CHAPITRE PREMIER
Il a fallu arriver jusqu'à l'égalité humaine pour avoir un fondement au droit politique. Jusque lu le droit n'a pas été connu.
J'ai paru jusqu'ici considérer ces deux idées, V égalité du citoyen, et Végalité de l'homme, comme deux idées distinctes et indépendantes l'une de l'autre. Il m'a fallu procéder ainsi, afin d'arriver à démontrer aux plus obstinés que l'Égalité n'est pas un rêve, une utopie, une chimère, une aspiration vaine et insensée, ou bien tout simplement un fait ou plutôt je ne sais quelle apparence d'un fait, qui se retrouve par hasard dans tous nos discours, dans tous nos raisonnemens, dans tous nos institutions; mais que l'Egalité est un principe, une croyance, une idée,
et le seul principe vrai, juste, raisonnable, qu'il soit donné à l'esprit humain de concevoir aujourd'hui, quand il s'agit de la société et de notre espèce. J'ai donc séparé la question en deux parts : j'ai pris d'abord les jugements irrésistibles que nous portons sur des choses qui ne touchent en rien nos concitoyens, mais des étrangers, des Indiens, des Américains, des Nègres , et j'ai prouvé que nous reconnaissons à tous les hommes des droits comme hommes. J'ai pris ensuite la société civile telle qu'elle est aujourd'hui ; je l'ai considérée successivement dans nos lois , dans nos mœurs, dans nos travaux divers, et j'ai de nouveau prouvé ma thèse. Mais cette séparation est-elle radicale , et existet-elle au fond? Avons-nous réellement, j'entends, avonsnous aujourd'hui , au dix-neuvième siècle , deux idées différentes sur l'Égalité, deux principes sur l'homme, deux manières essentiellement distinctes de considérer nos semblables , une qui s'applique aux hommes en général , et une autre qui s'applique à nos concitoyens? Non; ces deux idées se tiennent, au point de n'en faire qu'une dans notre esprit. Et des deux, la plus générale, la seule qui soit une croyance, un principe, une doctrine, est l'idée de l'égalité humaine, dont l'égalité du citoyen n'est qu'un cas particulier et pour ainsi dire un corollaire.
Si aujourd'hui, au dix-neuvième siècle, nous croyons à l'égalité dans la cité, c'est parceque nous croyons d'abord à l'égalité dans l'espèce. Le droit que donne la cité n'est aujourd'hui qu'une restriction imposée par la raison, se fondant en cela sur la nature actuelle des choses et sur les circonstances actuelles de l'Humanité, au droit plus général d'homme, droit que nous reconnaissons primordialement.
L'Égalité que connurent les anciens était d'un tout autre genre. Les anciens ne connurent pas l'égalité humaine,