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vaincu, il ne vaincra qu'en tant que représentant du pur christianisme théorique et pratique. C'est là. ce qu'il doit retrouver, et sans quoi tout n'est rien pour lui. C'est l'heureuse nécessité qui lui est imposée par sa nature elle-même,. Sa puissance, c'est sa foi.
Il n'en est pas moins vrai, cependant, qu'une sorte d'Union générale lui devient indispensable dans le vif débat qui s'eng-age de nouveau entre le principe dei la Réformation et le priiicipe romain. On commence à le sentir; des vœux et des plans se produisent de divers côtés, des rapprochements s'opèrent, des associations se forment. Malheureusement, on ne voit pas ressortir, à un degré suffisant, le lien interne qui peut et doit embrasser toutes les fractions du protestantisme positif, en les laissant libres dans leur sphère et dans leur voie propre. Sur la question de principe, tout paraît renversé ou ébranlé de fond en comble. Or, l'union qui ne tient qu'à des causes extérieures est bien fragile et ne saurait être durable. On a vu les catholiques eux-mêmes se rapprocher des protestants pour résister à l'incrédulité du xviii" siècle. Il en est ainsi dans toutes les crises où de grands intérêts sont en jeu. On se groupe ensemble autour de l'intérêt commun, on met en saillie les points de contact; les points de séparation se couvrent d'un voile ou se relèguent dans l'ombre. Mais ces unions, qui semblent quelquefois si vraies, sont éphémères comme les circonstances qui les produir sent, elles ne durent qu'autant que le péril d'oii elles sont nées. Ce spectacle que donne si souvent le monde pplitique, le monde religieux le donne aussi quelquefois. Il importe donc d'asseoir l'alliance protestante sur des bases plus profondes et plus fermes. Mais oij les trouver aujourd'hui?
Par quelque côté qu'on envisage le Protestantisme, on le voit soumis à un travail délétère qui inine- toutes ses. croyances Comme toutes ses traditions, et atteint jusqu'à son vieux principe constitutif, sans qu'on puisse constater pu entrevoir dans les résultats de cette critique, qui se dit rénovatrice, l'appari-
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NOTION SCRIPTURAIRE 99
tion du principe nouveau qu'annoncent k qui mieux mieux les Voyants du jour, et qui doit, assurent-ils, tout restaurer, tout vivifier, en inaugurant, une évolution du Christianisme égale, ou même supérieure, à celle du xvi° siècle. L'Eglise de Vavenir prophétisée depuis tant d'années par tant de grandes voix, comme un épanouissement de l'apologétique et de la dogmatique du xix" siècle, ne se montre nulle part à l'horizon. Ce qu'on aperçoit partout, ce sont des opinions individuelles, des théories qui se renversent incessamment les unes sur les autres; ce sont des moitiés dé principes qui^ se rémuent, se croisent, se heurtent en tous sens, aussi impuissants pour édifier qu'ils sont puissants pour démolir, et dont le produit final est un pêle-mêle où tout se brouille, christianisme et théisme, science et foi, et Jusqu'à ces données intuitives qui font l'homme ce qu'il est. Ce qui sortira de là, Dieu seul le sait 1
Mais il serait plus qu'inutile de prouver longuement combien un tel état ou, pour mieux dire, un tel désordre nous met à découvert vis-à-vis du Catholicisme avec sa fermeté de doctrine et de direction. Je n'ignore pas qu'il est dans la situation ■ générale d'autres côtés qui l'exposent et qui nous sauvegardent. Mais que pouvons-nous contre lui, comme corps ou comme Eglise, et que ne peut-il pas contre nous? Que dé personnes sorties un instant de son enceinte y ont été rejetées, parce qu'elles n'ont rien trouvé de fixe ailleurs? quelle foule d'autres y sont retenues par les mêmes considérations? Car, quelque chargée que soit l'atmosphère romaine, on ne l'échangera pas pour le vide. S'il ne s'agissait que de l'épuration de notre principe théologique et ecclésiastique ou de son exacte détermination, la crise, bien que profonde, ne serait pas très grave et pourrait être salutaire ; mais on ne. parle de rien moins que de jeter au vetit ce principe, que de changer la base de notre théologie et de notre Eglise, par une seconde Réformalion, qui ferait du biblicisme protestant ce que le Protestantisme fit, au xyi^ siècle, du ihéocratisme catholique. C'est là
iÔO PREMIÈRE PARTIE •
grande rénovation qu'on célèbre ; c'est le remaniement et, à vrai dire, le renversement auquel conspirent ceux-là mêmes qui veulent et croient simplement modifier. Or, il est clair, quoi qu'on en dise, que isi le Protestantisme pouvait renier son principe, il se renierait lui-même; et il est certain, quoi qu'on en pense, que dés âmes nombreuses chercheraient alors un refuge dans la dernière Eglise réelle qui resterait. Au sein des triomphes de l'individualisme et du radicalisme, le sens chrétien redemanderait l'Eglise chrétienne, et inclinerait, en passant sur ses répugnances y vers l'institution qui lui en présenterait l'image. Le Puséysme qui travaille encore l'Angleterre est, sous ce rapport, un avertissement auquel on n'a pas été assez attentif ; car le Puséysme^ qui a abouti au Catholicisme, ne fut, en principe, qu'une réaction contre la dissidence. Et ce que le Puséysme a été en Angleterre, le confessionalisme le devient, ou tend à le devenir en Allemagne ; le sacramenlalisme, oti il pousse de plus en plus, peut jeter dans le romanisme ; il le fait déjà çà et là.
Ainsi, toujours les extrêmes appellent d'autres extrêmes. " Tout s'unit pour montrer combien il importe au Protestantisme de se serrer de nouveau autour du principe sur lequel il s'est élevé, et qui est sa force parce qu'il est sa vie (autorité des Ecritures). Religieusement maintenu,- avec les grandes doctrines dogmatiques et morales qu'il fonde, il nous gardera et contre les attaques de droite et contre les attaques de gauche ; en reliant les menibra disjecta de la Réformation, il amènera, sinon l'uniformité que voudrait la pensée de l'homme, du moins l'union que réclame le corps de Christ. Grâces à Dieu, l'ébranlement de ce principe, qui a fait vaciller le sol protestant et le sol chrétien tout entier, s'apaise peu à peu. L'authenticité des Livres saints, dont tout dépend en définitive, ressort dé ses ruines apparentes; et là-dessus se formera de plus en plus celte unité de l'esprit ott s'associent la vérité et la charité, la fidélité et la condescendance. A cette haute aspiration de nos temps, répond V Alliance évanc/é-
.^ ' NOTION SCRIETURAIRE 101
Hque^ plus grande par ce qu'elle représente ou prophétise que par ce qu'elle est encore, Elle reflète le principe protestant dans son double élément d'autorité et de liberté, qui, se plaçant à égale dislance du Catholicisme et du rationalisme, protège le Christianisme de la révélation et contre celui de la tradition qui le surcharge et contre celui de la science qui le volatilise jusqu'à n'en laisser subsister que le nom.
2° Vis-à-vis du monde, ou de la partie non croyante de la
Chrétienté. '
Je ne parlerai pas de l'incrédulité décidée qui, après un instant de silence et presque de respect, tend à redevenir agressive. Tout annonce de ce côté un redoublement d'attaques. L'idéalisme du Nord s*est allié avec le sensualisme du Midi. Ces deux philosophies, à là fois partielles et excessives, sont arrivées, par des voies opposées, à un résultat identique. L'une a fini, comme l'autre, par enseigner qu'il n'existe d'autre ciel que la terre, ni. d'autre Dieu que la nature ou que l'homme. Ces monstrueuses erreurs, greffées aux passions populaires, fomentent des dangers sur lesquels on s'endort trop facilement. On discute les formes, les modes de construction de l'édifice ecclésiastique et politique, tandis que les fondements sont minés de toutes parts. On dirait toujours ces Grecs du Bas-Empire qui se disputaient pour déterminer la nature de la lumière du Thabor, tandis que les Musulmans entraient à Constantinople.
Arrêtons-nous à cette partie du monde qui est plutôt favorable qu'hostile au Christianisme, et qu'il s'agit d'y rattacher. Envisageons uniquement l'effet de nos dissensions sur l'œuvre d'évangélisation qui doit se faire au sein même des Eglises, et qui a pour but de ranimer la foi et la vie de la foi dans ces masses auxquelles il ne reste guère du Christianisme que quelques formes extérieures. En y regardant de près, nous trouvons que si le monde penche vers le Christianisme, c'est surtout à cause des bienfaits qu'il en attend et qu'il ne peut guère espérer que de lui. Le monde éprouve le besoin d'affermir les bases de l'ordre social partout
ébranlées OU menacées. Il sent l'insuffisance profonde des perfectionnements politiques, des progrès industriels, dé l'accroîsselûent des connaissances et des richesses, de ces merveilleuses découvertes qui donnent des ailes à la pensée et multiplient indéfiniment sa puissance. Il a appris par de redoutables épreuves que r homme ne vit pas de pain seulement. On lui a dit et redit que le Christianisme est le salut des peuples coimme il est le salut des âmes. C'est le grand argument que font valoir de nos jours ses défenseurs ; c'est celui qui a porté, et qui, peut-être plus qu'aucun autre, a changé l'hostilité voltairienne en respectueuse bienveillance. On s'est retourné vers le Christianisme quand, à rencontré d'une thèse longtemps accréditée, on a vu qu'il avait semé ou vivifié sur la terre tous les germes de la civilisation et créé, à vrai dire, le monde moderne.
La faveur qu'a repris le Catholicisme tient essentiellement à cela. S'il a exploité les tendances esthétiques d'une certaine école littéraire (apologétique inaugurée par Chateaubriand), auprès des hommes d'État et de cette foule effrayée, à diverses reprises, par les périls d'un bouleversement, il s'est offert avec le prestige de son autorité. lia dit : Vous ne pouvez avoir le progrès dans l'ordre que par moi. Il l'a dit, et on Ta cru, ou l'on s'est forcé de le croire quand tout le reste paraissait manquer. De là le retour des gouvernements et, de l'opinion vers lui, en même temps qu'une renaissance de la foi et de la vie religieuse dans son sein.
Le monde regarde surtout à l'influence morale et sociale de l'Evangile. Ce qu'il demande, ce sout les vertus célestes que l'Evangile annonce, et qui conjureraient les orages et donneraient à la terre la confiance et la sécurité. Il est tout simple, pour peu qu'on y réfléchisse, que le monde considère le Christianisme sous cet aspect et qu'il le juge à ce signe. A part l'intérêt puissant qui l'y pousse, il voit le Nouveau Testament en appeler lui-même à un critère semblable : Vous les connaîtrez à leurs fruits. Et puis, c'est par là, répétons-le, qu'on le lui a spécialement recommandé
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en ces derniers temps pu cet argument a envahi jusqu'à la pré-dication. On lui a prouvé à satiété la haute valeur de la foi chrétienne sous le rapport politique et économique, non moins que sous le rapport spirituel et éternel. On lui a fait voir à l'œil que les institutions et les lois reposent sur la moralité des; peuples, comme la moralité repose sur la religion, et qu'il n'y a de religion puissante, ou même de religion possible que le Ghristianisme, partout où le Christianisme a passé. On lui a montré que les ressources et les forces dont il dispose, et qui s'accumulent d'année en année, peuvent servir au mal comme au bien, selon l'esprit qui les régira : on lui a démontré par les •faits qu'elles peuvent, sous la direction de l'égoïsme, mener à une profonde servitude ou à une incurable anarchie ; tandis que sous la direction de la justice et de la charité, elles doivent devenir la source d'une prospérité et d'une paix toujours crois- , santés. Aussi le monde aspire-t-il, confusément mais ardemment, à cette charité qui est le fruit du Christianisme, comme la foi enest la racine, et qui, passée dans les lois et dans les mœursy guérirait ses l)lessures, consolerait ses douleurs, calmerait ses craintes et réaliserait l'idéal vers lequel il tend. C'est à tel point qu'il a accueilli jusqu'aux simulacres que lui en ont offert des théories fantastiques (Saint-Simonisme, — Fouriérisme, — Communisme, etc.) Si le monde écoute peu quand on liii expose les preuves directes du Christianisme, il fait silence quand on l'amène à reconnaître que l'Evangile a apporté du ciel cette vertu destinée à tout transformer sur la terre (1); il prête l'oreille et ouvre son âme quand on lui parle des prodiges qu'enfanta l'amour fraternel chez les premiers chrétiens, quand on lui raconte la vie d'un Howard, les travaux d'un Wilberforce, le ministère d'un Oberïin, l'apostolat d'un Félix Neff, ou la mer-
(i) Influence sociale de la Charité : sujet mis plusieurs fois au concours par l'Académie. Voir ouvrages de M. Duchâtel (1828 ou 29), de MM. Chastel et Schmidt (vers 1853) et aussi Christianisme et socialisme de P. F. Jaiaguier U848 ; 2« édition, 1889).
veilleuse constance de ces missionnaires qui font fleurir le désert comme un Garmel en l'arrosant de leurs sueurs, et quelquefois de leur sang. Une des principales causes qui l'incline vers le Catholicisme; ce soiit ses humbles et bienfaisantes institutions, les actes de renoncement et de dévoûment qu'elles inspirent, et les œuvres obscures et souvent héroïques qu'elles produisent (Sœurs de charité — Ordres hospitaliers, elci) ; c'est encore cette image d'une calme et forte régularité qu'il présente à des esprits avides^ d'ordre et de repos. Quoique tout cela ne soit, en bien des cas, qu'une apparence, cette apparence seule impose et séduit.
Mais que voulez-vous que le monde éprouve lorsque, après s'être rendu à nos arguments, après avoir reconnu en nous les interprètes et les représentants les plus vrais de cet Evangile qu'il salue de loin comme V Evangile de la pcîix, il aperçoit nos dissensions intestines et entend le bruit.de nos luttes et de nos querelles? Les faits démentant, ou paraissant démentir les principes et les promesses, la vie chrétienne répondant si peu à la doctrine chrétienne, est-il étrange qu'il reste dans son éloignementMiélas! il se trouve à cet égard dans la position de tant d'Eglises vis-à-vis de leurs pasteurs; là parole de la foi avorte parce qu'elle n'est pas fécondée par l'œuvre de la foi, cette démonstration d'esprit et de puissance, ce sacrifice moral, ce don du cœur qui est V alpha el V oméga de l'Evangile. Bien certainement, l'action des apologistes et celle dés prédicateurs seraient tout autres, s'ils pouvaient dire comme aux premiers temps : «"Venez et voyez. » Le Christianisme n'est pas seulement une croyance, il est aussi un sentiment, car il s'empare de toutes les forces vives de l'âme humaine. Si, en tant que croyance, ou tliéologie, il se maintient et se propage par lâ-discussion logique, en tant que sentiment, ou religion, il agit , des cœurs sur les cœurs par l'impression de l'exemple. 11 est doctrine et vie tout ensemble ; doctrine, il se démontre ; vie, il s'inocule. Et qu'à ce dernier égard nous lui ^faisons de tort! Le monde n'a qu'à ramasser les épithètes que se jettent les partis contraires,
NOTION SCRÏPTURAIRE lOS '
et à faire la synthèse de leurs accusations réciproques, pour ' s'armer contre tous les efforts de leur prosélytisme.
3° Considérons nos divisions vis-à-vis de nous-mêmes^ c'est-àdire dans leurs rapports avec Tœuvre de régénération et d'évaugélisation imposée à toute Eg"lise chrétienne.
Je ne m'arrêterai pas aux obstacles que nous nous faisons les uns aux autres, à ces efforts antagonistes qui se neutralisent mutuellement, à ces rivalités qui tout à la fois font le mal et empêchent le bien (1), à cet immense gaspillage d'une activité qui, tournée vers des améliorations positives, soumise à une direction réguliërCj aurait" pu être si utile, et qui, se heurtant dans tous les sens avec elle-même, n'aboutit, la plupart du temps, qu'à enrayer ou à ruiner (2). Je dirai seulement un mot du tort qu'ont éprouvé les grandes entreprisés religieuses de nos jours.
(1) Dans les questions portées devant le gouvernement, il a suffi que d'un côté on dît blanc, pour que de l'autre on dît noir ; on ne s'est guère entendu que sur un point, l'augmentation du traitement des pasteurs.
(2) La' situation a bien changé depuis que ceci est écrit. La direction générale, en présence et en vue de laquelle cet article fut rédigé, main-r tenait à sa base, dans toutes ses fractions, la divine autorité des Ecritures. La question dogmatique, quoique discutée avec passion, était pourtant primée par la question ecclésiastique. Le point vif dés débats était entré le nationalisme et la dissidence, ou entre l'établissement d'une règle de foi et de discipline et la répudiation de toute règle dans l'intérêt du sfafw quo. Le parti dit rationaliste posait la Bible pour norme souveraine, tout autant que le parti dit méthodiste. Aujourd'hui, ce parti, qui a pris lâ dénomination dé libérai, a en quelque sorte pour dogme fondamental le rejet du principe d'autorité, soit dans rEcriture, soit dans l'Eglise, qu'il livre l'une et l'autre au principe d'autonomie ou au sens individuel. De là un revirement radical qui place en première ligne ce qu'on pourrait nommer la question apologétique ; car le grand effort se porte naturellement à l'attaque ou à la. défense dé l'antique base de la foi, d'où tout dépend en fin de compte. Mais de là aussi un état nouveau auquel ces observations s'appliquent peu. Il faut presque les. restreindre à la direction qui maintient plus ou moins lathéopneustie biblique et qu'on désigne par l'épi Ihèté assez vague d'oW/iodoœe. Ce parti seul constitue le protestantisme positif; l'autre n'est qu'un protestantisme négatif, aboutissant à
Parmi ces entreprises, je choisis celles qui auraient dû, ce semble, rester étrangères par leur nature aux atteintes de l'esprit de parti, et, par leur caractère simplement chrétien, planer au-dessus de toutes nos divisions ; les Missions, les établissenîients de charité, la Société biblique. Notre institut dés Missions a couru des dangers sérieux durant jplusieurs années et failli être rejeté hors de rEglise. Nos établissements de bienfaisance se sont élevés quelquefois en opposition et presque en haine les uns des autres (orphelinats de Castres et de Saverdun). La Société biblique elle-même, ce terrain commun à toutes les sections de la Réforme, cet étendard sacré autour duquel elles furent toutes convoquées d'abord, la Société biblique n'a pu échapper au contre-coup de nos dissensions, elle s'est brisée, sous l'action combinée du dogmatisme et du latitudinarisme... Serait-ce là l'état normal du Protestantisme, le beau idéal de la Chrétienté? Et ce désordre des faits n'accuse-t-:il pas le désordre des principes?
