CHAPITRE III
L'iiomme des Castes.
Rousseau attribue Torigine de la société à l'établissement de la propriété, qu'il ne sait d'ailleurs comment s'expliquer : « Le premier, dit-il, qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de •n dire Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour » le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de » crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'hor- » reurs n'eût point épargnés au genre humain celui qui , » arrachant les pieux ou comblant le fossé , eût crié à ses » semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous » êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et » que la terre n'est à personne (1). »
Rousseau a transporté dans les temps primitifs une idée que lui inspirait son temps , un vice de la société de son temps. Il est bien certain que la société moderne est principalement fondée sur la propriété, et que l'inégalité actuelle a pour cause principale la fausse propriété qui règne aujourd'hui. Mais il est faux que la société ait débuté par là, que les premiers empires aient souffert au même degré de ce vice, et que l'inégalité n'ait pas eu d'autres sources. L'esclavage qui résulte pour l'homme de la famille et de la cité n'est pas moindre que celui qui résulte de la propriété, et a précédé celui-ci de bien des siècles.
Demandez à l'homme antique ce qu'il est et quel est son droit : il remonte vite à sa race, il vous dit le nom de sa tribu et de son ancêtre le plus éloigné; il vient de Melchisédech ou d'Abraham ; il est sorti de la tête, ou de la main, ou du pied de Brahma. Paria, il ne s'étonne même pas qu'il
(i) De i'inégalilé des candi liuvs, seconde parlic.
y ait des Parias et des Bralimes ; il ne se reconnaît do droits que ceux dont il a hérités; il ne se sait, pour ainsi dire, et n'a conscience de lui-même, que parcequ'il sait ceux qui Tout engendré et qui ont passé avant lui sur la terre par le même sillon de la naissance que lui. Cet homme n'existe donc réellement que par ses ancêtres : n'a-t-il pas d'ancêtres à vous nommer, il ne sait ce qu'il est, il rentre dans le néant, il cesse d'être.
Adressez la même question à l'homme de la moyenne antiquité, au Grec, au Romain. II vous répondra en vous montrant la cité autour de lui. Sum civîs Romanus, voilà le titre éclatant que l'orateur romain donne à ses clients, pour sauve-garde contre les tortures. Et ne vit-on pas S. Paul lui-même, le grand destructeur des castes de nations, obligé de recourir pour se protéger à ce titre de citoyen Piomain ! Dans l'antiquité moyenne, l'homme n'est plus enfermé dans les castes de naissance , mais dans les castes de patrie; il naît avant tout sujet de son pays, et son droit sort de cette qualité. Il a droit parcequ'il a actuellement une certaine société avec ceux qui l'entourent. Lui et ses concitoyens forment une alliance, une cité, d'où résulte pour chacun le droit, et tout le droit. Mais cette cité est séparée du reste du genre humain, comme l'était la caste de naissance. A la dualité Brahmes et Parias a succédé la dualité Grecs et Barbares. L'homme n'est donc encore associé qu'avec une portion infiniment restreinte de l'Humanité. Il est l'associé de quiconque fait partie de la même cité que lui ; mais il est hostile à tous les autres hommes, et réciproquement tous les autres hommes lui sont hostiles. Tous les autres hommes sont pour lui des étrangers, /SâoSaoot. Le voilà qui leur fait la guerre, qui les réduit en esclavage, ou qui est réduit par eux en esclavage. Sa cité donc, qui fait sa
puissance , limite en même temps sa puissance : par cela même qu'il a des ennemis, il est faible; et par cela même qu'il a des esclaves, il est esclave.
Enfin faites la même question à l'homme féodal, à l'homme du Moyen-Age, ou au bourgeois d'à-présent, qui a succédé à l'homme du Moyen-Age et qui vit sans le savoir sous le même régime (1). L'homme du Moyen-Age vous montrera sa forteresse, et vous conduira jusqu'aux limites de sa terre. Cette terre lui appartient, mais il appartient à cette terre ; c'est elle qui le limite et qui le constitue. Que le roi détruise son manoir, et tout son droit sera anéanti. De même le bourgeois aujourd'hui vous montre le capital dont il dispose ; c'est son château féodal, à lui. Sa puissance est dans son or, mais réciproquement sa vie est enchaînée et limitée à son or. Que son capital soit détruit, il est perdu le misérable! il devient serf de l'industrie, de tyran qu'il était. Et tyran même, il n'est tyran que jusqu'à la limite de son capital.
Tel est, je le répète, le caractère distinctif et prédominant de chacune des trois grandes phases par lesquelles l'Humanité a passé jusqu'à nous.
Ce qu'on appelle la Civilisation , sans qu'on ait nettement formulé jusqu'ici en quoi cette civilisation consiste, a marché, comme je l'ai dit, de l'équateur au pôle. A l'équaleur, l'homme fut caractérisé et limité par son titre de naissance ; plus tard , sur les bords de la Méditerranée, il fut caractérisé et limité par son titre de citoyen ; plus tard encore, dans l'Europe moderne, il fut caractérisé et limité par son titre de propriétaire.
Certes, je n'entends pas dire que les castes de naissance aient été radicalement abolies quand est venue ce que je
(1) La propriété actuelle, née au sein de la propriété féodale, est de même naturct La rente et le droit du seigneur sont choses identiques.
nomme Vantiquilé moyenne. Je n'entends pas dire non plus que les castes politiques qui leur succédèrent aient été radicalement détruites lorsque le régime des castes de propriété a commencé à prendre, au Moyen-Age, la principale influence. J'entends seulement que, pour qui comprend l'histoire, trois grandes époques, caractérisées par trois prédominances diverses, partagent la vie du genre humain jusqu'à nous : 1» Y époque des castes de naissance, ou l'époque orientale, l'Inde, la Perse, la Babylonie, l'Egypte ; 2° V époque des castes de patrie, ou l'époque méditerranéenne , les Grecs, les Romains; 3" V époque des castes de propriété, ou l'époque féodale, qui se prolonge encore aujourd'hui.
Le régime des castes de naissance, le régime des castes de patrie, le régime des castes de propriété, sont en ruines autour de nous. Du moins, l'idéal de l'esprit humain a dépassé tout cela.