‹ De l'égalitéChapitre 84 sur 145 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

» retournera dans sa famille, et il rentrera dans la posses- » sion de ses pères ;

» Car ils sont mes serviteurs, parceque je les ai tirés du » pays d'Egypte ; c'est pourquoi ils ne seront point vendus » comme on vend les Esclaves.

» Tu ne lui seras point un maître rigoureux; mais tu » craindras ton Dieu.

» Et pour ce qui est de ton esclave et de ta servante qui » seront h toi, achète-les des nations qui sont autour de » vous ; vous achèterez d'elles l'esclave et la servante.

» Vous pourrez aussi en acheter d'entre les enfants des » étrangers qui demeurent avec vous, même de leurs familles » nées et accrues dans votre pays ; et vous les posséderez ;

» Et vous les laisserez comme un héritage à vos enfants » après vous, afin qu'ils en héritent la possession, et vous » vous servirez d'eux pour toujours : mais pour ce qui est » de vos frères les enfants d'Israël , nul ne dominera rigou- » reusement sur son frère. ( Levit, , ch. xxv. ) »

Ai-je besoin d'ajouter quelque chose au sens si clair, si manifeste, de ces paroles? Est-il rien de plus évident, je le demande, que l'esprit d'une telle législation ? L'idée égalitaire n'est-elle pas marquée dans ces pages de la Bible en caractères aussi majestueux qu'ineffaçables ? Et quand on voit ainsi se révéler le sens profond du Sabbat judaïque , ne serait-on pas tenté, je le répète , de croire que le Sabbat divin, après les six jours de la création, n'est qu'une adroite préparation au Sabbat humain destiné à procurer aux hommes le plus d'égalité possible.

Encore une fois, je repousse cette idée; je ne crois pas, certes, que la création du monde en six jours et le repos au septième ait été une fraude employée par Moyse pour étayer sa législation. Il suffirait^ comme je l'ai déjà remar-*

que, de retrouver ailleurs ce septième jour consacré à Saturne, le roi de l'âge d'or, et le patron des Saturnales, c'est-à-dire aussi d'une sorte de Jubilé où l'Esclave redevenait libre, pour sentir que Moyse a été conduit à sa genèse des sept jours, ainsi qu'à sa législation sabbatique, paj- une antique doctrine à la fois physique et morale, cosmogonique et législative, qui ne lui était pas particulière, mais qui était répandue dans tout l'ancien monde.

Mundum regunt numeri, voilà la devise des antiques savants; voilà l'axiome que le Indiens, les Ghaldéens, les prêtres d'Egypte, ont transmis, avec une science des nombres aujourd'hui fort mystérieuse, à Pythagore, d'où quelques reflets en sont venus à Platon. Il est évident que la création en sept jours et le Sabbat tiennent à cette doctrine qui attribuait au nombre sept une merveilleuse puissance. Tout astrologue chaldéen débitait, suivant le témoignage des anciens, une multitude de choses sur, la vertu miraculeuse du nombre sept; et dans les fêtes de l'Egypte la vache emblématique faisait sept fois le tour du temple. Les prêtres égyptiens, au rapport de Porphyre {De Abstin, , lib. iv), ne laissaient jamais passer sept jours sans se purifier par des jeûnes et des abstinences. N'oublions pas qu'Abraham, souche primitive des Juifs, venait de la Ghaldée (1); et que Moyse, suivant l'Écriture même, « avait élé instruit dans » toute la science des Égyptiens, et était devenu par là » puissant en paroles et en œuvres. {Act. , c. vu, v. 22.)»

Évidemment, en premier lieu, la genèse de Moyse, cette

(1) On sait qu'il existait parmi les Juifs une secte des Sabiens ou Sabaïtes qu'on faisait descendre des anciens Clialdéens, et qui avaient une multitude de livres attribués à Abraham et aux autres patriarches. Plusieurs de ces livres existent encore. Une portion des idées rt des fables qui les composaient a passé dans le Thalmud. La Kabbale est en grande partie l'ouvrage de ces Sabaïtes. X^ culte des anges, des étoiles et des nombres taisait le fond de leurs croyances.