Si l'on pouvait se faire illusion sur ce côté extérieur de la question, qu'on en considère le côté interne; qu'on observe les effets de nos divisions sur le christianisme pratique, qui est le grand objet que doit se proposer l'Eglise. Encore ici, je veux me borner; il serait trop long de parler des scandales donnés et reçus, des dénominations injurieuses, des jugements téméraires, des accusations passionnées, des haines sourdes, où se laisse si aisénient aller le zélotisme et l'esprit de contention qu'il engendre ; je me contenterai de quelques remarques dans un sujet qui exigerait des volumes.
Un fait bien simple peut nous révéler ce qu'est, en thèse générale, l'influence de nos divisions au point de vue moral. Voyez quelle impression produisent les noms départi; notez leur effet
un christianisme idéal, sans consistance et sans règle. Nous pouvons le laisser de côté comme s'il n'était pas, malgré le bruit qu'il fait. Le Ciel et, la terre passeront, mais la Parole du Seigneur ne passera point. (Note de 4864.)
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étrange et presque magique. Voilà un homme que vous rençon- trez; il vous intéresse par son attachement cordial à l'Evangile, par sa ferveur religieuse, par l'esprit chrétien qui respire en lui. Yotre entretien est celui de deux âmes heureuses de communier . en Christ. Que le mot d'ordre qui vous sépare soit prononcé tout à coup, et examinez ce qu'opérera ce seul mot ! Cet homme changera subitement pour vous et vous changerez pour lui ; vous serez les mêmes et vous vous apparaîtrez tout autres; il s'élèvera entre vous comme un mur d'airain; à la sympathie que vous éprouviez, succédera la réserve et peut-être la défiance. Ce sera quelque chose de semblable à ces jeux d'optique qui changent instantanément une physionomie. Ne vous est-il jamais arrivé, en voyage, de causer religion avec un catholique pieux, ecclésiastique ou laïque, qui ouvrait avec abandon son âme à la vôtre, et de le voir se fermer à vous dès qu'il vous a su protestant? Cette expérience commune peut vous expliquer ce qu'étaient devenus pendant un temps dans nos églises et dans nos consistoires les termes antagonistes de « rationalisme » et de « méthodisme » ; pour bien des gens ils étaient pires cent fois que celui d' « incrédule » ; ceux de « mahométan » ou de « païen » 4es auraient moins soulevés. Ajoutez que ces luttes, avec leur cortège d'antipathies et d'accusations réciproques, en même temps qu'elles fomentent une disposition d'esprit et de cœur profondément antiévangélique, retiennent ou rejettent hors du Christianisme une foule de personnes qu'elles étonnent, blessent et rebutent. Alors même qu'elles entretiennent une certaine vie, c'est d'ordinaire une vie plus apparente que réelle, une vie factice et faussée ; c'est trop souvent le zélotisme substitué au zèle, le dogmatisme, positif ou négatif, remplaçant la foi, et l'esprit de parti, ou de secte, contrefaisant l'esprit de l'Evangile. Voyez ces théologiens de village, bonnes gens qui auraient vécu dans la simplicité chrétienne si on ne leur eut jeté dans la tête une idée fixe, devenue pour eux le Christianisme, et dont ils se servent pour classer immédiatement les hommes en
convertis et inconverlis, en élus et réprouvés, en libéraux et orthodoxes. On ressent une souffrance indicible à observer ces pauvres âmes .ainsi, dévoyées. Et ces tristes aberrations^ d'oii viennent-elles? ■
On ne se figure pas, en général, combien l'ardeur pour la défense et la propagation d'une doctrine ou d'une direction théo- . logique, en face d'une doctrine ou d'une direction rivale, diffère de la jalousie et de la pratique de la vérité que recommande l'Evarigile, du ttoIêw aXriGetav de saint Jean. L'attachement à une formule dogmatique ou ecclésiastique est tout autre chose que la foi chrétienne ; l'un peut s'allier au cœur naturel, l'autre n'existé que dans l'âme régénérée. Dans la lutté des églises et des écoles, ceux qui déploient le plus d'activité et d'énergie ne sont pas toujours ceux qui ont le plus de piété. Là où sont le bruit et Féclat, là est le poste d'honneur, là se porte l'ambition en se faisant souvent illusion à elle-même. Le ton que prennent la plupart des controverses prouverait à lui seul qu'elles n'ont pas leur fin réelle dans les dispositions évangéliqués, et qu'elles sont peu propres à lés nourrir. Dans la crise que nous venons de traverser (pour ne pas parler de celle où nous somtnes), les hommes les plus ardents à la défense et à l'attaque, qu'ils fussent pasteurs ou. laïques, éialenl-ih généralement ceux qui se distinguaient le plus par ce que l'Apôtre nomme la me cachée mec Christ en Dieu? et celte vie,-' quand ils l'avaient, sortaitelle dé la polémique aussi pure qu'elle y était entrée? Hélasl est-ce le dévouement au pur christianisme, est-ce /« vérité selon la piété qui inspire notre pressé politico-religieuse? Qu'il s'y mêle, même chez les meilleurs, de motifs étrangers I Qull est facile de se donner, le change à soir-même, et de chercher la gloire qui vient des hommes, en ne paraissant et ne ■ croyant chercher que celle qui vient de Dieu ! Une fois engagé, on arrive vite à faire du triomphe de son opinion ou de son parti une affaire personnelle. Le combat de la foi devient un tournoi de la vanité, où l'on ne se réfuse guère à employer les armes
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aiguisées par l'esprit dii temps, quoique l'Evangile les déclare . charnelles. De plus, l'intérêt se concentre sur les points en litige; et le reste, c'est-à-dire ordinairement l'essentiel, est plus ou moins négligé : de là une tendance étroite, extérieure, superficielle, toute guerroyante, bien peu favoraT)le au large et calme développement de la vie religieuse. Ce qui est prôné dans les hommes et dans les choses, c'est bien un christianisme sans doute, mais un christianisme taillé sur le patron des partis et servant leurs préoccupations^ et leurs vues. Le christianisme qui se dérobe aux regards, le christianisme humble, intérieur, étranger aux shibbolets du moment, Je vrai christianisme pratique est peu honoré et peu encourage. Voyez les débats de nos jours. Ce qui s'y montre eh saillie, c'est l'esprit catholique ou l'esprit protestant, l'esprit radical ou l'esprit conservateur, l'esprit nouveau ou l'esprit ancien ; mais Tesprit évangélique où est-il et que devient-il dans ces discussions dont le champ s'étend sans cess'e avec les entraînements et les ruptures? Je suis, certes, fort loin de condamner en elles-mêmes les controverses dogmatiques et ecclésiastiques. Elles sont souvent inévitables et obligatoires. Je ne veux que signaler leurs périls, et par là même ceux du fractionnement qui les occasionne. Il y a là des écueiis terribles contre lesquels on ne saurait trop se prémunir. Il y a comme une sorte de malédiction, dont les intentions les plus droites ne préservent qu'en partie, et qui s'étend en mille sens. Notons encore ce point-ci. Dès que l'idée, objet de la lutte, a grandi jusqu'à dominer tout le reste, ce qui arrive presque toujours et très vite, il est naturel que les hommes qui font de cette idée leur tout se montrent en toutes choses les plus décidés^ Ceux en qui le christianisriie vivant, le christianisme de la conscience et non de la théorie, exerce le plus d'influence, parais^ sent souvent gênés, indécis, flottants; ils le sont, en effet, à proportion de leur sens chrétien, parce qu'il n'est pas rare que des démarches commandées par le principe de la direction à laquelle ils appartiennent, ou des opinions que ce principe
110 , PREMiÈRE PARTÏÈ
accrédité et impose, sbiont peu d'accord avec l'esprit g^énéral de l'Évangile. On a remarqué que bien des athées se sont distingués parmi les persécuteurs, et bien des incrédules parmi les polémistes . C'est tout simple ; ils pouvaient aller droit devant eux, sans être embarrassés par des devoirs, ni retenus par des scrupules.
Voilà quelques- effets du fractionnement de l'Eglise et des luttes qu'il produit où qu'il envenimé. Est-il un bieri ? est-il un mal ?
On dit que ces désordres tiennent moins au fait luimême qu'aux dispositions intérieures qui le dénaturent. On soutient qu'avec la division au dehors, il peut se maintenir l'union au dedans. C'est là l'idéal du système. Sans contester le fond de vérité qui s'y trouve, et sans toucher encore à la question de principe, à laquelle toutes les autres doivent céder, remarquons qu'en théorie comme en pratique l'intérieur et l'extérieur s'affectent nçiutuellement : les antipathies intellectuelles et morales amènent les ruptures, et les ruptures nourrissent et accroissent les antipathies. D'ailleurs, la séparation atteste la faiblesse du sentiment de support qu'on invoque; car, si ce sentinient eût existé avec la force qu'on lui suppose, avec les vertus qu'on en attend, il aurait prévenu, du moins en bien des cas, les déchirements qu'on veut lui faire adoucir et régler. Dans les relations ecclésiastiques, de même que dans les relations sociales, il est plus facile de se passer quelque chose pour ne pas rompre, que. de se rapprocher après avoir rompu violemment. Eriger la division extérieure en moyen d'union intérieure, c'est se repaître de chimères. Comment être plus disposés à vivre en paix, quand on s'est accusé réciproquement d'erreur, et d'erreur intolérable, par une rupture écla-r tante? Car toute rupture est un jugement formel de condamnation contre l'Eglise qu'on abandonne. Autant vaudrait faire du divorce la garantie de l'union conjugale.
Il est pourtant un argument de l'indépendantisme qui mérite
NOTION SCRIPTURAIRE
un mot à part. C'est celui qui représente la multiplicité des églises particulières comme faisant ressortir et amenant à un plus haut degré de développement les diverses faces de la doctrine et de la vie chrétienne. Cet argument est aujourd'hui partout, et nous ne le contestons pas au fond. Mais à côté de l'avantage signalé, il existe de graves inconvénients; et sur ce point particulier de la question, comme sur la question générale, le mal l'emporte, à noire sens, sur le bien, dès que le principe n'est pas sévèrement surveillé et contrôlé. Que dans les grandes Eglises, chaque tendance théorique et pratique se produise dans de puissantes individualités ou même dans des associations spéciales, qu'il y ait des ecclesiolaain Ecclesiâ, il n'en résultera généralement que de bons effets, parce que ces tendances diverses, vivant dans un milieu commun, s'équilibrent, se rectifient mutuellement; les excentricités se limitent les unes les autres, elles se donnent ou s'empruntent toutes quelque chose; toutes, d'ailleurs, restent plus ou moins pénétrées de l'esprit de la société qui les renferme, et qui les règle en les dominant. Mais laissez-les à elles-mêmes, comme on le demande, livrezles à leur pensée et à leur pente propres vous aurez le revers du tableau. En théorie, le développement d^un principe, vrai en soi, mais partiel, mène fatalernent à l'erreur; en pratique, il mène à la singularité et souvent à l'extravagance. Dans le mouvement méthodiste, par exemple, on vit le parti de Withfîeld pousser jusqu^à l'antinomianisme, et le parti de Wesley aller, dans sa réaction, jusqu'à faire de la sanctification parfaite une de ses doctrines fondamentales. Tous les principes évangéliques peuvent, en s'isolant et s' exagérant, , conduire à de graves aberrations, parce qu'ils ne sont que des éléments fragmentaires d'un principe supérieur, oti ils puisent leur réalité, leur .certitude, leur vie, et où ils ont leur mesure et leur règle. La Vérité chrétienne est la résultante des vérités particulières dont se compose TEvangile; et le caractère chrétien, dans son intégralité, est la fusion harmonique , des diverses dispositions que
l'Evangile inspire. Etendez outre mesure une de ces vérités, une de ces dispositions, destinées tout à la fois à se limiter et à se compléter, vous: faussez à proportion la doctrine et la vie chrétiennes. Il leur faut, à l'une et à l'autre, cet ensemble qui équilibre tout. Là est pèut'être une des raisons les plus profondes de la constitution du Christianisme eh Société générale,, plutôt qu'en congrégations.isolées et indépendantes.
Question de principe. — L'unité « externe » et l'unité «interne » également enseignées par le Nouveau Testament. — A. Ses Enseignements GÉNÉRAUX : 1» Sa doctrine d& l'Eglise ; 3° Sa tendance pratique; 3° Son grand précepte de là Charité (unité morale). — B. Ses Préceptes particuliers : Support mutuel. Condamnation du schisme. Prescription formelle de l'unité extérieure. (Il s'agit ici de « la charité passive » qui se confond avec l'humilité). — Cet enseignement frappe à leur base la dissidence et le radicalisme. — G^, Faits. (Rémarque préalable).— Saint Paul et l'Eglise primitive s'accommodent aux préjugés et aux erreurs
. des judaïsants (pourtant fort graves). — Calvin en tire argument contre les Anabaptistes.— L'esprit de l'Evangile exige l'union.
Mais venons à la question de droit ou de principe, par où, en dernière analyse, tout doit se décider, et efforçons -nous de nous tenir, sans préoccupation d'aucune espèce, devant les révélations du Conseil divin.
, Au-dessus des églises, le Nouveau Testament place l'Eglise. Dans l'esprit comme dans le langage des Saintes Ecritures, de même que les croyants sont les membres des églises locales auxquelles ils appartiennent, les églises locales sont les membres de l'Eglise universelle, où se forme le corps mystique de Christ. Cette Eglise générale est représentée sous deux aspects différents, selon qu'elle apparaît. en rapport ou avec le monde ou avec le Ciel; elle se distingue aussi en extérieure ou visible et
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en intérieure ou invisible. l)e là naturellement t/ewa; sortes d'unité Vun& de sentiment et de vie, l'autre de croyance et de culte; l'une essentiellement spiriluelle ou morale, l'autre dogmatique ou disciplinaire; et, pour les désigner par les mêmes épithètes que l'Eglise, Vune inte?'ne, l'autre externe. Ces deux espèces d'unité ont été alternativement exaltées ou rabaissées, c'est-à-dire sacrifiées l'une à l'autre; et cela devait être, suivant qu'on s'attachait trop exclusivement à la notion mystique ou à la notion empirique de l'Eglise. Par l'une, on est membre du corps des élus, de la communion des saints; on ' appartient à cette Assemblée des premiers-nés dont les noms sont inscrits dans les Cieux; par l'autre, on fait partie de la Société ou d'unei société chrétienne sur la terre, et l'on est. en communion avec ceux qui professent son symbole et son culte. Il peut y avoir unité intérieure sans unité extérieure, et vice versa. L'unité intérieure lie tous les hommes qui, en communion avec Dieu par Jésus -Christ, marchent par la foi dans le sentier de la justice et delà grâce. Quelles que soient les différences qui les séparent au dehors, un même esprit les anime, une même vie les pénètre : grecs, catholiques, protestants, dissidents, nationaux, ils avancent, à l'insu les Uns des autres, vers les célestes demeures oti s'accomplira pour eux la prière du Sauveur (Jean XVII, 21). D'un autre côté, l'unité intérieure peut ne pas se trouver entre des hommes en qui se montre l'unité extérieure la plus complète; car cette apparente conforniité peut recouvrir et l'état de régénération et l'état d'irrégénération;
L'unité intérieure est, sans contredit et sans comparaison, la plus précieuse ; elle est même, en un sens, la seule essentielle, puisqu'elle fait la vie des âmes, qu'elle met et tient en rapport avec le Dieu-Sauveur. Mais l'unité extérieure n'en est pas moins importante et obligatoire, à son degré et à son rang. La notion scripturaire du Royaume de Dieu l'implique et l'impose; car la loi de ce royaume n'est certes pas la division, avec les antipa-
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thies qui la provoquent et qu'elle entretient. Peut-être convient-il de redire que l'anité n'est pas l'uniformité. L'unité extérieure ne l'est pas plus que l'unité intérieure. Que l'Eglise visible apprenne à se modeler, sous ce rapport comme sous louis C les autres, sur l'Eg-lise invisible, dont elle doit être l'image, et
iqui unit en Christ à travers tant de différences! Ce n'est, je lé veux, qu'un idéal qui ne se réalisera jamais entièrement; jamais l'Eglise n'arrivera sur cette terre à la perfection de l'unité, non plus qu'à celle de la vérité et de la sainteté; mais l'une doit être comme l'autre, l'objet constant de nos efforts et de nos vœux.
L'unité peut s'envisager sous le rapport mo?'«/, sous le rapport dogmatique ei sous le Tap^oti disciplinaire. L'unité disciplinaire a son fondement et son lien dans la constitution ecclésiastique; l'unité dogmatique, dans l'identité de croyance; l'unité morale, dans la vie de la foi et de la charité, qui fait passer sur bien des divergences d'opinion. Ces trois unités constituent l'unité véritable et complète ; elles s'appellent l'une l'autre. Mais quand on ne peut les avoir toutes trois, il faut cultiver d'autant plus celle qui est possible; et l'unité MORALE l'est TOUJOURS. Oh ! qu'elle aplanirait de difficultés, qu'elle dissiperait de préventions, qu'elle opérerait de rappro- \ chements, si elle était ce qu'elle devrait être! Et qu'il importe
de répéter, en se l'appliquant, la parole de l'Apôtre : Exercezvous à la charité l
Maintenons, au moins comme un idéal vers lequel doit se porter sans cesse le monde chrétien^ cette union des croyants appelés à ne former qu'un seul troupeau sous la houlette d'un seul Pasteur, cette union dont tant de directions théologiques font aujourd'hui si bon marché, et que le Nouveau Testament recommande de mille manières par ses enseignements et par ses exemples!
Parmi les principes et les faits du Nouveau Testament, nous examinerons tour à tour ses enseignements généraux, ses pré-
ceptes particuliers, et la conduite qu'on tint, sous la direction des apôtres, vis-à-vis des erreurs dogmatiques et morales qui se produisirent dès les premiers temps.
A. Enseignements généraux du Nouveau Testament.
1° Sa doctrine de l'Eglise. — D'après le Nouveau Testament, — nous croyons l'avoir établi, et nous ne nous adressons qu'aux opinions qui reconnaissent avec nous la norme divine, — comme il n'existe qu'une Église invisible ou intérieure, embrassant les rachetés de tout peuple et de toute langue, il ne doit exister aussi qu'une seule Église visible ou extérieure, enveloppe et représentation de la première, et composée de tous ceux qui invoquent ou sur qui est invoqué le nom de Christ. Toutes les communautés chrétiennes répandues dans le monde doivent se considérer comme ne formant qu'une seule cité, qu'un seul corps ; elles doivent donc maintenir religieusement entre elles les rapports et les liens qu'implique cette sainte association. De même que les fidèles sont tenus de rester attachés aux églises particulières ou locales, ces églises sont tenues de rester attachées à l'Eglise générale, afin que CAm^ ne soit point. divisé, et que la Chrétienté marche vers cet état promis oh elle sera le Royaume de Dieu sur la terre.
