PREMIÈRE PARTIE
Mais riiommc social, l'homme politique, le citoyen en un mot, n'est pas seulement un être qui se manifeste, un être en rapport de relativité pratique avec les autres hommes ; c'est un homme, et par conséquent il est doué de sentiment. Non seulement il est actif, mais il est sensible, et lors même qu'il agit, il est mu sentimentalement. Il y a donc dans tous ses actes de liberté civique un sentiment civique joint à ces actes. Quel est le mot qui exprimera le sentiment qui doit produire ou régler les actions du citoyen ? Je le demande, quel autre mot que celui de fraternité conviendrait ici ? Fraternité veut dire : Il est de la nature de l'homme de porter un sentiment dans tous ses actes ; l'homme ne peut pas être en présence de son semblable, ni contracter avec lui, sans avoir un sentiment à son égard; or l'idéal du citoyen , c'est d'aimer tous les autres hommes, et d'agir conformément à cette charité, à cet amour. Ce mot est donc aussi nécessaire à la définition de la politique que le mot même de liberté; car si, la liberté manquant, l'homme n'existe pas, en ce sens que son droit d'être n'est pas reconnu , il est également certain que, la fraternité manquant ou n'étant pas proclamée, la nature humaine n'existe pas, en ce sens qu'elle n'est ni définie ni reconnue.
Mais ce n'est pas tout encore : pourquoi la société politique doit-elle être réglée sur la Liberté et la Fraternité ; pourquoi une véritable société, une société vraiment humaine doit-elle être une fraternité où chacun soit libre ? Le citoyen doit en savoir la cause, il doit avoir un dogme à cet égard ; car le citoyen, étant homme, est un être doué, non seulement d'activité et de sentiment, mais d'intelligence. La raison des choses ne doit pas lui échapper : rerum cognoscere causas. Homme d'action, on lui dit liberté, et il reconnaît en lui-même la vérité de ce terme;
Il DE L'ÉGALITÉ.
homme de sentiment, on lui dit fraUrnîté , et son cœur applaudit : mais il y a encore en lui une faculté qui n'est pas satisfaite ; c'est l'inlclligcnce, c'est le besoin de connaître. Il faut un troisième terme qui réponde à ce besoin de science, un terme qui dise pourquoi nous avons tous le droit d'être libres, le devoir de nous aimer et de nous aider comme des frères : ce troisième terme , c'est le mot égalité.
Il y a toute une science dans ce mot, une science encore aujourd'hui obscure et enveloppée de ténèbres ; l'origine et le but de la société sont cachés dans ce mot, comme dans l'énigme du Sphinx : mais cela n'empêche pas que ce mot ne soit, dans la formule politique, la raison des deux autres termes. Vous me demandez pourquoi je veux être libre : ce ne serait pas assez que de vous répondre que j'en ai le besoin, de vous alléguer mon instinct, ma nature, le désir que j'ai de me manifester, de vivre en un mot; vous pourriez me répliquer par le même instinct qui est en vous, par le même droit illimité que vous avez de votre côté ; et de là antagonisme, collision, guerre, anarchie, despotisme. C'est le triste spectacle que la terre a perpétuellement offert à la voûte des cieux. Tant que l'intelligence n'intervient pas et ne rend pas un oracle, le droit n'est qu'un germe obscur, et n'existe que d'une manière latente et virtuelle ; c'est l'intelligence qui le formule et le proclame. Donc, si vous me demandez pourquoi je veux être libre, je vous réponds ; Parcequs j'en ai le .droit ; et j'en ai le droit, parceque l'homme est égal à l'homme. Et de même, si je reconnais que la charité et la fraternité sont un devoir de l'homme en société, mon esprit n'en demeure d'accord qu'en vertu de l'égalité de notre nature.
Vainement vous m'objectez le fait actuel de l'inégalité qui règne partout sur la terre. Il est bien vrai, l'inégalité