‹ De l'égalitéChapitre 59 sur 145 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

le ciel, mais c'est une percée du ciel. Aristotc essaye, pour ainsi dire, de repousser toute la masse épaisse de nuées qui lui dérobent ce ciel; et, n'en découvrant ainsi aucun point, on peut dire non seulement qu'il ne le voit pas, mais qu'il ne le cherche pas. L'un sent la vérité à travers la forme erronée que son génie a conçue; sa pensée est plus profonde que son idée. Chez l'autre, au contraire, la forme de la pensée est adéquate à l'essence de la pensée.

Aussi rien de plus futile, à mon gré, que ces questions si souvent posées et débattues sur Aristote et Platon : lequel est le plus républicain , le plus favorable à la cause du peuple, le plus humain pour les Esclaves, le plus partisan de l'Égalité. Si j'avais à prononcer sur ces questions oiseuses, j'avoue qu'en prenant les choses à la lettre, je donnerais l'avantage à Aristote. Tout ce que Platon a perdu pour ainsi dire d'humanité dans cette concentration exclusive qui lui fait tout voir dans l'intelligence, Aristote le reprend, et c'est là sa supériorité. Aristote, moins exclusif que son maître, est ainsi un peu plus républicain que lui, un peu plus humain en faveur des Esclaves, un peu plus partisan de l'Égalité.

Mais ni l'un ni l'autre, je le dis encore, n'a connu le droit. Nous avons vu qu'Aristote admet, comme également légitimes, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie; mais enfin il admet la démocratie. Platon la condamne absolument, et la met au rang de ses gouvernements injustes. {RépubLy liv. IX. ) Son livre devrait plutôt s'appeler la Monarchie de Platon que la République de Platon. Car, après avoir résumé le peuple entier en un petit nombre de sages qui en sont la tête, le chef-d'œuvre serait de résumer ce petit nombre en un seul homme, et on arriverait ainsi à la monarchie. Et en effet, Platon, loin d'y répugner, y consent

ilO DE L*ÉGALITÉ.

volontiers en vingt passages. Mais comme ses magistrats sont réellement des savants et des philosophes, et que ces philosophes, comme il prend bien soin de le dire, sont des métaphysiciens et des prêtres, il s*ensnitque son monarque est finalement un suprême pontife, un souverain pontife, un pape en un mot. II semble que, passant à travers le Christianisme et les Barbares , Tidée de Platon se soit réalisée, et qu'il ait trouvé son roi et son collège de magistrats ou de philosophes dans le pape et le clergé, ses gardiens du troupeau dans les guerriers appelés noblesse, et ses artisans aidés d'Esclaves dans le tiers-état aidé de Serfs.

Aristote , bien qu'il parte du même principe que son maître, l'intelligence, puisque c'est sur l'intelligenee qu'il fonde l'esclavage , admet cependant une sorte d'égalité de tous les hommes libres ; et la société lui paraît une association, un contrat dans l'intérêt de tous. Le bonheur de tous lu! paraît donc mériter les soins du législateur. Il ne sacrifie donc pas absolument les industriels aux artistes et aux savants. Chez Platon, je l'ai déjà dit, vous chercherez vainement, soit dans la République, soit dans les Lois, un seul passage où il s'occupe avec quelque soin de la troisième caste, celle des artisans et des laboureurs, du peuple en un mot, de la classe la plus nombreuse de sa république comme de toute société. S'agit-il des guerriers et des magistrats, il ne tarit point dans ses explications sur l'éducation qu'il faut leur donner ; il ouvre pour eux tout le trésor de son génie ; il montre, en leur faveur, le lien encyclopédique des sciences entre elles et l'influence des arts pour bien diriger et gouverner le cœur humain. Mais nulle éducation pour le peuple. On ne sait même si le communauté qu'il admet pour les guerriers s'étend à cette caste. Peutêtre ne croyait-il pas la multitude capable de la concevoir et

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