Tel est bien l'esprit de l'enseignement sacré. C'est donc dans l'essence même de l'Eglise que l'attribut d'unité a sa raison, et sa racine. Je n'affirme pas que cela puisse toujours avoir lieu, avec les divergences et les aberrations de la pensée ; je ne prétends pas qu'il puisse se réaliser dans la situation actuelle du monde chrétien. Je n'ai pas ici à limiter le principe; je ne veux que le constater. Je ne parle pas pour le moment des exceptions, je ne parle que de la règle ; et je dis que de la notion scripturaire de l'Eglise résulte le devoir de l'unité extérieure, aussi bien que de l'unité intérieure, l'une emportant l'autre à ce point de vue. Je doute que ce principe, considéré en soi et en dehors de ses applications, puisse être contesté par personne, tant
116 PREMIÈI^E PARTIE
il ressort manifestement des données bibliques. Mais, une fois admis, il démontre à lui seul qu'il existe une erreur radicale dans les opinions qui passent si aisément sur l'unité extérieure, et arrivent, dans leur développement logique, à poser le fractionnement comme la condition et la loi de la Chrétienté. Je reconnais sans peine que ces opinions peuvent donner du repos dans certains états ou certains systèmes, de l'avantage dans certaines controverses, et fournir une explication et une légitimation facile des faits existants.' Mais ce n'est pas ce dont il s'agit. J'ai uniquement à examiner ici si cette manière de voir, vers laquelle incline notre temps, est fondée ou non, si elle harmonise avec l'esprit et la lettre de l'enseignement sacré. Or, elle est en désaccord flagrant avec la notion scripturaire de l'Eglise ; car elle ne laisse subsister que des églises particulières, indépendantes les unes des autres, et l'Ecriture veut une Eglise générale oti les églises locales s'unissent pour ne faire qu'un seul corps, comme il n'y a qu'un seul Esprit, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême (Eph. IV, 3-6). - ^
2° l'etida?ice pratique du Nouveau Testament. — (Celte considération semble donner, il est vrai, le moyen plutôt que le devoir de l'union ; mais le moyen constate et fonde le devoir.)
La grande cause des divisions dans l'Eglise, ou du moins une de leurs grandes causes, est le dogmatisme ; par oti j'entends la disposition qui met la théologie à la. place de la religiori, en confondant la conception humaine des faits évangéliques avec ces faits eux-mêmes, et en imposant ensuite cette conception comme la vérité révélée : disposition qui a dominé l'Eglise pendant des siècles et y a exercé une désastreuse influence. On suit de l'œil le développement de cette tendance et de ses effets dans la formation de la doctrine officielle. (Voir, p. ex., sur la christologie, le Symbole d'At/ianase). Chaque controverse amena une détermination nouvelle, et chaque détermination^ érigée en article de foi, jeta hors de l'Eglise le parti condamné. Le même esprit a régné dans le Moyen Agé et dans les tesmps modernes ;
NOTION SCRIPTURAIRE 117
il règne toujours, à des degrés et en des sens divers ; il est même descendu jusque chez le peuple. Vous y rencontrez de ces théologiens improvisés qui, à l'aide de quelques textes, bien ou mal compris, tranchent les questions les plus ardues, se posent en maîtres, en juges, en censeurs des hommes et des choses, et n'ont besoin que de vous entendre prononcer trois ou quatre paroles pour décider souverainement si vous êtes chrétien ou si vous ne l'êtes pas. Et ces personnes, généralement recommandables par leur ferveur religieuse, auraient servi le Christianisme par leurs exemples, au lieu de le compromettre par leurs travers, si, selon le précepte de saint Jacques, elles avaient su être « promptes à écoute?' et lentes à parler ». Hélas ! Je dogmatisme savant ressemble, plus qu'on ne croit, au dogmatisme populaire.
Le dogmatisme constitue un état moral dont on s'inquiète trop peu. Il accuse l'absence, ou la faiblesse d'une des grandes dispositions évangéliques, l'humilité d'esprit, qui tient par des liens fort étroits à l'humilité de cœur. Cette sorte d'autocratie de l'intelligence où le dogmatisme a sa source, porte avec elle l'autonomie de la volonté; la confiance en son idée propre marche main à main avec la confiance en sa force propre^ et ainsi la vie spirituelle s'altère dans son principe et dans son fond constitutif. Le dogmatisme est un formalisme intérieur aussi funeste à la vraie piété que le formalisme extérieur. Lib dogmatisme est le formalisme de la doctrine ou dé la foi, comme le formalisme proprement dit est le dogmatisme des pratiques ou des œuvres religieuses ; il concentre le zèle sur les opinions, comme le formalisme le concentre sur les observances. D'ordinaire, le dogmatisme invoque l'autorité, en l'exagérant, par oti il mène à l'ecclésiasticisme. Mais il peut aussi, sous d'autres influences, briser avec l'autorité quelle qu'elle soit, celle de l'Ecriture comme celle de l'Eglise, et, sous prétexte de sauvegarder l'individualité, de relever la conscience personnelle, pousser à l'individualisme, à l'indépendantisme, au radicalisme.
lis PREMIÈRE PARTIE
et exiger que chaque opinion lève sa Bannière envers et contre tous.
Il y a un dogmatisnae négatif opérant côte à côte du dogmatisme positif. L'Arianisme se montra dogmalisle tout autant que l'Athanàsisme ; l'antiméthodisme ne l'a pas été moins que le méthodisme ; et les écoles actuelles, malgré leur guerre déclarée à V intellectualisme^ le sont à leur manière et à très haut degré. Leur conception théologique est aussi pour elles une idole qu'elles encensent, et devant laquelle elles voudraient courber le monde. - ,
Le remède aux périls du dogmatisme est le retour à l'esprit pratique dii Nouveau Testament. .
L'esprit pratique, qui est l'esprit chrétien, entretint l'union dans l'Église primitive, au milieu des plus graves divergences. Car, peut-être n'y a-t-il eu à aucune autre époque plus de diversité d'opinions et de directipns qu'à celte première. période, où la foi traînait mille restes des anciennes croyances, et où elle produisit cependant de si grandes œuvres. C'est qu'on regardait à la vie de la foi plus qu'à sa formule métaphysique, c'est qu'on avait plus de religion que de théologie. L'esprit pratique, attaché aux grands faits de révélation et à leur action salutaire, aperçoit à peine ces oppositions systématiques que grossissent si fort le dogmatisme et le formalisme; tout ce qu'il lui faut, c'est ce qui intéresse réellement la conscience religieuse et morale. Et, de ce point de vue, que deviennent la plupart des questions qui ont agité et déchire le monde chrétien? que sont-elles pour cette vie du Ciel que l'Evangile tend à former en nous, et dont nous sommes toujours si loin?
L'esprit pratique, repliant les âmes sur elles-mêmes devant Dieu, leur dévoilant de plus en plus la profondeur de leur misère spirituelle,, les porte à garder pour elles la sévérité et pour les autres l'indulgence. Le meilleur moyen de moins juger au dehors est d'apprendre à se juger au dedans. « Pourquoi regardes-tu une paille yetc? y^
NOTION SCRIPTURAIRE 119 •
Plus l'Eglise reviendra à cet esprit qui respire dans le Nouveau Testament et qui anima l'Eglise apostolique, c'est-à-dire l'Efflise modèle, plus aussi elle reviendra à l'unité, ou à l'union qui est sa loi et sa fin. Déjà l'esprit pratique lui donnerait l'unité morale que fonde l'amour de Christ partout où Ton invoque son Nom d'un cœur pur ; et l'unité morale préparerait et amènerait peu à peu l'unité formelle, autant qu'elle peut exister icibas. Voyez l'enseignement du Réveil, où les différences confes- ^ sionnelles s'effacent d'elles-mêmes devant l'œuvre suprême de la foi et de la vie !
3° Précepte de la Charité ; L'Evangile avait encore pourvu .à l'unité intérieure de l'Eglise par son grand précepte de la Charité. (Ceci rentrerait dans l'article précédent, mais c'est si capital qu'il vaut la peine de l'en détacher et de l'envisager à part.)
On a tant abusé du mot « charité » dans les questions ecclésiastiques, que bien des gens s'en défient. On a fréquemment identifié la charité avec ce tolérantisme indéfini qui n'est que l'indifférence pour la vérité et qui légitime toute espèce d'erreur et de relâchemenL Mais celte profanation sacrilège n'empêche point que la charité, fruit de i la foi et substance du Christia- ; nisme, ne soit comme le cMent du Royaume de Dieu au milieu ; des imperfections de. la terre j^de mqme qu'elle le sera au sein des gloires du Ciel... La charité, objet final du Christianisme (I Tim. I, 5; l Cor, XIII, 8-13), sommaire et accomplissement de la loi (Matt. XXII, 41 ; Rom. XIIÏ, 10), est appelée le lien . - de la perfection (Col. III, 14). Elle est, en effet, le plus parfaitdes liens, parce qu'elle en est le plus inaltérable et le plus intime. Elle constitue, par sa nature et par sa tendance, un principe : actif de paix, de condescendance, de concorde, destiné à adoucir : les déchirements qu'enfantent les erreurs de doctrine comme les erreurs de conduite; elle. vit de renoncement et de support; elle se nourrit de sacrifice (I Cor. XIII) ; Jésus-Christ en a fait la marque et le caractère dé ses disciples (Jean XIII, 34), et
c'est à elle qu'il regardait sans doute dans les derniers vœux de sa prière sacerdotale (Jean Xyil). Ce sentiment céleste, que tout respire et inspire dans sa parole et dans sa vie, ce sentiment dont il à voulu faire la règle et comme l'âme de son Eglise, semblait devoir entretenir une union constante entre tous ceux qui invoquent son Nom, quelle que pût être la divergence de leurs vues ou de leurs j^ispositions particulières. C'était là manifestement un des buts et ce devait être un des effets de cette grande vertu chrétienne. En regardant à la place
qu'elle occupe dans le système évangélique (I Cor. XÏII : Ces
trois, etc., mais la plus grande est la charité) et à l'empire
qu'elle peut exercer, on aurait prononcé a priori qu'entre les hommes qui admettraient l'Evangile, les violences religieuses seraient impossibles, et que dans les cas mêmes oti l'on ne pourrait marcher ensemble, l'union des cœurs maintiendrait l'union des esprits. « Si la bonne foi était bannie de la terre, a-t-on dit, elle devrait se retrouver encore chez les rois. » N'aurait-bn pas pu dire : Si la tolérance disparaissait du monde, elle devrait se trouver encore dans l'Eglise; et si elle se perdait chez les formalistes, elle devrait se conserver chez les vrais croyanlsj car elle est le fruit naturel de la charité, comme la charité est le fruit naturel de la foi (Gai.' V, 6). Mais dans l'ordre religieux, non moins que dans l'ordre politique, ce qui a été jusqu'ici est justement l'inverse de ce qui devrait être. Chose étrange, pour qui préjugerait l'histoire de l'Eglise par l'esprit du Christianisme, c'est la foi qui n'a pas su unir la mansuétude à la fermeté; c'est elle qui", dans tous les temps, a le plus montré de cet odiitm théologicum, honte du monde chrétien, aberration visible, car ce qu'elle prend pour un signe de sa force n'est qu'un effet de sa faiblesse : c'est la preuve qu'elle manque de quelque élément essentiel de la véritable vie évangélique, puisqu'elle la réalise si peu et si mal. Sans contredit, la charité doit être contenue par la fidélité; mais la fidélité à son tour doit trouver dans la charité sa mesure et sa règle.
NOTION SGRIPTURATBE 121.
Si la charité fût restée ou devenue ce qu'elje devait être, elle aurait prévenu les ruptures partout où le fondamental était maintenu* et là même oh l'unité dogmatique et disciplinaire se serait brisée par la force des choses, elle aurait redoublé d'efforts et de soins pour sauvegarder l'unité morale, cette unité dans la diversité à laquelle aspire le monde chrétien, et qui devrait rester là même où les autres font défaut. Si, à l'égard des étrangers, la charité apprend à n'opposer à la haine que la bienveillance, à la malédiction que la bénédiction, au mal que le bien (Matt. V, 44-48), quel support, pour dire le moins, ne devrait-elle pas inspirer envers ceux qui, malgré les lacunes ou les erreurs de leur foi, confessent et invoquent partout le grand Nom dont toute la famille chrétienne tite le sien ? Prenons les extrêmes, d'un côté le Catholicisme, de l'autre le rationalisme, qui dénaturent le Christianisme l'un en le dépouillant, l'autre en le surchargeant. Eh bien!, là encore la charité a son œuvre à faire, elle a ses devoirs à remplir; elle est appelée à conserver la communion des cœurs et à un certain degré celle des esprits, à travers et au-dessus des barrières qu'elle ne peut ni ne veut renverser. Elle a à s'exercer et sous sa forme générale, cette ,bienveillance que rien ne limite (parabole du Samaritain), et sous sa forme particulière, cet amour fraternel qui embrasse et rapproche tous les innocateiirs de Christ.
On ne peut, dites-vous, rester unis en un même culte avec des ^ hommes qiii mettent à tel point l'erreur à la place de la vérité; le devoir de la fidélité, l'intérêt de l'édification ne le permettent point. — La charité vous l'accorde. Mais el|e exige que vous considériez et que vous traitiez ces hommes comme des frères, malgré leurs doctrines incomplètes ou fausses (II Thés. III, 1 4. 1 5) ; elle exige que vous vous souveniez qu'ils se réclament aussi du nom du Sauveur, qui demeure à leurs yeux, comme aux vôtres, la lumière et la vie du monde, et qu'ils peuvent avoir, qu'ils ont. souvent beaucoup d'amour pour lui. Elle ne demande pas que vous approuviez leurs erreurs : elle veut au contraire que vous
travailliez aclivement à les dissiper; mais ce qu'elle demande, c'est que vous ne combàtiièz pas avec àes> armes charnel les j. c'est que vous reconnaissiez la portion de vérité qu'ils relien-: rient, et qui produit peut-être plus de fruits chez eux qu'une connaissance plus complète et plus pure n'en produit chez vous, carie degré de la foi et delà vie de la foi n'est pas proportion^ nel au degré deJa connaissance. Ce que veut la charité, c'est que Vous vous absteniez de ces qualifications que le Seigneur déclare dignes de la géhenne (Matt. V, 22), c'est que vous vous comportiez envers les errants comme envers les malades qui ont un double droit à votre affection et à votre coriipassion chrétienne. Avec cet esprit (que nous croyons le véritable esprit de l'Evangile, quoiqu'on se laisse aller depuis des siècles à un esprit opposé) avec cet esprit, l'amertume des controverses disparaîtrait, des rapports de religieuse condescendance existeraient entre les. directions Ihéologiques et ecclésiastiques que séparent des incompatibilités plus ou moins profondes.- On ne verrait pas ces incriminations exagérées, ces préventions et ces répul-' siôns aveugles, ces antipathies et ces haines, d'autant plusvives, d'ordinaire, qu'on se touche de plus près. Toutes les portions de la Chrétienté, divisées comme branches, resteraient unies comme tronc ; elles sauraient s'associer dans les entreprises d'un intérêt «omnàun, telles , par exemple, que la défense de l'Evangile vis-à-vis de l'incrédulité, ses applications pratiques à l'ordre et au progrès social, sa propagation dans les contrées païennes. Par là, d'une part l'action générale du Christianisme sur le monde deviendrait infiniment plus forte, et,d'autre part, les discussions entre les diverses familles de ses. disciples seraient certainement plus fructueuses, par cela même qu'elles seraient plus calmes, plus scrupuleuses et plus droites. L'esprit de parti éteint l'esprit de vérité comme l'esprit de cha-: rite; il frappe les controverses de stérilité en y répandant un. sentiment et un langage antichrétiens. Il ferme tout à la fois! les âmes à la justice et à l'évidence. Comparez les conversions ;
NOTION SCRIPTURAIRE
qui eurent lieu parmi les Juifs avant que l'Eglise se fût séparée duvetlement de la Synagogue, avec celles qui s'opérèrent plus tard* il s'en fit peut-être plus en un an dans le premier cas^ qu'en des siècles dans le second. Comparez l'action de la Réforme tant qu'elle parut simplement une œuvre de foi, avec ce qu'elle devint dès -qu'elle fut une lutte de système à système, d'institution à institution. Comparez le travail de nos évangélistes dans les pays catholiques où ils se présentent essentiellement comme chrétiens, et dans les contrées où le Protestantisme et le Catholicisme se trouvent posés l'un vis-à-vis de rautre en associations hostiles. L'esprit de parti convertit la dogmatique en polémique. L'esprit de charité, au contraire, changerait peu à peu les rapports des églises entre elles; il minerait insensiblement les erreurs en faisant tomber les préventions qui leur servent de retranchement, et, rendant ainsi à la vérité son empire, il préparerait le triomphé du pur christianisme au sein de la Chrétienté,"
•On nous dira probablement que nous nous plaçons sur le terrain de l'utopie, et, en Un sens, on aura trois fois raison de nous le dire. Oui, le règne de la charité, dans laquelle se résume le christianisme pratique, est encore une utopie parmi les chrétiens. La parole du Seigneur (Jean XIII, 35 :• A ceciious reconnaîtront, etc.), cette parole, toujours répétée, n'a encore été ni appliquée ni comprise dans sa profondeur et sa portée • réelle. La charité a sans doute existé de tout temps dans les âmes unies à Christ par la foi, puisqu'elle est la vie de la foi; mais elle n'a pas régi l'Eglise comme Eglise, où elle ne Ta fait qu'à l'époque apostolique. L'Eglise a généralement suiyi la maxime du pharisien : Cet homme n^est pomt de Dieu, car Une garde pas le sabbat {i&^w IX, 16). A toutes les périodes, dans toutes ses directions ou ses phases, elle a eu sa manière d'entendre et d'observer le sabbat, qu'elle posait en règle absolue, et quiconque ne s'y conformait pas de tout point, né pouvait être de Dieu, suivant elle, alors même qu'il monlrait sa foi par
ses œuvres. Tout en célébrant les bienfaits de la charité dans ses applications particulières, on a trop méconnu l'action générale qu'elle est destinée à exercer sur les institutions, qu'elle doit transformer peu à peu en transformant les mœurs. Chose étrange! son rôle dans l'ordre politique ou social est peut-être mieux compris que celui qui lui revient, à plus forte raison,, dans l'ordre religieux ou ecclésiastique. Et chose plus étrange encore! ce sont moins les théologiens que les publicistes qui ont dévoilé les profonds rapports de la grande vertu évangélique avec le bien-être et le progrès des peuples. Mais, certes^ ce qu'est la charité pour le monde, elle doit aussi, elle doit avant tout l'être pour l'Eglise, oii elle est descendue du Ciel et d'où elle passe dans le monde. Elle y ferait toutes choses nouvelles, si elle y prenait l'empire qui lui appartient, en refoulant le dogmatisme et le formalisme.,
À ceux qui nous objectent que c'est un idéal auquel ne correspondra jamais ici-bas la réalité, nous répondrons qu'il en est à peu près de même de presque tous les préceptes évangéliques. Quoique tous praticables, il n'en est aucun qui soit pleinement et constamment pratiqué. Si la perfection n'est le partage d'aucun chrétien sur la terre, elle ne saurait l'être de l'ensemble des chrétiens ou de la société chrétienne. Mais le devoir n'en demeure pas moins à tous égards ; il demeure pour la recherche de l'unité comme pour celle de la vérité et do la saintclô; il demeure pour l'Eglise comme pour le fidèle. Et c'est assurément tout autre chose de mettre les prescriptions scripturaires de côté, sous prétexte qu'on n'en peut opérer ni espérer la complète réalisation, ou de les maintenir comme obligatoires malgré leur réalisation imparfaite; c'est tout autre chose de les jeter à l'écart comme une illusion, ou de se les proposer comme un but suprême, vers lequel le monde chrétien doit tondre incessamment.
