DES PRINCIPAUTÉS TEMPORELLES ECCLESIASTIQUES
Nous avons jusqu'ici exposé les relations essentielles qui naissent ici-bas de la coexistence des deux Cités, de l'Eglise et de l'Etat.
Mais, après avoir exposé ces principes nécessaires, il est un ordre de faits que nous ne devons pas passer sous silence; c'est, parmi les chrétiens, l'institution des principautés temporelles ecclésiastiques.
Nous le ferons brièvement.
Tout l'ordre de ce monde appartient, depuis la chute de l'homme, à ce que la doctrine chrétienne appelle justement la vétusté, c'est-àdire que cet ordre est destiné à finir alors que la rénovation de l'humanité dans le Christ sera pleinement accomplie.
Jésus-Christ, dans l'Eglise, cité de la nouveauté, cité de l'éternité, est ici-bas et au milieu Jde ce [monde de la vétusté un hôte bienfaisant qui lui apporte le salut.
Par son origine céleste (i), il n'appartient pas à ce monde, mais il v reçoit une hospitalité qui, pour prix, donne à l'humanité la filiation divine.
Nous avons vu comment l'erreur libérale prétend donner aux nations, comme corps d'Etat, le droit et même le devoir de le méconnaître et de lui refuser cette hospitalité , et l'on peut lui appliquer la sentence de l'Evangile : In propria venit, et sui euin non receperunt.
Rejetant cette erreur, nous nous reposons dans la paix apportée aux hommes" par ces autres paroles : « A tous ceux qui l'ont reçu, il a donné le pouvoir d'être faits fils deOieu. »
Heureuses donc les cités, comme les individus, qui ont reçu et compris dans ces paroles la notion de leur fin suprême ici-bas.
Les peuples chrétiens, convertis par la prédication des apôtres et de leurs successeurs, ontreçu de la sainte Eglise cette intelligence. Ils ont connu les splendeurs de la vérité, la grâce de Jésus-Christ, la paix et les espérances qu'il leur a apportées.
(i) « Secundus homo de cœlo cœlestis. » {I Cor. xv, 47-)
Pour eux, L'Eglise est une mère dont ils aiment à honorer la pré- . l'autorité el la vénérable majesté.
JésufrGhrisI et l'Eglise reçoivent à leur tour et bénissent l'hospitalité que l'heureuse humanité chrétienne leur offre et qu'elle s'efforce de rendre magnifique.
De là cette part ou, si l'on veut, ce prélèvement sacré, cette dime des choses, sans cesse offerte au Christ et à son Epouse, comme pour honorer et sanctifier en cette portion des hiens terrestres tout e qui en fut donné aux hommes dès l'origine.
Parmi les habitations des hommes, Jésus-Christ, avec l'Eglise son Epouse, aura ses demeures, et les édifices sacrés seront l'honneur et la sauvegarde des cités.
Il aura sa part dans les métaux dont seront façonnés les vases sacrés; dans les fruits du labeur de l'homme, dans le froment arrosé des sueurs d'Adam et de sa postérité et dans le fruit de la vigne, qu'il élèvera au plus sublime des mystères de son amour dans l'Eucharistie.
Il aura sa part dans les terres elles-mêmes et comme un domaine réservé dans les dépendances des églises et les champs de repos de ses élus.
Or, les peuples chrétiens ont voulu qu'il ait aussi ses principautés sacrées parmi les principautés humaines.
Il* ont voulu que des souverainetés temporelles, demeurant par leur nature toujours distinctes de l'auguste souveraineté spirituelle des Pontifes, fussent offertes au Christ, fussent attribuées à l'Eglise comme les prémices et la dime des royautés terrestres.
Nous ne nous étendrons pas à célébrer les bienfaits que les peuples aimaient à recueillir de l'autorité des princes en qui ils révéraient la sainteté sacerdotale, à redire combien, au milieu des violences et des guerres inséparables des passions humaines, il était doux de vivre sous la crosse devenue un sceptre pacifique et tutélaire.
Nous ne redirons pas non plus ce que l'Eglise eut à souffrir trop souvent d'une situation qui exposait aux ambitions séculières les augustes fonctions des pasteurs.
