VI PRÉFACE
léguer accrue à l'avenir. Car tout se lie dans les manifestations successives de l'être. Le présent, engendré du passé, est gros de Tavenir, dit admirablement Leibnitz.
Le dix-huitième siècle, satisfait d'un commencement de lumière dans cette nuit si obscure du passé, écrivit, par la plume de Voltaire, au bas du livre de Montesquieu : L'Humanité avait perdu ses titres; Montesquieu les a retrouvés, et les lui a rendus. C'est Rousseau qui méritait cet éloge. Quant à Montesquieu, je ne vois pas quels titres de l'Humanité il a retrouvés et rendus, lui qui admettait la monarchie, l'aristocratie, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, la plèbe, lui qui admettait la richesse et la pauvreté, lui qui admettait, en un mot, tous les genres d'inégalité (1).
De vrais sophistes ont traité Rousseau de sophiste, et se sont ri de son œuvre immortelle. L'hypocrisie et le mensonge, à la solde de la tyrannie, se sont fait une arme contre lui de ce qu'il n'avait apporté d'autre preuves en faveur de l'Egalité que des preuves de sentiment. Ils n'ont pas réfléchi que la métaphysique et l'histoire manquèrent à Rousseau, quand il osa prendre en main la cause de l'Humanité (2).
(4) Nous ne pensons pas qu'on nous accuse d'injustice envers Montesquieu, parceque nous lui refusons un éloge qui appartient à Rousseau.
{2) Du temps de Rousseau, Thistoire n'était pas une science, mais un récit de faits, et un récit tronqué et fragmentaire. La philosophie de l'histoire était, comme dit Bacon, un desideratum, puisque ce furent en partie les efforts de Rousseau qui la provoquèrent. A défaut de l'histoire, existait-il au moins une psychologie , où l'on pût s'appuyer pour raisonner convenablement sur la
PREFACE. vil
Ainsi destitué tics secours nécessaires, Rousseau ne put faire entendre qu'une plainte. Mais cette plainte en faveur de l'Humanité est vraie, fondée, immortelle, aussi immortelle que la plainte que Jésus avait fait entendre autrefois en faveur de cette même Humanité.
« Semblable, s'écrie-t-il, semblable à la statue de Glau- » eus, que le temps, la mer et les orages avaient tellement » défigurée, qu'elle ressemblait moins à un Dieu qu'à une » bête féroce, l'âme humaine, altérée au sein de la société » par mille causes sans cesse renaissantes, par l'acquisition » d'une multitude de connaissances et d'erreurs, par les » changements arrivés à la constitution des corps, et par » le choc continuel des passions, a pour ainsi dire changé » d'apparence au point d'être presque méconnaissable ; et » Ton n'y retrouve plus, au lieu d'un être agissant toujours » par des principes certains et invariables, au lieu de cette )) céleste et majestueuse simplicité dont son auteur l'avait » empreinte, que le difforme contraste de la passion qui » croit raisonner et de l'entendement en délire (1). »
L'œuvre entière de Rousseau est là, dans cette pensée de la supériorité de l'ame humaine sur la condition humaine. L'âme humaine est un Dieu, est faite à l'image de Dieu , et
nature de l'homme ? non : cette psychologie véritable pouvait être en germe dans Leibnitz, mais Leibnitz était bien loin d'être compris ; ce qui était populaire, c'était le sensualisme, c'était Gondillac. (d) De l'Inégalité des conditions f préface.