DEUXIÈME PARTIE
la Pâque-Eucharislie des Esséniens, est de la plus haute importance, et mérite que nous nous y arrêtions. Sans cette transition, en effet, il est difficile de comprendre la transformation que Jésus a fait subir au Mosaïsme; et sans elle aussi le lien intime qui unit l'Eucharistie chrétienne à la Pàque et au Sabbat juif nous échapperait.
On ne se fait pas de l'importance historique des Esséniens l'idée qu'on devrait s'en faire. On se contente vaguement de savoir qu'il y eut parmi les Juifs une secte fort rapprochée du Christianisme. On regarde les Esséniens comme des espèces de moines juifs ; et de même que l'on n'attache au monachisme chrétien-, relativement à l'essence du Christianisme, qu'une valeur secondaire, on n'accorde aussi à ces moines du Judaïsme qu'une très médiocre influence sur le développement général de l'Humanité. Ils n'ont pas produit, il est vrai, de grands événements; ils n'ont fait ni guerres ni conquêtes, comme les Grecs ou les Romains; leurs livres sont aujourd'hui totalement perdus, et ils n'ont laissé aucun monument d'art : mais en sont-ils pour cela, je le demande, moins considérables? Ils ont fait la transition entre le Mosaïsme et le Christianisme ; ils ont produit directement Jésus-Christ : voilà une raison, sans doute, qui devrait nous les faire considérer dans l'histoire avec plus d'attention et de curiosité que nous ne faisons.
Je me suis toujours demandé pourquoi les adversaires du Christianisme n'avaient pas tiré un plus grand parti des documents certains que nous possédons sur la secte essénienne. Il faut que leur souverain mépris pour la doctrine et l'institution de Jésus, qu'ils ne comprenaient pas, les ait aveuglés au point que, trouvant une arme dont ils pouvaient utilement se servir, ils l'aient rejetée, parceque cette arme était empruntée au Mosaïsme, qu'ils méprisaient tout
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autant que le Christianisme même. Mais comment les Rabbins juifs, et les écrivains en apparence impartiaux qui n'ont à cœur d'autre tâche que l'explication des phénomènes de l'histoire , n'ont-ils pas vu l'éclatante lumière qui résulte de l'existence des dogmes et des pratiques du Christianisme au sein même du Judaïsme, antérieurement à Jésus? Comment, par exemple, l'auteur d'une Vie de Jésus publiée tout récemment, M. Salvador, consacre-t-il à peine quelques pages sans vérité et sans précision à la secte des Esséniens? Comment cet écrivain, dont le but est de subalterniser le Christianisme au Mosaïsme, n'a-t-il rien compris aux rapports intimes de Jésus avec cette secte juive? Cela s'explique encore pour moi de la même manière. Car si les écrivains juifs ou judaïsants comprenaient la lumière qui résulte de la secte essénienne pour interpréter Jésus- Christ et son œuvre , ils comprendraient par là-même que le Mosaïsme n'a pas pu s'arrêter et s'immobiliser, que le Saducéisme a été une erreur impuissante, que le Phariséisme au contraire et l'Essénianisme ont été le développement naturel et nécessaire de la Révélation mosaïque, et que Jésus a été le plus grand et le dernier, pour ainsi dire, des Esséniens, de même que S. Paul, son second, a été le plus grand et le dernier, pour ainsi dire, des Pharisiens. Ils comprendraient ainsi que l'œuvre de Moyse, transformée par le Phariséieme et l'Essénianisme, a abouti légitimement à Jésus et à S. Paul ; et par conséquent ils renonceraient à leur fausse opinion sur la perfection absolue du Mosaïsme. Quant aux écrivains indifférents et purement explicateurs, n'ayant aucune doctrine dans le cœur et dans l'esprit, il n'est pas surprenant qu'ils ne voient rien de la valeur de l'Essénianisme, et qu'ayant réduit toute intelligence de l'histoire à une intelligence morte et dénuée de foi , ils
