CHAPITRE II
DOCTRINE CATHOLIQUE (Infaillibilité)
Exposé de la doctrine. — Point de vue « gouvernemental ». -r- Deuz questions préalables : Où réside rinfaillibilité? En quoi consiste- t-elle ? — Différentes preuves du Gatliolicisme.
Grégoire VII avait dit : « Romana ecclesia nunquam « erravit, nec in perpetuum, testante Scripturâ, errabit. » (4). Le Concile de Trente a dit : « Ecclesia romana omnium eccle- « siarum mater est et magistra. Prœcipit igiturSancta Synodus, « pàtriarchis, primatibus, archiepiscopis, episcopis et omnibus « aliis, ut veram obedientiam summo romano pontifici spon- « deant et profiteantur. » Et Bossuet s'exprime ainsi : « Les « pasteurs disent, après les apôtres : Il a semblé bon an Saint- « Esprit et à nous. Quand l'Eglise a parlé par leur bouche, ses « enfants ne doivent pas examiner de nouveau les articles qui « ont été résolus, mais recevoir humblement ses décisions.» (2). Bellarmin, ce chef de la controverse, ce métaphysicien de l'ultramontanisme, a été jusqu'à soutenir que : « Si le Pape tom- « hait dans l'erreur au point de prescrire le vice et de condamner « la vertu, l'Eglise serait tenue de croire que les vices prescrits
(1) E^ht. LV.
(2j Ex'posiiion de la Foi.
« sont bons et les vertus ordonnées mauvaises, qu'autrement « elle pécherait. »
— Cette doctrine, qui caractérise et.distingue l'Eglise romaine, ne lui est pourtant pas absolument particulière. Le haut-Anglicanisme en approche par ses principes du « consentement des premiers siècles», delaa succession apostolique », de la « régénération baptismale », etc. C'est par là qu'il a versé dans le Puseysme, etlePuseysme dans le Catholicisme. En dehors même de la tendance puseyste et, à vrai dire, à ses antipodes, il est des écoles prolestantes qui ne sont pas loin de la doctrine catholique, ou tout au moins du principe oii elle se fonde. Ce principe existe dans la théorie, aujourd'hui fort répandue, qui considère le développement du dogme ecclésiastique comme s'étant opéré sous une direction du Saint Esprit, la même^ en nature si ce n'est en degré, que celle sous laquelle se fit la promulgation de l'Evangile. De cette sorte d'inspiration continue de l'Eglise à son infaillibilRé, il n'y a qu'un pas. Les deux termes expriment le même fait sous deux aspects différents, et si l'on ne va pas jusqu'à les échanger, c'est que la vue dii péril arrête à moitié chemin. Le traditionalisme fait à bien des égards l'œuvre du Catholicisme, qui. n'a pas tardé à s'en apercevoir, et qui moissonne déjà là.où il n'avait pas semé (Mœhler, Newman, etc.)
Du reste, ce n'est pas seulement dans le champ de la théologie chrétienne que germe lé principe dont nous nous occupons. Bien des théories philosophiques, historiques, politiques, y mènent en divers sens. Le panthéisme, par exemple, doit naturellement y conduire, puisqu'il ne voit dans le mouvement de l'humanité, comme dans celui- de la nature, que l'éternelle évolution de l'Etre : pour ses adhérents, tout est vrai et bon à sa place, puisque tout est divin. Il en est de même pour ces écoles qui, sans professer le panthéisme, considèrent la série des événements comme sortant incessamment les uns des autres, d'après la relation interne' de la cause et de l'effet, et qui érigent une sorte de Fatum en Divinité de l'histoire. Il en est de même
des partisans extrêmes de la souveraineté du peuple; ils ont été fréquemment jusqu'à soutenir que le peuple est infaillible, et itiême impeccable (1). — .
- Le dogme catholique a repris faveur en ces derniers temps, favorisé qu'il était par ce besoin d'autorité et de sécurité sociale qui s'est fait si vivement sentir. On s'est reporté, avec regret et avec admiration, vers le Moyen Age, après l'avoir maudit pendant des siècles plus peut-être qu'aucune autre période de l'histoire. Cette illusion a dominé un moment la littérature comme la politique ; elle se maintient encore en bien des lieux, et les défenseurs de Rome l'ont habilement exploitée, faisant contraster le principe catholique avec le principe protestant, et profitant de tous les avantages que leur donne le trouble actuel de nos Eglises (2).
S'appuyant sur ces tendances de notre temps, les principaux apologistes du Catholicisme présentent généralement le dogme de l'infaillibilité ou de l'autorité de l'Eglise, sous le point de vue gouvernemeîîtal p\\it6l que sous le point de wxq" doctrinal, et s'accordent à peu près tous à concentrer cette autorité dans le Pape. C'est ce qu'ont fait, en particulier, de Maistre et Lamennais (avant sa défection). « Quand nous disons que l'Eglise est « infaillible, dit M. de Maistre (3), nous ne demandons pour « elle, il est bien essentiel de l'observer, aucun privilège parce ticulier; nous demandons seulement qu'elle jouisse du droit « commun â toutes les souverainetés possibles, qui toutes agis- « sent nécessairement comme infaillibles, car tout gouverne- « ment est absolu, et du moment oti l'on peut lui résister sous « prétexte d'erreur ou d'injustice," il n'existe plus.
« Cette vérité dépendant de la nature des choses, elle n'a nul- « lement besoin de s'appuyer sur Ja théologie... Ainsi, quand
{i)'ïh.\eT5, <i Histoire de la Révolution française i>.
(2) D'un côté le romantisme, de l'autre le théocratisme ont donné, en ces derniers temps, bien des conquêtes à Rome.
(3) Du Pape, « Soirées de Saint-Pétersbourg ».
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« même on demeurerait d'accord qu'aucune promesse divine « n'a été faite au Pape, il ne serait pas moins infaillible ou « censé tel comme dernier tribunal, car tout jugement dont on '< ne peut appeler est et doit être tenu pour juste... et tout « véritable homme d'Etat m'entendra bien, lorsque je dirai « qu'il ne s'agit pas seulement de savoir si le Souverain Pontife « est, mais s il doit être infaillible. » C'est Vultima ratio de l'argument catholique, qui le porte au fond tout entier : l'infail- . libilité d('it être, donc elle est !
Voici quelques paroles de Lamennais (1). « L'autorité du « Saint-Siège devait naître d'une société religieuse gouvernée « par un corps sacerdotal hiérarchiquement constitué. Le prince cipe d'unité, base commune de la doctrine et de l'association « catholique,! impliquait un chef unique. Organe suprême delà « vérité, et source de la puissance, ce chef un devait posséder « la plénitude des dons inégalement distribués entre les minis- « très inférieurs, selon leur rang hiérarchique. La nature « même de Tinstitution voulait que tout partît de lui et aboutît « à lui, qu'il dominât tout pour que tout appartînt à l'unité « dont il est le lien... Il s'ensuivait que ses décisions formaient « la dernière règle de la foi, et ses commandements celle de la
« discipline Père, s'écrie-t-il, vous êtes la règle vivante
« de leur doctrine (^des rédacteurs de l'avenir)... prononcez sur « eux la parole qui donne la vie, parce qu'elle donne la « lumière. »
C'est bien là ce que nous avons nommé le caractère gouvernemental du principe romain et son origine humaine ou ecclésiastique. L'infaillibilité de l'Eglise ou du Saint-Siège n'est pas autre chose, dans cette manière de voir, que la vérité présumée de la loi et son autorité nécessaire dans l'Etat. Cela se comprend aisément; mais ce qui se conçoit à peine, c'est qu'on veuille passer de là à l'infaillibilité au sens théologique, et emporter
(1) Essai sur V Indifférence, Introd.
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une question de doctrine et de foi par une simple question d'ordre ou de constitution hiérarchique. Envisagée et prouvée comme le fait généralement la nouvelle école catholique, cette autorité, célébrée en termes si pompeux, ne repose que sur une hase humaine ; elle est seulement de d?'oit ecclésiastique. Ainsi entendue, tout le monde la reconnaît à quelque degré, puisqu'il faut bien dans toute Société qu€ la loi soit environnée de respect et de soumission, en d'autres termes qu'elle soit souveraine, pour être efficace, pour être véritablement loi (4). Le paralogisme est de transformer insensiblement le droit humain en droit divin, et une institution purement ecclésiastique en une institution surnaturelle, orga,ne du Saint Esprit, dont les décisrons lient les consciences et deviennent la règle suprême de la foi et de la vie religieuse, comme émanant de Dieu luimême.
La théorie catholique, sous cette forme, est exactement celle de la démocratie extrême qui conclut de la souveraineté du peuple à son infaillibilité ou à son droit de tout soumettre à ses décrets. Des deux paris, on dit : il faut à l'ordre une aulorilé, un tribunal sans appel, donc cette autorité, ce tribunal, oii tout sedécide en dernière instance, doit être tenu comme ne pouvant errer. Il est, je pense, plus qu'inutile de discuter de tels arguments. Ils n'iraient à rien moins qu'à mettre une ficVioyi légale à la base du Catholicisme; et je ne vois guère ce que le Catholicisme pourrait y gagner.
C'est uniquement dans le sens théologique que nous avons à examiner ici le dogme de l'infaillibilité ; il ne nous intéresse que comme prérogative d'un genre spécial et surhumain qui fait de l'Eglise, ou de son cbef visible, l'organe inspiré de la vérité religieuse, l'oracle vivant et permanent, le juge des conlro-
(1) Ce principe, les Eglises protestantes l'ont constamment admis, ne variant entre elles que sur les applications qu'elles en ont faites; elles ont toutes leur organisation, leur gouvernement, et, par cela même, leur autorité.
verses, l'arbilre de la doctrine, la source de la grâce et de la vie.
Deux questions 'préalables : — Où réside l'infaillibilité ? — En quoi consiste-t-elle? — Ces deux questions sont déjà fort embarrassantes pour les docteurs catholiques. '
r L'infaillibilité réside-t-elie dans la masse de l'Eglise, qui ne pourrait errer quant à ses croyances générales ? (opinion souvent émise, non seulement chez les catholiques, mais chez les anglicans, et ailleurs dans la Réforme) — ou dans le Concile? — ou dans le Concile uni au Pape? — ou dans le Pape seul ? — Si c'est dans le Pape, comme on semble le supposer aujourd'hui (1), est-ce toutes les fois qu'il parle, ou simplement lorsqu'il parle ex cathedra ? Si c'est uniquement dans ce dernier cas, quand le Pape parle-t-il ex cathedra ? est-ce seulement quand il s'adresse à TEglise universelle, comme par exemple quand il publie une décrétale? ou quand il prononce après les délibérations du Sacré collège? ou quand il répond à une consultation? ou chaque fois qu'il décide un point quelconque de discipline et de doctrine, etc. ? Toutes ces opinions, et bien d'autres encore, ont eu leurs partisans ; laquelle est la véritable ?
2° En quoi consiste l'infaillibilité, quelque part qu'on la place? — Les uns l'étendent à tout ce qui intéresse l'ordre et le bien de l'Eglise; d'autres, la reconnaissant en matière de foi, nient qu'elle existe en matière de mœurs, ou en matière de faits (Jansénistes), ou en matière de discipline (Gallicans, qui, par celte distinction, rejetèrent une partie des décrets de Trente) (2).
(1) Ces pages datent de 1864, et le dogme de V Infaillibilité du Pape n'a été proclamé qu'au Concile du Vatican, en 1870. (Edit.).
(2) Certains théologiens ont dit que l'Eglise n'est point infaillible dans les moyens dont elle se sert pour prouver ou pour définir la doctrine, mais qu'elle l'est dans l'exposition de cette doctrine ïnéme; que, quoiqu'elle parte de prémisses incertaines ou fausses, ses conclusions sont toujours vraies ; que son enseignement est humain quant à l'argumentation, et divin dans
21â ' DEUXIÈME PARTIE ; --
Sans multiplier ces questions, sans presser ces difficultés sur la nature et le siège de cette haute prérogative que s'attribue l'Eglise romaine, remarquons que les divergences des docteurs catholiques sur ce point capital prouvent assez que le fondement de leur unité est lui-même fort incertain, et qu'il provoque fortement l'examen et le doute. Leurs opinions peuvent cependant se: réduire à trois principales : ils placent l'infaillibilité ou uniquement dans le Pape (ultramontains), ou essentiellement dans le Concile (cisalpins ou gallicans rigides, doctrine de Constance et de Bâle), ou dans le Concile confirmé par le Pape (gallicans modérés). La première opinion domine aujourd'hui^ et semble devoir se généraliser de plus en plus, par la nature même des arguments auxquels en appellent de préférence les apologistes du Catholicisme. Ils parlent surtout de la nécessité d'une autorité visible et permanente, qui décide souverainement toutes les discussions de doctrine et de discipline à mesure qu'elles naissent; or, dans l'élan actuel de l'Eglise romaine, cette autorité ne peut se trouver que dans le Pape; c'est "donc en lui qu'elle doit se concentrer. Le gallicanisme s'en va de jour en jour (1). Mais, en prenant le dogme tel que le posent les théologiens catholiques, et dans cette fornie générale oii ils se retranchent, (sans exiger qu'ils répondent à nos questions préliminaires, qui devraient cependant, en bonne règle, être d'abord éclaircies et résolues), nous arriverons bientôt par un examen tant soit peu approfondi à cette conclusion de Chillingworth : « J'avoue, pour ma part, qu'après une recherche sérieuse et, je
la décision finale. Cette distinction a été inventée pour se débarrasser de ce qu'il y a souvent d'étrange, et quelquefois de ridicule, dans les raisonnements ou les considérants sur lesquels les Conciles et les Papes ont appuyé certains de leurs décrets. Il pourrait pourtant y avoir de la vérité, si le fait d'infaillibilité était d'ailleurs bien établi, puisque, dans les décisions ecclésiastiques, il existerait, en effet, et la forme humaine et le fond divin. Quelques auteurs protestants, comme W. Paley, ont appliqué de pareilles distinctions à l'inspiration des Ecritures.
(1) Nous pouvons dire aujourd'hui : Il s'en est allé. {Edit.).
« le crois, impartiale, de la voie qui mène à la vie, je n'ai rien
« trouvé où je pusse appuyer sûrement la plante de mes pieds
« que le rocher des siècles, la Bible. J'ai vu papes contre papes,
« conciles contre conciles. Pères contre Pères, chaque Père se
« contredisant lui-même, l'Eglise d'une époque s'élevant contre
« l'Eglise d'une autre époque, et les décisions de Trente en
« opposition avec la Parole de Dieu. »
Les Catholiques appuient leur doctrine sur trois sortes de preuves : extranaturelles (argument so'iptiiraire) ; rationnelles ; historiques (argument traditionnel) et sur Vargument dit « de Bossuet », qui lient aux trois autres sans rentrer positivement dans aucun.