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genèse en sept jours, ou en sept temps, se lie au calendrier, à la semaine de sept jours. Moyse établit lui-même ce rapport, et nous met sur la voie quand il constitue la semaine à l'image de la création. Or ce calendrier est bien antérieur à Moyse. Cette période de sept jours a été en usage chez presque tous les peuples, et avec une distribution de jours correspondants aux sept planètes parfaitement uniforme. Les Indiens, les Assyriens, les Egyptiens, les Arabes, aussi bien que les Hébreux, en un mot toutes les nations de l'Orient se sont toujours servies de semaines composées de sept jours. On retrouve aussi cette semaine chez les Romains, de même que chez les anciens habitants des Gaules, des îles Britanniques, de la Germanie, du nord de l'Europe, et même de l'Amérique. Donc la cosmogonie de Moyse ne lui est pas particulière; donc elle n'a pas été faite non plus tout exprès pour sa législation.

Puis, en second lieu, ce n'était pas seulement aux phénomènes astronomiques que s'appliquait cette vertu du nombre sept. L'astrologie tout entière, c'est-à-dire une sorte de science universelle, employait ce nombre dans ses explications. La croissance et la décadence des corps vivants passaient pour lui être soumises. La doctrine médicale des années climatériques et des crises dans les maladies, cette doctrine d'Hippocrate, de Pythagore, de Galien, de tous les médecins grecs et romains, et d'un grand nombre de modernes, reposait sur ce nombre. Or cette doctrine avait sa source dans les plus antiques croyances de l'Orient.

Enfin, à moins de croire, comme l'ont fait quelques savants, que toutes les anciennes traditions de tous les peuples viennent des Juifs, il faut bien reconnaître encore que l'idée de gouverner l'homme, la société, le microcosme^ comme ou croyait qu'était gouverné l'univers, le monde

de Dieu, le macrocosme, n'est pas Don plus absolument particulière à Moyse. Car ici revient ce curieux parallèle entre la législation de Moyse, qui consacre le septième jour à Dieu, et par lui à la Liberté, à l'Égalité, et les traces qui nous restent de la législation antique qui consacrait le nombre sept à Saturne et à la Liberté, à l'Égalité.

Donc, en définitive, nous sommes conduits de toute façon à cette conclusion, que la cosmogonie de Moyse n'a pas été faite tout exprès pour sa législation , mais qu'au contraire c'est d'une certaine théorie sur la manière dont le monde avait été créé ou était entretenu par une continuelle création , que ce législateur transporta ce nombre sept dans sa législation.

Mais, parceque Moyse applique cette doctrine cosmogonique et universelle à sa législation, l'idée mère de sa législation en est- elle pour cela moins apercevable et moins claire? Quand on a lu les passages que je viens de citer, et tant d'autres de la Bible qui concordent avec ceux-là, il est impossible de ne pas reconnaître que le nombre sabbatique n'est que l'instrument dont se sert Moyse , mais que l'idée mère de sa législation est d'instituer chez les Juifs la plus grande égalité possible.

Et voilà précisément ce qui rendit ce nombre sept si sacré parmi les Hébreux. D'un côté, la science antique l'avait consacré, et il semblait gouverner le monde : Mundum regunt numeri. D'un autre côté, la législation tout entière le reproduisait et semblait être gouvernée par lui. Le peuple, le vulgaire n'a donc pas du Juif une idée si fausse, quand il résume le Judaïsme par le Sabbat. Telle est, en effet, dans sa profondeur, cette législation si simple de forme, si grande, si majestueuse, mais si enchaînée, si suivie, si compliquée par le retour d'une seule et même idée. Dieu

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