‹ De l'égalitéChapitre 40 sur 145 · DEUXIÈME PARTIE. m · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE. m

Tégalité des hommes en tant qu'hommes: loin de là, l'égalité pour eux reposait sur la négation de cette idée. Ils visaient, pour ainsi dire, à être en aussi petit nombre que possible en possession de l'Egalité, tandis que notre tendance serait d'y faire participer tous les hommes. Nous avons là-dessus une science, une doctrine; ils n'en avaient pas. Notre égalité de citoyen nous paraît blessée et compromise chaque fois que, dans un coin quelconque du monde, la dignité humaine est violée. Si on nous conteste nos droits comme citoyens, nous en appelons à nos droits comme hommes; c'est notre recours, notre appel, notre dernière raison , comme la force et le canon étaient autrefois la dernière raison des rois. Nous sommes rois, nous nous sentons tels, nous nous proclamons égaux et libres, parceque nous sommes des hommes. Nous en appelons sur cela à notre commune origine, à l'unité de race. Notre droit nous vient d'Adam ; ce droit est donc à tous et pour tous. Nous ne procédons pas en conséquence à l'Égalité par l'exclusion , tandis, je le répète, que la tendance des anciens eût été d'exclure de la cité le plus d'hommes possible. La cité n'était pas pour eux au sein du genre humain, elle était fondée hors du genre humain et contre lui , pour s'en défendre ou pour le subjuguer. Voyez les Grecs ! tout le reste du genre humain est pour eux les Barbares. Voyez les Romains ! Rome a été fondée pour asservir l'univers. Et partout ce fut la même chose. L'état de l'Humanité d'alors rendait cette hostilité nécessaire.

Au surplus, cette hostilité régnait dans la cité comme hors de la cité ; jentends qu'il n'y avait pas alors de droit véritable sur lequel on pût fonder l'égalité et la paix dans la cité même. L'égalité dans la cité était un arrangement, un art, une convenance, le résultat d'un certain équilibre

de forces, mais n'était pas une idée , un droit. Dans la cité , hors de la cité, l'état de guerre état l'état naturel du genre humain.

Il fallait arriver à reconnaître l'égalité humaine en général: tant qu'on n'en serait pas là, l'état de guerre, je le répète encore, était l'état naturel du genre humain.

Vainement, en effet, voudriez-vous, dans votre esprit, séparer du genre humain tout entier une portion de ce genre humain, et dire: L'Égalité viendra jusque lu, et n'ira pas plus loin. Je vous défie d'élablir un véritable droit dans votre cercle ainsi restreint. Car aussitôt que vous établissez cette séparation, ceux que vous placez hors du cercle sont absolument sans droit. Mais, à l'instant même, leur caractère d'homme vient protester contre leur exclusion, et détruire le droit que vous aviez établi dans votre cercle.

L'étranger, quoi que vous en disiez, est homme, et, malgré vous. Dieu lui a donné droit. Q n'arrive- t-il donc? Il arrive d'abord que l'étranger sans droit devient ennemi (1). Ces deux faits sont évidemment corrélatifs. Tant que l'étranger est complètement l'étranger, tant qu'il n'a aucun droit en sa qualité d'homme, il est ennemi. Il ne peut pas être indifférent; car il n'est pas une chose inerte. Il est un homme, un semblable, et, n'étant pas ami, il est ennemi. Homme, la nature lui a donné de grandes facultés pour être utile ou nuisible aux autres hommes : il peut être dans leurs mains un instrument de profit, tel qu'aucun autre comparable n'existe sur la terre; mais, en revanche, c'est une force terrible si elle se tourne contre eux ; c'est pour eux un ennemi mille fois plus redoutable que l'animal le plus sauvage. Donc le caractère d'homme emporte dès lors

(i) Hostis, étranger, enneipr,

sa cons(^'qiiencc. L'homme sera ami de l'homme, et son droit d'homme sera reconnu , ou il sera ennemi. Il n'y a pas de milieu; toute situation intermédiaire est absurde et impossible.

Donc, d'abord, tant que l'égalité humaine n'a pas été reconnue, l'état de guerre a été l'état naturel des peuplades entre elles, des nations entre elles.

Mais ne voyez-vous pas que cet état de guerre hors de la cité entraîne nécessairement l'état de guerre dans la cité? Dès que tout étranger est ennemi , Ilobbes a raison , et le citoyen même est l'ennemi naturel du citoyen : la force seule et la domination maintiennent la paix entre eux.

Pourquoi , en effet , voulez-vous que je reconnaisse cet homme pour ami, et non pas cet autre? N'ont-ils pas tous deux la face humaine? ne sont-ils pas doués de la même nature? ne sont-ils pas sentblables entre eux, et également mes semblables? Je comprends que je fasse amitié avec l'un, et que nous fassions tous deux la guerre à l'autre : voilà une association, un état, une cité; à merveille! Mais cette association, fondée sur l'intérêt, a-t-elle une sanction autre que l'intérêt? Demain donc, mon associé peut devenir mon ennemi.

Encore une fois, supprimez l'égalité humaine, et Hobbes a raison. De tous les philosophes qui ont porté un regard profond sur le droit dans le but de chercher le fondement des États, lïobbes, dont le système est si repoussant qu'on y a vu une espèce de crime de lèze-humanité , Hobbes est le seul qui ait connu la vérité, et qui ait osé la dire. Mais l'égalité humaine n'était ni proclamée ni même comprise en aucune façon lorsque lïobbes écrivait. L'égalité humaine admise , Hobbes a tort, et ceux qui ont eu la vue moins perçante que cet aigle se trouvent pourtant avoir mieux vu que lui ,

Concluons : il a fallu arriver jusqu'à l'égalité humaine pour avoir un fondement au droit politique ; jusque-là le droit n'a pas été connu.

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