrine encore à l'état d'ébauche , et qui s'offre à beaucoup d'esprits comme vague, incertaine, ou même fausse, mais qui n'en est pas moins la doctrine déjà régnante à notre époque.

Qu'importe que, comme je le montrerai tout-à-l'heure, la doctrine de l'Égalité soit récente et pour ainsi dire née d'hier, que les anciens n'aient connu dans leurs révolutions que le cri de Liberté, que le Christianisme à son tour n'ait préconisé que la Fraternité ; qu'importe cela ? dis-je : la question est de savoir si la Liberté seule n'était pas une lacune, si la Fraternité seule n'en était pas une. Nous sommes intelligence, amour, et activité ; nous ne sommes pas seulement activité, ou amour, nous sommes encore simultanément intelligence. La question, donc, est de savoir si, pour que la nature humaine soit vraiment satisfaite en nous, il ne faut pas, en même temps que le besoin d'être nous fait revendiquer la Liberté, en même temps que notre cœur admet la Fraternité, il ne faut pas, dis-je, que notre intelligence proclame l'Égalité. Or cela est aussi évident que la lumière du jour. Ce dernier terme de la formule répond au besoin de connaître que nous portons en nous, comme les deux autres termes répondent au besoin d'agir et au besoin d'aimer , qui sont les deux autres faces de notre vie.

La formule est donc complète. Le citoyen a un dogme, c'est l'Égalité ; un motif de se manifester et d'agir, c'est la Liberté ; une règle morale pour bien agir, c'est la Fraternité humaine. Aucune des trois faces de notre nature n'est laissée sans expression. L'axiome politique répond admirablement à l'axiome métaphysique. Il est composé, comme

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