Infaillibilité : Argument scripturaire. — Promesses à l'Eglise, ou aux apôtres, ou à saint Pierre. Comment les Catholiques se les approprient-ils? Ils s'appuient principalement sur deux textes : 1° I Tim. III, 15. — L'expression « colonne et appiui de la vérité » . se rapporte bien à l'Eglise. — Quelle est la vérité dont l'Eglise est- etc.? Comment en est-elle la colonne et l'appui? —2° Matt. : XVI, 18. — interprétation des Pères. — Sens de la promesse faite à saint Pierre. — Où prend-on que le privilège ait dû se transmettre ? et au Pape ? — Anomalie à l'égard dé saint Jean. — Cercle vicieux .
. Les preuves surnaturelles sont celles que l'esprit demande et attend d'abord, dans des questions de ce genre. L'infaillibilité de l'Eglise supposant une action extraordinaire de la Providence ou de la grâce, ne peut s'établir, ce semble, que sur des titres d'un ordre supérieur, tels que des textes sacrés ou des mani-; festalions divines. La preuve miraculeuse n'est pas abandonnée — le Catholicisme ne laisse rien tomber et ne peut rien laisser tomber de ses prétentions (récits presque journaliers de prodiges)y — mais elle est à peu près reléguée dans l'apologétique popu^ laire. Les défenseurs du Catholicisme qui se respectent n'osent
s guère y recourir. Ils font même peu d'usage des déclarations bibliques, préférant les arguments rationnels ou traditionnels; s'ils emploient encore les Ecritures, c'est, en quelque sorte, malgré eux et parce que les protestants les y forcent.
Les passages qu'ils citent en leur faveur peuvent se diviser en deux classes : T Les uns, comme Matt. XVIII, 20 et XXVIII, 18-20; Luc X, 46 : « Qui vous écoule ^m'écoute... » ; Jean XX, 2\ : « Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie aussi... »; Act. XV, 28 : « Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous.., »; I ïim. III, 15, renferment des déclarations et des promesses, soit générales pour les disciples ou pour l'Eglise, soit spéciales pour les apôtres; 2° Les autres, comme Matt. XVI, 18. 19 et X,2; Luc XXII, 31. 32 : « Simon, Satan a demandé à vous- cribler comme le blé; mais f ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point. Toi donc y quand tu seras converti, fortifie tes frères... »; Jean XXI, 15-17 : « Pais ines agneaux... Pais mes brebis... j», renferment des déclarations et des promesses relatives à saint Pierre. Les catholiques s'emparent des premiers passages en soiitenânt que les privilèges et les pouvoirs des apôtres ont passé au corps épiscbpal, et des secondes, en affirmant que le Pape est le successeur de'saint Pierre et l'héritier de toutes ses prérogatives. Ils apportent beaucoup d'autres textes encore, où se montre le défaut d'exactitude, de précision, de vérité, qui caractérise leur exégèse ordinaire et révèle combien sont, en général, rares parmi eux l'étude et rintelligence des Ecritures. Ils procèdent dans la dogmatique et dans la controverse comme dans la prédication, se contentant d'un rapport purement fortuit ou simplement verbal, et tirant de prémisses illusoires ou douteuses les conséquences les plus positives. De plus, ils attachent à certains textes un sens particulier et traditionnel, auquel ils reviennent toujours comme si c'en était décidément le vrai sens. Que dire, par exemple, de Jean XXI, 15-17: « Pais mes agneaux.. . Pais mes brebis... », et de l'interprétation obstinée qu'ils en donnent? Suivant eux, Jésus-Christ confie là à la direction de saint
Pierre, non seulement les simples fidèles, mais les pasteurs euxmêmes, car il lui remit et ses agneaux et ses brebis, mères des agneaux. Mais où trouve-t-on dans le langage des Ecritures le fondement de cette distinction et du dogme qu'on en déduit? Èst-ii possible d'appuyer là-dessus une doctrine si capitale? Et n'est-ce pas confesser qu'on manque de preuves réelles, que de, faire usage de tels arguments?
Parmi les textes cités, il n'en est que deux qui semblent avoir quelque importance, le dernier de la première classe et le premier de la seconde. Ce sont donc les seuls sur lesquels il soit nécessaire de s'arrêter — : I Tim. III, 15 : « AJÎ7i que si je tarde, tu saches comment il faut te conduire dans la maison de Dieu, qui est rEglise du Dieu vivant^ la colonne et V appui de la vérité. Et certainement le mystère de piété, etc. ». L'infaillibilité dé l'Eglise est impliquée, dit-on, dans le titre qu'elle reçoit de « colonne et appui de la. vé?'ité ». Noyons donc si le dogme catholique est réellement affirmé ou renfermé dans ces paroles.
Nous ne les rapporterons pas à Timothée avec certains commentateurs, tels que Benson, Wakefield, Newcom, Belsham, etc., qui traduisent : «/??z que^ colonne et appui de la vérité, tu saches, etc. ; ni au niiystère de piété, avec Grisbach, Rosenmuller, etc., qui, plaçant un point après 6coû ^ôivroç, lisent ; La colonne et l'appui de la vérité, et sans contredit le mystère, etc. Selon nous, la construction de la phrase, le but de saint Paul, qui s'occupe là essentiellement d'administration ecclésiastique, l'opinion générale des interprètes anciens et modernes, ne permettent pas de douter que ces paroles ne s'appliquent à l'Eglise^ et sur ce point nous sommes d'accord avec les controversistes catholiques (l). Mais de là à leur dogme, il y a loin et bien loin, quoiqu'ils semblent ne pas s'en apercevoir.
(1) Gardons- nous de ce qu'on pourrait nommer V exégèse confessionnelle, qui commence par supposer, sur la foi d'une interprétation reçue, que tel dogme est dans tel passage, que tel autre dogme n'est pas ou ne peut pas être dans tel autre passage, et qui ne craint pas ensuite de recourir à des
Trois questions sè présentent : 1° Quelle est cette Eglise du Dieu vivant qui, etc.? 2° Quelle est celte vérité dont l'Eglise est la colonne et l'appui? 3" De quelle manière TEglise est-elle la colonne et l'appui de la vérité?
A° V église dont parle l'Apôtre ne peut être l'église particulière de Rome, qui n'a pas plus de droit que les autres à s'appeler V Eglise de Dieu : titre donné dans le Nouveau Testament, soit àl'Eglise générale (I Cor. X, 32 ; Act. XX, 28, — en supposant vraie la leçon commune de ce dernier texte), — soit aux églises locales, considérées collectivement (les [c'^/wes </e i)ze2^, [Cor. XI, 16; l Tlies. II, 14). La seule de ces églises à laquelle il se trouve directement et spécialement appliqué est celle de Côrinthe (I Cor. I, 2; II, Cor. I, 1). Il ne l'est nulle part à celle de Rome. Ce trait vaut la peine d'être relevé; car si c'eût été cette dernière église, au lieu de l'église de Côrinthe, qui, seule' entre toutes, eût reçu ce titre, on n'aurait pas manqué, bien certainement, d'en faire un des principaux appuis du système catholique (1). C'est évidemment de l'Eglise dans son ensemble, de l'Eglise générale, que parle ici saint Paul. S'il avait voulu désigner une église' particulière^ à l'exclusion des autres, ce serait celle d'Ephèse où était Timothée (I Tim. I, 3), et qui pourtant est si profondément déchue.
arguties ou à des échappatoires manifestes pour maintenir la thèse convenue. Les protestants ont, plus qu'on ne se le figure, imité les catholiques à cet égard. Apprenons à ne jamais acheter la victoire aux dépens de la vérité.
(1) Que d'arguments et de privilèges on aurait déduits d'une dénomination aussi glorieuse ! On aurait soutenu que l'Eglise de la Ville éternelle n'avait été ainsi distinguée dans la Parole sainte qu'à cause de la suprématie qui lui était réservée. Que n'a-t-on pas trouvé dans ce mot si simple de Rom. I, 8 : « Je rends grâces, au sujet de vous tous, à mon Dieu... de ce que votre foi est célèbre -par tout le monde !... »? L'usage qu'on a fait de tant de textes insignifiants, d'où l'on n'a pu tirer le dogme romain qu'après l'y avoir introduit de force, nous prouve assez le bruit qu'on aurait fait d'une telle déclaration. En théologie, comme en tout, ce serait un curieux chapitre que celui des arguments fortuits, coxam^ des arguments cherchés, et de la fortune qu'ils ont eue bien souvent.
2° La vérîlé dont l'Eglise est la colonne et l'appui, n'est pas tel ou tel système, tel ou tel symbole, mais la vérité chrétienne elle-même, i'Evang-ile. C'est dans ce sens que les écrivains du Nouveau Testament, et saint Paul en particulier, emploient généralement ce mot : « Et vous êtes aussi en lui, après avoir entendu les paroles de la vérité qui est PEvangilede votre salut.. .» (Eph. I, 13). (Cf. II ïhes. II, 10. 12; 1 tim. II, 4; II Tim. II, 15'; ïite 1, 1). Dès lors, il ne saurait plus être question, dans ce passage de tribunal visible, d'oracle vivant, d'arbitre et de juge des controverses, en un mot de ce qui constitue le dogme de l'infaillibilité tel qu'on le pose, c'est-à-dire comme garant d'une des doctrines ecclésiastiques entre toutes : ce n'est pas d'une forme particulière du Christianisme, d'une conception spéciale de l'Evangile qu'il s'agit, c'est du Christianisme et de l'Evangile même.
S^L'Eglise est « la colonne et l'appui de la vérité » en tant surtout qu'elle conserve le dépôt des révélations divines ; et cet immense service rendu à l'humanité est dû, non à une église particulière, mais à toutes, non à l'Eglise d'Ephèse ou à celle de Rome, mais à l'Eglise générale, contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront point (Matt. XVI, 18) et qui^ jusqu'à la fin des temps, présentera aux hommes la Parole de grâce et de vie. L'Eglise chrétienne, ainsi envisagée, est dépositaire et gardienne de la vérité chrétienne; elle l'est au travers même de ses aberrations, puisqu'elle l'est du Livre divin oii cette vérité sainte se conserve toujours pure, comme Israël conserva les alliances et les promesses au sein de ses infidélités (1).
Ce fameux passage est donc le plus simple du monde, et l'on n'a pu y chercher et y trouver tant de mystères que parce qu'on a désiré les y voir dans un intérêt de système.
(d) A ce point de vue, il n'est pas jusqu'à la critique rationaliste, en tant qu'elle a contribué pour sa part à rétablir le texte sacré dans son intégrité primitive et dans sa véritable interprétation, qui n'entre en quelque manière dans la déclaration de saint Paul.
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Passons à Malt. XVI, 18-19, (qu'on pourrait nommer le texte constitutif ou. classique) : « Et )noi Je te dis que tu es Pierre et que sur cette pierre je bâtirai mon. Eglise, et les portes de l'enfer, ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux ; et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux ; et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » — Les catholiques prétendent prouver par ce passage .: 1° Que Jésus-Christ établit saint Pierre chef suprême du collège apostolique et de l'Eglise universelle, érigeant la société chrétienne en une sorte de monarchie théocralique. 2« Que l'aiitorité souveraine dont saint Pierre fut revêtu, est descendue de lui au Saint-Siège, comme les prérogatives générales, des apôtres ont passé au corps épiscopal. 3° Et que le Pape possède, par conséquent, avec les clefs du Royaume des Cieux, le droit de lier et de délier, le pouvoir de décider, en dernier ressort et sans danger d'erreur, toutes les questions de doctrine et de discipline.
Ce texte déclare-t-il bien les deux faits oii prinoipes-qu'on veut y trouver? car il faut qu'il les déclare formellemerd l'un et l'autre pour que la déduction qu'on en tire soit légitime et valide. S'il n'y est dit, en réalité, ni que Jésus-Christ a fait saint Pierre chef de l'Eglise, ni que les prérogatives de cet apôtre ont été transmises aux évêques de Rome^ le Pape ne possède point, du moins par ce texte, le pouvoir des clefs qu'on lui attribue.
Nous pourrions invoquer tout d'abord quelqu'une des interprétations oii, conformément à la doctrine générale de l'Ecriture qui représente le Seigneur comme la pierre de Vanqle et le seul fondement Ci Pier. II, 6; I Cor. III, 11 ; Malt. XXI, 42), on entend par la pierre sur laquelle doit s'élever l'Eglise^ non l'Apôtre, mais Jésus-Christ que saint Pierre venait de confesser. Ces interprétations, qui font disparaître du texte la base du système romain, sont d'autant plus embarrassantes pour les catholiques qu'elles s'appuient sur l'autorité d'un grand nombre
de Përes, tels que Grégoire de Nice, Cyrille, Chrysostôme, Augustin. Mais nous nous plaçons encore ici sur le terrain qui leur est le plus favorable, parce qu'il est à nos yeux le seul vrai, et nous admettons que ce passage renferme une promesse spéciale faite à saint Pierre. La forme de l'expression le prouve^ ce nous semble ; cet apôtre venait de dire ; « Tu es le Christ p (v. 17), Jésus lui répond : « Et moi Je te dis {rroi Xsyw) que tu es Pierre, etc... » ; cela limite bien positivement à saint Pierre la déclaration qui va suivre ; et ce qui achève de le démontrer, c'est qu'elle est liée à son nom : « l\i es Pierre et sur cette pierre^ etc.». D'ailleurs, le v. 19 dissiperait au besoin tous les doutes : «. et je te donnerai, etc.. ». Cette deuxième promesse s'adresse bien directement et personnellement à saint Pierre; or, elle suit la première et la suppose, ou, pour mieux dire, ce deuxième privilège n'est que le premier sous une autre forme ; c'est la continuation de l'image précédente oti l'Eglise est comparée à un édifice; être la base de cet édifice ou le fonder, en avoir les clefs ou l'ouvrir, est une seule et même prérogative. Le sens de cette déclaration prophétique et symbolique, comme de toutes les déclarations semblables, doit se chercher surtout dans l'événement qui l'a réalisée. Or, cet événement, nous l'avons à. l'entrée de l'histoire apostolique, où nous trouvons par conséquent l'explicalion la plus naturelle et la plus positive qui se puisse désirer de la parole du Seigneur. Saint Pierre fut choisi de Dieu pour ouvrir l'Eglise aux deux peuples parmi lesquels elle devait se former, aux Juifs (Act. II, 14-41) et au\ Gentils (Act. X, 9 etc.; XV, 7). Ainsi s'accomplit la promesse qu'il en serait le fondement oX. qu'il en aurait les clefs.
Cette interprétation, qui remonte k Tertullien, et qui s'impose d'elle-même, n'a été négligée qu'à cause de ce qui la recommande : sa simplicité, sa clarté, son évidence immédiate. Les catholiques ne pouvaient l'admettre, puisqu'elle ruine la principale ou même l'unique base scripturaire de leur système ; et les protestants ont craint, en l'adoptant, de porter atteinte à la
grande doctrine évangélique que Jésus-Christ seul est «.la 'pierre deVangle^) sur laquelle l'Eglise repose. Mais l'exégèse doit se soustraire à toutes les. préventions dogmatiques et confessionnelles (1). Quoique, en un sens, Jésus-Christ soit seul le fondement de l'Eglise et de la foi (I Cor. III, 11), les apôtres le sont aussi en un sens secondaire (Eph. II, 20 ; Apoc. XXI, 14).
