CHAPITRE IV
HE LA THESE ET I>E I.'llYl'oTIlÈSE
L'application des principes que nous avons exposés convient dans leur intégrité aux peuples chrétiens, c'est-à-dire aux cités qui ont té bonheur de connaître la sainte doctrine et, soumises à la vérité, de vivre dans sa pleine lumière.
< m conçoit donc qu'en l'ait ces principes, demeurant immuables en eux-mêmes, ne puissent descendre entièrement dans l'ordre antique clie/. les peuples qui, comme corps d'Etat, ne sont point entrés ou ne vivent plus dans la grande unité catholique.
-t là la distinction si connue de la thèse et de ['hypothèse; d'un côté, la thèse des puis principe*; de l'autre, l'hypothèse des circonstances de l'ait, des actualités sociales et des défaillances humaines qui en suspendent ou en arrêtent la pleine application.
La distinction de la thèse et de l'hypothèse est admise de tous et parait pratiquement nécessaire.
M.ii- L'erreur libérale l'ait plus que de distinguer Y hypothèse de la llirs< ■; elle prétend ('-lever l'hypothèse à la hauteur d'un principe, et faire des amoindrissements que les défaillances des sociétés humaines imposent au règne du Christ et de sa doctrine l'idéal des choses.
Cet idéal serait donc de substituer au plan divin, tel que la pure doctrine nous ['a révélé dans son intégrité, cette situation qui est toujours, selon que les sociétés s'éloignent davantage de la vérité chrétienne, plus ou moins contraire à l'ordre total et désirable, résultant de l'origine et de la lin des deux Cités.
Entraînée sur celte pente par la logique, l'erreur libérale va jusqu'à enseigner oomme état absolument régulier et partait des choses humaines, (pie l'Eglise et l'Etat , dans une indépendance absolue, s'ignorent mutuellement, suivant dans leur marche à travers les hommes deux lignes parallèles qui ne se rencontrent jamais.
Mais cette théorie se heurte à deux difficultés qu'elle ne peut l'aire disparaître.
Et d'abord, dans l'ordre purement pratique, cette prétendue indépendance réciproque et absolue des deux cités est un rêve que la réalité vient sans cesse démentir.
En fait, l'Etat ne peut ignorer l'Eglise, et en droit, il lui doit plus que de l'ignorer : il doit seconder et protéger son action.
Les contacts, d'ailleurs, entre les deux Cités s'imposent ; et quand l'Etat prétend se soustraire à ses devoirs envers l'Eglise, il ne tarde guère à devenir oppresseur.
Il proclamera, nous l'entendons le faire sans cesse, ce qu'il appelle les droits supérieurs de l'autorité civile.
Dans le passé, c'étaient ce que les gouvernements appelaient des maximes. En vertu de ces maximes, les décrets du Saint-Siège, les Canons des Conciles devaient être soumis à l'examen de l'Etat et ne pouvaient être publiés sans son beneplacitum ; les assemblées des évèques, les Synodes diocésains ne pouvaient se réunir sans son consentement ; il prétendait censurer et supprimer les mandements épiscopaux ; les appels comme d'abus déféraient aux tribunaux séculiers les actes de l'autorité spirituelle. C'était à l'Etat de réprimer ce qui peut troubler les consciences.
Si ces entreprises paraissent aujourd'hui surannées, et surtout insuffisantes, à l'Etat révolutionnaire, il les remplacera par les poursuites dirigées devant les tribunaux contre la parole libre des pasteurs, par l'interdiction de la vie religieuse, par la dispersion des communautés religieuses, par la confiscation des biens ecclésiastiques, par les attentats sacrilèges et l'impunité laissée à ceux qui les commettent, jusqu'à ce que la résistance des consciences fidèles à l'Eglise amène l'Etat jusqu'aux dernières violences: la prison, l'exil et la mort même. Ce sera toujours, ou l'asservissement de l'Eglise, ou la persécution, lorsque se révoltera la conscience chrétienne.
Ainsi, dans le contact inévitable des deux pouvoirs, l'erreur libérale n'a jamais en fait abouti qu'à l'oppression de l'Eglise. Mais, par un juste retour, partout où l'action de l'Eglise est comprimée et amoindrie, l'ordre social est ébranlé dans ses profondeurs : d'étranges renversements sont préparés, et les peuples, allant de la tyrannie à la sédition, descendent aux dernières calamités.
L'Etat a ainsi tout à perdre lorsque, au contact de l'Eglise, il la veut plier sous la force dont il dispose ; et il a, au contraire, tout à gagner lorsqu'il recourt à elle, et qu'invoquant son autorité salutaire sur les âmes, il respecte sa liberté, favorise son action, et
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trouve en elle l'appui préparé île Dieu à toute autorité légitime par l'assentiment des consciences.
Ces considérations nous amènent à proposer au lecteur une seconde difficulté à laquelle se vient heurter la théorie libérale de l'absolue indépendance de l'Etal à L'égard de L'Eglise et de toute la religion.
L'hypothèse, c'est-à-dire l'état de choses où l'on veut que la vérité religieuse soit ignorée tic l'Etat-, cet état de choses, disons-nous, dans toute- les sociétés constituées, demeure toujours, quoi qu'on tisse, pénétré de la vérité religieuse, diminuée sans doute, incomplète, partiellement méconnue, mais continuant à affermir les fondements de l'édifice social; et ainsi la thèse se retrouve, quoique obscurcie, dans les nécessités de toute cité humaine.
II faut, en effet, à la cité L'appui du dogme, et elle ne peut s'en passer.
