CHAPITRE IV
L'homme nouveau.
Du milieu de toutes ces ruines sort un homme nouveau; c'est l'homme des temps modernes : c'est l'homme qui a reçu dans son cœur les enseignements du Christianisme et de la Philosophie.
L'homme moderne a d'autres ancêtres que ceux de la chair ; aussi il n'argumente pas de ses ancêtres : il est homme, et ce titre lui sufft.
L'homme moderne ne se sent pas dépendre, dans sou essence, du lieu qui l'a vu naître, ni même de la nation qui lui a donné naissance. Il se sent non pas seulement citoyen dans cette nation dont il est sorti , mais membre du souve^ rain, lise sent môme quelque chose de plus; car, comme s'il craignait d'aliéner sa liberté, il met en tête de ses
Constitutions une distinction entre les droits de l'homme et ceux du citoyen.
La preuve que les castes de pays ont perdu à ses yeux toute leur influence, c'est qu'il repousse comme odieux l'esclavage de quelque race d'hommes que ce soit, et qu'il regarde la guerre comme un fléau , et dans beaucoup de cas comme un crime.
L'homme moderne déclame sur le théâtre :
Le premier qui fut roi fut un soldat lieureux;
ou bien :
Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, Notre crédulité fait toute leur science;
OU bien encore :
Les grands ne sont grands que parceque nous sommes à genoux : levons-nous.
L'homme antique ne concevait pas la société sans maîtres et sans esclaves, sans prêtres, sans nobles et sans rois. L'homme moderne ne conçoit plus ni maîtres, ni esclaves, ni prêtres, ni nobles, ni rois. Il se dit son propre prêtre, il se dit son maître à lui-même, il se sent noble, il se sent roi, par cela seul qu'il est homme. Luther lui a appris à se passer de la noblesse d'Église, Descartes à juger de tout par luimême, Rousseau à se regarder comme membre du seul souverain légitime. Il n'est donc ni roi ni sujet, il est homme; il n'est ni laïc ni prêtre, il est homme. Homme, cette qualité à ses yeux dit tout; rien ne la borne ni ne la limite; elle embrasse tous les temps et tous les lieux, toutes les générations et tous les peuples.
Ainsi, tandis qu'autrefois l'homme se cachait toujours sous des qualités, la qualité d'homme est aujourd'hui la premit»re.
A force de renverser toutes les barrières de l'espace et du temps, l'esprit humain est arrivé à une immense généra-
CONCLUSIOiN. 269
lisation. Un seul Dieu pour tous les hommes, la lerrc pour la demeure et l'héritage de tous, et toutes les générations passées, à quelques races qu'elles aient apartenu, pour ancêtres de chacun de nous.
Quelle conscience nouvelle a du sortir pour l'homme d'une pareille pensée! L'Humanité, autrefois divisée en une multitude de ruisseaux, nous apparaît aujourd'hui comme un seul tout. L'homme antique, avec ses dieux particuliers et sa race isolée des autres, se sentait comme un flot dans lo courant d'un fleuve : l'homme moderne, avec son Dieu unique et son genre humain solidaire, se sent partie d'un océan.
C'est ce sentiment nouveau que l'homme prend aujourd'hui de lui-même qui constitue au fond ce qu'on appelle I'Égalité.
Se sentant partie d'un grand tout, l'homme se met en rapport avec tout, se conçoit lié à tout, et arrive finalement à comprendre qu'il a droit à tout.
Ce sentiment nouveau, cette conscience nouvelle que l'homme prend aujourd'hui de lui-même n'est au fond que la transformation et le développement du sentiment et de la conscience qui constituaient l'homme antique. La différence, comme je l'indiquais tout à l'heure, est seulement celle d'un fleuve à la réunion de tous les fleuves, à l'océan.
Les castes sont devenues la seule caste , c'est-à-dire le genre humain. L'homme n'est donc plus l'homme de telle ou telle caste , mais l'homme de la seule caste qui existe, l'homme du genre humain. Quand il n'était que l'homme d'une caste en particulier, il ne se sentait de droit qu'à certaines choses : devenu l'homme du tout, il se sent droit à tout.
Or, comme c'est en sa seule qualité d'homme qu'il se sent ce droit à tout, il ne peut pas s'empêcher de reconnaître ce droit aux autres , qui ont également cette qualité d'homme. C'est parcequ'il est homme qu'il a droit :
donc c'est riiomme qui a droit, l'homme en général ; donc tous les hommes ont droit. De là une certaine notion incontestable, primordiale, absolue, du droit de tous à tout.
De là deux faces dans l'Égalité, deux faces qui se répondent et dont l'une ne peut exister sans l'autre. L'Égalité se trouve être le sentiment personnel, individuel, égoïste, que chaque homme prend de lui-même; mais en même temps elle ne peut pas être cela sans être la reconnaissance la plus positive et la plus certaine du droit des autres.
Égalité, ce mot résume tous les progrès antérieurs accomplis jusqu'ici par l'Humanité; il résume pour ainsi dire toute la vie passée de l'Humanité, en ce sens qu'il représente le résultat, le but, et la cause linale de toute la carrière déjà parcourue. C'est pour que l'Égalité pût apparaître que tous les initiateurs et tous les révélateurs se sont succédé, que toutes les découvertes ont été faites, que tant de guerres ont eu lieu, que tant de sang a coulé sur la terre, que tant de sueur a élé répandue pendant tant de siècles par la masse entière du genre humain. Les souffrances individuelles des hommes, comme les souffrances collectives endurées par eux, ont eu pour but providentiel l'Égalité, le sentiment de l'Égalité, la notion de l'Égalité. C'est pour que l'esprit humain arrivât à cette notion que Socrate et Jésus sont divinement morts; mais c'est aussi pour ce but que la boussole a été découverte, l'Amérique découverte, l'imprimerie découverte, toutes les grandes inventions découvertes. C'est encore pour ce but que les Alexandre, les César, et les Napoléon, ont passé sur la terre; mais c'est aussi pour cette même cause finale que les esclaves ont laborieusement aplani les routes qui ont servi aux armées des conquérants.