Quant à la promesse qui suit : « et ce que tu auras lié sur, etc.., », elle s'adresse bien ici à saint Pierre, mais elle ne lui est pourtant pas particulière et exclusivement personnelle, car elle est faite ailleurs aux autres apôtres sous des termes différents, par exemple Jean XX, 23 : « Ceux à qui vous pardonnerez les péchés, ils leur seront pardonnes; etc.. » et aux chrétiens en g^énéral Matt. XVIII, 18 : « Je vous dis en vérité que tout ce que vous lierez, etc..,-». Pour les apôtres, elle est absolue ; pour les autres disciples, simples fidèles ou pasteurs, elle n'est que conditionnelle.
Par l'Esprit saint qui parlait en eux, les apôtres donnaient à l'Eglise les révélations et les lois divines qui doj vent la régir jusqu'à la fin des temps ; leurs décisions, en tant que dispensateurs des mystères évarigéliques, étaient toutes ratifiées dans le Ciel, tandis qUe celles des chrétiens ordinaires ne le sont qu'en tant que conformes à la parole des apôtres, qui est la parole de Dieu (I Thés. II, 13). Cette distinction est fondamentale et s'étend à la plupart des déclarations et des promesses du Seigneur; elle sort nécessairement de la différence entre la dtepensation exlranaturelle, qui fonda le Royaume de Christ, et la dispensalion naturelle à laquelle il est maintenant soumis. Sans doute, le Saint-Esprit est toujours la lumière et la vie de
(1) Se servir d'un dogme établi pour déterminer d'avance les résultats de l'exégèse et employer ensuite ces résultats pour démontrer la vérité du dogme, c'est rouler dans un cercle où l'on court continuellement le risque de substituer une doctrine humaine à la pensée du Saint-Esprit. Cela se conçoit chez le catholique qui reçoit de l'Eglise le sens des Ecritures. Chez les protestants, c'est un paralogisme et une flagrante infidélité à leur principe fondamental. ' ,
l'Eglise (Act. II, 38), mais personne n'en reçoit les mêmes dons qui furent accordés pour l'établissement du Christianisme. Des charismes surnaturels, exceptionnels, par cela même temporaires, présidèrent à la promulgation de l'Evangile, règle éternelle de l'Eglise. De là, je le répèle, les restrictions à faire dans mille cas. Que l'on prenne, par exemple, cette parole : «Qui vous écoute, m'écoule, etc.. ». Elle s'applique, en un sens, aux pasteurs de tous les temps, et même aux simples fidèles, aussi bien qu'aux apôtres ; mais aux uns pleinement, absolument, aux autres hypothéliquement; et la raison en est que les uns se trouvaient sous une direction supérieure oii ne se trouvent pas les autres.
En revenant à notre texte, nous reconnaissons donc qu'il contient une promesse spéciale, un privilège personnel pour saint Pierre. Mais il ne résulte de là aucune des conséquences qu'en déduit le Catholicisme. 1° La prérogative accordée à saint Pierre ne lui attribue aucune autorité sur le collège apostolique; tout ce qui lui est donné en propre, c'est de poser les premières assises de l'édifice spirituel, d'en ouvrir les portes (aux Juifs et aux Gentils) ; distinction honorable, qui constifue, si l'on veut, une sorte de primauté, mais non une suprématie. Les autres apôtres travaillent avec Pierre à. l'édification de l'Eglise ; ils en sont, comme lui et au même titre, nommés les fondements; comme lui, ils lient et délient. 2° En supposant que saint Pierre eût été réellement investi de l'autorité dont on parle (hypothèse contraire à des déclarations nombreuses du Nouveau Testament et à tous les faits de l'histoire apostolique), elle lui aurait été personnelle; rien n'indique qu'il dût avoir des successeurs auxquels il la transmettrait, ni que ces successeurs soient les évêques de Rome. Où prend-on ces points essentiels de la théorie? dans quel autre passage? car ilest manifeste que Celui que nous discutons ne les donne pas.
Non seulement rien n'annonce ni n'implique dans le Nouveau Testament l'institution d'un Chef suprême de l'Eglise, avec
privilèges et pouvoirs supérieurs, selon le principe catholique, mais tout la repousse et la contredit. Il n'en est nulle part question, là même où elle aurait dû paraître en première ligne si elle avait été posée dès l'origine comme le pivot de l'économie chrétienne, le fondement de la vérité et de l'unité, le centre du plan divin; elle n'est mentionnée dans aucune des occasions qui conduisaient naturellement à la faire ressortir, ou tout au moins entrevoir ; ainsi, par exemple, quand le Seigneur promet les dons du Saint-Esprit, qui constituèrent la véritable hiérarchie des premiers temps (Jean XIV, XV, XVI ; Act. 1, 8), quand il décrit la nature et la marche de son royaume (paraboles), quand il réprime les discussions que ses apôtres avaient entre eux pour savoir lequel serait le plus grand (Luc XXII, 24; Matt. XX, 24-28), ou quand les apôtres eux-mêmes prédisent les désordres de conduite et de doctrine auxquels la communauté chrétienne serait exposée, et cherchent a y remédier où à les prévenir (Act. XX, 29-31; I Tim. IV, 1-3 ; II Tim. IV, 3 ; I Jean IV, i). Dans tous ces cas, où la haute instïtution qu'on préconise devrait, ce semble, se révéler de quelque manière, il n'est pas un trait, pas un mot qui s'y rapporte. Ainsi toujours, ainsi partout. Avec la pensée catholique, cette prétention seraitelle 'Concevable, aurait-elle été possible? D'un bout à Fautre du Nouveau Testament, Jésus-Christ se montre comme le Chef de l'Eglise et son Chef unique; jamais son représentant terrestre n'est indiqué, ni de près ni de loin. Si le fils de Jonas eût reçu, avec son nouveau nom, la suprématie que suppose le système romain, comprendrait-on et la question de prééminence que les apôtres agitent fréquemment, et la demande des fils de Zébédée (Malt. XX, 22 etc.; Marc X, 35 etc.), et la constante réponse du Seigneur (Marc X, 42), et la place qu'occupe saint Pierre au Concile de Jérusalem, et la vive admonition que saint Paul lui adresse à Antioche (Gai. Il, 14) ? Que l'on remarque encore l'étrange anomalie qu'aurait entraînée ce système ; s'il était fondé, il se trouverait. que le dernier témoin inspiré de
Jésus-Christ, saint Jean, le disciple bien-aimé, qui survécut d'environ trente ans à tous ses collègues, aurait été soumis à un simple évêque, lorsque toutes les Eglises ont dû, au contraire, regarder plus que jamais vers lui. Comment admettre cela, sans fouler aux pieds tous les principes évangéliques diaprés lesquels les apôtres se séparent si formellement et des ministres Oi'dinaires el des aulres m'imslres exù'aordmai?'es ?
En dernier résultat, l'opinion catholique est en opposition avec l'analogie de l'Ecriture et de la foi; de plus, la chaîne de l'argumentation, qu'elle rattache à quelques textes isolés, se brise sur divers points, pour peu qu'on la soumette à l'épreuve, et tous les efforts de la dialectique ne sauraient la renouer. Les deux faits qui lui servent de base, savoir que les évêques ont succédé aux prérogatives des apôtres, et les papes à celles de saint Pierre, prince des apôtres, ne sont que des assertions sans preuve et conséquemment sans valeur.
L'argumentation catholique, quand elle s'appuie sur la Bible, a un autre défaut, souvent signalé ; elle roule dans un cercle et renferme une pétition de principe ; car, au point de vue romain, l'autorité des Ecritures dépend de l'Eglise. Le témoignage infaillible de l'Eglise fonde seul la foi des peuples à la divinité comme à l'authenticité des Ecritures ; seul, il en révèle et en détermine le vrai sens. Comment asseoir, dès lors, les titres de l'Eglise elle-même sur les déclarations d'un livre dont la crédibilité^ l'enseignement, le langage restent absolument incertains aussi longtemps que l'oracle qui le légitime et Fexplique n'est point reconnu? C'est une règle éternelle du raisonnement qu'on ne peut prouver un fait ou un principe par un autre, à moins que ce dernier ne soit évident de lui-même ou qu'il n'ait été ' préalablement démontré. Or, on fait de la Bible un livre scellé jusqu'à ce que l'Eglise, qui seule en a la clef, l'ait ouvert ; et Ton veut prouver par la Bible ce droit de l'Eglise, lorsqu'il est encore en question; comme si les passages qu'on cite étaient, par leur clarté, en dehors de la règle commune. Logiquement,
le Catholicisme n'en appelle à rEcriture en faveur des préro- , gatives qu'il s'attribue, qu'en manquant à son caractère fondamental [\).
(1) Disons ici quelques mots d'une question qui se rattache à celle qui nous occupe : l'Eglise peut-elle faillir et périr entièrement? Oui, ont dit les Sociniens et beaucoup d'Arminiens, puisque toutes les: églises particulières sont exposées à abandonner la vérité pour l'erreur; un corps, composé de parties toutes faillibles et périssables, ne saurait être infaillible et impérissable lui-même. — Non, ont dit les catholiques, car, dans tous les cas, l'infaillibilité, .et la perpétuité appartiennent à l'Eglise de Rome, mère et maîtresse des autres, et elle demeure jusqu'à la fin des temps la colonne de la vérité sur la terre. — La plupart des luthériens et des réformés, prenant un parti moyen, ont soutenu qu'il n'est pas possible que la vérité et la vie chrétienne, ni l'Eglise par conséquent, périssent jamais complètement dans le monde. Ils conviennent, avec les Sociniens, et en opposition avec les catholiques, que toutes les églises particulières peuvent tomber ; mais ils croient, d'accord avec ces derniers et en opposition avec les premiers, que l'Eglise, considérée en général, sera maintenue par la main de Dieu. Ils fondent leur première opinion sur les déclarations de l'Ecriture (Apoc. II, 5) et sur les dépositions de l'histoire (églises d'Asie et d'Afrique). Ils fondent la seconde sur les promesses du Seigneur et sur l'expérience des siècles.
C'est à cette opinion moyenne que conduit l'Ecriture, étudiée sans prévention et en dehors de tout esprit de système. De là, en un sens, l'indéfectibilité et une sorte d'infaillibilité de l'Eglise ; de là, par conséquent, un dogme voisin de celui des catholiques, mais qui en diffère beaucoup en réalité, car il ne fonde pour aucun homme sur la terre, ou pour aucune assemblée d'hommes, les hautes prérogatives que le Catholicisme s'attribue. Tout ce que la promesse garantit, c'est la perpétuité générale de l'Eglise et de la vérité, sur laquelle l'Eghse repose. Le dogme protestant ne supposé que l'action commune de la Providence et de la grâce ; le dogme catholique implique l'intervention surnaturelle du Saint-Esprit. Au point de vue protestant, il existe une distinction profonde entre l'Eglise et les églises : les églises, avec leurs constitutions diverses, sont un fait humain, résultat d'une conception humaine de l'Evangile ; l'Eglise est un fait divin, qui domine les incessantes évolutions des idées et des choses, des opinions et des institutions ; la main de Dieu l'a établie, la main de Dieu la garde.
Infaillibilité. — Argument rationnel . — Double base : 1» nécessité d'une autorité et d'une règle vivante (forme positive) ; 2° dangers du jugement particulier (forme négative). — L'argument se ramène à ce principe : « Cela doit être, donc cela est ». — Distinction entre 1' « autorité d'ordre » et 1' « infaillibilité ». — C'est le principe « a priori » dans le jugement des faits, principe sans cesse démenti. — C'est le principe général de l'incrédulité. — Il conduirait à rinfaillibilité de la Synagogue, de chaque pasteur, de chaque fidèle. — Contradiction du [Catholicisme : Il maintient «l'autorité et l'examen » comme le Protestantisme. — Argument de Mœhler.
La preuve extranaturelle manquant aux catholiques; ils se réfugient généralement dans la preuve rationnelle qu'ils déduisent de la nature de l'Eglise et de sa mission. Nous pourrions la déclarer d'avance inadmissible ou inadéquate, suivant une remarque déjà faite, puisque pour des prérogatives divines il faut évidemment des garanties divines; voyons cependant.
A priori, et préalablement à la discussion dés faits, toutes les présomptions sont en faveur de l'opinion protestante, qui veut que nous arrivions à la foi par l'examen et le travail, au lieu de la recevoir d'autrui toute formulée. C'est la règle commune dans l'ordre général des choses, des lois du monde, des dispensations de la Providence. Dieu place la vérité à la portée de l'homme, il lui fournit les moyens de la trouver, et il lui laisse ensuite le soin ou, pour mieux dire, il lui impose le devoir de la chercher et de la suivre. Les facultés dont nous sommes doués, la responsabilité qui pèse sur nous, nous donnent le droit d'examiner les doctrines religieuses qu'on nous propose ; les erreurs qui ont régné jusqu'ici dans le monde et dans l'Eglise nous en font une nécessité, et la Bible, lue simplement, nous y autorise ou, pour mieux dire, nous y oblige
A première vue, je le répète, tout est en faveur du système
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protestant, qui veut que chacun puise sa foi dans la Parole, de Dieu, et contre le système catholique, qui veut qu'on la reçoive toute faite du corps enseignant, dépositaire de la vérité; tout se réunit pour poser Je principe d'examen comme un droit et un devoir tout ensemble, la voix de la Bible et celle de la raison. Il faut, certes des titrçs, bien positifs pour démontrer que ce droit, ce devoir, ont été, sinon entièrement abolis, du moins profondément restreints. Or, au lieu de titres valables, tels que des déclarations scripturaires ou des manifestations providentielles non équivoques, au lieu de ces titres qui manquent, on nous présente des raisonnements sur la nécessité d'une autorité permanente et infaillible, et sur les dangers du jugement individuel.
On dit que l'établissement d'un interprète vivant des Ecritures, d'un juge souverain des controverses, d'un arbitre suprême des questions dogmatiques, morales, disciplinaires, est une institution absolument indispensable pour maintenir la vérité et l'unité ; et l'on conclut de là que Dieu l'a donné à son Eglise. Cet argument a été présenté sous des formes innombrables et infiniment spécieuses; voici comment l'expose Fénélon (1) : « Tous [les hommes, et surtout les ignorants, ont « besoin d'une autorité qui décide, sans les engager dans une (( discussion dont ils sont visiblement incapables. Comment « voudrait-on qu'une femme de village ou qu'un artisan exa- « minât le texte' original, les éditions, les versions, les divers « sens du texte sacré? Dieu aurait manqué au besoin de presque « tous les hommes, s'il ne leur eût pas donné une autorité « infaillible pour leur épargner cette recherche impossible. « L'homme ignorant, qui connaît la bonté de Dieu et qui sent ' « sa propre impuissance, doit donc être persuadé que cette auto- « rite a été donnée de Dieu et la chercher humblement pour s'y « soumettre sans raisonner. Oi^i la trouvera-t-il ?..... Toutes les
(1) « Lettres sur la religion ».