En principe, la charité, — non dans le sens superficiel de notre langue, mais dans le sens profond de TEvangile, — la
NOTION SCRIPTURAIRE
charité telle que la décrit saint Paul, telle qu'elle ressort de l'œuvre de la rédemption, telle que la fait et la veut le Nouveau Testament, la charité entretiendrait l'unité morale (1) 4 travers les dissidences ecclésiastiques et théologiques. En fait, l'unité morale est proportionnelle à la charité. Oti est donc la charité, là oti cette unité existe si peu? Et si la charité manque, où est l'esprit de l'Evangile, où est la vie de la foi, où est la foi? Qu'en face de l'histoire de l'Eglise cette question me paraît grave !
Il importe de bien noter que l'unité morale, si elle était générale et forte, contribuerait beaucoup à l'unité dogmatique et disciplinaire ; elle la rendrait effective partout où elle est possible, et elle la rendrait possible, par conséquent obligatoire, dans bien des circonstances où Ton tient pour établi qu'elle ne l'est pas. Lorsque la charité ne peut garantir l'unité extérieure contre les divergences qui ne blessent essentiellement ni la conscience ni la foi, elle ne peut donner, non plus, qu'à un très faible degré l'unité intérieure, derrière laquelle elle se retranche, et elle reste fort au-dessous des principes et des préceptes évangéliques. Je m'étonne qu'on ait si peu d'inquiétude sur son union avec lé Chef de l'Eglise, en d'autres termes sur la réalité, la pureté, l'intensité de sa vie spirituelle, quand on a si peu à cœur l'union de l'Eglise, et qu'on semble s'effrayer de la condescendance qui craint de juger, plus que du rigorisme qui épluche tout et ne passe rien. Etudiez sous ce rapport la vie du divin Modèle ; examinez jusqu'où il pousse la charité, sans atteinte à la fidélité, vis-à-vis de la Synagogue ; voyez par là jusqu'où elle peut etdoit aller dans l'Eglise; et calculez combien
(1)11 faut distinguer l'umié morale de Vunité intérieure. L'unité intérieure, lien mystique que forme là commuiiion des âmes avec Christ, peut exister entre gens qui s'anathématisent ; elle pouvait se trouver entre François de Sales, par exemple, et tels des protestants qu'il livrait au bra^ séculier. L'unité morale ne le peut, car ce qui la constitue, c'est le support.
Iîà6 PREMIÈRE PARTIE
elle aurait prévenu de ruptures en supportant les imperfections et les erreurs, en les couvrant^ selon l'expression du Livre sacré (1 Pier. IV, 8).
Ne nous lassons pas de le redire, quels ne seraient pas les effets de cette douceur, de cette miséricordieuse mansuétude, de cette humble et pacifique disposition, si elle était partout répandue et qu'elle agît dans la plénitude de sa force ! Jusqu'oîi ses saintes et puissantes influences ne s'étendraient-elles pas? C'est l'esprit propre et l'amour propre, c'est le défaut d'humilité et de charité qui a presque toujours envenimé les discussions religieuses, en y portant le zélotisme, cette contrefaçon du zèle. « D'oiV viennent parmi vous les dissensions et les querelles, Aïi saint Jacques (IV, 1. 2), n'est-ce pas de vos passions ? » Ce n'est pas là, sans doute, l'unique cause des ruptures, qu'ont souvent imposées les périls de la foi ; mais c'est leur cause la plus générale, et elle y a presque toujours contribué pour une large part, alors même que des motifs plus élevés paraissaient agir seuls.
.La charité, qui prévient les divisions, travaille aussi à les apaiser, parce qu'elle en souffre infiniment. Il faudrait ne pas connaître l'histoire et le cœur humain, pour ignorer combien les dissensions ecclésiastiques engendrent de soupçons et de jugements injustes, d'aigreur et d'animosité, combien, par cela même, elles nuisent à la piété véritable, combien elles blessent et troublent la charité. Qu'on y esi prompt à croire le mal, lent à admettre et à avouer le bien, dans le mutuel procès qu'on s'intente ! Comme tout s'exagère, s'envenime, se fausse \ Qu'on passe aisément de l'éloignement à la haine, en confondant les doctrines et les personnes ! Sans rappeler ces longs excès qui ont souillé l'Eglise dans les temps anciens (Bas-Empire, Moyen- Age, xvi" et xvii^ siècles), voyez que d'antipathies, d'accusations hasardées, de dispositions hostiles, entretiennent nos divisions ! Ce qu'est l'esprit de parti dans le monde politique, l'esprit de secte l'est dans le monde religieux. Et partout où règne cet
NOTION SCRIPTUBAIRE 127
esuiit do contention, avec le zèle amer qui en est à la fois la racine et le fruit, que devient la charité, que devient souvent la iustice elle mêrtie ? On est comme effrayé de ce que des personnes dont on ne peut révoquer en doute la piété, se permettent de penser et dédire les unes des autres, se figurant servir la cause de Dieu en violant ses commandements formels (Jacq. III 14. 15). Et que de fois, pour peu qu'on s'observe, on peut se surprendre soi-même glissant vers cette erreur, dans le moment qu'on la signale et qu'on la réprouve en autrui !
Je disais que l'esprit de secte est en religion ce que l'esprit dé parti est en politique ; hélas ! les deux esprits et les deux mondes peuvent s'allier jusqu'à ne faire qu'un. Ils se sont mêlés mille fois. Ils se mêlent de nouveau et de plus en plus. La Chrétienté descéndra-t-elle encore celte pente oii elle s'est si souvent cou: verte de sang et de boiie ? ^
B. Préckptes PARïicuLiKRS. — A ccs cousidérations générales, viennent se joindre quelques préceptes directs.
L'un des fruits, pu des éléments de la charité, le support mutuel, est bien souvent pressé, dans l'intérêt même de l'union,: par les fondateurs de l'Eglise. La condescendance du Seigneur pour des idées ou des coutumes que sa parole devait faire tomber, cette disposition d'esprit qui le faisait juif au milieu des Juifs, respire dans l'enseignement et dans la conduite des apôtres. Saint Paul prescrit (Rom. XIV et XV, 1-7) de recevoir avec bonté ceux qui sont faibles en ia foi, c'est-à-dire ceux qui errent à certains égards ; il veut qu'on respecte leurs scrupules déplacés, et qu'on évite avec eux les contestations et les disputes. Il est vrai qu'il s'agit là, ce semble, de choses indifférentes ou secondaires, telles que l'abstinence de certains aliments, l'observation de certains jours. Mais il n'en reste pas moins que les forts, on ceux qui croient l'être, sont tenus d'user d'indulgence et de mansuétude envers les faibles ; que, pour le bien de la paix, il faut savoir beaucoup supporter, s'imposer des sacri-
fices d'opinion, restreindre ses droits et laisser libres des tendances excessives ou fausses. Ce qu'il importe surtout de remarquer, c'est l'esprit du précepte, qui demeure obligatoire pour tous les cas comme pour tous les temps, et qui porte plus loin qu'il ne le semble au premier abord. Saint Paul étend à tous les ferments de discorde existant entre les judéo-chrétiens et les pagano-chrétiens le principe qu'il avait posé relativement à l'usage des viandes et à l'observation des jours sacrés. Or, l'ensemble de l'Epitre prouve que les divisions dont l'Eglise de Rome était travaillée avaient à leur base de graves dissidences dogmatiques. Quelque zélés qu'ils fussent pour l'Evangile, nombre de Juifs devenus chrétiens, ceux en particulier qu'on a désignés sous le nom de « judaïsants » et qui formèrent plus tard la secte des Nazaréens ou des Ebionites, rattachaient à la loi la justification et la sanctification (Rom. I-VIII ; Act. XV, 4). Cela, certes, était capital; et pourtant l'Apôtre, tout en établissant la vérité qui est la vie, réclame le support et le respect mutuel. Pouvait-on, d'ailleurs, considérer comme absolument indifférentes, même en les séparant des questions vitales auxquelles elles sei mêlaient, ces prétentions des judaïsants, ces opinions sur les viandes et les fêtes qui, gênant les rapports des disciples entre eux, compromettaient la paix de l'Eglise en même temps que la spiritualité et la liberté chrétiennes?
La portée du précepte se révèle encore par la nature des considérations dont il est appuyé. Saint Paul n'en appelle pas à la distinction que nous ferions aujourd'hui entre ce qui est secondaire et ce qui est essentiel ou fondamental^ quoique cette distinction soit sans doute dans sa pensée ; il presse l'obligation de s'en remettre, pour cette diversité de vues, au jugement, du Seigneur, en s'abstenant de se juger et de se condamner les uns les autres (Rom. XIV, 5-13) ; il veut qu'au lieu de se complaire à soi-même, on use de patience et d'abnégation, dans l'intérêt de l'édification commune (XV, 1-3). Tout indique donc dans sa parole, à côté de l'application locale, une règle universelle et
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permanente à laquelle la Chrétienté n'a été ni assez fidèle ni assez attentive.
Le précepte de la condescendance, dans l'intérêt de la paix et de l'union, se reproduit bien des fois. Ainsi Eph. IV, 3 ; et là il faut le prendre évidemment au point de vue dog:matique, car qu'est-ce que conserver V unité de V esprit par le lien de la paix, sinon faire régner la charité qui attire, rapproche, relève les points de contact et d'accord, sur les opinions particulières qui sépareraient si on les laissait trop prédominer ? (Cf. vers. 15 : Afi,n que, suivant la vérité avec la charité, etc.)
La diversité des sentiments est formellement reconnue Phil. III, IS; et l'Apôtre en prend occasion d'insister sur le devoir de s'unir par ce qu'on a de commun, en se supportant pour tout le reste. Remarquez que cette diversité de sentiments et de vues naissait de la constitution même de l'Eglise apostolique, en particulier de son principe ou de son mode d'admission. On y était reçu dès qu'on déclarait croire en Jésus-Christ; le progrès dans la connaissance et dans la grâce se faisait ensuite. Mais de cette conviction ou de cette impression première, qui amenait au Christianisme des hommes partis souvent de si bas, jusqu'à la plénitude de la foi et de la vie évangélique, que de degrés et, par conséquent, que de notions et de tendances différentes qui avaient à se tolérer, à se rectifier, à se compléter en se développant les unes à côté des autres ! On ne réfléchit pas assez à cette infinie variété, sinon de disposition et d'intention, du moins de position et d'idée, que renfermait et tolérait la Primitive Eglise.
Le devoir de l'indulgence et des concessions réciproques résulte également du fait providentiel annoncé dans les paraboles, que l'ivraie et le froment doivent rester mêlés Jusqu'à la moisson dans le champ du Père de famille. (Matt. XIII, 24-30, 47-SO). Le support y est d'ailleurs expressément prescrit (27-30).
Nous découvrons le même enseignement dans la sévère condamnation du schisme, du zèle amer, de l'esprit de contention :
« Je VOUS prie, au nom du Seigneur, de tenir tous un même langage j et qu'il n'y ait point de divisions parmi vous » (I Cor. I, 10). « Puisqu'il y a parmi vous de V envie, des disse?isions et des partis^ n'étes-vous pas encore charnels ? » (I Cor. III, 3 et XII, 25). Ces divisions n'allaient pas jusqu'à des ruptures ouvertes et positives; c'étaient des dissentiments, non des scissions. . Cependant, avec quelle force saint Paul les blâme et les réprouve 1 11 n'hésite pas à les attribuer à des dispositions antichrétiennes. (Cf. I Cor. III, 3 et Gai. V, 13-15, 20); qu'en aurait-il donc pensé et dit, si elles avaient été poussées jusqu'à la séparation? Et ce qui rehausse la portée de ses prescriptions, ce sont les écarts de conduite et de doctriue que présentaient les églises auxquelles il s'adresse. Ce n'est pas entre des diversités légères, nous l'avons constaté, qu'il prêche le support, c'est entre des divergences où se trouvaient en question les articles fondamentaux du Christianisme .
Saint Jacques, combattant cette religion qui se manifeste par les discours plus que par les œuvres, cette disposition à reprendre les autres plutôt qu'à se laisser enseigner soi-même, celte tendance, hélas 1 aussi commune aujourd'hui qu'elle pouvait l'être autrefois, à s'ériger en maître^ en docteur, en censeur, en d'autres termes le dogmatisme, ce grand artisan des dissensions et des sectes, termine par cette exhortation, d'oti sort dans une si vive lumière le principe que nous voudrions relever : « Y a-t-il parmi vous quelque homme sage et intelligent? qu'il montre par ses œuvres une sagesse pleine de douceur. Mais si vous avez un zèle amer et un esprit de contention.^ ne vous glorifiez point, car ce n'est point là la sagesse qui vient d'En Haut; elle est terrestre^ sensuelle et diabolique. La sagesse qui vient d' En Haut est pure, paisible, modérée, traitable, pleine dé miséricorde et de bons
fruits; Or, le fruit de la justice se sème dans la paix.... )y
(Jacq. ÏII, 13-18). Il était impossible de recommander avec plus de force la condescendance chrétienne et de réprouver plus sévèrement la disposition contraire. Selon saint Jacques, l'une
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de CCS dispositions a son origine et sa fin dans le Ciel, l'autre dans l'Enfer. Ne craignons donc pas d'étendre outre mesure le rôle de la charité dans l'intérêt de l'union; nous ne saurions en ce sens dépasser l'Evangile, pourvu qu'avec l'Evangile nous réservions les droits de la vérité et les obligations de la fidélité. Rappelons que le Nouveau Testament suppose partout, et enseigne directement en divers endroits l'unité de l'Eglise. Saint Paul le fait (Rom. XII, 4. 5; I Cor. XII, 12-26), en employant l'image du corps humain qui est un, quoique composé de membres qui ont des fonctions spéciales. Ailleurs (I Cor. X, 17), il montre un des liens qui unissent les disciples dans leur participation commune à la Sainte Cène. De même que la participation aux sacrifices lévitiques faisait des Israélites un peuple particulier, quiconque s'approche de la table sainte et touche au pain et au vin mystique, appartient à la famille chrétienne, nominalement par cet acte seul, réellement s'il possède les sentiments que cet acte implique.
Ces passages, il est presque inutile d'en faire la remarque, ne se rapportent pas uniquement à l'Eglise invisible et à l'unité intérieure des vrais disciples, mis en communion entre eux par leur communion avec le Sauveur, ils concernent l'Eglise dans sa généralité concrète, par conséquent dans son unité extérieure, qui est bien, d'après le Nouveau Testament, un de ses attributs et de ses caractères essentiels.
En résumé donc, l'Ecriture recommande l'unité, l'unité extérieure non moins que l'unité intérieure, en représentant les églises comme formant une Eglise ou TEglise, et en imposant par cela même l'obligation d'y prévenir ou d'y faire cesser les schismes. Il y a là pour les chrétiens un devoir auquel il ne fut jamais plus nécessaire de regarder que dans l'état présent des choses.
On aura remarqué que pour les fondateurs du Christianisme la charité, dans son rapport avec le devoir de l'union, se mêletoujours à l'humilité. C'est qu'elles sortent d'une même racine.
La cliarité, sous sa forme passive (support, esprit doux et patient, etc.) — et c'est essentiellement sous cette forme qu'elle agit ici, — ne fait qu'un avec l'humilité, puisqu'elle n'est que l'esprit de renoncement. La charité et Thumilité sont l'une et l'autre l'abnégation au moi, source de cette débonnaireté plus préoccupée des autres que d'elle-même. L'humilité et la charité se confondent (1 Cor. XIII, 4-7), aussi sont-elles invoquées tour à tour pour inspirer et maintenir l'union (Eph. IV, 1-2 ; Phil. II, 2-4). On aura remarqué encore que le principe de charité, tel que le pose l'Evangile, frappe également à leur base le séparatisme dogmatique ou la dissidence, et le séparatisme libéral ou le radicalisme, dont l'un a pour bannière la pureté de la doctrine et l'autre la conviction personnelle. Au séparatisme dogmatique, la charité prescrit de joindre la condescendance à la fidélité; au séparatisme libéral, elle prescrit de placer à côté des droits qu'il proclame les devoirs qui les contiennent et les règlent. A l'inverse des systèmes qui absorbent le chrétien dans l'Eglise, le séparatisme libéral, le plus menaçant aujourd'hui, fait de l'Eglise l'œuvre du chrétien : se proposant de relever l'individualité et de la garantir contre toute influence ou toute autorité extérieure il intronise une autocratie intellectuelle et morale d'oii naîtrait un égotisme sans frein et, par celamême^ un morcellement sans bornes. Portant, en quelque manière, la méthode philosophique de Descartes dans le domaine de la foi, il ne reconnaît pour réellement valables que les opinions qu'on peut dire indépendantes, parce qu'on se les est faites de toutes pièces (1). Oii cela mènerait-il? Du principe que l'homme ne doit relever que de lui-même, il sort la conséquence qu'il ne doit croire et obéir qu'à lui-même; de l'autonomie de la pensée et du sentiment ou, selon l'expression en vogue, de l'autonomie de la conscience
(4) Il irait logiquement à cette maxime kantienne : « C'est une doctrine et une institution impie que celle qui tend à inspirer à l'homme la défiance de lui-même. » Mais, certes, s'il y a quelque chose d'antiévangélique c'est bien cette maxime-là.
