‹ De l'égalitéChapitre 60 sur 145 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

de la pratiquer. Il ne s'explique pas du moins h ce sujet (1). Il semble qu'il ait regardé comme indigne du législateur de rien prévoir des lois que la sagesse des bergers, aidés du courage et du dévouement des chiens, pourrait donner au troupeau.

A plus forte raison n'a-l-il aucun souci des Esclaves.

(1) Il s'explique pas positivcmenl, mais tout prouve que telle est son idée. Evidemment, dans sa république, les seuls hommes véritables sont ceux qui vivent en communauté ; quant aux autres, qui ne sont point des hommes, mais des espèces d'êtres inférieurs, sinon des brutes, leur loi est le régime de la ■propriété. La production de la richesse, l'économie, Tiiiduslrie dans toute sou étendu;!, sont le lait delà multitude livrée à l'individualisme et à l'avarice, sous ce régime de la propriété. Si Platon ne s'est pas expliqué nettement sur ce point de la propriété commune ou individuelle relativement h la tioisième caste, celle des travailleurs, c'est qu'il ne supposait pas qu'on put mettre la chose en question, (^ette troisième casle devait vi\re dans l'état inférieur de la propriété individuelle. Au surplus, cela résulte évidemment d'un passage du livre III de la République, quand Socrate met ainsi en opposition le régime qu'il veut donner à la classe des guerriers avec le régime propre à la multitude : a Je veux premièrement qu'aucun d'eux n'ait rien qui soit à lui seul, à moins » que cela ne soit absolument nécessaire ; qu'ils n'aient ensuite ni maison, ni » magasin où tout le monde ne puisse entrer. Quant à la nourriture convenable » à des guerriers sobres et courageux, les autres citoyens seront chargés delà » leur fournir, comme la juste récompense do leurs services; de sorte cepen- » dant qu'ils n'en aient ni trop ni trop peu pour l'année. Qu'ils se rendent, T) au temps des repas, dans des salles ù manger communes, et qu'ils vivent » ensemble comme doivent vivre des guerriers au camp. Qu'on leur fasse en- » tendre que les Dieux ont mis dans leur âme de l'or et de l'argent divin, qu'ils » n'ont par conséquent aucun besoin de l'or et de l'argent des hommes, qu'il » ne leur est pas permis de souiller la possession de cet or immortel par l'alliage » de l'or terrestre ; que l'or qu'ils ont est pur, an lieu que celui des hommes a » été en tout temps ia source de bien des crimes. Qu'ainsi ils sont les seuls » entre les citoyens à qui il soit défendu de manier, de toucher même ni or ni » argent, d'habiter sous le même toit avec ces métaux, d'en mettre sur leurs » vêlements, de boire dans des coupes d'or ou d'argent. Que c'est l'unique » moyen de se conserver eux et l'Etat. Mais que, dès qu'ils auront en propre » des terres, des maisons, de l'argent, de gardiens qu'ils sont, ils deviendront » économes et gens de labeur ; de défenseurs de l'Etat, ses ennemis et ses tyrans, » Ils passeront la vie à se haïr muluellement, à se dresser des embûches les » uns aux autres, et auront plus ù craindre des ennemis du dedans que de » ceux du dehors. Qu'alors eux et la République courront à grands pas vers » leur ruine. )> Il est clair, par ce passage, que ces autres citoyens qui doivent fournir aux guerriers leur subsistance, ces économes et gens de labeur , dont les guerriers doivent se distinguer si radicalement, devaient posséder en propre des terres, des maisons, de l'argent; et ce sont eux qui composaient la troisième caste de Platon. Platon reproduisait à cet égard le type de la civilisation égyptienne, où les deux premières castes vivaient sur un fonds commun, tandis que les dillérentes castes industrielles étaient sous le régime de l^ propriété individuelle.

S'occuper d'eux serait pour lui une profanation. L'Esclave est évidemment pour lui , comme pour Aristote , quelque chose de plus ressemblant à la brute qu'à l'homme. Il cite l\ propos des Esclaves le mot si profond d'Homère : « Quand » un homme tombe dans l'esclavage, Jupiter lui enlève la » moitié de son âme; » mais il ne cherche pas s'il est licite d'ôter à l'homme son âme ou la moitié de son âme, et s'il n'y a pas quelque droit qui protège encore l'homme ainsi dégradé. Il est évidemment là-dessus, je le répète, de l'avis d'Aristote ; l'Esclave n'est pour lui qu'une propriété. Ecoutez les lois qu'il rend, lorsque, dans son second Traité, ayant délaissé comme trop supérieur à l'Humanité sa PiépubMque modèle, il condescend à faire des règlements pour la réforme de la société de son temps :

« Quiconque aura tué un Esclave en sera quitte pour se » purifier, si cet Esclave lui appartient. Si c'est celui d'un » autre, et qu'il l'ait tué par colère, il dédommagera le )) maître.