«nouvelles sectes, suivant leur principe fondamental, lui «crient: lisez, raisonnez, décidez. La seule ancienne Eglise « lui dit : ne raisonnez, ne décidez point; contentez-vous « d'être docile et humble; Dieu ni'a promis son esprit « pour vous préserver de l'erreur. Qui voulez-vous que cet « ignorant suive?..... D'un autre côté, les savants mêmes ont « un besoin infini d'être humiliés et de sentir leur incapacité. A « force de raisonner, ils sont encore plus dans le doute que les « ignorants... ils ont donc souvent autant besoin que le peuple « le plus simple d'une autorité suprême qui rabaisse leur « présomption, qui corrige leurs préjugés, qui termine leurs « disputes, qui fixe leurs incertitudes, qui les accorde entre eux « et qui les réunisse avec la multitude. Cette autorité supérieure « à tous les raisonnements, où la trouverons-nous? Elle ne peut « être dans aucune des sectes qui ne se forment qu'en faisant « raisonner les hommes et qu'en les faisant juges de l'Ecriture « au-dessus de l'Eglise; elle ne peut donc la trouver que dans « cette ancienne Eglise qu'on nomme catholique. »
Nous avons eii occasion de dire plus haut que les principaux apologistes modernes du Catholicisme, tout en faisant toujours leur fort de cet argument, l'ont cependant modifié pour l'adapter davantage au point de vue dominant de notre époque, et qu'ils l'ont présenté sous une forme plutôt politique que religieuse, plutôt ecclésiastique ou gouvernementale que théologique. Partant du principe d'unité, qu'ils exaltent comme la base de la doctrine et de l'association catholique, ils disent qu'il faut pour le maintien de l'Eglise un organe suprême de la vérité, une autorité souveraine, dont les décisions soient la dernière règle de la foi et de la discipline, comme les arrêts de la Cour supérieure le sont dans la société civile; ils réclament la soumission des peuples au nom de Vordre plus encore qu'au nom de la conscience; mais ils passent insensiblement du domaine politique, du point de vue gouvernemental au domaine et au point de vue religieux.
, Telle est en substance^ nous l'ayons vu, la théorie de de Maistrèietde Lamennais. C'est aussi celle de M. Bautain (1) : « L'union des intelligences, l'union dans la foi et la charité, « est impossible là où chaque individu prétend au droit de « juger du sens des Ecritures et de les expliquer à son gré. Une « société chrétienne ainsi divisée e§t un corps mafade, à qui « il arrive, avec le temps et par la nécessité des choses, ce qui « se manifeste plus promptement dans la famille en désunion; « elle se désorganise^ se dissout, se corrompt... Voyez ce que « deviendrait. un Etat où les citoyens prétendraient chacun « n'obéir qu'à lui-même, n'écouter que sa raison propre... Le « désordre ne prend-il pas aussitôt la place de l'ordre?... Et « vous voudriez qu'il en fût ainsi dans l'Eglise de Dieu! Non, « cela ne se peut. L'Eglise doit subsister, et elle subsistera tant (( qu'il y aura des hommes sur la terre... Et puisqu'elle doit « subsister, 2'/ /«m/ qu'il y ait dans son sein, une autorité reconnue « et respectée par tous les fidèles, etc. »
Ainsi raisonne M. Maret-(2) : « L'Ecriture séparée de l'Eglise « qui en perpétue le sens légitime, est une lettre morte, suscep- « tible de plusieurs interprélalions diverses... seule, elle serait « un brandon de discorde jeté dans la société religieuse, . . tel « ne peut être le plan d'une sagesse et d'une bonté infinie. // « faut donc que le- sens des Ecritures soit conservé par l'Eglise. »
Nous avons vu la naïve assurance avec laquelle de Maistre dit : « Il ne s'agit pas seulement de savoir si le Pape est infail- « lible, mais s'il doitVèire. »
Quelque caractère que revête l'argumenlation catholique, quelques variations qu'elle éprouve dans le changement continuel des idées et des choses, elle est toujours la même au fond; elle prétend toujours arriver de la convenance ou de la nécessité morale d'une autorité infaillible à son existence réelle; toujours
(1) Phil. du Christian., T. 1, p. 123.
(2) Théol. chrét., p. 14.
elle dit : l'Eglise a besoin d'une règle supérieure autre que les Saintes Ecritures, qui maintienne dans son sein la vérité et l'unité ; donc elle l'a. Voilà le principe de l'argument catholique; voilà le fondement sur lequel tout porte ; c'est donc ce qu'il convient surtout d'examiner.
Ce principe, c'est le procédé apjnoris tique porté dans le domaine des faits, avec la prétention de juger de leur réalité par leur vraisemblance ou leur invraisemblance. Il] peut s'employer sous forme positive ou sous forme négative, et se ramener à celte maxime générale : il faut que cela soit, donc cela est; cela ne doit pas ou ne peut pas être, donc cela n'est pas (1).
Les catholiques présentent leur argument sous les deux formes. A côté du tableau des avantages d'une autorité vivante et permanente, sauvegardant la vérité, l'unité et l'ordre, ils tracent celui des abus et des dangers du jugement privé. Le principe d'examen nourrit, disént-ils, l'esprit d'orgueil et d'indépendance, il menace incessamment la paix et l'union, il livre le Christianisme à tous les écarts et à tous les caprices de la pensée, il intronise le règne d'un individualisme sans frein; il est impossible par conséquent que le Seigneur en ait fait^la loi de l'Eglise. Voilà l'argument sous forme indirecte ou négative : cela ne peut pas être , donc cela n'est pas. Mais il s'offre plus communément sous forme directe ou positive. L'Eglise a pour mission de maintenir pure jusqu'à la fin des temps la doctrine sainte, ce que ne saurait faire la révélation laissée à elle-même, la lettre morte des Ecritures, que chacun lire à son sens particulier. Or, cette haute mission, l'Eglise est hors d'état de la remplir sans un pouvoir exlranaturel qui garde dans son sein la vérité divine, la proclame quand elle est méconnue, la rétablisse quand elle est
(1) Toujours cette prétention de pénétrer, de déterminer, de constituer, par la dialectique, l'ordre divin des choses par delà les données de l'observation et de la révélation!... Ce trauscendantalisme, si en honneur aujourd'hui, qui accapare l'épithète de rationnel, la mérite fort peu; il aproduit, pour une large part, le tohu-bohu où nous sommes.
altérée, la définisse quand elle est douteuse, et la sépare incessamment des erreurs que l'homme tend constamment à y mêler. Dès qu'il est nécessaire que l'Eglise possède un tel pouvoir, il est nécessaire aussi de le lui reconnaître, il est certain qu'elle l'a^ car la sagesse divine proportionne les moyens à la fin : cela doit être, donc cela est.
'. Ce genre d'argumentation est fort usité en philosophie et en théologie; il peut s'étendre à la plupart des questions. Il a sa légitimité et son utilité ; mais il exige une extrême circonspection, car il ne donne, au fond, que des probabilités et souvent que des possibilités, dont le vrai mérite est plutôt de provoquer que d'éclairer les recherches : il devrait être dans les sciences métaphysiques, ce que la force des choses l'a fait dans les sciences physiques où ses résultats, même les plus spécieux, sont tenus pour de pures hypothèses jusqu'à ce qu'ils aient été vérifiés. Mais en général il n'en est point ainsi. La haute spéculation place à la suite d'un raisonnement un « il fai^t, » et elle se figure élucider et déterminer par là les plus profonds mystères ; elle s'imagine constater en construisant. Nous pourrions citer mille exemples de ce procédé dialectique, et sur tous les points de la théologie chrétienne; car, sur tous, on a érigé la conception logique ou mystique fournie par l'esprit du moment, en principe d'explication et dé démonstration; sur tous, on a tantôt nié, tantôt affirmé au nom d'une idée préconçue. Pendant plus
d'un siècle, la théodicée philosophique qui, exagérant la <frâ;w5cendance de Dieu, la plaçait en quelque sorte hors du monde, créait des oppositions presque invincibles aii mystère de Fincarnation, et par suite à tout le fond vital de l'Evangile. La notion de y immanence divine, relevée dans l'opinion par un courant philosophique opposé, et devenue également universelle et souveraine, a paru rendre évident, en le rendant concevable, ce qu'on jugeait auparavant impossible; la maxime accréditée de r « union substantielle de r humain et du divin » et de leur {(pénétration réciproque » a semblé porter la lumière jusquedans les der-
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niëres profondeurs du dogme chrétien, qui se lég-ilimait ainsi par une aperceplion directe, par une sorte d'intuition ou d'expérimentation, prêtant à Ja Bible son autorité propre, plutôt que de l'appuyer comme auparavant sur Ja sienne. — A d'autres époques et dans d'autres directions de la pensée générale, la doctrine de 1' « inspiration plénière » reposa sur cet axiome : l'Ecriture, donnée de Dieu pour règle suprême de la foi, ne peut l'être qu'avec une complète théopneustie, réelle et verbale. On prétendait déterminer ce qu'était en fait la règle de foi, par l'idéal qu'on s'en formait et qui semblait révéler et constater ce qu'elle devait être. Il faut que la Bible soit cela, donc elle l'est. C'était, de point en point, le raisonnement catholique sous sa double forme. -*- On en étendit le bénéfice jusqu'au style des Livres saints. Tout y étant divin, disait-on, tout y est nécessairement parfait, et c'est une hérésie d'y supposer des défectuosités ou des erreurs grammaticales. — Ainsi sans fin.
Mais nous n'avons à discuter ici que l'argument du Catholicisme. Distinguons bien le procédé spéculatif qui est le sien, du procédé inductif auquel il va toucher. Dans ce dernier, on s'élève des faits aux principes, des phénomènes à leurs lois, comme des effets à leurs causes; dans le raisonnement spéculatif au contraire, on conclut de certaines notions idéales à la réalité des choses, on prétend déterminer rationnellement ce qui est en [le déduisant de ce qu'on croit devoir être; c'est-àdire en mettant la logique à la place de l'expérience, l'intuition à la place de l'attestation; marche aventureuse, où peut se rencontrer ça et là la vérité, mais qui mène généralement à l'erreur.
L'argument catholique aurait un fondement solide s'il était inductif. ainsi qu'on le dit et qu'on le croit bien souvent, s'il inférait le fait qu'il proclame d'autres faits bien avérés où il se trouvât contenu, tels, par exemple, que des pouvoirs miraculeux et prophétiques, des dispensations providentielles d'un ordre exceptionnel, des caractères particuliers d'évidence et de certitude attachés aux décisions de TEglise et garantissant qu'elle
ne participe pas à la faillibilité humaine. Alors ori irait des signes manifestes de l'intervention divine à celte intervention elle-même; les privilèges externes révéleraient le privilège interne. Il en serait comme de l'Ecriture dans rapoiogétique commune, oii le fait de l'inspiration se constate par d'autres faits qui l'attestent ou qui l'impliquent. On essaie bien ailleurs, dans l'intérêt du Catholicisme, cette méthode inductive. Mais c'est justement la méthode inverse qu'on suit ici. On cherche à montrer par des considérations métaphysiques sur les voies de la Providence, que VEglise doil avoir reçu des prérogatives supérieures, censées nécessaires à sa mission et impliquées V dans le plan divin, et l'on conclut de là qu'elle les possède en
effet. -
Celle argumentation, est-elle valable? De ce qu'une chose nous paraît devoir être, de ce que nous en établissons ou croyons en établir la convenance morale, la nécessité logique, s'ensuit-il qu'elle existe réellement? de ce qu'une autre nous semble improbable ou même impossible, en résulte-t-il qu'elle n'est pas? C'est évidemment une marche pleine d'illusions et de périls. Les faits ne se démontrent ni ne se renversent par le raisonnement « /?nm ; ils ne se préjugent point, ils se constatent. Les voies de Dieu ne sont pas nos voies ; la Bible le déclare, et l'étude de la nature le montre de mille manières.
. Considéré en lui-mênie, le principe que nous examinons n'est au fond qu'un paralogisme. On suppose ce qui est en question sous prétexte qu'il doit être, et l'on érige ensuite la supposition en fait, l'hypothèse en thèse ; on transforme l'idéal en réel par une pure assertion; et l'on se figure avoir démontré ou constaté. Parce qu'on a prononcé, d'après telle idée, qu'une chose est ou nécessaire ou im.possible, on conclut qu'elle est ou qu'elle n'est pas, comme si la déduction logique équivalait à l'opération divine, comme si la pensée de l'homme était la loi du monde et la mesure des choses, ainsi que le transcendantalisme allemand a été conduit à l'affirmer (Schelling, Hegel).
Considéré à la lumière de l'expérience, jugé par ses résultats généraux, le principe dont il s'agit est frappé d'incertitude, si ce n'est d'absolue stérilité. Les théories qu'il a enfantées dans les divers domaines de la science se sont écroulées sans fin les unes sur les autres. L'observation, quand sa lumière décisive est enfin venue, a presque constamment démenti la spéculation; Mille fois elle a dit : Cela n'est pas, là oti la spéculation disait cela doit être ou cela est; et mille fois aussi elle a dit : Cela est, lorsque la spéculation disait cela ne peut être. Le monde, à mesure qu'il se laisse voir tel qu'il est, se trouve tout autre que ne l'avaient fait ou supposé les présomptueuses anticipations de la logique. Là est la condamnation du principe et de l'argument dont nous avons à nous rendre compte; car ce qui est vrai jusqu'à devenir en quelque sorte palpable dans l'ordre naturel, l'est aussi nécessairement et, à plus forte raison, dans l'ordre spirituel et surnaturel. Si le procédé est généralement illégitime et le résultat illusoire dans un cas, que vaut-il dans l'autre? s'il se trouve porter à faux là où il peut être contrôlé, comment s'y fier là où il échappe à la vérification positive? Au lieu de dire avec Hegel, et avec les directions théologiques et philosophiques qui le suivent de près ou de loin, que « le rationnel est le réel », il faut dire qu'il n'est qu' « un pur idéal », et qu'il n'aboutit qu'à des constructions logiques, c'est-à-dire à des hypothèses, et, par suite, à des utopies. C'est la poésie de l'intelligence, et elle vit de créations fictives comme celle de l'imagination.