NOTION SGRIPTURAIRE
rautonomie de là vôlonlé. Celte conséquence a été tirée en effet; elle ne pouvait pas ne pas l'être, car un principe, arrivé à l'empire, montre peu à peu tout ce qu'il est en déroulant tout ce qu'il contient. Nous l'avons dit, et il faut le redire, ce système part d'une idée juste et bonne, qu'il rend fausse et destructive en la poussant au delà de ses vraies limites; il est l'exag-ération d'un des éléments constitutifs du Proteslantismé dans son opposition au Catholicisme; et il devient une aberration'parce qu'il est une exagération. Radicalisme religieux, il fait dans l'ordre spirituel ce que fait dans l'ordre temporel le radicalisme politique. Des deux parts l'institution divine est méconnue avec les attributions qu'elle emporte, les droits qu'elle confère, les obligations qu'elle impose. Des deux parts on rompt l'équilibre entre des principes également vrais et salutaires dans leur fusion, également erronés et périlleux dans leur isolement, qui change en antagonisme le concours et l'appui qu'ils doivent se prêter. Mais, sans insister ^ur des considérations que nous avons présentées ailleurs, ce que nous voudrions constater ici, c'est que sous les vues les plus hautes et les plus pures de cette école qui renferme des directions bien diverses, il se cache quelque chose de profondément antipathique à l'esprit de l'Evangile, à ce fond d'humilité, de renoncement, de condescendance qui tempère la fidélité la plus scrupuleuse. Il en advient du principe ecclésiologique comme du principe théologique : à la fois partiels et excessifs, ils dénaturent le principe chrétien en élevant l'élément de liberté sur les ruines de l'élément d'autorité; d'oii l'individualisme qu'on célèbre et par suite l'alomisme devant lequel on recule encore. Cette tendance a à sa base une vérité, je veux le redire, mais une vérité incomplète, qui enfante mille erreurs et mille dangers en se faisant absolue, et en se développant sur la ligne étroite qu'elle se trace. Sans doute, il importe de retremper les caractères, de raviver la sincérité, la franchise, le respect du vrai et du saint, dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre moral, de sauvegarder l'individualité que la mol-
lesse de notre temps bat en brèche de toutes parts, et de la protéger ou de la rétablir au centre de l'être humain par la jRdélilé aux convictions aussi bien qu'aux obligations. Prise '
dans cette généralité, la théorie se légitime de prime abord devant la conscience naturelle et devant la conscience chrétienne ; le principe qu'elle proclame, le devoir qu'elle prêche sont l'un et l'autre évidents; mais ils né sont pas illimités; il est d'autres devoirs, d'autres principes qui les contrôlent; ils ne sont qu'une partie d'un tout, indivisible dans la réalité des choses. On les fausse, par conséquent, dès qu'on leur laisse prendre un développement et un empire indéfinis. Les sortir de leur place, c'est les sortir de leur rang, et par cela même de leur rôle ; c'est les faire ce qu'ils ne sont pas. Là est le tort de la théorie; de là ses écarts et ses périls.
Entre ses diverses directions, la plus respectueuse envers les . grandes doctrines chrétiennes s'est formée dans un intérêt et dans un but polémiques. On n'en saurait douter quand on lit le livre qui l'a inaugurée au milieu de nous ( « De la manifestation des convictions religieuses »^ par Vinet) et qui inspira à son apparition de si hautes espérances (1). Voulant combattre l'hypocrisie des masses qui professent extérieurement une foi qu'elles renient au fond ou qu'elles ne retiennent que par respect humain, sans adhésion réelle de l'esprit ni du cœur, et cherchant un principe général sur lequel il put appuyer son argumentation, Vinet s'arrêta au devoir d'être ce qu'on croit et rien que ce qu'on croit, de l'être et de le paraître. Ce principe posé, il l'étendit de la question purement morale j qu'il avait à traiter, à la question ecclésiastique qui n'entrai t pas dans le programme du concours (2). Si je ne mé trompe, il refit en ce sens son mémoire avant de le publier. De là sa théorie, qu'à mon sens son origine est de nature à rendre déjà quelque peu suspecte. Garce sont choses
(1) Compte-rendu du « Semeur » qui en attendait une rénovation générale de la société et de l'Eglise.
(2) Ce sujet avait été proposé par la « Société de la morale chrétienne >.
NOTION SCRIPTUB AIRE , 13S
fort différentes que la profession d'un symbole ou d'un culte par l'incrédule, qui se'ment à lui-même en mentant à la société, et l'adhésion du croyant à, une Eglise dont les doctrines ou les pratiques peuvent ne pas lui paraître pleinement conformes à l'Evangile : étals tout autres, thèses diverses ; la théorie qui les assimile pour les frapper du même coup, ne saurait être sans péril. Deux défauts d'ailleurs'y frappent immédiatement, à ne l'envisager même que du dehors. 1° Le devoir ou le principe qui la fonde, qui lui sert de critère et de facteur, est sans contredit un devoir réel et un devoir important; mais, ainsi que nous l'avons indiqué, il n'est point absolu comme la théorie a besoin de le faire et comme elle le fait : mille autres devoirs le dominent et le restreignent. Il en est, à bien des égards, de nos opinions religieuses comme de nos dispositions intérieures, que nous ne sommes pas tenus d'exposer à tout venant; il en est de notre état intellectuel et de ses crises comme de notre état moral qui doit souvent rester entre nous et Dieu. Quel trouble, quel désordre, quel scandale, s'il fallait que chacun mît au jour toutes les fluctuations de sa pensée ! Que de choses l'humilité et la vérité elle-même nous obligent à couvrir en nous, comme la charité nous oblige à les couvrir en autrui ! — 2" Le principe, ainsi outré et sorti de sa sphère et de sa voie, a produit une argumentation qui va troubler les personnes pour qui elle n'était pas faite, tandis qu'elle touche ou atteint à peine cette foule contre laquelle elle. était essentiellement dirigée. Elle a tourné tout entière au profit d'une doctrine qui n'entrait peut-être pas dans les vues premières de son auteur, ou qui n'y était du moins que secondaire. Elle a passé par-dessus le formalisme mondain, auquel elle était destinée, et elle est allée agiter la foi sincère qu'elle ne concernait pas ou qu'elle ne conGérnait qu'indirectement. Sous ce titre ambigu de « Manifestation des convietions religieuses », confondant le devoir de confesser l'Evangile et le Nom de Christ avec celui de confesser, dans toute Eglise et contre toute Eglise, sa conception personnelle du Christianisme,
c'est-à-dire un devoir absolu avec un devoir relatif, la théorie a para identifier la maxime évangélique avec là maxime radicale ; et c'est par ce côté surtout qu'elle a été prise, appliquée et prônée.
Le principe d'individualité, qui n'y fait qu'un avec le devoir de la manifestation, et qui s'y montre d'ordinaire également illimité, a pu se juger quelquefois par ses conséquences. Au moment de la grande vogue du système, j'ai entendu une proposition sur l'éducation religieuse, oti l'orateur, aujourd'hui l'un de nos prédicateurs les plus distingués, pour sauvegarder là libre spontanéité, la sainle autonomie de la conscience personnelle, brisait comme une vieille idole, devant la jeunesse et devant l'enfance, Taulofité de la famille de même que celle de l'Eglise, renversant sans scrupule ce qu'il travaille de toutes ses. forces à reconstituer maintenant.
Vinet, du reste, n'a pas poussé son principe aussi loin que l'ont fait et que le font ses disciples. Il n'en a pas, il. est vrai, désavoué l'usage, mais il a senti. le besoin d'y apporter des correctifs. J'ai été frappé de la haute place qu'il faisait dans les derniers temps à V obéissance ^^Sir où il restreignait implicitement l'individualité et relevait Tautorité. Pour arrêter le principe dans ses effets, il aurait fallu le modifier à sa base, et il ne paraît pas que Vinet l'ait voulu. Au fait, il ne pouvait guère le vouloir ; car lé modifier ainsi, c'eût été le changer et enlever à la théorie tout entière son véritable point d'appui. Mais il en a entrevu les périls et il a cherché à les conjurer.
C) Faits. — Nous avons dit que dans le Nouveau Testament les faits confirment les enseignements, que les exemples s'y "joignent aux préceptes, et que le principe d'unité, tel qu'il a été défini, y ressort du fond général de l'histoire comme de celui de la doctrine. Il faut légitimer celte assertion.
— (Mais les discussions actuelles sur ce premier âge de l'Eglise, où nous allons puiser nos arguments, rendent nécessaire une
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remarque préalable. Écartant les théories hypothétiques au milieu desquelles la haute critique se débat et se perd, nous . tenons pour réconnues l'authenticité et l'inspiration du Nouveau Testament, son autorité historique et son autorité Ibéopneiistique, que nous avons essayé d'établir dans notre Introd^iction à la Dogmatique. Nous croyons que le Christianisme apostolique fut complet, quant à ses éléments essentiels, dès le jour de la Pentecôte, mais que ses rapports avec le Judaïsme, au sein duquel il s'épanouissait, furent, à l'orig-ine, différemment conçus par bien des personnes; qu'il résult^ade là des directions distinctes, depuis celle des judaïsanls, qui faisaient des observances lévitiques une condition formelle du salut (Act. XV, 1), jusqu'à celle des anlijùdaïsants extrêmes, qui répudiaient l'Ancienne Alliance tout entière; qu(î si parmi les apôtres eux-mêmes il y eut sous ce rapport des nuances prononcées, ce fut sur la question de convenance et de Conduite, non sur celle de doctrine ou de principe qu'ils résolurent unanimement au moment même où elle s'éleva. (Voy. Act. XV, les discours de saint Pierre et de saint Jacques, comme celui de saint Paul et de Barnabas. Cf. Gai. Il, 12, 14.)
Ainsi nous nous plaçons au point de vue tradilionnel, qui est à nos yeux le point de vue réel, bien convaincus que la science y reviendra, lorsque se sera dissipé le nuage de poussière qu'ont soulevé ses coursés et ses luttes à travers champ). —
Voyons donc si les données historiques du Nouveau Testament ne nous fournissent pas une contre-épreuve formelle de -ses données dogmatiques et morales. Et pour cela regardons simplement à ce qu'il dit, au lieu de chercher, par delà l'histoire qu'il raconte, une histoire souterraine qu'on y lirait entre lignes, par une sorte de seconde vue.
Saint Paul qui, en sa qualité d'Apôti'e des gentils, combat avec tant d'insistance et de force les préventions el les prétentions des judaïsants, va, en bien des cas, au-devant de leurs exigences illégitimes. Il fait circoncire Timothée à cause d'eux (Act. XVI, 3) ; il se conforme lui-même en diverses occasions à
tau - t, i-
leurs idées pour éviter les scandales et entretenir la concordé, selon son pnnciipe àé se fai?'e loué à tous. Il pousse quelquefois la condescendance si loin qu'il semble se contredire et que bien des g-ens ont trouvé difficile de le justifier. (Voy. Act. XXI, 26). Ce n'est pas seulement comme vaines qu'il repousse les opinions des judaïsants, c'est comme pernicieuses à la pureté du Christianisme, sous le double rapport de la justification et delà sanctification (Rom. I. V et VI-VIII: Gai. V, 1-6), c'est comme incompatibles avec la liberté et la spiritualité évang^éliques. Il s'y prête pourtant, çà et là, pour rie pas blesser des préjugés et des scrupules entachés à ses yeux du double vice de rintolérance et de la superstition : concession remarquable, qu'on ■ serait tenté de juger excessive; exemple instructif ou, pour mieux dire, décisif, puisque la marche apostolique, manifestation certainjB de Tesprit chrétien, est une règle pour tous les temps comnpie la parole apostolique. Et, d'ailleurs, les enseignements de saint Paul renferment bien des prescriptions et des maximes en parfait accord avec ce côté de sa conduite (I Cor. ;Vm,8-13 et IX, 20-23).
Mais, sans nous arrêter à des actes individuels, quelque probants qu'ils soient, prenons des faits généraux oti se reflètent largement les principes de l'Eglise et de ses chefs. J'en citerai deux.
a) La condamnation des schismes, les exhorlations à la concorde, se trouvent dans les mêmes Epîtres qui révèlent de y raves désordres, sous le double rapport des croyances et des mœurs. Dans les églises de la Galatie, les erreurs étaient telles que saint Paul va jusqu'à dire qu'on y avait passé à un autre Evangile (Gai. I, 6)i A Corinthe, l'irrévérence de la Cène était, ce senàble, portée très loin (I Cor. XI, 17-23); bien des gens y révoquaient en doute la résurrection des morts et l'existence future ellemême (15) ; un parti nombreux suivait de faux docteurs qui renversaient l'œuvre de Paul et reniaient son apostolat. Ailleurs, se montraient des tendances gnosliques plus ou moins prononcées (Col. II, 8. 20. 23; ITim. I, 4; IV, 7; VI, 20). Il.exis-
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taii; de tous côtés des hommes qualifiés « d'antéchrists », dont la parole ébranlait les fondements de la foi (I Jean II, 18 et IV, Jude V, 4). Ces aberrations sont sévèrement censurées, condamnées, menacées, mais pourtant tolérées; les adhérents des faux docteurs et lés faux docteurs eux-mêmes sont à la fois repris et soufferts. Ce n'est pas à l'excommunication, c'est à la puissance de la vérité et de la vie chrétienne qu'on a recours contre eux. Quoi qu'on puisse penser des principes disciplinaires de l'Eglise apostolique, on doit reconnaître que, dans la pratique, l'exclusion ne fui pas le moyen officiel de remédier au mal. Les erreurs sont fortement relevées et combattues, mais en les réprouvant on les supporte, on ne rompt pas avec ceux qu'elles égarent. Dans ces nombreux désordres, Hyménée et Alexandre, avec l'incestueux de Corinthe sont seuls frappés • encore le sont-ils d'une peine surnaturelle plutôt que d'une peine ecclésiastique, « Us sont /ivres à Satan pour la destruction de la chair » (I Cor. V, 5; I Tim. I, 20). Partout ailleurs, malgré les dissentiments, on marche ensemble et l'on est exhorté à le faire. S'il s'agit de séparation, c'est d'une séparation morale, qui reprend l'erreur et le mal en s'en tenant éloigné (Rom. XVI, 17 ;. « Je vous exhorte à prendre garde à ceux qui causent des divisions et des scandales contre la doctrine que vous avez apprise et à vous éloigner d'eux.-» Cf. IL Tlies. m, 14. IS ; I Cor. V, 11). Saint Jean parle de gens sortis du milieu des chrétiens (I Jean II, 19), mais il n'est pas question de gens exclus. Il parle d'un ceirtain Diotrèphe qui chassait les frères de l'Eglise, qui ne le recevait pas lui-même, et il ajoute : « Si je vais chez vous j je le ferai ressouvenir de ce quHl fait. » (lil Jean,' 9-11). Quelle étonnante condescendance, quel support, quel amour de la paix, quel respect et quel soin de l'union! Que de personnes devraient, . d'après leurs principes ecclésiastiques, accuser les premiers chrétiens et les apôtres eux-mêmes d'un tolérantisme ou d'un latitudinarisme excessif ! En face de cette conduite des fondateurs^ qui frappe d'autant
plus qu'on la sonde davantage, il est vraiment étrange que le séparatisme, sous toutes ses formes, ait invoqué avec tant de confiance sa conformité avec l'Eglise primitive.
Voici comment Calvin argumentait de ces faits contre les Anabaptistes, ces séparatistes de son temps: « Je leur mets en « avant la sentence de saint Paul. Entre les Corinthiens il n'y « avait pas seulement quelque petit nombre de gens qui eut failli, « mais tout le corps était quasi corrompu; il n'y avait pas une « seule espèce de mal, mais plusieurs ; lés fautes n'étaient pas « petites, mais c'étaient de grandes et énormes transgressions ; la « corruption n'était pas seulement aux mœurs, mais aussi à la M doctrine. Que fait sur cela, l'Apôtre (c'est-à-dire un instrument « élu par le Saint-Esprit sur le témoignage duquel est l'Eglise) ? « cherche-t-il dé se diviser d'eux? les rejelte-t-il du règne de «Christ? Non seulement il ne fait rien de tout cela, mais plutôt il « lesavoue pour église de Jésus-Christ en compagnie des saints, et « les confesse être tels. S'il demeure église parmi les Corinthiens, « cependant que les contentions, sectes et. envies y régnent, « cependant qu'il y a procès et nOises, que malin y est en vigueur, « qu'une méchanceté, laquelle était exécrable entre les païens, « est publiquement approuvée, cependant que saint Paul est « difTamé, qu'aucuns se moquent de la résurreclion des morts, « laquelle anéantie tout l'Evangile est ruiné, cependant que les « grâces de Dieu servent à ambition et non point à charité, que « plusieurs choses se font déshonnêtement et sans ordre; si donc « pour ce teraps-ià il demeure église entre eux, et y demeure d'au- « tant qu'ils retiennent la prédication de la Parole et les sacre- « ments, qui osera ôter le nom d'église à ceux à qui on ne peut « point reprocher la dixième partie de telles fautes ? Ceux qui « examinent d'une telle rigueur les églises présentes, je vous prie « qu'eussent-ils fait aux Galaliens, lesquels s'étaient presque « révoltés de l'Evangile? Toutefois saint Paul reconnaît entre «eux l'Eglise (i). »
(1) Instit., Liv. IV, ch. I, § 14.
NOTION SeRIP:rURAIBE J4i
Il est regrettable que ces principes n'aient pas été appliqués en ces temps-là au dedans comme au dehors. Pleinement et fermement suivis ils auraient prévenu bien des ruptures et doublé la puissance de la Réformation.
b) Revenons à la question des observances lévitiques, question qui, sans être ce qu'on l'a faite de nos jours, n'en était pas moins très grave et très vive. Sous le rapport ecclésiastique, elle divisait les disciples en deux camps oii la diversité allait jusqu''à l'hostilité. D'un côté des préjugés, des scrupules, des prétentions, une sorte d'horreur, qui rendaient la communion religieuse difficile et souvent impossible; d'un autre côté, un dédain prononcé pour cet attachement fanatique h des idées et à des coutumes qui devaient tomber devant les enseignements du Christianisme. Sous le rapport moral, les opinions des judaîsanls compromettaient la liberté et la spiritualité chrétiennes, en conservant à des formes préparatoires, et par conséquent transitoires, une importance antiévangélique ; elles exposaient le principe même de la vie religieuse par la sainteté qu'elles attribuaient à des actes purement rituels. Sous le rapport dogmatique, elles portaient atteinte à la doctrine centrale du Christianisme, poussant à soutenir qu'à moins de garder la Loi, et de la garder dans sa partie cérémonielle aussi bien que dans sa partie morale, on ne pouvait être sauvé (Act. XV, 1.5). Cette question pénétrait, on le voit, au cœur du christianisme théorique et pratique, et l'on comprend qu'elle ait profondément agité l'Eglise naissante.