Ces principautés ecclésiastiques furent répandues dans tout le monde chrétien avec le caractère sacré dont nous avons parlé,
comme celui d'une offrande faite à Jésus-Christ et à sou Eglise (i). Ce caractère d'offrande laite à Dieu et aux saints du ciel lut imprimé à d'innombrables établissements de principautés ecclésiastiques, depuis les suzerainetés d'Angleterre et de Naples, offertes à saint Pierre, jusqu'aux plus humbles seigneuries d'abbayes ou de chapitres. L'histoire des temps chrétiens les enregistre à chaque page.
Mais, hàtons-nous de le proclamer, au-dessus de tous ces principats sacrés, s'élève celui du Souverain Pontife, successeur de saint Pierre.
Garantie de la liberté du Chef de l'Eglise et, en lui, de la liberté de l'Eglise catholique tout entière, il nous apparaît comme l'offrande auguste du genre humain à Jésus-Christ et à son Vicaire.
La grandeur de cette institution, divinement providentielle, est rendue plus éclatante de siècle en siècle non seulement par ses bienfaits, mais encore par les efforts sans cesse renouvelés de l'enfer pour la détruire.
Dieu veille sur cette royauté incomparablement plus vénérable cjue toutes les royautés de l'univers; et, s'il permet parfois qu'elle semble éclipsée par les événements, s'il permet les triomphes passagers de la bête infernale, selon cette parole : Datam est bestix bellum facere cum sanctis et vincere eos, nous ne pouvons douter du nouvel éclat qui lui sera rendu, alors que les rois et les peuples, après les bouleversements causés par l'impiété et la Révolution, instruits par une dure et salutaire expérience, reconnaîtront que tout l'ordre des sociétés, comme l'Eglise elle-même, qui est le salut du monde, repose sur le Vicaire de Jésus-Christ.
Ils viendront à ses pieds lui apporter l'hommage de leur bienheureuse soumission à ce Christ et à son Eglise.
(i) Il se peut toutefois que l'union d'un pouvoir ou d'une magistrature temporelle aux fonctions sacerdotales n'ait pas eu, en tous les cas, ce caractère absolument sacré, et qu'elle n'ait eu d'autre origine que les nécessités des peuples trouvant dans l'ascendant moral et le dévouement de leurs pasteurs un abri contre les violences des Barbares, ainsi qu'on vit, au moment des invasions, les évêques devenus défenseurs des cités, et, comme leurs premiers magistrats, les protéger par leur sainteté et donner même leur vie pour le salut de leur peuple, sans qu'il y eût là offrande faite à Dieu et institution sacrée.
APPENDICE I *ZS)
' Mors, le \ icaire de Jésus-Christ, au nom de Celui « l « * » • t il tienl u l.i place, rentrera en possession de tous ses droih impres criptibles 1 1
Alors, auprès du trône de saint Pierre et dans sa pleine et souverain'1 liberté reconnue «le tous et garantie par le vœu unanime, les peuples viendront confesser par leui soumission filiale les vraies relations des deux puissances ici-bas, ces relations divinement établies, que, dans notre faiblesse, nous nous sommes enWcés «I exposer daiiv ce traité.
REMARQUE HISTORIQUE si'R LE GOUVERNEMENT KPISCOPAL
Les paroisses des villes épiscopales, héritières des anciens titres cardinaux, appartiennent à l'Eglise épiscopale et en sont les membres par leur origine et leur nature hiérarchique, tandis que les paroisses du diocèse forment des Eglises distinctes.
Nous croyons utile de remarquer que l'assimilation insensible qui, dans notre Occident, rapprocha pratiquement les titres des \illes des paroisses du diocèse et finit par les confondre avec elles aux mmi\ d'un observateur inattentif, répondit à un changement qui se tit en même temps dans les habitudes du gouvernement épiscopal.
L'évêque, à la tète de son Eglise, c'est-à-dire de tout le peuple chrétien de la cité, y exerçait à l'origine assidûment la charge de pasteur immédiat.
Le Pontifical romain, après le livre antique des Constitutions apostoliques, en énumérant le baptême, la célébration de la sainte Eucharistie et la prédication parmUes fonctions dejl'évêque, regarde particulièrement l'Eglise de la cité épiscopale. Nous avons encore les catéchèses et les instructions ordinaires des anciens Pères. L'évêque instruisait lui-même ies catéchumènes, il baptisait les néophytes, il réconciliait les pénitents, il célébrait la sainte liturgie les jours de dimanche et de fête au milieu de son peuple, et, dans la charge pastorale de son Eglise, son presbytère et ses diacres lui prêtaient leur assistance. Les prêtres des titres travaillaient à rendre plus facile et plus ellicace son action incessante, et. dans les solennités (.les dations, amenaient à l'assemblée qu'il présidait les diverses portions de son unique troupeau.