En Dieu, sans doute, ce qui doit être ne fait qu'un avec ce qui est, parce que sa pensée est la mesure et la cause effective des choses. Mais pour les esprits créés, et en particulier pour l'homme, avec ce principe : «Cela doit être, donc cela est », et son contraire : «. Cela ne doit pas ou ne peut pas être, donc cela n'est pas », on arriverait aux conséquences les plus étranges : on s'inscrirait en faux contre les données les plus positives de la nature et de l'histoire, on mettrait de pures idéalités, et par conséquent des chimères, à la place des réalités. Ainsi, par
exemple, l'èlre qui antérieurement à la création adamique eût voulu^ d'après ses vues de la sagesse, de la sainteté, de la bonté de Dieu, jug-er d'avance de ce que serait notre monde, en aurait certainement banni le mal physique et. le mal moral, c'est-àdire qu'il l'aurait fait tout autre qu'il n'est. Ainsi le solitaire, étranger aux découvertes de notre temps, mais accoutumé à tout apprécier par sa notion des choses. ou, en d'autres termes, par ses principes rationnels, reléguerait parmi les contes fantastiques ce qui pourrait lui revenir des merveilles de la science et de l'industrie moderne. Parmi les faits naturels les plus simples en apparence, il n'en est peut-être pas un qui, jugé uniquement a priori et en dehors de l'observation, ne parût étrange, incroyable, impossible, et qui, par conséquent, ne dût être logiquement rejeté au tribunal des principes. On connaît ce trait d'un roi de Siam qui, après avoir longtemps écouté avec un vif intérêt ce que l'ambassadeur hollandais lui racontait de l'Europe, l'interrompit avec colère, et comme s'il eût craint d'être pris pour dupe, lorsqu'il l'entendît dire que dans son pays l'eau se durcissait, à certaines époques, de manière à porter hommes, chevaux et voitures. Ce roi suivit la méthode que nous discutons quand, sur la foi de ses principes, il refusa de croire au témoignage de l'ambassadeur dès que ce témoignage alla heurter toutes les lois à lui connues de la vraisemblance et de l'analogie.
Dans ces exemples, qu'on pourrait multiplier sans fin, le principe ou le procédé aprioristique est appliqué, à la vérité, sous forme négative. Mais il n'a certes pas plus de valeur, il ne mérite pas plus de crédit sous sa forme positive; car il y reste absolument le même dans ses éléments constitutifs. Il rie donne, sous ses deux formes, que des anticipations idéales, qui peuverit être vraies, mais qui peuvent aussi être fausses.
Examinez-le, je ne dirai pas dans les anciennes cosmologies philosophiques et populaires, qui se sont évanouies comme des ombres ou des rêves à la lumière de l'observation, mais dans l'école ontologique moderne^ qui en a fait les plus grandioses
applications eh s'aidant de tous les travaux antérieurs. Accordez à Ficlite, à Schelling-, à Hegel leur point de départ, leur principe d'explication et de démonstration, et ils vous décrivent le mouvement universel des choses; le mystère des origines et des existences s'ouvre devant vous, vous assistez au « devenir éternel ». Mais alors même qu'ils vous font dir>e avec eux : « Gela doif être ))j pouvez-vous affirmer, pouvez-vous croire que cela soit ? Constructions logiques, univers imaginaires, vains mirages du monde réel, qu'en est-il déjà? Bacon compare à des toiles d'araignée ces œuvres de l'intelligence ainsi repliée sur ellemême et prétendant tout tirer de son propre fonds (1).
Que penser donc de l'application de ce procédé à la question chrétienne, quand les sciences en constatent de tant de manières les dangers et les écarts? L'homme, incapable de préconnaîtré les faits au milieu desquels il vit, est-il cohipélent pour préjuger les voies de Dieu? Et s'il le tente, ne s'expose-l-il pas à déraisonner, avec toute sa logique, en refusant de croire ce qui est ou en croyant ce qui n'est pas, sur l'autorité de ses principes, c'est-à-dire, la plupart du temps, sur dépures suppositions?
On ne voit pas pourquoi nous devrions plus de confiance aux théories théolôgiques qu'aux théories philosophiques du même genre, à celle, par exemple, qui a servi pendant des siècles à expliquer le rapport de l'âme et du corps, et en particulier l'acte de la perception. L'esprit et la matière, disait-on, sont des substances tellement diverses qu'il est impossible qu'elles agissent directement l'une sur Tautre, il faut nécessairement un intermédiaire qui fonde leur comnàunication réciproque : cet intermédiaire existe donc. De là le système des « espèces » ou « images », celui des «causes occasionnelles», celui de « l'har-
(1) « Si ipsa {mens humana), in se vertatur, tanquam aranea texens telam,... parit telas quasdam doùtrinsB, tenuitate fili operisque mirabiles, sed quoad usum frivolas et inanes. » Que de toiles de ce genre la philosophie et la théologie ont tissées et tissent encore, pour, avoir dédaigné l'avertissement de Bacon !
236 DKUXIÈME PARTIE
monie préétablie », du « médiateur plastique », etc., etc. Il y avait là une nécessité logique jugée évidente, le principe et la conséquence étaient tenus pour incontestables; au point de vue idéal ou rationnel tout paraissait certain ; on ne mettait point en doute l'existence de l'intermédiaire supposé; on ne discutait que sur sa nature. Et pourtant, une observation attentive a prouvé que c'était une hypothèse sans réalité et sans base; que cet intermédiaire cherché avec tant de persistance et de foi est une pure imagination; la conscience psychologique atteste que la perception est immédiate.
Entre cette théorie, ou cette argumentation^ et celle que nous avons à juger, l'analogie est manifeste, malgré la différence des objets sur lesquels elles portent. Une supposition logique, une nécessité idéale leur sert également de fondement et de facteur ; même marche et môme prétention. Le procédé est identique des deux parts; et s'il mène d'une prévention à une erreur dans l'une de ses applications, est-il bien sûr qu'il donne la vérité dans l'autre ?
Cet argument, qui conclut de la destination providentielle de l'Eglise à son infaillibilité, ou du but au moyen, peut être rendu très spécieux, mais il n'est que cela. Les voies de Dieu ne se jugent pas ainsi, redisons-le. Lorsqu'elles brisent incessamment les prétendues démonstrations ontologiques dans l'ordre naturel, que vaut Va priori dans l'ordre surnaturel? Quand reconnaitrat-on simplement, pleinement, universellement, que dans les questions de fait, ia pj'euve de fait est sinon la seule légitime du nioins la seule décisive !
L'argument catholique peut être invalidé de mille autres manières. — Il faut, dites-vous, pour le maintien de la vérité et de l'unité, pour la réalisation du plan divin, une règle supérieure, une autorité vivante et infaillible. — Oui, selon vous; mais le faut-il selon Dieu? Cela entre-t-il dans l'ordre de son gouvernement moral, dans ses desseins envers ses créatures libres et responsables? Cela est-il. conforme à la marche générale
de sa Providence? Gela est-il d'accord avec la grande loi de répreuve, qui s'étend à la recherche de la vérité comme à la pratique de la vertu? Toute l'économie sous laquelle nous vivons paraît fondée sur ce principe, si souvent invoqué par Pascal : « Assez de lumière, pour que ceux qui veulent sincèrement le « bien puissent découvrir le sentier de la vie; assez d'obscurité,. « pour que ceux qui aiment l'erreur et le mal puissent se faire « illusion à eux-mêmes. ». Cette sorte d'inévidence, ce mélange d'ombre et de clarté fait partie de notre épreuve religieuse, comme la lutte entre le penchant et le devoir, entre la chair et l'esprit fait le fond de notre épreuve morale ; dispensalion mystérieuse autant que certaine, qui tient en activité l'intelligence et la conscience tout ensemble, et manifeste les secrets des cœurs. Dieu nous offre sa Parole et sa grâce' pour l'œuvre de la foi et pour l'œuvre de la sanctification. Il y a identité entre l'épreuve morale et l'épreuve religieuse. Ce sont; des deux parts, mêmes secours, parce que ce sont mêmes devoirs et mêmes dangers ; des deux parts, nous sommés à la fois conduits de Dieu et laissés entre les mains de notre propre . conseil. On ne voit pas, en effet, pourquoi nous aurions été empêchés, par une institution spéciale, de tomber dans l'erreur, plutôt que de tomber dans le mal. Et puis, l'Evangile respire un esprit de liberté et de spontanéité qui se concilie peu avec une autorité directrice de tous nos actes et de toutes nos pensées, telle qu'elle s'est constituée dans les Ordres religieux, qu'on peut considérer comme l'expression la plus complète du principe catholique (images du bâton, du cadavre). L'Evangile veut que chacun reste lui-même et suive sa conscience propre, sous Faction de la Parole et de l'Esprit de Dieu (Rom. XIV, 23; Phil. III, IS. 46); il implique des développements libres et divers. Aussi, rien n'y est-il rigoureusement déterminé ni dans les préceptes, ni dans les dogmes ; il donné des principes plutôt que des formules et des règlements. Il se borne presque à ouvrir devant nous la source des lumières et des forces spirituelles, en nous invitant à y puiser. La
responsabilité reste, aux deux ég^ards, avec l'épreuve. II est dit de Jésus-Christ : « Voici, il est mis pour être une occasion de (y chute et de relèvement à plusieurs eyi Israël et pour être en (( hutte à la contradiction^ en sorte que les pensées des cœurs « seront manifestées » (Luc II, 34. 3S). Le Christianisme doit être, jusqu'à la fin des temps, ce que fut son divin Fondateur en Israël. Ce caractère de l'économie chrétienne permet bien
peu de croire à une institution extranaturelle, dont le but serait de rendre l'erreur impossible dans l'Eglise et de dispenser les fidèles du travail de la foi. Toutes les analogies conduisent à penser au 'contraire que Dieu^ après avoir donné ses révélations au monde, a laissé à chacun le devoir d'y chercher par soi-même la voie du salut, c'est-à-dire qu'elles conduisent au point de vue protestant.
De plus, si, de la convenance, de Futilité, de la nécessité présumée] d'une dispensation divine, on pouvait conclure à sa réalité, où cela mènerait-il? Ne serait-il pas infiniment avantageux que Dieu accordât de loin en loin des dons miraculeux et prophétiques, ou qu'il intervînt par d'autres manifestations providentielles, pour légitimer sa Parole et son Eglise aux yeux du monde, pour faciliter la propagation de l'Evangile, pour ranimer et raffermir la foi? Inférera-t-on de là qu'il le fait? Et à combien d'égards ne pourrait-on pas faire le même raisonnement? N'aurait-il pas été bon, n'aurait-il pas été, ce semble, conforme aux vues de la céleste miséricorde que le Sauveur vînt immédiatement après la chute, — que les hommes ne fussent pas abandonnés à l'erreur et au mal pendant quatre mille ans, — que la révélation leur fût donnée en même temps à tous, — qu'elle se montrât si éclatante d'évidence que nul n'en pût méconnaître ni le caractère, ni le contenu divin ? Pourtant, rien de tout cela n'a eu lieu. Quoi fondement reste-t-il donc à l'argumentation qui nous occupe, quelle certitude et quelle valeur au principe sur lequel elle repose?
L'incrédulité s'est armée de ce principe et l'a retourné contre
le Christianisme. L'appliquant aux faits que nous indiquions, elle a dit : Une révélation du Père des hommes doit s'adresser à tous les hommes ; son universelle bienveillance et son impartiale équité le garantissent également; or, non seulement le Christianisme n'est venu que fort tard, mais il n'est encore connu que de la moindre partie des habitants de la terré; donc, il ne peut être ce qu'il se dit. -^ L'incrédulité a dit encore : Une révélation devrait porter des caractères si manifestes de vérité et de divinité que personne ne pût échapper à leuf évidence, sans quoi le but de Dieu ne serait point atteint; or, ces caractères manquent au Christianisme, dont les doctrines et les preuves restent exposées à de nombreuses difficultés ; donc, etc.. On a tourné en mille sens ce genre d'argumentation contre l'Evangile. Il faut donc que les catholiques reconnaissent que Dieu ne donne pas toujours ce qu'il nous semblerait convenable ou nécessaire qu'il donnât, et qu'ils confessent, par cela même, que leur argument croule avec le fondement qui le porte; oubien qu'ils s'arrangent avec l'incrédule, en lui prouvant que les prémisses dont ils partent valent bien pour eux^ mais qu'elles ne valent pas pour lui; car ces prémisses sont les mêmes des deux parts, seulement on les emploie dans un cas sous forme négative, dans l'autre sous forme positive ; ici, on s'en sert pour édifier, là pour ruiner; ce n'est qu'une différence de direction. Ajoutons que le principe, poussé logiquement, peut servir à renverser le dogme qu'on lui fait fonder. Car, si l'on en déduit que Dieu a dû. donner une autorité infaillible, on peut en déduire également qu'il a dû la légitimer par des témoignages ou des signes manifestes que, décidément, le Catholicisme ne possède pas.
Le principe catholique fait plus qu'éveiller par contre-coup les attaques de l'incrédulité. C'est le principe de l'incrédulité luimême. Sondez les objections de l'incrédulité, et vous y trouverez presque toujours le procédé aprioristique que nous y indiquions. C'est par cette méthode qu'elle a généralement battu en brèche
soit les faits, soit les dogmes chrétiens ; c'est par des notions préconçues de théodicée, d'anthropologie ou de cosmologie qu'elle a essayé de démontrer l'impossibilité de la doctrine et de l'histoire évangélique.' La chaîne des causes et des effets est indissoluble, a-t-elle dit^ les lois de la nature sont immuables, Tordre universel des choses ne souffre pas d'interruption ; donc, il ne peut y avoir ni miracle, ni révélation au sens propre ; donc, le Christianisme, qui a pour base une intervention divine immédiate, exceptionnelle, surnaturelle, ne saurait être admis, du moins tel que l'ont fait les Ecritures et que l'a cru l'Eglise. — Il est impossible, a-t-elle dit encore, que Dieu se soit fait homme, — que l'innocent ait été substitué aux coupables devant la justice céleste, — qu'une dispensation aussi extraordinaire que la rédemption par l'incarnation et la passion du Fils de Dieu ait' eu lieu en faveur d'un monde tel que le nôtre, qui n'est pas dans ^immensité de l'univers ce qu'est un grain de sable sur les rivages de l'Océan, etc.,, etc.; donc, l'Evangile, dont ces doctrines constituent le fonds essentî'el, ne saurait être une réalité.
Ce que nous relevons dans cette argumentation de l'incrédulité, portée tantôt sur un point tantôt sur l'autre, selon l'esprit du temps, mais toujours essentiellement la même, ce qui la place dans la même catégorie que l'argumentation calholique, dont elle devient ainsi la mesure^ c'est la prétention de juger de ce qui est par ce qu'on juge devoir être ou ne pas être, d'établir ou d'invalider les faits par des spéculations sur la nature des choses, c'est-à-dire par des conceptions idéales qui ne sont que de pures présuppositions, oubliant que les faits ne se créent ni ne se renversent par le raisonnement, qu'ils se constatent par ^observation ou. par le témoignage, témoignage humain dans l'ordre naturel ou historique, témoignage divin dans l'ordre surnaturel. Ce n'est pas seulement chez l'incrédulité savante que règne le principe aprioristique, il domine également chez l'incrédulité populaire. Approchez les esprits forts de
cette classe, ces philosophes de village ou d'atelier, aujourd'hui si nombreux, écoulez les raisons d'après lesquelles ils rejettent les croyances évangéliques comme des contes ou des duperies, vous trouverez presque toujours que c'est quelque idée qu'ils se sont faite, dans leur philosophie de bas étage, et qu'ils opposent aux Ecritures avec une confiance absolue. Une pauvre fenim.e me disait à Monoblet (1), dans une de ces réunions qui se formaient le soir à la porte de la maison que j'habitais, qu'elle ne pouvait croire à la résurrection des morts, ni par conséquent à la Bible qui l'annonce, parce que si les morts revenaient, il n'y aurait pas de place pour tous ; et l'argument paraissait péremptoire à plusieurs des assistants. J'essayai de leur faire comprendre ce qu'est ce Ciel étoile qui brillait devant nous, en les renvoyant à cette parole du Seigneur : « Il y a de nombreuses demeures dans la maison démon Père ». Bien des systèmes de la haute spéculation théologique et philosophique m'ont rappelé le mot de cette brave femme. On se fait son monde à côté du monde de Dieu; et l'on nie dans le monde de Dieu ce qu'on ne peut placer dans son monde propre, ou, par une opération inverse, on y insère ce qu'on a besoift.d'y trouver.