Dans un tel état, la marche logique et dogmatique, celle qu'on a généralement suivie dans les temps postérieurs, celle qu'auraient conseillée ou imposée bien des systèmes actuels, était de définir exactement les points en litige, et de jeter hors de l'Eglise les personnes qui refuseraient de se soumettre, si elles ne sortaient pas d'elles-mêmes. On le pouvait d'autant plus que, placé sous la direction exceptionnelle et surnaturelle de l'Esprit saint, on était sûr de ne pas prendre l'erreur pour la
vérité ; l'oracle vivant, lo juge infaillible des controverses était là réellement ; Dieu parlait alors par la bouche de ses envoyés extraordinaires, organes de ses révélations. Cependant, c'est la marche contraire qui prévalut. Au lieu d'ordonner la séparation ou d'y pousser lé moins du monde, les apôtres ne négligent rien pour la prévenir; leur effort et leur but constant est de tenir rapprochés ces deux partis, à tant d'égards antipathiques (Rom. XIV et XY). En exposant les principes évangéliques sur les objets du débat, ils rie frappent pas de réprobation cette classe nombreuse qui les méconnaissait, ou ne les admettait qu'à la condition de les tirer à ses idées propres. En proclamant la vérité, ils prescrivent et exercent la condescendance, ils exigent et font des concessions ; ils vont jusqu'à établir des règles temporaires, par une sorte de transaction, dont on n'a pas assez relevé le motif (Act. XV, 20. 28). Ils attendent plus du support que de la rigidité disciplinaire, plus du développement interne de la foi que des lois coercitives, quoiqu'ils eussent plus que" personne le droit d'en établir. Gomme cette première assemblée synodale, où présidèrent les fondateurs inspirés de l'Eglise, qui avaient reçu dans sa plénitude le pouvoir de lier et de délier, diffère, par son esprit, de la plupart des assemblées postérieures] Que la forme et le fond de son décret contrastent avec ces anathèmes dont les conciles ont fait plus tard la sanction de leurs ordonnances ! Là où l'on aurait pu commander et condamner, on exhorte; là où l'on aurait dû se borner à exhorter, on commande et l'on condamne.
Cet esprit se conserva quelque temps encore après l'âge apostolique. On ne rompit avec les judaïsantsi que sous Adrien, par l'effet de circonstances tout extérieures, et sans intention de les exclure ; à vrai dire, le schisme proprement dit vint d'eux seuls (1).
A côté des tendances judaïques se montrèrent de bonne heure
(1) Mosheim, Hisl. eccL, T. I, p. 219.
NOTION SCRIPTURAIRE 143
les tendances g-nosliques, et le support de l'Église fut le même envers les unes qu'envers les autres. Les semences du gnosticisme apparurent lorsque les apôtres. étaient encore là; et en réprouvant ces doctrines étrangères, ils ne bannirent pas leurs adhérents de la communion des fidèles. Les gnostiques restèrent, dans l'enceinte sacrée quand ils le voulurent. Ils se retirèrent quelquefois, comme ces gens dont il est parlé I Jean II, 19; il ne paraît pas qu'ils aient été exclus (4). Plus tard, au sein, de l'Église et chez les docteurs les plus considérés, que de notions peu d'accord avec la lettre et avec l'esprit des Écritures ! (Justin, Clément d'Alexandrie^ Origène, Synésius.) Celte première période, il faut le redire, est peut-être celle oti il a fermenté dans la Chrétienté le plus d'opinions diverses, de tendances et de vues particulières, qu'apportaient de toutes parts les nouveaux convertis, et qui ne s'élaboraient que peu à peu au creuset dé l'Évangile. C'est l'époque où il s'est uni à la plus large tolérance une ferveur de foi qui ne s'est jamais reproduite au même degré. La cause en est évidemment en ceci, que tout en tenant fortement aux principes constitutifs du Christianisme, auxquels on se dévouait jusqu^au martyre^ on n'avait encore pour dogmes que les grands faits de révélation, et qu'on attachait plus d'importance à leur action religieuse qu'à leur systématisation rationnelle, laissant par cela même un libre cours aux spéculations des docteurs..
Le Christianisme est une religion bien plus qu'une théologie; nous l'avons dit et redit avant que la direction nouvelle le donnât comme une de ses découvertes. Le Christianisme évangélique est foi et charité, selon la définition de saint Paul. Et la
(1) Il faut distinguer diverses classes de gnostiques, ces rationalistes des premiers temps. Les uns, acceptant le Ghristianisme, n'aspiraient qu'à le pénétrer par la spéculation, enjoignant à l'adhésion de la foi l'intuition de la science. Les autres prétendaient fondre le Christianisme, comme les autres religions, dans leur philosophie. Les premiers entraient ou restaient dans l'Église, les seconds en sortirent ou ii'y entrèrent pas.
foi elle-même n'est ni la simple admission ni la pure profession de la doctrine sainte ; c'est cette doctrine descendue dans les profondeurs de notre être, transformée en principe actif de rénovation, devjenue le germe et l'aliment de toutes les dispositions spirituelles, des vertus les plus humbles et les plus hautes, par cela même qu'elle a ouvert le Royaume des Cieux et placé l'âme en communion avec le Dieu-Sauveur. Ge qui importe, à ce point de vue, ce n'est pas seulement la connaissance et la profession de la vérité, c'est aussi, c'est surtout son impression vivifiante, c'est son action sur le cœur, qu'elle attire du monde à Dieu en changeant sa direction naturelle. L'essentiel est la formation du caractèt'e chrétien. Dans la vérité, on cherche la vie chez les autres comme chez soi. Et quand on en est là, on passe sur bien des divergences, d'abord parce que les grands faits évangéiiques^ simplement admis, suffisent à l'œuvre de la foi; ensuite, parce que le support de l'erreur est aussi un devoir de charité; enfin, parce que l'esprit pratique, nous révélant de plus en plus et ce que nous devrions être et ce qu'il nous faut travailler à devenir, dépouille la plupart des questions spéculatives de l'importance que le dogmatisme et le formalisme leur ont faite.
Eu réalité, deux directions dans l'Évangile : <c extrême condescendance » et « rigidité de principes » ; la première tendante V « union dans l'Église », la seconde à la « pureté de la doctrine ». — Dans le plan divin, relation réciproque de « cause à effet » entre l'Église et la doctrine.— Danger d'isoler les deux tendances.— Difficulté d'en marquer les limites.
A ne considérer que cette face de l'Évangile, tout converge vers l'unité, faits et enseignements. Mais il est dans les Livres saints une autre face, en apparence contraire, qu'il faut rapprocher de celle-là, sous peine de n'avoir qu'une vue incomplète,
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par conséquent inexacte, des données scripturaires et des obligations chrétiennes (1).
Dans les enseignements des fondateurs du Christianisme, comme dans leurs actes, il existe à côté de cette condescendance que nous indiquions et qui paraît sans bornes, une sévérité ^e doctrine, une rigidité de principes qui ne va pas moins loin. Saint Paul résiste à saint Pierre et le reprend en présence de rÉglise, lorsque cet apôtre semble pousser à l'excès la crainte de blesser les préjugés et les scrupules des judéo-chrétiens. Il met quelquefois une insistance et une vivacité extraordinaires à détacher les disciples des observances légales, auxquelles il se conforme pourtant lui-même en certaines occasions. Sa maxime est de se faire tout à tous (I Cor. IX, 19) ; mais, dès que les principes évangéliques lui paraissent méconnus ou menacés, il relire en quelque sorte ses concessions, il frappe d'une condamnation sévère ce qu'il autorisait auparavant. Il a fait circoncire Timothée par égard pour les Juifs et vous l'entendez s'écrier : « Moi Paul, je vous déclare que si vous vous faites circoncire y Christ ne vous sert de rien et vous êtes déchus de la grâce. » (Gai. V, 2-4). Ainsi le Seigneur, qui avait dit : « Celui qui n'est pas contre nous est pour nous, » dit aussi : « Celui qui n' est pas avec moi est contre moi. » Le dévoir change avec l'esprit des choses. Les Écrits sacrés renferment de fréquentes et fortes recommandations à fuir les personnes qui répandent de fausses doctrines et qui donnent des scandales. « 5z quelqu'un n^ acquiesce pas aux salutaires instructions de Notre Seigneur Jésus-Christ et à la doctrine qui est selon la piété. . . sépare-toi de ces gens-là. » (I Tim.
(1) Il le faut surtout aujourd'hui. Vis-à-vis des tendances dissidentes qui .caractérisèrent le Réveil, nous avions à relever le premier de ces aspects ou de ces principes, le soin de l'union ; nous avons maintenant à défendre le second, le droit de la vérité, tant on se jette rapidement d'un extrême à l'autre. Pendant un temps, le devoir de la fidélité fît méconnaître ou négliger celui de la condescendance. Depuis quelques années, il se répand une sorte d'indifférentisme doctrinal qui ferait de l'Église une Babel.
VI, 3-S) (Cf. Rom. XVI, 17 ; I Cor. V, 9-13 ; II Thés. III, 6-14 ; II Jean, 10). Nous reviendrons sur cette partie des enseignements apostoliques, en traitant du principe d'exclusion. Il suffit pourie moment de le constater.
Le Christianisme rie pouvait pas ne pas avoir des préceptes de -ce genre. La justification et la régénération, ces deux grâces qui nous ouvrent le Ciel, se rattachent Tune et l'autre à la foi ; le salut des âmes, de même que l'intérêt de l'Eglise, exige qu'on maintienne pure la vérité qui est la vie;, et, dans hien des cas, on n'y peut réussir qu'en rompant avec ceux qui l'altèrent. Il faut, par-dessus tout, que le chemin du Ciel reste tel que Dieu l'a ouvert dans sa miséricorde, tel qu'il l'a tracé dans sa Parole. Suprême nécessité, à laquelle tout doit céder.
De l'ensemble des données évangéliques et des devoirs qu'elles fondent, il sort donc comme deux directions opposées, qu'il , importe de laisser marcher main à main, appelées, qu'elles sont à se prêter un concours et un contrôle mutuels. Nous avons. là une claire manifestation de ce dualisme constitutif qui s'est fréquemment rencontré devant nous. L'antinomie peut se présenter sous des aspects divers et prendre des apparences et des dénominations différentes, selon qu'on l'envisage ou du point de vue dogmatique, ou du point de vue ecclésiastique, ou du point de vue moral ; quoiqu'elle dérivé toujours de la même cause et tienne toujours au riiême fond. Les termes varient avec le point de vue; ce sont, ici ceux d'institution et d'association, là ceux de liberté et d'autorité, ailleurs ceux de fidélité et de condescendance. Mais partout c'est la même dualité essentielle. Les deux tendances que nous rapprochons ont pour caractère et pour objet distinctif, l'une Viinion de r Église, l'autre la pureté de la dociri?ie ; dans l'une domine la charité, dans l'autre la foi ; quoiqu'il y [ait dans les deux là foi et la charité quand elles restent évangéliques. La foi et la charité constituent le christianisme intérieur ou subjectif, là doctrine et l'Eglise le christianisme extérieur ou objectif. En principe, la doctrine et l'Eglise
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ne font qu'un, comme la foi et la chanté (Gai. V, 6), mais en fait, elles se distinguent tellement que l'attachement à l'une peut entraîner l'abandon de l'autre dans l'élat actuel de la Chrétienté.
Considérée abstraitement, l'Eglise chrétienne n'existe pas sans la doctrine chrétienne ; elle est née de la doctrine et ne se maintient qu'avec elle et par elle ; elle s'anéantirait en la reniant ou la vaporisant. Otez-lui le Christianisme, j'entends le christianisme positif, vous lui ôtez jusqu'à son nom. L'Eglise invisible, ou intérieure, est une société spirituelle, que forme d'âge en âge la parole et l'esprit de Jésus-Christ, en retirant les âmes de la vie du monde et en les pénétrant de la vie du Ciel; l'Église visible, ou extérieure, est une société que la profession de cette parole sépare aussi du reste des hommes, en y établissant une communauté plus ou moins intime de croyance, de sentiment et dé culte. A ce point de vue général, l'Église et la doctrine se confondent, Tidée de l'une est celle de l'autre ; la doctrine y possède même une prééminence formelle ; elle est à l'Église ce que le principe est à la conséquence, ce que la cause est ^ l'effet. L'association chrétienne y paraît un fruit spontané de la foi chrétienne.
Mais, à un autre point de vue, les choses changent. De même que l'effet, une fois produit, a une existence propre, indépendante à certains égards de son principe et de sa cause, sur laquelle il peut fréquemment réagir, surtout dans l'ordre religieux et moral (action réciproque de la foi et de la sanctification, par exemple) (1), il en est ainsi de l'Eglise par rapport à la doctrine. Si lEglise vient de la doctrine, la doctrine à son tour vient de l'Eglise : ordre génétique inverse du précédent et tout aussi réel. D'un côté, c'est par l'action et autour de la doctrine que l'Eglise s'est formée; d'un autre côté, la doctrine doit à l'Eglise son maintien, son progrès comme sa promulgation. C'est l'Eglise qui la conserve et la défend, qui l'enseigne et la
(d) Voy. « Introd. à la Dogm. .» chap. I : Eléments de la religion.
propage; elle en est la dépositaire et la gardienne, 7« colonne et l'appui (II Tim. JII, 45). La lumière d'En Haut n'a brillé sur notre terre que parce que le Royaume des Cieux y est des-^ cendu.
L'Eglise et la doctrine sont unies de telle sorte qu'elles semblent avoir alternativement la relation de la cause à l'effet ou de l'effet à la cause. Je ne trouve pas d'expression analogique qui caractérise mieux le rapport dont il s'agit. Celte sorte de causalité admise, il faut admettre aussi qu'elle n'existe pas unir quement de l'Eglise à la doctrine,, comme le veut le Catholicisme, ou de la doctrine à l'Eglise, comme l'affirment bien des écoles protestantes, mais qu'elle est réciproque dans le plan divin, c'est-à-dire que la doctrine et l'Eglise s'y présentent simultanément comme effet et comme cause. Il est bien clair, du reste, que cette expression de «cause » ne saurait être rigoureuse. Dieu seul est la cause réelle et de- la doctrine chrétienne et de l'Eglise chrétienne. C'est de Lui, c'est de sa volonté souveraine et miséricordieuse qu'elles procèdent toutes deux ; mais dans l'ordre de filiation qu'il a établi entre elles, il se trouve incontestablement le double aspect que j'ai cherché à faire ressortir, et dont on ne tient pas assez de compte. L'Eglise est tout ensemble cause et effet, facteur et produit. Le langage commun, plus vrai que les systèmes théologiques, atteste de diverses manières ce fait complexe. On dit également de la doctrine et de l'Eglise qu'elles « enfantent » les chrétiens; on le dit chez les protestants,, comme chez les catholiques, tant c'est évident.
Quoique les promesses garantissent que l'Eglise et la vérité ne périront jamais, elles n'assurent point l'indéfectibilité des églises particulières.. Ces églises peuvent laisser altérer la doctrine évangélique, la mutiler ou la surcharger, au point de changer le chemin du Ciel et de compromettre le salut des âmes. L'histoire le montre à qui veut le voir. Aussi y a-l-il toujours obligation de ramener les églises à leur norme suprême, l'Ecri-
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ture Sainte; ce qui pose en droit et en fait le principe du libre examen ou du jugement individuel (d).
Mais dès que, en présence et à la lumière de la Parole de Dieu, l'ordre établi tombe ainsi sous les appréciations de la conscience individuelle, dès que l'examen se place à côté de la soumission et que le devoir de la fidélité limite et contrôle celui de la condescendance, dès lors, comme on l'a dit : « l'oui protestant est pape, une Bible à la main » et dans cette recherche, que chacun fait pour soi à ses risques et périls, il peut se pro^duire des vues profondément diverses sur le dogme, le culte, la discipline, c'est-à-dire sur tout ce qui intéresse la foi et la vie chrétienne. Ces divergences d'opinion et de direction peuvent devenir tellement antipathiques, que tous les rapports et tous les liens se brisent entre elles. De là, non seulement des églises dans l'Eglise, mais des églises différentes correspondant aux différentes doctrines : églises et doctrines fragmentaires, s'il est permis d'ainsi dire, car, de même qu'aucune de ces églises ne sera, à elle seule, l'Eglise chrétienne, (toutes pouvant posséder et possédant en effet des enfants de Dieu), de même aucune de ces doctrines ne sera probablement la doctrine chrétienne dans sa pureté et sa plénitude.
Le morcellement peut s'étendre à l'infini, pour peu qu'on laisse se développer- sans obstacle et sans contrôle les tendances individuelles, et que, sacrifiant la mansuétude à la rigidité, on s'impose la loi de ne consentir à rien de ce qu'on juge antiévangélique. Les ruptures, en se multipliant, cesseront de blesser le sens chrétien; on cherchera des motifs, on trouvera des arguments pour les justifier, quelles qu'elles soient; la moindre dissidence amènera une séparation ; on traversera etl'universalisme ecclésiastique, et le nationalisme, et le congrégationalisme
~ (1) Il va sans dire que le catholicisme, qui soumet tout à l'Eglise, ne concède point le droit de la juger. Il ne reconnaît officiellement que le principe d'autorité. Mais ce principe fléchit à sa base, même, par la force des choses. Nous le verrons plus loin.
lui-même, jusqu'à ce qu'on arrive à un indépendantisme où tout périt, église et ministère.
Le jugement individuel, tel que le font en sens inverse le dogmatisme et le radicalisme, donne un principe qui, résolument et pleinement appliqué, lacère le Corps de Christ et enlève au Royaume de Dieu un de ses attributs ou de ses caractères essentiels, aboutissant à des conséquences que repousse spontariémeiit la conscience chrétienne. Ce principe a donc besoin d'une force qui le contienne, d'une règle qui le dirige ; et il la trouve dans le « principe de condescendance ». Là est le lien de la paix. L'autorité théocralique, dont la Réformation nous a affranchis, doit se suppléer par les puissances de la foi et delà vie chrétienne, par l'action simultanée de toutes les dispositions évangéliques ; il faut que l'unité renaisse de l'union. Grâce à Dieu, on semble le comprendre de plus en plus. On entrevoit que la charité, fond vital du Christianisme, réclame plus de part qu'on ne lui en a fait jusqu'ici dans la société religieuse, aussi bien que dans la société civile. Cette force venue du Ciel, et qui, sous bien des rapports, a déjà renouvelé la terre, n'a ni donné ni révélé tous les résultats qu'elle est destinée à produire, à mesure qu'elle pénétrera davantage l'Eglise et le monde.
Ce n'est certes pas une œuvre inutile que de constater les deux directions également basées sur les obligations chrétiennes, dont l'une regarde surtout à la pureté de la doctrine et l'autre à la paix de l'Eglise : l'une faisant prédominer l'élément d'individualité, l'autre l'élément de socialité. Le Nouveau Testament les montre dans une merveilleuse harmonie au fond de la communauté, malgré la vivacité de leurs luttes à la surface. Elles sont évidemment destinées à marcher main à main, à se faire contre-poids, à se compléter et à se rectifier mutuellement;! chacune d'elles reflète une face de l'Evangile, et c'est dans leur équilibre que réside leur puissance régulière. Il en est comme de l'attraction et de l'expansion dans l'univers. Dans le monde moral, de même que dans le monde physique, l'ordre, le mouve-
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NOTION SCRIPTURAIRE
ment, la vie résultent de la composition des forces. Aussi est-il prescrit de croître en toutes choses en Clïrist, suivant la vérité avec la charité (Eph. IV, i5).