» Si un Esclave frappe un homme libre, soit étranger, » soit citoyen , il sera livré garrotté à l'homme libre qu'il )) a frappé. Celui-ci le mettra dans des entraves, et, après » l'avoir battu à coups d'étrivières aussi longtemps qu'il » jugera à propos, sans néanmoins faire aucun tort au » maître de l'Esclave par de trop graves blessures , il le lui » rendra, afin que lui-même le tJ'aite suivant la loi que voici. a Tout Esclave qui aura frappé une personne libre sera remis » garotté à son maître par celui qu'il a frappé ; et son maître » le tiendra dans les fers, jusqu'à ce que l'Esclave ait obtenu )) sa grâce de la personne qu'il a maltraitée. (Lo/.s.,liv.IX.)» Aristote, certes, n'a rien de plus cruel, malgré ses aphorismes que j'ai cités. Au contraire, il mitigé autant qu'il peut la barbarie de l'esclavage, quand il parle de la pratique

qu'on doit en faire. D'ailleurs, il s'est au moins donné la peine de discuter la question, et de chercher la raison du droit du plus fort dans le droit du plus intelligent. Platon a un tel dédain pour ce qui n'est pas doué, à ses yeux, d'intelligence, qu'il ne discute même pas quand il s'agit de ce sujet. Il y a un endroit dans sa République oh il se demande si ses guerriers combattront pour faire du butin ; il trouve cela indigne d'eux, et, à ce propos, il exprime le vœu que les peuples de la Grèce cessent de faire des esclaves les uns sur les autres. Mais ce n'est pas l'esclavage qu'il blâme.

Sur la question des femmes, Platon n'est pas supérieur a Aristote. Arislote, après avoir parlé du rapport entre le maître et l'esclave, ajoute : « Le rapport des sexes est ana- » logue; l'un est fait pour commander, l'autre pour obéir » {Poiitiq., \i\.l, ch. 2);» et ailleurs: «L'administration » de la famille repose sur trois sortes de pouvoirs : celui du » maître, celui du père, et celui de l'époux. L'esclave est ab- » solument privé de volonté; la femme en a une, mais en » sous-ordre ; l'enfant n'en a qu'une incomplète. Il en est de » même des vertus morales, (/^/ûf. , ch.5.)» Platon, il est vrai , assimile souvent la femme à l'homme. Il admet des guerrières qui recevraient la même éducation que les guerriers. Mais est-ce là comprendre l'égalité de l'homme et de la femme? Ses guerrières seraient nécessairement inférieures à ses guerriers; et par conséquent cette assimilation ne ferait qu'augmenter ou plutôt décupler la distance entre les deux sexes. Platon le reconnaît, et n'y voit aucun mal. Il est évident que pour lui, comme dans son système, les femmes ne sont que des hommes inférieurs. De là aussi toutes ses erreurs sur l'amour; de là cette intervention des magistrats dans l'union des sexes et la reproduction, qui

au DE L'EGALITE.

avilirait THumanilé et la ravalerait au rang des animaux. Non , Platon n*a pas eu de la femme une idée supérieure à celle que s'en formait Aristote. Il n'est pour elle plus libéral qu'en apparence. Il n'a pas compris son égalité en tant qu'épouse et mère; et voilà pourquoi, tout en l'assimilant à l'homme, il se trouve réellement qu'il ne l'élève pas au même rang que lui, mais qu'au contraire il la lui livre sans droit, comme un être inférieur. L'amour transformé en récompense légale « pour ceux qui se seront si- » gnalés à la guerre ou ailleurs, » nerappelle-t-ilpas les plus tristes abus de la féodalité? Que devient la femme là oi^ on dispose d'elle sans elle, et où elle n'est que la conquête et la proie d'un sexe plus vaillant? C'est faute d'avoir connu l'égalité du fort et du faible, de la femme et de l'homme, de l'enfant qui pousse son premier vagissement et du père qui lui a donné naissance, que Platon a écrit son cinquième livre de la République , où l'âme humaine, telle que le progrès des siècles l'a faite aujourd'hui, est affreusement offensée. Je défie qu'on lise ce cinquième livre sans un horrible serrement de cœur. Quelle législation, en effet, que celle qui supprime l'amour véritable, qui anéantit le mariage, et qui finalement nécessite, autorise, ordonne les avortements, les expositions et le meurtre des enfants ! Tous ces soins des magistrats-bergers de Platon « pour que le troupeau » ne dégénère point; » ces fêtes accompagnées de sacrifices et d'épithalames qu'ils donnent '< pour mieux cacher leur » manège, car autrement le troupeau serait exposé à une » sédition ouverte; » et le tirage au sort, où «l'on ménage » les choses si adroitement, que les méchants sujets se » prennent à la fortune, et non aux magistrats, du malheur » de se voir exclus; » et le bercail commun, où l'on porte les enfants aussitôt après leur naissance, « en sorte qu'au-

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