Pour juger le principe catholique, on n'a qu'à l'envisager dans toute l'étendue de ses applications ; pour lui enlever sa base et sa valeur, on n'a qu'à le généraliser. Ramené à ses éléments constitutifs, il se trouve que c'est le principe favori de l'incrédulité; avec celle différence que l'incrédulité l'emploie sous forme négative, tandis que le Calholicisme s'en sert communément sous forme positive. L'un dit : cela ne peut être, donc cela n'est pas; l'autre dit : cela doit être, donc cela est. Mais, répétons-le, le mode d'application ne change pas la nature du principe; il reste essentiellement le même dans les deux cas, et la valeur de l'argument qu'on en déduit reste aussi la même.
(1) Petite Eglise du Gard qui eut les prémices du ministère de P. F.
Jalaguier, en 1819. (Mtf.) .
Rappelons d'ailleurs que la forme négative n'est point étrangère à la démonstration romaine (1).
Supposez le catholique et l'incrédule placés vis-à-vis d'un indigent pieux qui leur demande du pain, et rigoureusement fidèles l'un et l'aulre à leur principe. L'incrédule dirait à l'indigent : Mon ami, vous invoquez Dieu comme votre Père, vous croyez qu'il vous entend et qu'il vous exauce, et pourtant vous manquez de ce pain quotidien que vous lui demandez; désabusez-vous donc, votre Dieu n'existe pas. Le catholique lui dirait, du moins s'il raisonnait envers le fidèle comme il raisonne envers. l'Eglise : Dieu n'oublie point ses promesses, sa Providence répond aux prières de ceux qui se confient en lui, donc vous avez certainement le pain de vo.tre ordinaire, car il faut, en bonne logique, que vous l'ayez, ei\a, logique catholique (terme qui a eu son moment de vogue) ne trompe point. Il est bien clair que dans cette application, un peu vulgaire si l'on veut, mais tout expérimentale et parfaitement légitime du principe, rinduction positivé et l'induction négative portent également à faux.
Adorons la sagesse, infiniment diverse ^ du Dieu de la nature et de la grâce, et en toutes choses constatons ses dispensations au lieu de les préjuger.
On pourrait soumettre le principe catholique à une autre épreuve, où l'analogie serait plus prochaine et notre conséquence plus évidente et plus sensible (2). On pourrait s'en servir pour démontrer l'infaillibilité de l'Eglise judaïque, quoiqu'elle ne se soit jamais attribué cette haute prérogative. La preuve rationnelle est tout aussi forte en sa faveur qu'en faveur de
(1) Voyez ci-dessus la citation de Fénelon;
(2) Je m'arrête à ces questions, quoiqu'elles préoccupent peu aujourd'hui (1864), parce qu'elles resteront toujours entre le catholicisme et le protestantisme. La chute du pouvoir temporel de la Papauté, si elle s'accomplit, n'entraînera point cslle de son pouvoir spirituel, ni, par conséquent, celle du dogme ou du principe sur lequel ce pouvoir repose.
l'Eglise romaine, et la preuve biblique l'est bien davantage. Si l'Eglise doit posséder le don de l'infaillibilité, elle a dû l'avoir dans tous les temps. Le peuple ancien, gardien des oracles, dépositaire de la vérité et de la promesse, en avait tout autant besoin que le peuple nouveau. La prophétie, qui pouvait la suppléer, fut temporaire, occasionnelle, et elle se tut pendant de longs intervalles, comme par exemple durant les quatre cents ans qui ont séparé Malachie de Jean-Baptiste. Les raisons de convenance et de nécessité étaient alors ce qu'elles sont aujourd'hui; les considérations apriorisliques prouvent dans le premier cas aussi bien que dans le second, ou elles ne prouvent dans aucun.
Quant aux témoignages scripturaires, tandis que le catholique ne peut en alléguer aucun de spécial à l'Eglise romaine, et qu'il est réduit à liii appliquer arbitrairement des promesses faites à l'Eglise générale, ou au collège apostolique, ou à saint Pierre, le juif présente des déclstrations directes et positives en faveur de l'institution Lévitique, comme Deut. Xyil, 12 et XIX, 17. « Si les catholiques, dit Withby, concluent l'infail- « libilité de leurs conciles ou de leurs papes^ des quelques « passages douteux qu'ils allèguent, quoiqu'il n'y soit pas dit « un mot de pape, ni de concile, ni d'infaillibilité ; combien « n'eussent-ils pas triomphé s'il eût été dit expressément de « leurs pontifes, ou de leurs cardinaux, ce qui est dit des « sacrificateurs, qu'ils sont « établis pour le jugement )), si Dieu eût « fait reposer sa présence et sa gloire à Rome comme à Jéru- « salem? »
L'argument, dans ses deux branches (rationnelle et biblique), étant aussi fort, ou même plus fort en faveur de l'Eglise judaïque qu'en faveur de l'Eglise romaine, les catholiques doivent confesser ou qu'il est nul contre le Protestantisme ou qu'il porte contre le Christianisme tout entier, et, par conséquent^ contre le Catholicisme lui-même, puisque, si la Synagogue était infaillible Jésus-Christ et les apôtres eurent tort contre elle, et l'Evangile, qu'elle condamne, est une imposture.
Nous pourrions même pousser plus loin les inductions du principe ou de l'argument catholique. S'il, a la valeur et la portée qu'on lui attribue, il conduit à revêtir de l'infaillibilité non seulement le Pape, ou le concile, ou le corps des premiers pasteurs uni au Pape et au concile, mais chaque pasteur, jusqu'au plus humble desservant de village, et même chaque fidèle; logiquement, il mène à un illuminisme absolu et universel.
On nous dit : La parole des prophètes et des apôtres ne saurait suffire, parce qu'il s'y trouve des difficultés, des obscurités, des incertitudes, et que livrée à l'examen et au jugement individuel, elle pourrait être mal comprise et mal exposée; il faut par conséquent un interprète infaillible des Ecritures, sur les lèvres duquel repose la science, et qui rétablisse la vérité sainte et la foi pure, à mesure qu'elles s'altèrent au sein des peuples ; et de la nécessité de cette institution nous avons le droit de conclure que Dieu l'a réellenïent accordée à son Eglise. Mais les décisions des conciles, mais lés bulles et les décrétales des papes, abandonnées à des hommes sujets à l'erreur, peuvent aussi être mal entendues et mal expliquées ; il faut donc^ d'après le principe, que le corps enseignant tout %ntier soit infaillible comme le Souverain pontife ou l'assemblée dès évêques, sans cela le but ne serait point rempli. Si l'argument est bon dans le premier cas, il doit Têtre également dans le second^ car la même nécessité existe dans les deux. — Bien plus, la parole du prêtre peut être à son tour mal saisie, mal retenue, mal appliquée par chaque fidèle, et, comme dans l'économie de la grâce Dieu fait pour chaque fidèle en particulier ce qu'il fait pour l'Eglise, il faudra croire qu'il accorde h chacun d'eux, non pas seulement le secours ordinaire de son Saint- Esprit, mais le don prophétique, et qu'il le préserve d'erreur, par cette direction surnaturelle sous laquelle on place l'Eglise; et si elle est chez les fidèles elle n'est plus dans l'Eglise, qui n'en a pas besoin. L'inspiration étant partout nécessaire, elle doit
se trouver partout ou n'être nulle part. Le principe une fois posé, il faut, s'il est fondé, qu'il prenne tous ses développements ; il faut qu'il donne* tous ses résultats ; nul n'a le droit de l'arrêter à moitié chemin. Outre les conclusions que vous en tirez, il en renferme que vous refusez d'en déduire; elles en sortent toutes au même titre ; dès lors, elles sont vraies les une^s et les autres, ou elles né le sont ni les unes ni les autres. Soyez conséquents et choisissez.
Terminons sur ce point par un mot de Lamennais, qui porte au moins autant contre l'argumentation catholique que contre l'argumenlalion philosophique, à laquelle il l'applique : « Yérila- « blemënt la philosophie a quelquefois une logique bizarre ; « cela est ainsi parce que je l'affirme, et je l'affirme parce qu'il « me semble que cela ne peut être autrement. Ne voilà-t-il pas « une puissante démonstration ? » (1).
Revenons à l'observation fondamentale de cet article : le raisonnement ne saurait ni créer ni anéantir les faits. On ne peut donner l'infaillibilité à l'Eglise ou au clergé en s'évertuant à montrer combien elle lui serait utile ; on ne peut pas davantage détruire, par la considération de ses périls, le droit et le devoir de l'examen particulier, s'il constitue, en fait, une des lois de l'Eglise et du monde. Nos regrets ou nos vœux ne sauraient changer ce qui est.
En dernière analyse, nous devons savoir nous contenter et profiter avec une humble gratitude des dons de Dieu. L'institution que propose le Catholicisme pourrait être fort précieuse ; mais à quoi sert de l'exalter, si elle n'existe pas? L'examen privé, le jugement individuel peuvent avoir de graves inconvénients, même à côté de la révélation, mais il faut bien accepter ce guide si nous n'en avons pas d'autre. Et les catholiques eux-mêmes sont forcés d'en appeler aussi au jugement particulier, ne fût-ce que quand il s'agit d'établir Tautorité de
(i) Essai SU)' l'indifférence.
l'Eg-lise, c'est-à-dire leur dogme fondamental, car quelle autre ressource ont-ils que le raisonnement pour le légitimer ou pour le défendre? ■
Ceci mérite d'être éclaircipar quelques remarques, quoiqu'il ne touche qu'indirectement à notre étude actuelle.
Il y a moins d'opposition qu'on ne se le figure généralement entre la méthode catholique et la méthode protestante. Il est reçu de dire que le Protestantisme repose sur l'examen et le Catholicisme sur l'autorité. Cette assertion a de la vérité ; mais c'est une vérité relative, ce n'est pas la vérité absolue qu'on y attache. Au fond, les deux communions portent à la fois et sur (de principe d'autorité» et sur «le principe d'examen». Le point fondamental de leur séparation est le siège , de l'autorité devant laquelle elles s'inclinent. Les catholiques la placent dans l'Eglise ; les protestants dans la Bible, (que du reste les catholiques ne rejettent pas). Les protestants arrivent à la Bible par l'examen; et c'est par la même voie, malgré qu'ils en aient, que les catholiques arrivent à l'Eglise ; puisqu'il faut bien, avant de croire à ses décisions et de se soumettre à ses directions, qu'ils se démontrent qu'elle possède les prérogatives d'infaillibilité qu'elle s'attribue. Ils ne peuvent, recevoir son enseignement et son gouvernement comme divins, sans s'être assurés, d'une ou d'autre manière, que l'Esprit de Dieu l'éclairé et la dirige par une intervention exceptionnelle et surnaturelle. Ils ne peuvent attirer à leur croyance, ni se légitimer à eux-mêmes que par ce moyen. Nous parlons des hommes qui ont besoin de se rendre compte de ce qu'ils sont, et non des masses qui, dans les deux églises comme partout^, se confient et s'abandonnent à la religion traditionnelle. .
Ainsi, des deux parts on commence par vérifier les titres de crédibilité que présente l'autorité à laquelle on doit obéir. C'est la même marche logique, La différence est dans le résultat plus que dans la méthode. D'un côté, on est conduit à chercher la règle suprême de la foi et de la vie dans le corps hiérarchique
OU dans son Chef, parce qu'on y voit l'organe permanent de !a vérité divine; de l'autre côté on ne la cherche que dans les Saintes Ecritures, parce qu'on reconnaît là, et là seulement, la Parole de Dieu. Il existe donc des deux parts examen et autorité.
Les catholiques nous accusent, il est vrai, de soumettre à. notre jugement personnel l'enseignement des Ecritures, et par conséquent de ne conserver qu'une autorité apparente et de ne croire en réalité qu'à nous-mêmes. Il y a là une confusion qu'il importe de démêler, car elle. est aujourd'hui partout : elle nous attire des blâmes et des éloges que nous récusons également . Nous examinons, pour constater l'enseignement des Ecritures comme pour constater leur divinité; mais, cet enseignement reconnu, nous l'admettons par cela seul qu'il est de Dieu; notre compréhension n'est pas la mesure de notre foi; les mystères font partie de la dogmatique protestante. Du reste, les catholiques doivent examiner, et examinent, en effet, de la mênie manière, l'enseignement de l'Eglise, car pour le croire et le suivre il faut bien qu'ils sachent ce qu'il est. Sans doute, on peut examiner, non seulement pour constater l'enseignement de la Bible mais pour le juger, en s'altribuant le droit de ne l'admettre qu'autant et en tant qu'on l'approuve. Ce fut le principe socinien ; c'est le principe rationaliste. Ce n'est pas le principe prolestant ; et l'on a tort de nous l'imputer comme s'il constituait réellement notre maxime Uiéologique et notre règle religieuse. Le vrai Protestantisme est vis-à-vis de la Bible ce qu'est le Catholicisme vis-à-vis de l'Eglise. L'autorité est la même dans son essence, car c'est, des deux parts, celle qui naît d'une révélation divine; et la foi qu'on lui accorde est la même en principe, car c'est, des deux parts, la soumission de l'esprit et du cœur à la Parole d'En Haut. Ce qui est en cause, c'est, ainsi que nous le disions tout à l'heure, le siège réel de la révélation.
Notons un des mille revirements de la polémique romaine.
248 DEUXIÈME PARTIG
Nous avons à nous défendre contre elle d'être des absolutistes non moins que des radicaux, et de& obscurantistes non moins que des ralionalistes. De même qu'en abandonnant l'ancienne tactique (plus de pape, plus de rois) on a soutenu, en ces derniers temps, que le Catholicisme seul pose et garantit chez les peuples le vrai principe de liberté, et que le Protestantisme n'engendre que la servitude (Lamennais, Balmès, etc.), on a soutenu aussi que l'Eglise catholique pose seule le vrai principe d'examen. Les bras vous tombent devant de telles assertions ; mais il ne faut s'étonner de rien dans le pêle-mêle oii nous sommes. « Les seules religions qui existent à côté du catholicisme, « dit de Genoude (1), sont le mahométisme, le protestantisme « et le judaïsme. Et ces religions exigent une foi aveugle à leurs « fondateurs. Mahomet disait : « Crois ou meurs »; Luther « s'écriait : « Sit pro ratione volunlasmea « ; et les églises qu'ils « ont fondées ont des rois pour chefs. C'est une maxime établie « parmi les Juifs que si un rabbin.dit que la main droite est la «~ gauche et la gauche la droite, on est obligé de le croire. Le « catholicisme seul soutient l'examen, et dit avec saint Paul : « Que votre obéissance soit raisonnable. » A l'ouïe de telles déclarations, ne dirait-on pas que le Catholicisme a répudié ses vieilles prétentions et que les autres cultes s'en sont' partagé l'héritage? Cela prouve du moins qu'on voudrait bien changer les rôles, à mesure que les temps changent. On a dit, durant de longues années : ou le catholicisme, ou le déisme (Bossuet, etc.). On a dit ensuite : ou l'athéisme (Lamennais, etc.), ou le panthéisme, ou le socialisme (M. A. Nicolas), marquant au front lé Protestantisme du signe de la Bête et de l'épouvantàil du moment. il est, certes, curieux que les apologistes dé l'infaillibilité montrent des uns aux autres une telle inconstance et de telles contradictions!