Pour se tenir entre les deux extrêmes, pour se préserver des écueils contraires, le seul moyen est de ne pas séparer ce que Dieu a joint ; et ce moyen serait dans la plénitude de la me chrétienne. Mais l'important, au point de vue de l'Eglise comme à celui du salut, ce n'est pas de célébrer cette vie, c'est de l'avoir. Et d'oii vient-elle partout oii elle se montre avec quelque intensité? d'où venait-elle dans la Primitive Eglise? sinon de la foi aux mystères évangéliques, saintes réalités, faits divins qu'il s'agit non de scruter, mais de s'approprier. Enlevez ou vaporisez ces mystères, vous enlevez à la foi ses bases et à la vie ses racines. Quintcssenciez le surnaturel du Christianisme, pour le réduire à une sorte d'anthropologie morale ou de mysticitéreligieuse, vous lui ôtez ses prises sur l'homme et sur le monde.
— Mais cela nous porte hors de la question qui se pose ici.
Où placer les bornes respectives des deux tendances collatérales? jusqu'où faut-il pousser les concessions? où doit s'arrêter la tolérance de l'erreur et du mal? comment concilier la condescendance et la fidélité, le zèle pour la vérité et le soin de l'union?
— Nous essaierons d'indiquer ailleurs (1) quelques règles ou quelques directions générales. Disons, pour le moment, que les limites qu'on voudrait voir exactement et pleinement déterminées, ne le sont point dans l'Ecriture : elles ne pouvaient Têtre,d'après la nature du Christianisme, religion universelle et éternelle qu'il était impossible d'enfermer et de fixer dans des formes arrêtées. Le Nouveau Testament donne seulement, répétonsle, la charte constitutionnelle de l'Eglise. Sur les questions d'organisation, nous n'avons guère pour guide que l'esprit de l'Evangile; ce sont des principes et des faits plutôt que des prescriptions directes et positives, et les quelques prescriptions de ce
(1) Voy. II® partie : Doctrine des Points fondamentaux et IIP partie :' Question des Confessions de foi.
genre qui s'y trouvent sont pour la plupart locales et par suite temporaires.
Du reste ce caractère d'indétermination n'est pas particulier à recclésiologie, il constitue un des traits prononcés de l'enseignement biblique. Aucun précepte, aucun dogme n'est didactiquément défini ; nulle part ces formules précises que recherche la science; partout des sentences détachées, des déclarations occasionnelles, qui doivent se restreindre ou se compléter les unes par les autres, sous la direction de l'esprit et du sentiment chrétien. — (Sermon de la montagne ■ — justification par la foi" sans les œuvres, et jugement selon les œuvres — élection divine et responsabilité humaine). — Sans sortir du sujet de l'Eglise, nous rencontrons des antinomies qui tiennent à la même cause ; nous y trouvons, par exemple, l'obligation imposée aux disciples d'être soumis à leurs conducteurs spirituels [(Héb. XIII, 7-17) et celle de les juger (I Jean IV, 1 ; Matt. VII, 15).
S'il est difficile de marquer les points de rapport des deux tendances, de déterminer exactement et pleinement la part de chacune dans la vie du chrétien et dans la vie de TEglise, ce qu'il y a de certain, c'est qu'elles doivent agir concurremment, et qu'on s'écarte de l'esprit de l'Evangile en se laissant aller trop exclusivement à Tune ou à l'autre.
Nous arrivons donc par tous les côtés, à la conclusion que nous indiquions en commençant : il faut maintenir ensemble et fermement la liberté et Tautorité^ la spontanéité et la règle dans l'ordre ecclésiastique, comme la fidélité et la condescendance dans l'ordre religieux; en d'autres termes, il faut que les devoirs et. les droits restent intégralement, se soutenant les uns les autres, au lieu de se heurter en s'isolant.
Ce résultat de la notion biblique de l'Eglise et de l'esprit général du Ghristianisrae une fois constaté, peut servir de fil conducteur dans le pêle-mêle actuel ; s'il ne donne pas la solution des questions qui s'agitent, il les éclaire pourtant assez pour prévenir bien des écarts.
NOTION SCRIPTURAIRE ' 153
Principes d'admission, d'exclusion et de séparation
J'ajouterai quelques remarques sur Irois principes auxquels j'ai souvent touché, mais qui méritent d'être repris, savoir : le principe d'admission, lé principe d'exclusion et \q principe de séparation.
Ces trois principes dépendent l'un de Tautre, comme ils dépendent eux-mêmes de la notion fondamentale de l'Eglise. On peut les envisager essentiellement ou au point de vue de la doctrine, avec la théologie ancienné,'Ou au point de vue de la vie, avec la théologie nouvelle, qui, du reste, sous ce rapport comme sous bien d'autres n'est pas aussi nouvelle qu'on le croit (Donatîstes. Cathares, etc.) Mais la question est absolument la même aux deux points de vue ; et nous n'avons nul besoin de la diviser.
Principe dadmission. — Les grandes Eglises, ou Églises établies, s'accordent à considérer comme leur appartenant les enfants nés dans leur sein, en réclamant d'eux la confirmation du vœu de leur baptême quand ils sont parvenus à l'âge de raison. Elles s'accordent encore à admettre quiconque vient à elles, sans même exiger toujours une déclaration formelle de foi, un acte officiel d'adhésion. Pour tout dire en un mot, elles sont midtitudinistes.luQ principe d'admission y est si large qu'il ne laisse aucune place au principe d'exclusion. Toutefois, cet état, oti elles se trouvent généralement aujourd'hui, n'est point un résultat nécessaire de leur constitution; elles peuvent retenir les deux principes ; elles font profession de les retenir et s'attribuent le droit de les appliquer, Elles ont toutes des règles dogmatiques et disciplinaires qui les ont longtemps régies et qui, pour n'être plus en vigueur, ne sont pourtant pas abrogées;
monuments de ce que ces Eglises ont é(é et de ce qu'elles peuvent redevenir.
Les Églises dissidentes, réprouvant le multitudinisme, ont relevé le principe d'admission et par suite le principe d'exclusion; mais à des degrés divers, suivant que leur puritanisme est plus ou moins sévère. Pour la dissidence rigide, l'Eglise se confond avec la communion des saints; on ne doit, dès lors, y recevoir ni y souffrir que des convertis. Mais si la dissidence a débuté par là, elle s'y est rarement tenue. L'expérience ayant, démontré l'impossibililé de cet idéal, on a presque partout substitué à la foi réelle et vivante, dont Dieu seul est juge, une déclaration de foi, et à la régénération une forme de la piété. L'association des vrais croyants, ou des régénérés;, qu'on avait voulue d'abord et qui serait seule logique, a fait place à l'association des professants. ■
A côté de la dissidence est le radicalisme individualiste, qui a pour bannière moins la vérité que la sincérité, demandant que chaque conviction religieuse, chaque conception du Christianisme groupe autour d'elle sesadhérents et les constitue en Eglises particulières. Cette tendance porte également à sa base le principe d'admission^ par conséquent aussi celui d'exclusion, puisqu'elle a pour condition première une adhésion volontaire et réfléchie, puisqu'elle exige de quiconque veut devenir membre de la communauté, qu'il 'soit déjà ce qu'est la communauté elle-même.
Pour juger le principe, prenons-le sous sa fqrme la , plus rigoureuse, celle qu'il revêt dans le système des Églises pures. Là, les néophytes ou les candidats sont soumis à un sévère examen. Non seulement on exige d'eux un assentiment complet au symbole et au code établi, mais on demande des preuves de la réalité de leur foi et de leur conversion. Et quand on a reconnu l'extrême difficulté de réglementer ainsi l'intérieur des âmes, ce fait, s'il n'amène pas l'abandon du système, ne sert qu'à en accroître la rigidité.
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Selon nous, ce mode d'admission repose sur une fausse base ; — il est contraire à la pratique de l'Eglise primitive, qu'il prétend rétablir; — il est interdit par l'Ecriture; — il attribue h l'homme ce que Dieu s'est réservé.
a) Il repose sur une fausse base, car il dérive d'une idée de l'Eglise qui n'est pas celle du Nouveau Testament. La notion scripturaire du Royaume de Dieu ici-bas, nous croyons l'avoir, montré, est plus large et moins rigoriste, quoiqu'elle ait aussi la vérité et la sainteté pour fondement.
b) D est en opposition avec la pratique de l'Eglise primitive. Dans les premiers temps on admettait sans noviciat ni examen; quiconque se présentait était reçu; les portes étaient ouvertes à qui déclarait croira et voulait entrer (Ac t. 11,41 et VIll, 12. 13. 16), L'inconséquence du séparatisme puritain est ici manifeste. Il fait de sa conformité avec l'Eglise apostolique sa principale, si ce n'est son unique règle, et cette règle, il l'abandonne sur le point le plus essentiel.
6'/ Il est interdit. Les paraboles de l'ivraie, du filet, des noces etc., annoncent que la séparation doit se faire seulement à la fin, et il est expressément défendu de chercher à l'opérer dès à présent (Matt. XIII, 29, 30; cf. I Cor. IV, S).
d}l\ est peu en harmonie avec les préceptes qui veulent que chacun regarde les autres comme plus excellents que soi (Phil. II, 3). Il nourrit une sorte dlinquisition pharisaïque, bien éloignée de l'esprit d'humilité et de charité, fond vital du Christianisme. En prétendant déterminer qui est chrétien et qui ne l'est pas, il conduit plus ou moins à substituer un jugement d'homme au jugement de Dieu, qui seul connaît ceux qui sont siens.
Dans le système de la simple profession, tel que le formulent soit la dissidence mitigée, soit le radicalisme libéral, le principe échappe, il est vrai, à la dernière et à la plus grave peut-être de ces considérations; mais les trois autres l'atteignent et le frappent toujours. Il méconnaît et la notion scripturaire de l'Eglise, et la pratique apostolique, et le devoir de la condescen-
dance dans l'intérêt de l'union. Le principe, en soi, n'est point contestable, car il ne fait que poser le droit inhérent à la société religieuse comme à la société civile de sauvegarder sa loi fondamentale; mais on l'exagère en l'isolant et on le fausse en l'exagérant : aberration qu'il importe d'autant plus de signaler qu'on y incline aujourd'hui en bien des sens. Nos Missions elles-mêmes, s'il m'est permis de le dire avec la réserve du respect, ne sont peut-être pas sans quelque chose, d'erroné ou d'extrême à cet égard.- Je doute que le long noviciat qu'elles font subir soit aussi d'accord qu'elles le croient avec la règle scripturaire; elles procèdent d'après la théorie dés églises pures, alors même qu'elles appartiennent à des églises multiludinistes.
Du reste je ne voudrais pas être trop absolu dans ce jugement. Le système contre lequel il porte existe sur une grande échelle en Angleterre et en Amérique. Aux Etats-Unis il est l'ordre commun. C'est l'organisation des Presbyténens, des' Congrégationalistes, des Baptistes, des Méthodistes et de bieii d'autres. Aussi toutes ces dénominations se divisent-elles en deux classes d'adhérents, les communiants Y<9^/25ej et les noncommuniants ^co;2y?'<?^a^eo?îj ; constitution ecclésiastique particulière aux temps modernes (car elle ne ressemble ni à celle de l'âge apostolique, ni à celle de la Réformation), et devant laquelle on s^arrête, alors même qu'on ne saurait rapi)rouver entièremenl. Peut-être est-elle imposée par rélat actuel des choses? Quoi qu'il en soit, en présence des faits, même les plus impér rieux, ne laissons pas périmer les principes. A travers la situation anormale de nos temps, dont il faut bien tenir compte, regardons toujours à la norrne scripturaire. Que notre cri de ralliement soit toujours celui de la Réformatiôn T -4 la loi et au témoignage !
Principe d'exclusion {excommunication). — Il existait dans la Synagogue (1) (Luc VI, 22; Jean IX, 22 et XII, 42). Il
(1) On distinguait chez les Juifs trois degrés d'excommunication : le Niddaî qui durait 30 jours, le Kerem qui privait de tout commerce religieux
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semble formellement donné par le Nouveau Testament. Les passages qui s'y rapportent peuvent se ranger en deux classes : «/ceux qui paraissent l'impliquer (Rom. XVI, 17 : « Je vous exhorte à •prendre garde à ceux qui causent des scandales contre la doctrine que vous avez apprise^ et à vous séparer d'eux y») II Cor. XIII, 2 ; Gai. V, 12 ; I Tim. VI, S ; II Tim. III, 5 ; Titè m, 10.}; b) ceux qui paraissent l'affirmer (Matt. XVIII, 17 : « S'il n'écoute pas l'Eglise^ qu'il te soit comme un païen^ etc. », I Cor. V, 3-5 ; Gai. I, 8-9 ; II Thés. III, 14 ; I Tira. I, 20).
Quelque positifs que soient cà première vue ces passages, un fait remarquable tend à jeter du doute sur l'interprétation qu'on en a communément donnée et sur l'application qu'on en a faite. Parmi les nombreux désordres de doctrine et de conduite signalés dans les écrits apostoliques, nous ne trouvons aucun exemple d'excommunication proprement dite, ou d'exclusion de l'Eglise par l'Eglise. Les seuls cas qu'on allègue sont ceux de l'incestueux de Corinthe (I Cor. V), d'Hyménée et d'Alexandre (I Tim. I, 20), d'Ananias et de Saphira (Act. V, 5). Mais dans le premier il s'agit d'un crime d'une telle énormité, que parmi les païens eux-mêmes on n'entendait parler de rien de semblable, ainsi que le fait observer saint Paul. « Cet homme-là aurait pu être excommunié par les habitants de Sodome », suivant la vive remarque de M. Bost. Et puis, quelle est la peine infligée et qui l'inflige? C'est une punition exlranaturelle, etc'est l'Apôtre qui la prononce. Même observation sur ITim. I, 20 et Act.. V, 5. C'est toujours du miraculeux et par conséquent de l'exceptionnel. Partout ailleurs, des exhortations à se garder des faux frères et des faux docteurs ; partout des censures, des menaces, des
et civil, mais qui pouvait être levé,, la Sc/iamma^a qui était sans espoir. L'excommunication était généralement précédée de l'avertissement et de la censure. Dans le catholicisme on a distingué l'excommunication mineure (exclusion de l'eucharistie) et l'excommunication majeure (exclusion de l'Eglise). L'excommunication d'une ville, d'un peuple, a été appelée inteTàit.
vœux pour que l'Eglise s.oit délivrée des personnes ou des doctrines qui ia déshonorent et la troublent ; rien de plus. Nous ne la voyons jamais intervenir elle-même, ou par ses conducteurs rég-uliers, pour rejeter hors de son sein l'hérétique ou le profane, comme elle aurait dû le faire si elle eut été régie par le principe d'exclusion, tel qu'on l'a fait plus tard. Rappelons-nous son extrême condescendance envers lés judaïsants, avec lesquels elle transige au lieu de les frapper.
La largeur du principe d'admission faisait faiblir le principe d'exclusion, car ils dépendent l'un de l'autre. On a cru- quelquefois être plus fidèle à l'esprit du Nouveau Testament, en supposant qu'on doit être facile à admettre et sévère à exclure; mais on oubliait la corrélation interne et indissoluble des deux faits. D'ailleurs la pratique des premiers temps ne confirme point celte manière de voir.
Il importe de remarquer encore que dans les prescriptions et • les exhortations sur lesquelles se fonde le principe, objet de notre examen, ce qui domine génj^alement, c'est le point de vue moral ou religieux plutôt que le point de vue dogmatique ou disciplinaire, tandis que dans l'application du principe, c'est de l'intérêt du formulaire établi qu'on s'est surtout préoccupé.
On a beaucoup insisté sur Ma 1 1. X VIII, 15-18, où l'on croit trouver et la loi et la forme de l'exclusion ecclésiastique, en particulier la règle des deux avertissements préalables : « Si ton frère a 'péché contre toi, va et reprends-le, etc. » Mais l'examen élève des doutes sérieux au sujet de ce texte qui paraît si exprès et si décisif au premier abord. 1° Il fait allusion à une coutume de la Synagogue (1), et rien ne prouve qu'il doive s'appliquer dans sa lettre à l'Eglise chrétienne, plus que bien d'autres. (Cf. Malt. V, 23). 2° 11 s'agit là de différends ou d'injustices privés, non de fautes et d'erreurs qui provocassent l'excommunication (Cf. 1 Cor. VI, 1-8.); aussi n'y est-il pas question d'exclu-
(1) Voy. Basnage, « Jïisï. des JmTs » T. III, p. 791.
NOTION SCPIPTURAIRE 159
sien ecclésiastique. ïoul ce qui s'y trouve, c'est que si l'offenseur ne tient compte ni de raverlisse.ment privé ni de l'avertissement officiel, l'offensé peut le considérer comme dépourvu de piété réelle. « Qu'il te soit comme un païen, etc. », dit le Seigneur (sffTW <ToO et non pas qu'il vous soit; de sorte que, en fin de compte, ce passage en apparence si formel, semble ne point toucher au sujet.
En étudiant avec quelque attention les enseignements et les actes apostoliques, on découvre entre la pratique et la théorie une sorte de contradiction dont on s'étonne plus qu'on ne devrait. De semblables énantiophanies se manifestent à bien d'autres égards; et nous avons déjà rencontré celle-ci, sous une forme plus générale, entre la condescendance et la' fidélité. Elle tient à la nature même des choses. En principe, l'Eglise ne se compose que des âmes unies à Jésus-Christ par une foi vivante, car « quiconque n'a point TEsp^nt cte Christ n appartient point à Christ » (Rom. VIII, 6-9). En fait, elle renferme une foule de personnes étrangères à cet esprit et, par conséquent, aux dispositions qui constituent le Royaume de Dieu au dedans de l'homme (Rom. XIV, 47 . En principe, il ne devrait s'y trouver que des chrétiens de cœur; en fait, et dans tous les temps, il s'y est trouvé une' multitude de chrétiens de nom. Que l'on compare sous ce rapport les Paraboles et les Epîtres, dont les premières regardent surtout au fait et les secondes au principe, par la raison toute simple que là, est l'histoire, l'histoire anticipée, et ici la loi. 11 faut reconnaître et le fait et le principe. Le principe se rapporte à l'Eglise telle qu'elle devrait être^ revêtue de vérité et de sainteté, et rejetant hors d'elle toute erreur et toute souillure; le fait, ressort de l'Eglise telle qu'elle e^^ ici-bas, mélange inévitable de bien et de mal, supportant l'ivraie de peur d'arracher le bon grain, se refusant à l'emploi de la contrainte parce que ses arfnes ne sont point charnelles, ouvrant son enceinte à tous, ceux qui veulent entrer, pour les placer et les tenir sous l'action de la Parole divine. Aussi les Epîtres, tout en insistant '
sur le principe, font-ellos au fait une large part. Bien certainement, la discipline rigoriste, de quelque manière qu'elle s'exerce, est riioins en harmonie qu'il ne peut le sembler d'abord avec l'esprit évangéliquë, dont l'humilité, le support, la mansuétude font l'essence. D'ailleurs, à côté de ses effets préventifs qui frappent immédiatement et paraissent l'appeler et la légitimer, elle a des inconvénients et des dangers terribles; elle tend à transformer l'Eglise eh une sorte de tribunal d'enquête, oti chacun s'occupe des autres plus que de soi, s'inquiétant de la 'paille qui est dans l'œil de son frère plus que de la "poutre qui est dans le sien, et négligeant, jusqu'au pied de la table sainte, de s'examiner lui-même pour juger ceux qui l'entourent. (C'est le même principe des églises pures qui pose, relativement à la Cène, non seulement qu'elle n'est que pour les régénérés, mais qu'oïl ne peut y participer qu'avec eux): écarts déplorables, sensibles surtout dans les petites congrégations, aberrations fatales qui engendrent la pire des dispositions antichrétiennes, ce pharisaïsme des saints, cet orgueil spirituel, qu'ont foudroyé le Seigneur et les apôtres.