Mais, quand l'augmentation du peuple chrétien au sein des vastes territoires dépendant des cités primitives amena l'organisation et la multiplication des paroisses et forma les diocèses modernes, comme le nombre des sièges épiscopaux n'avait pas suivi une semblable
1 1 1 Voir I. III, c. vu, 5 i".
progression, l'administration de ces diocèses réclama davantage l'attention des évèques, et leur application fut en partie détournée du soin de l'Eglise de la cité. Ils durent ainsi laisser aux prêtres de cette Eglise une part toujours plus grande de responsabilité, et ceux-ci durent également se rapprocher peu à peu des curés et des prêtres des autres Eglises diocésaines.
Il se passa ainsi dans les diverses Eglises épiscopales quelque chose d'analogue à ce que l'on put dès l'antiquité constater au sein de l'Eglise romaine. Nous y avons vu en effet le Pontife, investi de la sollicitude de l'Eglise universelle, recourir., avant tous les autres évoques, à l'organisation des titres et des régions afin d'alléger le poids de sa charge de pasteur particulier, et laisser une plus large part d'initiative aux prêtres et aux diacres des titres dans le ministère immédiat et quotidien du peuple romain.
La regrettable altération de l'ancienne et étroite union de l'évêque et de son presbytère, altération dont nous parlons en son lieu (1 ), et les prétentions des Chapitres, qui parfois allèrent jusqu'à disputer aux évèques leurs droits sur les Eglises cathédrales elles-mêmes, contribuèrent aussi peut-être à les éloigner du soin particulier qu'ils en avaient pris jusque-là.
Ils commencèrent à traiter la ville épiscopale comme le reste du diocèse, se bornant à son égard à l'administration générale et aux actes d'autorité supérieure. Ils parurent plus rarement et moins familièrement à la tête du peuple ; ils ne célébrèrent plus guère avec lui les saintes synaxes qu'aux jours des plus grandes solennités ; et leur prédication personnelle cessa d'être pour lui l'enseignement ordinaire et pratiquement nécessaire à sa vie. Leur présence dans l'assemblée sainte continua à honorer leur cathédrale et l'Eglise de leur titre ; mais leur absence n'v apporta plus ce trouble et ce préjudice que prévoyaient les évèques d'un Concile d'Orient lorsqu'ils demandaient leur congé à cause de l'approcbe de la solennité pascale. Toutefois, à travers les diversités des temps, le lien mystérieux qui unit l'évêque à l'Eglise de son titre n'a pu être rompu par les nécessités du gouvernement ecclésiastique, et les droits sacrés de l'épouse ont gardé toute leur force dans l'âme des pontifes. Le Saint-Esprit, qui est de tous les temps et qui a formé ce lien, leur inspire sans cesse pour leur Eglise un amour plus tendre et plus dévoué. Les évèques sont plus que les administrateurs d'un terri- Ci) Voir 1. 111, c. xi, % 4-
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tit les rabaisser que <lc les réduire à cette qualité ; car ils sont excellemment les hiérarques, les ministres du mystère divin, les époux des Eglises. C'esl là l'esprit et la vraie dignité Te l'épiscopat. De là ce zèle extraordinaire des saints évéques pour le salul du peuple de leur cité; de là leur dévotion pour leur cathédrale et leur assiduité à \ célébrer l«' culte divin : de là cette vén&ration pour leur siège el la mémoire < 1 « ■ leurs prédécesseurs, cet amour des traditions <!<■ leur K'lise, ce cnlt<- fervenl des >.iintsqui en sont les protecteurs particuliers. Il Buffit de rappeler saint Charles Borromée, le grand BeîWmin dans son Eglise de Bénévent, el t. ml d'autres dans toutes les parties dufmonde chrétien.
si ainsi que les évêques, animés de l'Esprit de Dieu, bjen que retenus captifs sous le poids accablant des affairés, ne cessent d<* soulever ce fardeau nécessaire pour révéler au monde le mystère sacré de leur incomparable dignité.
TABLE DES MATIÈRES