(1) « Dm Dogme catholique. » Et de Genoude n'est là que l'écho d'une opinion qui se produit de bien des côtés et en bien des sens.
Mais revenons, et redisons qu'en un sens le Catholicisme en appelle à l'examen comme le Protestantisme, et le Protestantisme à l'autorité comme le Catholicisme. L'un et l'autre doivent établir les bases de leur foi, et ils ne le peuvent qu'à la lumière qui éclaire tout homme venant au monde, celle de la conscience ou de la raison. Si les investigations conduisent à reconnaître, la seule autorité divine dans la Bible, on est protestant; si ellesaboutissent à la voir dans l'Eglise, on est catholique. La différence essentielle est donc, pour le répéter, dans le résultat plus que dans là méthode. Le catholique éclairé dit comme le protestant : « J'ai cru, parce que j'ai examiné. » (Laharpe).
Il y a donc, des deux parts, exanien et autorité; autorité reçue sur preuve par le savant, acceptée de confiance par le peuple.
Cependant, et il faut bien le dire aussi, dans un autre sens également vrai et plus vrai peut-être, le Catholicisme repoussé et anathématise l'examen. Il le déclare souvent lui-même; et l'une des grandes accusations qu'il nous a constamment adressée, c'est de tout compromettre en livrant la foi au jugement individuel. En principe, il veut que son autorité soit reconnue par elle-même, comme un fait évident en soi, qui se légitime en se manifestant ou en s'affirmant. Il la pose et l'impose. Il dit avec Fénelôn : « Ne raisonnez, ne décidez point, contentez-vous « d'être dociles et humbles : Dieu m'a promis son Esprit pour vous « préserver de l'erreur. » Voilà pourquoi il parle, d'ordinaire, de ses marques plutôt que de ses preuves. Le Catholicisme a deux faces, fort distinctes, que nous avons eu occasion de signaler à divers égards, l'une sacerdotale, l'autre théologique, auxquelles correspondent ses deux méthodes opposées. Mais, au fond> la premiè.re représente sa tendance réelle, son véritable esprit, ce qu'il voudrait être et paraître; la seconde n'est guère qu'un effet dé la nécessité, une concession que lui arrachent la nature et la marche des choses. Mais c'est une pente irrésistible qui renlraîne, et le fait passer, malgré qu'il en ait, sous l'empire du principe
250 DEUXliÈME PARTIE
prolestant. L'examen qu'il réprouve en théorie, il est forbé d'y recourir et de s'y appuyer de plus en plus en pratique.
Aux anciens arg-uments rationnels dont s'étaye toujours le dogme de l'infaillibilité, se joignent ceux que peut fournir à chaque époque le courant des idées. En voici deux ou trois, pris dans la Symbolique de Mœhler :
« L'Eglise est l'incarnation permanente de Jésus-Christ. Elle a, « par conséquent, comme Jésus-Christ, un côté divin et un côté ce humain; les deux natures se communiquent leurs préroga- « tives. L'Egliscest Jésiis-Christ lui-même^ vivant éternellement « sur la terre, et accomplissant son œuvre de rédemption. Il est « manifeste, dès lors, que l'infaillibilité lui appartient. » —
Ce principe, emprunté à la philosophie alors dominante, une fois admis, le dogme catholique est expliqué et justifié, nous le reconnaissons. Mais qu'est-ce qui garantit le principe? Sur quoi repose-t-il, que sur des doctrines métaphysiques, où l'on cherche des armes sans s'y fier ni s'y abanàonner, parce qu'elles ouvrent des abîmes derrière l'appui ou l'abri apparent qu'elles présentent. La question n'est que déplacée ou reculée ; elle passe du dogme au fondement ou au support qu'on veut lui donner.
Un aulre argument de Mœhler est celui ci : La vie dans l'Eglise développe un sens spirituel qui saisit la vérité sans altération essentielle ; de sorte que lorsqu'il s'élève des erreurs, c'est la croyance commune qui décide contre le jugement privé. — Mais ce sens spirituel se développe uniquement chez les fidèles, dans les âmes pénétrées des principes évangéliques, ainsi que le reconnaît Mœhler. Dès lors, comment la conclusion sort-elle des prémisses, à moins de supposer, contrairement à l'expérience et à l'Ecriture, que c'est le grand nombre et non le petit nombre qui vit de la vie de Christ?
Mœhler dit encore que la doctrine de l'infaillibilité n'est que l'application à l'Eglise d'une des grandes lois du monde moral. Chaque nation à sa vie propre, parce qu'elle a son idée propre ; c'est celle idée qui la caractérise et la constitue; c'est le déve-
loppement de cette idée qui fait son progrès. Ce principe suprême s'empreint en toute chose; il anime et régit tout; il fond les diversités dans une unité générale ; il crée ces personnalités collectives que nous désignons sous le nom de « nationalités » et qui, comme les personnes individuelles, conservent leur identité essentielle à travers leurs incessantes transformations... Ainsi en est-il des sociétés religieuses, et de la société chrétienne ' comme des autres. —
Nous ne contestons point la donnée ou la loi qu'on invoque ; mais en sort-il le fait d'infaillibilité tel qu'il se discute entre le Catholicisme et le Protestantisme ? Ne réclame-t-on réellement pour l'Eglise romaine d'autre spécialité que celle que porte en elle-même toute association politique et religieuse? Alors la question s'évanouiti A force d'humaniser le dogme pour le rendre intelligible et acceptable, on finit par l'anéantir; le privilège rentre dans le droit commun. Observons seulement que l'esprit des peuples avance et par le développement des idées anciennes et par l'avènement d'idées nouvelles, qui modifient les premières, et souvent les dominent et les supplantent. Ce fait-là doit être mis aussi en ligne de compte.
^ IV . • • ,
Infaillibilité. — Argument uistorique (ou traditionnel). — « 1" L'autorité de l'Eglise romaine a été reconnue dans tous les temps. )> — Silence de l'antiquité sur le dogme et données qui l'écartent. Episcopalisme des premiers temps. — Lettres d'Ignace, de Clément, etc. — Suprématie « de rang » comme celle de l'Eglise de Constantinople.— 2° «L'Eglise romaine n'a jamais erré » : — Analogies fournies contre cette prétention par le peuple d'Israël, les Eglises d' Asie et d'Afrique.— Faits sans nombre qui la démentent. — Négations réciproques des Ultramontains et des Gallicans. — Volte-face de l'argument (Newman, Mœhler).
Oh en appelle ici à la croyance chrétienne et à l'expérience . 1° On invoque en faveur de l'infaillibilité romaine le témoignage des Pères qui tous, assure-t-on, l'ont reconnue et attestée. —
2° Oa affirme, avec Grégoire VII, que l'Eglise romaine n'a jamais erré. « C'est cette Eglise romaine, dit Bossuei, qui en- « seignée par Saint-Pierre et ses successeurs ne connaît pas « d'hérésie. Toutes les hérésies ont reçu du même endroit Je c< coup mortel. Ainsi l'Eglise romaine est toujours vierge ; la « foi romaine est toujours la foi de l'Eglise : on croit toujours « ce qu'on a cru; la même voix retentit partout, et Pierre « demeure dans ses successeurs le fondement des fidèles » (1). Cet argument manque dans sa double base, dès qu'on le creuse; ou pour mieux dire, il se tourne en objection contre la doctrine à l'appui de laquelle on le produit. - —
D'abord, quant à la tradition ou au témoignage des Pères,, on cite seulement quelques passages d'Ignace, d'Irénée, de Tertullien, de Clément d'Alexandrie, de Cyprien, etc., sur la dignité de l'épiscopat, l'importance de l'unité, les promesses faites à l'Eglise oii l'obligation de rester en communion avec elle, qui n'ont pas le moindre rapport avec le dogme actuel, puisqu'il n'y est absolument rien dit des hautes prérogalivesatlribuées aujourd'hui à l'Eglise de Rome et à son évêque. On cite encore quelques paroles d'Origène, Cyprien et autres, qui reconnaissent à, saint Pierre une sorte de primauté, par suite de leur interprétation de Matt. XVI, 18. On cite également quelques déclarations du même Cyprien, d'Augustin, etc., sur la prééminence de l'évêque de Rome comme sommet de la hiérarchie; mais nul de ces docteurs n'indique, mênae de loin, l'étrange conséquence qu'on a voulu plus tard tirer de là pour l'infaillibilité du Saint-Siège; nul ne déduit de la suprématie ecclésiastique do l'évêque de Rome l'autorité dogmatique et divine dont on l'a revêtu depuis ; nul ne dit. nul ne pense qu'à cette primauté d'ordre ou de rang se joigne une révélation immédiate et permanente dé la vérité, qui en fasse l'oracle de l'Eglise. C'est pourtant ce fait spécial qui est ici le point important, celui qui
(1) ((Biî,coun de l'Unité )y :■
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devrait être altesté, non çà et là comme une opinion particulière, mais partout et toujours comme une donnée positive, constante,» universelle de la tradition apostolique et de la foi chrétienne. Or, non seulement ce témoignage direct^ formel, n'existe point, mais toute l'antiquité se tait sur la doctrine romaine, ou pour mieux dire, toute l'antiquité la contredit.
Cette doctrine ne se montre jamais dans les écrits et dans les controverses où elle aurait dû se produire nécessairement de mille manières, si elle avait fait, comme on le prétend, le fond des croyances générales. Elle ne parait ni dans l'Epître d'Ignace, adressée à l'Eglise de Rome, ni dans celle de Clément, écrite ail nom de cette église à celle de Corintlie, ni dans Cyprien, qui cependant élève très haut l'autorité de l'Eglise catholique, ni dans Athanase, quand il écrit contre les Ariens et qu'il s'appuie sur la croyance de Rome et de J'Occident, ni dans Grégoire de Naziance, quoîqu'ir se montre peu favorable aux conciles, ni dans Augustin, lorsqu'il combat les Manichéens, les Pélagiens, les Donalistes. Il se rencontre bien, çà et là, des assertions, des expressions qui, interprétées du point de vue de la doctrine romaine, peuvent sembler en contenir les rudiments, et qui en ont, en effet, semé inconsciemment les germes; mais la doctrine elle-même ne se rencontre nulle part. Ce silence absolu sur un article si capital là même où tout conduisait à en parler, est une preuve que l'opinion des premiers siècles n^était pas celle des derniers temps. Le fameux canon du Concile de Sardes (347), qui veut qu'en certaines affaires on interjette appel à Rome, ne s'appui,e nullement sur l'infaillibilité de cette église ou de son chef ; c'était pourtant bien le cas de mentionner un fait dogmatique si décisif; et nous pouvons être surs qu'il n'eût point été négligé en cette occasion s'il avait été réellement et universellement admis. Ce canon, dont Tauthenticité est du reste fort douteuse, accorde au Saint-Siège non une autorité divine qui l'établisse juge des controverses et arbitre suprême de la foi, mais une autorité purement ecclésiastique
OU disciplinaire, uae autorité dWdre, fondée sur le rang- que l'Eglise de Rome occupait dans le monde chrétien. Il s'agissait d'un évoque déposé par les évèques voisins. -
Non seulement rien ne donne explicitement, rien même ne révèle ni n'implique le dogme actuel dans les premiers siècles, mais il s'y trouve bien des faits qui lui sont contraires. — L'épiscopalisme était le principe ecclésiastique de cette période. Toutes les églises, malgré le lien qui les unit, s'attribuent le droit de se rég-ir elles-mêmes. Quand celle de Rome, on s'élevant, veut s'immiscer dans leur discipline intérieure, elles résistent avec force : ainsi fait l'Asie lorsque Victor l'excommunie au sujet de la Pâque ; ainsi fait l'Afrique lorsque le Saint- Siège prétend la soumettre à son arbitrage et à son contrôle ; Cyprien parle à l'ambitieux Etienne avec la liberté d'un égal, et souvent avec l'autorité et la sévérité d'un juge (1). Le Pape Honorius fut condamné et anathématisépar le VP Concile œcuménique, en présence des légats romains (680). Personne ne . pensait alors que l'évêque de Rome, en conséquence des promesses faites à saint Pierre, ne saurait tomber dans l'hérésie, ni que nul ne peut le jug'er, tandis qu'il juge tout le monde selon celte parole de saint Paul : « Vhomme spirituel juge de toutes choses, etc. » (1 Cor. II, 4S). On ne se doutait pas qu'il se ferait un jour d'aussi étonnantes applications de l'Ecriture, qu'il se tirerait des inductions si étendues de certains faits.
Les événements politiques et ecclésiastiques amenèrent naturellement l'élévation du siège de Rome. Le Concile de Nicée lui avait reconnu les mêmes prérogatives qu'à ceux d'Alexandrie et d'Antioche. Plus tard (381), le Concile de Constantinople décréta que l'évêque de cette dernière ville marcherait immédiatement après celui de l'ancienne capitale du monde, parce
(1) Les Concile? de Carthage (407; 418) excommunièrent « quiconque en appellerait à l'étranger», quand les évêques déposés voulurent, d'après les décrets de Gratien et de Valentinien, s'appuyer sur l'évêque de Rome. Il ne .s'agissait pourtant là que de discipline et d'autorité ecclésiastique.
que Constantinople- « était la seconde Rome » ; el depuis cette époque jusqu'au schisme qui sépara sans retour l'Orient de l'Occident, les évêques de ces deux villes impériales luttèrent pour s'arracher l'un à l'autre la prééminence. Mais il est inutile de dire que de cette suprématie à l'infaillibilité, il y a un abîme; ce sont choses absolument différentes, tenant, l'une à l'ordre naturel et humain, l'autre à l'ordre surnaturel et divin (1).
Quant à l'assertion que l'Eglise romaine n'a jamais erré et ne
(1) Bien des causes contribuèrent à donner aux papes cette prépondérance de rang : l'importance et l'étendue de leur diocèse, — le nom magique de Rome, — la. tendance de l'Eglise à se coiistituer sur le modèle de l'Empire, — l'appui du pouvoir civil (Décrets de Gratien qui déclara l'Evéque de Rome supérieur à tous les autres, et de Valentinien III qui donna à Léon, dans l'Église, le rang qu'il occupait lui-même dans l'Etat), — la déférence des partis, même en Orient, toutes les fois qu'ils espéraient ■ trouver là un moyen de défense ou de force, — la disposition de ces temps à chercher l'unité extérieure du chef comme on était arrivé à l'unité extérieure du corps, en identifiant l'Eglise visible avec l'Eglise invisible, disposition qui tournait naturellement au profit de Rome par suite de sa prééminence politique, de la vénération des tombeaux de saint Pierre et de saint Paul, de l'interprétation de Matt. XVI, 18, etc., — à • quoi il faut joindre l'habileté avec laquelle les papes exploitèrent tout ce qui leur était favorable.