Il résulte de là que si le principe d'exclusion est donné par l'Ecriture, il Test de manière à rendre infiniment circonspect dans l'application.
Aussi en est-on venu à penser que la discipline chrétienne, celle que recommande et impose l'Evangile, doit s'exercer, moins par des actes judiciaires, que par la tendance générale et la sainte jalousie de la communauté, par rinfluencè de sa foi et de sa vie, par cette puissance morale devant laquelle le mal se retire ou se cache ; et, à quelques exceptions près, on interprète en ce sens les passages sur lesquels s'était fondé le droit et le devoir de l'excommunication. Il est certain, en effet, que la plupart de ces textes s'adressent, non à l'Eglise comme corps, comme institution, mais aux disciples eux-mêmes qui doivent éviter, autant que possible, tout contact avec l'erreur et le péché, de peur d'en être séduits ou de paraître les approuver. Discipline
tjs^r-^-
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semblable à celle que le monde lui-même exerce contre certains désordres (inconduite des femmes, par exemple), et qui est positive aussi bien que négative, car elle joint aux préceptes qui ordonnent de s'éloigner du mal, ceux qui prescrivent de le reprendre et de le surmonter par le bien. Mais sous ses deux formes, son élément est la liberté, son arme la persuasion, ss force celle de la vérité et de la vertu, son caractère le concours de tous.
Il en est des obligations chrétiennes à cet égard, comme de celles qui concernent le soin des pauvres. L'Evangile recommande instamment l'aumône; il la prescrit à l'Eglise entière et à toutes les conditions (pite de la veuve) ; mais il ne constitue pas TEglise en une administration de secours, quoiqu'il existe quelques faits dont on pourrait le conclura (Act. IV, 34 et VI, 1-3 ; II Cor. VIII, 13. 14). Or^ l'aumône individuelle et libre est tou. jours salutaire, tandis que l'aumône imposée, légalisée, entraîne à la longue des abus désastreux. La taxe des pauvres j qui semblait devoir arrêter l'indigence, est devenue une plaie et un péril là où elle s'est établie (en Angleterre, par exemple). Analogie instructive, dit-on, qui doit inspirer de la réserve et de la défiance dans l'organisation de la discipline.
Il y a assurément de la vérité dans ces vues ; elles ont^ à bien des égards, pour elles, l'esprit sinon la lettre des Livres saints. On ne saurait cependant les ériger en règle absolue. Il est difficile de refuser à l'association religieuse, non plus qu'aux autres associations, le droit d'admission et d'exclusion, car ce serait leur refuser le droit de défendre ou de maintenir dans leur sein ce qui fait leur sécurité et, à vrai dire, leur raison d'être. C'est leur doctrine qui les à fondées, c'est elle qui les maintient. Peutêtre tout se concilierait-il par une observation bien simple, dont on a tenu trop peu de compte, mais que recommande le mouvement de nos jours. II faut distinguer la congrégation générale du corps enseignant et dirigeant. L'Eglise ne peut accorder
dans les deux cas la même latitude. Elle doit assurer sa foi dans
ses académies el dans ses temples, sous peine de compromettre sa paix au dedans, son action au dehors et, àlalongue, son existence elle-même, puisqu'elle permettrait à ceux qui sont préposés à sa garde de saper jusqu'à ses fondements. Ce serait l'organisation du désordre.
Principe de séparation. — La question du schisme, au sens ecclésiastique, c'est-à-dire d'une rupture ouverte et complète, n'est pas directement traitée dans le Nouveau Testament. Il n'y est parlé que de dissensions intestines (I Cor. I, 10; III, 3; XI, 18 ; Gai. V, 20). Dès lors, quand nous voulons décider cette question par l'Ecriture, nous sommes réduits, faute de déclarations e:^presses, à des inductions tirées des principes et des faits.
On a distingué là séparation du schisme : distinction purement arbitraire ou conventionnelle, née de ce qu'admettant généralement que la scission peul être licite et même obligatoire dans certaines circonstances, on a voulu la désigner par des termes différents, selon qu'on la jugeait légitime ou illégitime. Le nom de a séparation » lui est appliqué dans le premier cas, celui de « schisme » dans le second. On a dit que si tout schisme est une séparation, toute séparation n'est pas un schisme; qu'elle ne l'est que lorsqu'elle a lieu pour des raisons insuffi» santés. Ainsi, dans la langue officielle du Catholicisme, les Novatiens, les Donalistes furent schismatiques, quand ils formèrent des églises à part; mais les Orthodoxes, qui se séparèrent des Ariens devenus maîtres des conciles et des temples, ne le furent pas.
Quelques théologiens catholiques, rejetant cette distinction, ont soutenu que toute séparation est illicite, par conséquent schismatique^ et que lors même qu'on jugerait l'Eglise tombée dans les plus graves erreurs on ne serait point autorisé à l'abandonner pour ériger un autre ministère et un autre culte. D'un autre côté, bien des théologiens protestants ont affirmé qu'il n'y a schisme, dans le sens véritable, que quand on s'éloigne soiem-
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ment et volontairement, de Jésus-Christ, centre réel de l'unité ; qu'il n'y en a pas et ne peut y en avoir à se séparer d'une Eglise quelconque, lorsque c'est pour suivre plus fidèlement l'Evangile; qu'il y en aurait au contraire à demeurer membre d'une Société oti l'on ne trouverait point dans leur intégrité la doctrine et la discipline apostoliques, puisqu'on ne pourrait rester uni avec elle qu'en rompant avec le Seigneur. A ce point de vue, fort commun aujourd'hui, la séparation n'est jamais schismatique ; elle s'impose, au nom de la conscience, toutes les fois qu'on diffère à quelque égard de la communion dont on faisait partie. Or, où cela mène-t-il ? Pour être conséquente avec son rigorisme, de même qu'avec le principe scripturaire de l'unité, chaque congrégation formée sur cette base devrait aller, comme le Catholicisme, jusqu'à maintenir qu'elle est seule l'Eglise de Dieu, la vraie Eglise; et quelques-unes l'ont fait.
On distingue encore la séparation en négative et positive. La première a lieu quand, sans rompre avec l'Eglise, on s'abstient de toute participation à celles de ses croyances et de ses pratiques qu'on juge entachées d'erreur ou de superstition; la seconde, quand on en sort pour former une Eglise nouvelle.
Cette dernière; la seuk dont nous ayons à nous occuper ici^ peut-elle être licite? C'est une question qui mérite d'être reprise.
Nous avons dit que toutes les communions y font une réponse affirmative, de quelques réserves qu'elles s'environnent d'ailleurs. Il est évident, en effet, que la séparation peut, en certains cas, devenir non seulement légitime, mais absolument obligatoire. Le droit de séparation est la contre-partie du droit d'admission et d'exclusion. Comme le droit d'admission et d'exclusion est la garantie de l'Eglise, le droit de séparation est le boulevard de la conscience individuelle. Si l'Eglise peut rejeter hors de son sein les personnes qui, refusant de se soumettre à sa règle de foi, gênent sa marche ou compromettent son existence, les personnes qui ne trouvent plus en elle l'aliment de vérité et de vie dont elles ont besoin peuvent chercher
ailleurs ce qu'elles croient la voie de Dieu. L'exercice de ce droit, l'application de ce principe peut être contestable dans tel ou tel cas ; le droit, le principe lui-même ne saurait l'être. Seulement, au-dessus de ce droit, il est des devoirs qui le règlent; et chacun répondra de l'usage qu'il en aura fait.
L'Eglise peut être considérée et comme rendant hommage à la vérité devant le monde, et comme traçant devant ses adhérents le sentier du salut. Si elle laisse obscurcir la lumière divine entre ses mains, elle n'est plus qu'un témoin et un guide infidèle qui met en péril la voie de la vie. Quoiqu'il n'existe sans doute aucune communion qui n'ait des disciples et des cohéritiers de Ghrist, il n'en résulte pas qu'il soit égal de vivre dans l'une ou dans l'autre de ces communions diverses. Même en accordant que toutes retiennent au fond la vérité sainte, et qu'aucune peut-être ne la présente dans sa pleine et pure intégralité, ce fait ne serait ni la justification ni l'excuse de l'indifférèntisme chrétien, qui veut qu'on demeure dans l'Eglise où l'on est né, comme rindifférentisme mondain veut qu'on ne quitte pas la religion oti l'on se trouve, sous prétexte que toutes sont bonnes. Il y a un avantage incalculable à vivre dans une Eglise où la Parole divine est fidèlement annoncée, où respire le pur esprit de l'Evangile : le salut peut dépendre de là.
La rupture peut être plus qu'un intérêt, elle peut être un devoir. Elle l'est, par exemple, lorsque l'Eglise à laquelle on appartient altère les vérités fondamentales du Christianisme, et que, ne permettant pas la séparation négative,, elle prétend contraindre à professer ses erreurs dogmatiques et morales; lorsqu'elle va jusqu'à interdire la discussion des points sur lesquels on diffère d'avec elle, car le chrétien peut se trouver dans la nécessité de proclamer sa foi, sous peine des jugements prononcés contre ceux « qui retiennent la vérité injustement captive i> (Rom. 1, 18). « Quiconque aura eu honte de ma parole etc. » (Luc IX. 26). Ce fut la position de nos pères vis-à-vis de l'Eglise romaine.
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Au sein du Prôtestanlisme, il peut se produire des divergences tellement gravés, qu'elles constituent, à la lettre, des religions différentes, et qu'elles fassent de la scission une obligation en en faisant une nécessité. Ainsi vis-à-vis de ces mille rationalismes qui aboutissent à la négation du christianisme surnaturel, et par conséquent du christianisme réel, s'ils devenaient dominants et s'emparaient des académies et des temples. Autre chose tolérer les tendances rationalistes qu'amène plus ou moins chaque phase du mouvement théologique, autre chose leur livrer la direction de l'Eglise et la cure des âmes.
Le droit de séparation est donc incontestable. Il se fonde sur celui de ramener la croyance, le culte et l'Eglise entière à la règle éternelle dont elle ne doit point s'écarter, — sur celui que l'Evangile accorde à tout chrétien de comparer les doctrines qu'on lui propose, et plus encore, sans doute, celles qu'on lui impose, avec les Saintes-Ecritures (Act. XVII, 11),— -sur celui que possède tout homme de servir le Seigneur selon ses convictions, — c'est-à-dire, en définitive, sur la liberté de conscience et de culte, ce grand principe vers lequel tout porte de plus en plus.
Mais ce droit a des bornes, qu'il faut reconnaître et respecter. Il tient, nous l'avons vu, à l'une des tendances évangéliques, à cette sainte rigidité qui veille avec une scrupuleuse jalousie sur le dépôt de la foi. Or, à côté de cette tendance, nous l'avons vu aussi, il en est une autre également sainte et obligatoire, destinée à la régler, et qui prescrit des concessions étendues dans l'intérêt de l'union. Le droit de séparation est donc limité comme le principe où il a sa base. En thèse générale, la séparation n'est un droit qu'autant qu'elle est un devoir. Le précepte de la fidélité est restreint par celui de la condescendance. Il y a là deux obligations collatérales qui lient également le chrétien. Là séparation ne devient légitime que lorsque le support eàt devenu impossible, ou, en d'autres termes, lorsqu'il serait décidément criminel. Là est la limite. Si on la dépasse dans un sens ou dans
l'autre, oh sort de la ligne tracée par les Ecritures, et l'on tombe dans les excès du séparatisme ou du latitiidinarisme.
Nous avons assez signalé ailleurs les. résultats théoriques et pratiques de ces deux tendances, pour n'avoir pas besoin de nous y arrêter ici. Disons un mot du. rapport de l'Eglise avec le monde dans l'opinion interniiédiaire, â laquelle nous hous rattachons, et qui place le parvis à côté du sanctuaire dans le Temple spirituel.
En pénétrant dans l'Eglise, le monde tend à y porter l'esprit formaliste, qui substitue des apparences trompeuses aux saintes réalités de la foi et de la vie chrétienne. C'est à l'Eglise d'y veiller. 11 faut qu'elle tienne le monde sous sa direction. La relation qu'elle contracte avec lui en tant qu'universaliste ou multitudiniste, elle ne doit pas, elle ne peut pas la laisser aller jusqu'à mettre en péril la règle de la vérité et de la sainteté. Et s'il ne lui reste pas d'autre ressource pour remplir ce devoir suprême, elle brise les formes dans lesquelles le monde voudrait la retenir captive ; ou si elle s'y refuse, les fidèles se retirent à ce cri d'En Haut: « Sortez du milieu de Babylone, mon peuple h^
lien est, à bien des égards, de l'Eglise comme de l'Etat, et des devoirs du chrétien comme de ceux du citoyen. Des deux parts, l'autorité et l'obligation dérivent de la dispensation et de la volonté divine (Rom. XIII ; Eph. IV, 11-13). En principe, le chrétien doit rester attaché et soumis 5. l'Eglise comme le citoyen à l'Etat. Mais, des deux parts, existe le droit de protestation. Et cela dans les cas extrêmes, oti l'institution établie pour la vérité et le bien se met au service de l'erreur et du mal.. Une sorte de souveraineté individuelle, qui est pour la conscience lé droit de vivre, subsiste , à côté du pouvoir constitué; force redoutable qui, dans la société religieuse de même que dans la société civile, ne doit agir que comme l'orage dans l'atmosphère, et ne saisir un instant l'empire, dans l'intérêt dès principes, que pour l'abdiquer l'instant d'après, dans l'intérêt de l'ordre. Après avoir brisé une organisation vicieuse, son rôle
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est de disparaître dans rorganisation nouvelle qu'elle a provoquée, et, si je puis ainsi dire, de faire rentrer le droit dans le devoir. L'insurrection permanente n'est pas plus la loi de l'Eglise que celle de l'Etat.
Et puis, le droit de séparation et le devoir de l'union n'ayant rien d'absolu, ainsi que l'indétermination scripturaire le démontre et que l'étude des faits le rend évident, ce qui motive la rupture à certaines époques peut ne pas la motiver à d'autres. Dans les périodes organiques, dans les temps de croyance générale et de vie régulière, elle peut être légitimée par une atteinte plus ou moins grave au formulaire de doctrine ou de discipline, atteinte de telle nature qu'elle fasse céder les obligations de la condescendance à celles de l'ordre. Dans les époques critiques, au contraire, dans les temps où les bases du Christianisme et son essence vitale sont elles-mêmes en cause, le droit de séparation se restreint et le devoir de l'union s'élargit à proportion. Tout peuly dépendre d'une question dogmatique ou critique, devenue la question de vie ou de mort.
Là est alors le vaisseau de l'Evangile qu'il faut sauver du naufrage; et tous ceux pour qui il est TArche do salut, doivent se serrer dans un effort commun; là est le combat de la foi, auquel ils doivent se porter ensemble, en faisant trêve à des divergences secondaires, quelque sérieuses qu'elles soient en elles-mêmes, comme cessent dans l'Etat toutes les luttes de parti en présence d'une invasion. Peut-être arrivons-nous au inoment où la question suprême se posant entre le christianisme biblique et divin et un christianisme philosophique et humain, et se concentrant sur le fait fondamental de la révélation, il suffira pour être membre de l'Eglise de J'admission de ce fait unique, dogme des dogmes, «. articuhis sùantis aut cadentis Ecclesiœ ». Etrange éventualité, qui menace de se changer en réalité. Dès lors, tout irait s'appuyer sur un point dont on se préoccupait fort peu jusqu'ici, parce qu'il était universellement convenu. L'article de la divinité des Ecritures, tenu pour incon-
testable, était simplement rappelé dans les anciens formulaires (ceux des grecs et des latins, comme ceux des réformés). En ces derniers temps encore, cet article était hors de cause entre ce qu'on nommait parmi nous rationalisme et méthodisme; le rationalisme rélevait aussi haut que le méthodisme, et plus, en un sens, car il en faisait son seul point fondamental ; sa maxime était : « l'Ecriture, rien que l'Ecriture ». Tout a changé par l'avènement de cette direction philosophico-critique qui s'attaque, non plus seulement au vieux dog-me protestant, mais au principe protestant lui-même, mettant en question jusqu'à l'authenticité des Livres saints. De là un ébranlement et un bouleversement général ; car, ainsi que nous avons eu occasion de Je montrer ailleurs à diverses reprises, du principe la méthode, et finalement la doctrine. Si la doctrine évangéli que paraît rester plus ou moins, en divers cas, là oti l'autonomie de la conscience s'est substituée à l'autorité de la révélation, ce n'est que par l'équivoque des termes, ou parce qu'il reste plus qu'on ne croit du principe ancien. 11 est bien clair, en particulier, et pour restreindre cette observation à notre sujet actuel, que lorsque le surnaturel disparaît de l'Ecriture, il disparaît aussi de l'Eglise qui, perdant ipso facto son caractère d'institution divine, devient une association comme une autre.
En somme donc^ les conceptions et les applications différentes des trois principes que nous venons de passer en revue tiennent à la notion qu'on se fait de l'Eglise, comme la notion de l'Eglise tient, en thèse générale, à celle qu'on se fait de l'Écriture. Si la notion qu'on se fornie de l'Eglise, là même où l'on retient la révélation biblique, est partielle et conséquemment excessive dans un sens ou dans l'autre, on incline ou vers l'extrême puritanisme ou vers l'extrême multitudinisme; et, selon que la pente est plus ou moins prononcée, on eslt plus ou moins sévère pour l'admission, l'exclusion et la séparation. La notion scripturaire de l'Eglise est bien le fait-principe.