PREMIÈRE PARTIE
barrière infranchissable les sépare, et ils se regardent tristement. Anjourd'iuii la main tyrannique, la main armée d'un glaive, qui venait par derrière et séparait les deux amants, n'est plus. Pourquoi donc leur supplice dure-t-ii toujours?
Et dans la troisième sphère, celle de l'intelligence, que de tortures nouvelles les poètes de notre temps nous ont montrées ! L'intelligence n'est plus esclave ; Prométhée n'est plus enchaîné sur son rocher ; il a brisé ses chaînes, ou on les a brisées pour lui , et il parcourt la terre. Mais est-il délivré pour cela? Oh! non : il est devenu Faust, qui évoque des démons, et qui ne recueille de son savoir que le mal ; il est devenu Manfred ( l'homme libre (1), l'homme émancipé ) , qui gravit éperdu les cimes des montagnes , sans que le vautour cesse de dévorer son cœur.
C'est que nous sommes, comme on dit, entre deux mondes, entre un monde qui finit et un monde nouveau qui commence. Nous avons proclamé l'Égalité dans la sphère de l'activité, et nous n'avons pu organiser le monde de l'activité suivant ce principe : de là une dualité, le droit et le fait, qui engendre notre supplice. Nous avons proclamé l'Egalité dans la sphère du sentiment, et nous n'avons pu organiser le monde du sentiment conformément à ce principe : de là une dualité, le droit et le fait, qui nous déchire l'âme. Nous avons proclamé l'égalité dans la sphère de l'intelligence, et nous n'avons pu organiser la libre communion des intelligences : de là une dualité, le droit et le fait, qui nous poursuit et nous rend éternellement malheureux.
Ni l'activité, ni le sentiment, ni l'intelligence, ne sont (1) Freedmaut afTianchi^
donc satisfaits en nous par ce monde que nous avons sous les yeux.
Il y a véritablement deux hommes dans chacun de nous, deux tendances, deux vies différentes. Les deux partis politiques qui nous divisent, le parti de l'ancien régime et le parti révolutionnaire, ne sont que l'image de ce qui se passe en chacun de nous : nos discordes civiles ne sont que le reflet de la discorde intérieure de notre âme. Il y a deux hommes, dis-je, en nous; il y a l'avenir, il y a le passé; il y a l'homme de la loi d'égalité, et l'homme de la loi de servitude. Notre âme, notre raison, ne comprend comme idéal que l'Égalité ; mais notre vie pratique ne réalise qu'inégalité, et nos yeux ne voient pas autre chose.
Voici donc le problème : La société d'aujourd'hui, avec cette dualité qui la divise, est-elle née viable, oui ou non? Quel principe triomphera au point d'entraîner une pratique? Est-ce l'égalité ou l'inégalité? Si c'est l'inégalité, replongez-nous vite dans la nuit des siècles écoulés avant que cet idéal nous eut apparu. Si c*est l'Égalité , marchez donc à la réalisation de cet idéal.
Il semble, en effet, un enfant qu'on aurait arraché du sein maternel par l'opération césarienne, et qu'on replongerait tout vivant dans le sein de sa mère expirée, n'osant pas le confier à la lumière des cieux. N'est-ce pas pourtant une assez belle opération césarienne, que cette sanglante révolution suivie de vingt ans de guerre? L'Humanité nouvelle que vous avez sous les yeux peut-elle , je le demande , demeurer ainsi entre la vie et le trépas? N'a-t-elle pas de nouvelles conditions d'existence, et peut-elle ne pas les suivre? Quels médecins êtcs-vous, qui vous obstinez à la faire vivre de la vie fétale, quand tout les ressorts de celte vie sont brisés , quand il lui faut un nouveau milieu , une