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ne saisissent pas la lumière là môme où elle brille le plus. Quoi qu'il en soit, il est certain que jusqu'ici, dans la philosophie de l'histoire, l'Essénianisme incompris n'a qu'une portée purement anecdotique. On ne voit, je le répète, dans les Esséniens que des moines, dans les Esséniens Thérapeutes que des fous ; on ne veut pas voir là une idée sociale, une idée à la fois religieuse et politique, divine et humaine ; on voit des exaltés et des superstitieux, et, après avoir pensé ou dit que Jésus pourrait bien avoir été de cette secte, avoir vécu dans cette secte, on s'arrête, on croit avoir tout dit. Mais si Jésus a été un législateur pour le genre humain, s'il n'a pas été simplement un dévot superstitieux, et qu'on accorde qu'il ait été imbu de la doctrine essénienne, cette doctrine essénienne était donc elle-même une législation ; les Esséniens n'étaient donc pas seulement des dévots superstitieux, des exaltés, des moines fanatiques. Eu ce cas, quelle était leur législation? quel était l'axiome de cette législation ? et quelle œuvre providentielle ont-ils accomplie dans le développement de l'Humanité ? On voit que la question revient tout entière, et qu'il n'y a pas plus moyen de rapprocher Jésus des Esséniens sous le rapport purement religieux tout en le séparant d'eux comme législateur, qu'il n'y a moyen d'isoler la dévotion religieuse des Esséniens de leur dogme social.
La vérité que je cherche à établir en ce moment, savoir que toutes les législations antérieures au Christianisme recelaient spiriluellement et malériellement le germe du dogme que Jésus a fait sortir du lange des castes, c'est-àdire du dogme de l'unité du genre humain en Dieu, cette vérité, dis-je, va jeter, je crois, sur l'Essénianisme un jour tout nouveau.
On sait qu'au dix-huitième siècle une controverse s'émut
parmi les érudits, au sujet, non pas des Esséniens en général, mais des Thérapeutes. Le plus savant des Bénédictins, l'illustre Bernard de Montfaucon , frappé de l'identité presque complète de la religion des Thérapeutes et de celle des premiers Chrétiens, fit tous ses efforts pour démontrer que cette portion des Esséniens étaient des Chrétiens véritables. Les arguments de Montfaucon étaient faibles, sans doute, ou plutôt faux et absurdes, quant au point historique ; une méprise évidente d'Eusèbe, une hypothèse gratuite par laquelle on parvenait à diminuer de quelques années l'époque du témoignage de Philon, voilà à peu près tout ce que Montfaucon alléguait, sous ce rapport, en faveur de son opinion, contre laquelle tous les savants se montraient unanimes (1). Mais son argument invincible, c'était la ressemblance des croyances, de la morale, et des pratiques, chez les Thérapeutes et chez les Chrétiens : « On ne me » persuadera jamais, disait-il [Réponse au président Bon- » hier) , que les Thérapeutes dont parle Philon dans son » livre de la Vie contemplative n'étaient pas des Chrétiens. » Les caractères du Christianisme y sont si sensibles, que » je ne comprends pas comment on peut seulement penser » à les attribuer à d'autres. Une secte répandue dans l'uni- » vers, tant parmi les Grecs que parmi les Barbares, oiî » l'on entrait en renonçant à son père, à sa mère, à ses » frères, sœurs, parents, biens et possessions ; où il y avait » plusieurs ouvrages composés par les anciens et chefs de » cette profession, pour servir à tous les autres de lois et de
(d) Outre le président Bouhier, qui a répondu victorieusement à Montfaucon, on peut citer Scaliger, Blondel, Saumaise, Grolius, Henri de Valois, Et. Le Moine, Cotclier, le P. Pagi, Basnage, etc., qui ont tous reconnu ou prouvé que les Thérapeutes étaient incontestablement des Juifs. Bernard de Montfaucon a été le seul qui les faits Chrétiens : et pas un seul savant de quelque renom n'a osé, après lui, soutenir ce paradoxe.