CHAPITRE V
Le mal actuel de la société résulte de la lutte de ce principe et de son contraire.
Nous venons de passer en revue la société sous tous ses aspects. L'homme étant indivisiblement sensation-sentiment-connaissance, et n'étant pas autre chose, la société se compose de trois sphères correspondantes à ces trois faces de notre nature, et elle est tout entière comprise dans ces trois sphères. Ces trois sphères, qui se pénètrent mutuellement et qui n'existent jamais l'une sans l'autre, comme
les trois facultés auxquelles elles correspondent, sont, l** le monde social de la sensation, c'est-à-dire de la manifestation, de l'activité, de l'acte réciproque, de la convention, du contrat; 2° le monde social du sentiment, c'est-à-dire de l'attrait invisible et non encore manifesté qui unit et rapproche les différents membres de la société , et qui les amène à contracter entre eux ; 3° le monde social de la connaissance , c'est-à-dire de la conscience que nous prenons de nos sentiments et de nos actes , ainsi que des sentiments et des actes des autres, et que nous nous communiquons les uns aux autres. Mais une société quelconque ne peut subsister à moins d'un certain règlement dans ces trois mondes, oh s'exerce et se développe la vie de chacun de ses membres. De là le droit , le droit qui est véritablement l'idée que l'homme, à chaque époque, se fait de lui-même, et qu'il reconnaît pour sa loi. Le droit dans le domaine de la connaissance engendre le droit religieux; le droit dans le domaine du sentiment produit le droit moral ou les mreurs; le droit dans la pratique active de la vie constitue le droit civil et politique. Or, nous avons vu, dans chacune de ces trois parties du droit, l'égalité proclamée comme la loi, c'està-dire comme le seul principe raisonnable et le seul critérium de justice que nous ayons aujourd'hui.
Dans la sphère de la société qui correspond à l'acte {droit politique et civil, l'ancien pouvoir temporel, comprenant la législation politique proprement dite , le règlement de l'industrie et du commerce, la hiérarchie civile et militaire, lajuslice civile, criminelle et pénale) ,on a partout formulé l'égalité, et nul autre principe n'est de mise aujourd'hui : ce qui est conforme à l'égalité est le juste et le raisonnable, ce qui lui est contraire est l'injuste et l'absurde.
Dans la sphère de la société qui correspond à l'intelli^
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gcncc (droit religieux, V'àUQXQW pouvoir spirituel), mcMnc proclamation et même adhésion.
Enfin , dans la sphère de la société qui correspond au sentiment [droit moral ow mœurs, c'est-à-dire ce qu'autrefois le pouvoir temporel, usurpé par César ou par une caste, et le pouvoir spirituel, usurpé par le Pape ou par le Clergé, laissaient à l'individu pour tout lot) , môme proclamation , même adhésion, même axiome.
De quelque côté donc qu'on se tourne, il semble qu'on va saisir et palper l'Égalité. Fausse apparence, mirage trompeur! c'est l'inégalité qu'on embrasse. L'Égalité, l'Égalité! je n'entends que ce cri retentir autour de moi , et je ne vois partout qu'inégalité choquante, grossier despotisme, et honteux esclavage.
Et ce qu'il y a de plus affreux , c'est que nous avons tous le sentiment d'un monde meilleur, précisément parceque le seul principe de raison et de justice que nous reconnaissions aujourd'hui est l'Égalité. Les Génois inscrivaient sur les murs de leurs prisons et sur les fers des condamnés le mot libertas. Condamnés que nous sommes à l'inégalité, comment se fait-il que nous ayons écrit p;irtout le mot ù' égalité? Nous nous traitons donc nous-mêmes comme les Génois traitaient leurs prisonniers et leurs galériens!
Oui, en effet, nous sommes de pauvres condamnés. Je parlais plus haut de ces malheureuses qui me semblaient habiter un des cercles de l'enfer. J'avoue que quelquefois la société tout entière, avec son idéal d'Égalité et sa réalité d'esclavage, me paraît cet enfer avec ses cercles infinis. « Ne ■» cherchez pas l'enfer hors du monde,» dit admirablement le » grand poète Lucrèce;» c'est dans la société qu'il se trouve ;
« Atque ea nimirum quaecunque Aciierunte profundo » ProUila bunt esse, iu vita sunt omnia uobis. a
Ne sont-ils pas, en efl'et, dans un cercle de l'enfer, tous ces malheureux sur qui pèse une misère infâme, héréditaire, et qui voient écrit partout le mot Égalitél Pourquoi leur dit-on qu'il n'y a qu'une race, quand, à leur dur et incessant labeur, ils sentent qu'il y en a deux, et qu'incertains s'ils sont, eux, la race d'Abel ou celle de Caïn , ils prouvent au moins par leurs souffrances qu'en effet les fils d'Adam ont souillé de sang le berceau de l'Humanité, et que Caïn a tué son frère. C'est eux que le poète a peints quand il nous montre Ugolin et ses fils reproduisant éternellement leur supplice de la faim, où le père voyait ses enfants mourir avant lui ; symbole plus poignant mille fois que l'antique figure de Tantale affamé et mourant de soif au milieu des ondes et des fruits. Car vous souffririez encore volontiers la faim et la soif comme Tantale, au milieu du luxe qui vous entoure et des richesses que vous produisez sans pouvoir y participer. Prolétaires: mais souffrir comme Ugolin, voir pâlir vos enfants, ces enfants aussi beaux que ceux du tyran qui vous tient renfermés dans la Tour, et les sentir dévorés par cette faim qui ronge vos entrailles, voilà ce qui est affreux et vraiment digne de l'enfer !
Et la seconde sphère, celle du sentiment, n'a-t-elle pas aussi ses supplices et ses ligures de damnés? Ne sont-ils pas aussi dans les cercles de l'enfer, tous ceux qui aujourd'hui cherchent d'une âme ardente la vie dans l'amour ? Ixion , le symbole des anciens, poursuivait vainement la déesse de Pair : c'est que l'objet de son amour n'existait pas encore sur la terre, car la femme n'était qu'un enfant et un esclave ; il la cherchait donc dans le ciel, et il n'embrassait que la nue. Chez Dante, la femme, l'épouse, n'est plus un rêve , c'est une existence réelle; l'amant voit son amante et la connaît, il sait que Françoise de Piimini existe : mais une