Il lui faut le dogme de l'inviolabilité de la vie humaine afin de poursuivre et de punir le meurtre ; il lui faut le dogme de l'inviolabilité de la propriété pour réprimer le vol: le dogme de l'inviolabilité du foyer et de l'alliance conjugale pour en défendre l'existence et conserver la famille; le dogme d'une morale publique pour en châtier les violateurs.
Or. tout dogme appartient à l'ordre religieux, et s'appuie sur une loi supérieure à l'homme, c'est-à-dire sur le dogme fondamental, sur le dogme religieux de l'existence et de la souveraineté de Dieu.
Les dogmes sociaux qui reposent sur ce fondement sont, il est vrai, plus ou moins obscurcis et affaiblis parmi les diverses agglomérations humaines. Le respect de la vie humaine, les droits de la propriété et de la famille y sont diminués ; l'idée elle-même de la ' — îlivinité, sur laquelle ils reposent, peut être altérée, et la morale atteinte par d'étranges corruptions.
Mais la mesure de ces défaillances ou de ces diminutions du dogme sert à mesurer le degré d'imperfection sociale où l'humanité peut descendre. On rencontre, sur cette lamentable échelle des décadences, l'esclavage, le trafic de la vie humaine, l'infanticide, l'oubli de toufe pudeur, et enfin l'abrutissement à peu près total de l'homme, ce chef-d'œuvre de Dieu, fait à son image dans son origine et devenu méconnaissable. (< L'homme, dit la Sainte Ecriture, élevé
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d'abord à un si grand honneur, en a perdu la connaissance ; il s'est rendu comparable aux animaux privés de raison, et s'est dégradé jusqu'à leur être semblable. »
C'est à ce degré de dégradation et aux dernières limites de l'état social que végètent les peuplades sauvages.
Mais si nous remontons de ces ténèbres vers les sommets, à mesure que les dogmes reconnus par la société s'épureront, c'està-dire à mesure que la religion de la cité se rapprochera de sa pureté et de son intégrité, la cité s'élèvera vers un état supérieur d'ordre, de pureté morale, de sécurité, de justice, de paix, de vraie civilisation.
De là la supériorité des sociétés chrétiennes.
Dans ces sociétés, la doctrine chrétienne, même altérée par l'hérésie, est à la base des institutions. C'est la thèse qui reparait, souvent amoindrie par l'erreur, mais reprenant, partiellement du moins, son empire bienfaisant. La tolérance d'abord, puis la liberté et la protection même accordées à l'Eglise, en marquent les progrès dans toutes les nations civilisées par le christianisme.
Enfin, là où la vérité dans son intégrité, c'est-à-dire la pure doctrine catholique, sera la règle sociale, là sera logiquement et pleinement atteint l'idéal, cet idéal qui n'est autre que la reconnaissance publique des droits de Jésus-Christ sur l'humanité qu'il est venu sauver.
Ainsi la thèse domine de toute sa hauteur tous les états sociaux et les pénètre de sa lumière, alors même que la lumière dans toute sa splendeur, c'est-à-dire la totale doctrine catholique, n'y est pas encore ou n'v est plus acceptée comme la loi suprême de la cité.
Combien l'erreur libérale, méconnaissant ce grand fait, s'aveugle sur ce qu'il v a de plus certain historiquement dans l'ordre des faits, et de plus intimement inhérent à tout l'ordre des choses humaines.
Nous pouvons, du reste, entrevoir aujourd'hui à quels* abîmes conduit logiquement cette erreur.
En face des droits de Jésus-Christ rejetés, voici que pour la pre-
iiiicr.' fois, depuis l'origine des choses, se dresse dans un Etat l'absolue négation de toute religion sociale. I n gouvernement déclare professer cette négation et l'abstention totalede tout dogme', jusqu'à celui de l'existence même <!<• la divinité fondements de toute morale el de toute justice el celui de la spiritualité de l'âme humaine. C'est en France qu'es! donné au monde le spectacle de cette apostasie inouïe. I. ■ nation n'en est pas arrivée là. et son gouvernement n'exprime pas les sentiments profonds de son àme. Mais là où pénètre œtte doctrine d'Etat, el dans les individus qui l'acceptent, il n'est que trop évident que se préparent l'anarchie absolue et la destruction de ton* les liens sociaux.
Et, toutefois, ce n'est là <jue l'application dernière, logique et complète du principe de l'erreur libérale, de l'Etat ignorant la vérité el indépendant de tout enseignement dogmatique.
Un ne peut entrevoir sans horreur L'abîme où cette négation de toute obligation dogmatique précipiterait les hommes si tous en faisaient profession. La notion des devoirs comme celle des droits, qui repose sur le dogme, serait abolie : à la place des sociétés humaines dont tous les liens seraient rompus, le monde serait livré à la lutte «les passions; la force demeurerait le seul arbitre de ces épouvantables conflits, et sur la terre apparaîtrait cet enfer dont l'Ecriture a dit : / bi nallus ordo sed sempiternus horror inhabitat.
C'est bien là ce que l'Etat sans dogme préparerait en France par l'éducation conforme à sa doctrine qu'il veut imposer à l'enfance et par les nouvelles générations que formerait cette éducation.
Mais Dieu, (iui. par les lumières de la raison, éclaire tout homme venant en ce monde, ne permettra jamais que ce flambeau soit totalement éteint et à la clarté même des funestes conséquences de l'erreur, la raison des peuples se ressaisira et leur fera chercher le salut dans la vérité.