Ce qui démontre sans réplique que cette élévation du siège de Rome tint uniquement aux circonstances, c'est l'élévation du siège de Constantinople, qui n'avait et ne pouvait avoir d'autre titre à la prééminence qu'il obtint que sa qualité de ville impériale. Il n'y a rien là, dès lors, qui légitime les prétentions actuelles, car il n'y a rien qui puisse lier la conscience et la foi.
Le principe qui domine cette première période, où le gouvernement de l'Eglise est essentiellement aristocratique, c'est que les évêques, malgré leur subordination respective (évêques, métropolitains, patriarches) possèdent chacun une part de l'épiscopat universel, dont ils ne doivent compte qu'à Dieu et au Concile. Les germes du système romain peuvent y percer çà et là, l'évêque de Rome étant le premier des évêques comme Rome était la première des villes, mais le système lui-même et la doctrine ecclésiastico-théologique qui lui sert de base n'y existaient pas, bien certainement.
pourra errer : 1° Elle est contraire à toutes les analogies historiques. Non seulement l'Eglise juive, qui avait reçu tant de promesses et qui se trouvait sous une dispensation miraculeuse, tomba fréquemment dans Terreur, mais il en a été de même des églises chrétiennes de la Judée, de l'Asie, de l'Afrique. La prétention de celle de Rome aurait donc besoin d'être légitimée par des promesses bien formelles ou des faits bien évidents. Or, les promesses lui manquent, nous l'avons vu, et les faits la démentent.
2° L'Eglise romaine s'est mille fois contredite dans ses décrets comirie dans ses actes ; et il est sans doute superflu de prouver qu'il y a nécessairement erreur là oti il y a contradiction ; le « oui » et le « non » sur une même matière ne peuvent être également vrais. De plus, elle a contredit les Ecritures, et l'on accordera probablement que tout ce qui est en opposition avec la Parole de Dieu, c'est-à-dire avec la vérité et la sainteté, est décidément mauvais et faux. Cet ordre de considérations frappe l'opinion romaine dans toutes ses nuances et sous toutes ses formés. Citons quelques faits : ,
a) Les papes se sont contredits. Grégoire V^ en attaquant le patriarche de Constantinople affirme que quiconque prend le nom d' « èvêqiie universel » , est le précurseur de l'Antéchrist, et Grégoire Vil déclare que ce titre appartient de droit au Pontife romain. Nicolas III et Jean XXII àécv éVev eni judicialiter l'un que Jésus-Christ et les apôtres n'ont rien eu en commun ni en propre, et l'autre précisément l'opposé. — Les conciles se sont contredits. Le culte des images, par exemple, condamné parle Concile de Constantinople (754) et par celui de Francfort (794), fut approuvé par le 2° de Nicée (787) et enfin universellement reçu.
ôj Les papes et les conciles ont contredit l'Eci-iture. Ils ont établi le culte des images contre le 2° commandement du Décalogue (4). Ils ont interdit le mariage aux prêtres sous le prétexte
(1) Nous n'entrons pas ici dans l'examen de la doctrine catholique à cet égard et des distinctions derrière lesquelles elle se retranche. Nous lapre-
qu'il serait pour eux une souillure. (2° Concile de Latràn). (Cf. Héb. XllI, 4; I Tim. III, 2; IV, 3. H. 12). Le Concile de Trente confirma le retranchement de la coupe dans la Sainte- Cène, ce que les papes Gélase et Léon, en combattant les Manichéens, avaient nommé un sacrilège {QaL Matt. XXVI, 27). Ce même concile anathématise quiconque demande que le service divin se célèbre en langue vulgaire (Cf. I Cor. XIV). Il égale la tradition à rEcriture(Cf.Malt. XV, 3. 6. 9. 13),
Si ces doctrines, décrétées par les conciles, sanctionnées par les papes, devenues une partie essentielle du Symbole catholique, sont reconnues fausses au jugement de la Parole de vérité, si même une seule d'entre elles se trouve l'être, à la preuve dé raisonnement contre l'infaillibilité de l'Eglise romaine vient se joindre celle de fait.
Et cette preuve, nous aurions pu la laisser faire aux catholiques eux-mêmes. Les Gallicans démontrent contre les Ultramonlains que l'infaillibilité ne réside pas dans les papes ; les Ullramoritains démontrent contre les Gallicans qu'elle n'est pas dans les conciles ; les extrêmes des deux partis s'accordent à reconnaître qu'on ne saurait la placer dans l'union du concile et du pape. D'où nous n'avons qu'à tirer la conséquence qu'elle no se trouve nulle part, puisque leurs négations réciproques emportent et annulent leur assertion commune {\).
nons simplement comme un fait, que nous mettons en face des déclarations scripturaires. Cette observation s'applique également à ce qui suit. (1) Quelques récents apologistes du catholicisme (de Maistre, le baron d'Ekstein, Lamennais, etc.), élargissant, ou plutôt changeant la base de leur argument historique, en ont appelé aux antiques traditions, au consentement universel et constant du genre humain, dont Lamennais fît la raison générale et. l'autorité souveraine ; sorte de christianisme antérieur à Jésus-Christ, qui à force d'étendre le principe du système arrive à l'aiinuler ; car l'Evangile, au lieu d'être une révélation, n'est plus que la synthèse du passé.
Sous l'empire ouïe contrôle de cette raison ou de cette .conscience gêné" raie qui devait tout assurer, tout échappe finalement. — Il en est comme
. — L'argument traditionnel a été aussi traité, en ces derniers temps, à un tout autre point de vue, par des théologiens que le Catholicisme honore beaucoup, mais qu'il suivra, je pense, fort peu : Mœliler etNewman. Ce n'est plus l'immutabilité du dogme qu'ils plaident, c'est son développement; ce n'est plus au vieil axiome de Vincent de Lérins qu'ils font appel, c'est à la loi du progrès. Il y a eu d'abord des lacunes; il a pu y avoir des erreurs dans les croyances générales. Tout n'était primitivement qu'en germe; ce germe divin s'est épanoui, à travers les oppositions et les âges, sous le souffle de l'Esprit-Saint ; l'Eglise, dominant et réglant le travail interne des idées, y sépare incessamment ce qui est vrai et saint, elle fait passer du domaine de l'opinion dans le domaine de la foi. Par là, on s'associe à l'esprit moderne, on cesse de torturer l'histoire, on tourne à son profit des théories nées sur le sol protestant. Tactique brillante, mais périlleuse, car elle enlève au Catholicisme ses positions et ses bases anciennes. Nous doutons que Rome consacre cette tentative plus que celle d'Hermès et de bien d'autres ; elle ne le pourrait qu'en reniant son passé, et renier son passé ce serait se renier elle-même. Avant de nous prendre à cette nouvelle volteface, attendons qu'elle l'ait sanctionnée.
Argument de Bossuet : « Perpétuelle visibilité et éternelle durée de l'Eglise».— Les promesses de Jésus-Christ se rapportent surtout à l'Eglise invisible. — Différence radicale entre la « visibilité » et « l'infaillibilité ». — Eglise grecque, . — Sens de la promesse de perpétuité et d'indéfectibilité faite à l'Eglise générale.
Il est un argument qui a fait beaucoup de bruit et que nous jie saurions négliger. Les catholiques ont essayé de déduire l'infaillibilité de l'Eglise de « sa perpétuelle visibilité » combinée
-dans le camp opposé du haut-supranaturalisme protestant, qui érige en critère ou facteur souverain la raison ou la conscience religieuse.
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avec « son éternelle durée ». Pour eux, ces deux dogmes n'en font qu'un; ils les établissent l'un par l'autre, en les appuyant sur les mêmes textes (Malt: XVI, 18 et XXVIII/ 20). Nos observalions précédentes démontrent que ces textes se rapportent à l'Eglise universelle, au Royaume, des Cieux ici-bas, à la Chrétienté. C'est par conséquent en abuser que de les appliquer à telle ou telle église particulière, pour en inférer qu'elle ne peut ni périr, ni faillir, ni cesser d'être visible au monde. 11 n'y a là qu'une promesse générale dans laquelle on ne peut trouver le dogme romain qu'après l'y avoir mis, par des interprétations arbitraires.
Aussi, à défaut de litres bibliques, clairs et formels, a-t-on encore recours ici à des raisonnements. Voici celui de Bossuet (1) :
« La doctrine de l'Eglise catholique consiste en quatre points, « dont l'enchaînement est inviolable : l'un, que l'Eglise est « visible; l'autre, qu'elle est toujours; le troisième, que la vérité « de l'Evangile y est toujours professée par toute la société ; le « quatrième, qu'il n'est pas permis de s'éloigner de sa doctrine, « ce qui .veut dire en d'autres termes, qu'elle est infaillible.
« Le premier point est fondé sur un fait constant,, c'est que « le terme église signifie toujours dans l'Ecriture, et ensuite dans « le langage commun des fidèles, une société visible. Les catho- « liques le posent ainsi, et il a fallu que les protestants en con- « vinssent.
- « Le deuxième point, que l'Eglise est toujours, n'est pas « moins constant, puisqu'il est fondé sur les promesses de Jésus- « Christ, dont on convient dans les deux partis.
« De là on infère clairement le troisième point, que la vérité « est toujours professée par la société de l'Eglise ; car l'Eglise « n'étant visible que par la profession de la vérité, il s'ensuit « que si elle est toujours et qu'elle soit toujours visible, il ne se
(1) Hist. des variations, art. Eglise.
« peut qu'elle n'enseigne et ne professe toujours la vérité de « l'Evangile..
ce D'où suit aussi clairement le quatrième point, qu'il n'est « pas permis dédire que l'Eglise soit dans l'erreur ou de « s'écarter de sa doctrine.
« Et tout cela est fondé sur la promesse qui est avouée dans (( tous les partis ; puisqu'enfin la même' promesse qui fait que « l'Eglise est toujours, fait qu'elle est toujours dans l'élat qu'em- « porte le terme d'église, par conséquent toujours visible et (( toujours enseignant la vérité. »
Voilà certes un argument serré et spécieux. Mais il croule si la première proposition est niée ou contestée ; car c'est sur cette proposition que reposent toutes les autres. Or, nous iavons prouvé (d) que quand l'Ecriture parle de l'Eglise en général, elle désigne fréquemment par là l'Eglise intérieure^ l'ensemble des vrais disciples, inconnus du monde et connus de Dieu seul, les âmes justifiées et régénérées par la foi, les saints, les élus, le corps mystique de Christ; distinction d'autant plus importante ici que c'est à cette Eglise intérieure que se rapportent la plupart des promesses. Lorsque Bossuet affirme que les protestants ont été forcés de convenir que le mot église signifie toujours dans l'Ecriture une société visible, il avance un fait manifestement erroné. Ce peut être l'opinion de quelques théologiens protestants, ce n'est pas et ce n'a jamais été l'opinion protestante. Mais celte proposition fondamentale une fois recon- . nue fausse^ toute l'argumentation lombe^ puisque sa base lui manque.
Du reste l'existence et la perpétuité de ^Eglise extérieure elle-même, n'emporte pas nécessairement qu'elle soit toujours visible au monde comme société. Les membres dont elle se compose, les personnes, converties ou inconverties, qui tiennent au Christianisme par un lien quelconque, peuvent en certaines
(1) l'o Partie, ch. III: Egl. invisible.
circonstances vivre les uns à côté des autres sans se connaître, -ils peuvent se connaître plus pu moins sans se réunir en une association distincte, ils peuvent avoir une organisation et un culte sans être remarqués, parce qu'ils peuvent avoir besoin de s'envelopper de mystère. Ainsi^ au temps d'Elie, l'Eg-lise mosaïque subsistait en Israël, inconnue au monde et à elle-même, chaque fidèle se croyant, comme le Prophète, le seul adorateur du vrai Dieu qui fût demeuré de reste (I Rois XVIII, 49). Ainsi l'Eglise chrétienne, après la crucifixion du Sauveur, se tenait cachée (Jean XX, d9, 26; Act. I, 12, 15), et passait pour anéantie. Ainsi l'Eglise orthodoxe sous certains empereurs, lorsque l'univers s'étonna de se trouver arien; B.ms\ l'Eglise. protestante, en France, après la révocation de l'Edit de Nantes ; ainsi, pendant la Révolution, celte même église et l'Eglise catholique qui, privées l'une et l'autre de temples, de culte publicrde tout moyen de manifester leur foi, furent censées né plus exister. Or, ce qui a lieu pour les églises particulières peut avoir lieu également pour l'Eglise universelle. -
De plus, la visibilité de l'Eglise et son infaillibilité, au sens romain, sont choses si différentes, qu'on ne saurait conclure de l'une à l'autre que par un abus logique. L'Eglise peut se maintenir, et conserver le dépôt de la vérité en conservant les Saintes Ecritures, et remplir ainsi sa mission, sans le privilège ou le don surnaturel qu'on lui attribue : son existence perpétuelle n'emporte donc pas cette haute prérogative.
Enfin,. en accordant le fait de la perpétuelle visibilité, et celui de l'infaillibilité ou de l'indéfectibilité comme sa conséquence, ce double caractère ne prouve rien encore jusqu'à ce qu'on ait démontré qu'il appartient à Rome seule.
L'argument de Bossuet, ainsi que bien d'autres, porte plus loin que ne le veulent les catholiques. S'il prouve pour l'Eglise latine, il prouve tout autant pour l'Eglise grecque et pour l'Eglise orientale, qui sont plus anciennes, et auxquelles il faut bien reconnaître aussi là perpétuité et la visibilité. Les déclarera-t-on
également infçiillibles, d'après le 'principe de l'arg-umentation ? Mais alors, que deviennent les prétentions romaines? Résèrvera-t-on la prérogative d'infaillibilité à TEglise d'Occident en restreignant arbitrairement les conséquences du principe? Mais alors, que devient le principe lui-même? que vaut-il ici, s'il ne vaut pas là?
Répétons que lés promesses du Nouveau Testament, où l'argument prend' son point d'appui, se rapportent à l'Eglise géné- -rale, et encore, pou.r la plupart, à l'Eglise, intérieure ou mystique ,plus qu'çi A'JEglise extérieure. Aucune église particulière n'est autorisée à se les appliquer spécialement et surtout exclusivement, parce qu'auCùïie n'est à l'abri de la menace adressée k celle d'Eplièse (Apoc. II, 5). Tout ce que ces promesses annoncent d'ailleurs, c'est la perpétuité du Royaume de Jésus-Christ et, par son moyen, la conservation de l'Evangile. Mais de là à l'indéfectibilité de telle ou telle communauté, à l'infaillibilité de tel corps de pasteurs ou de leur chef, il y a loin. L'Eglise, dans sa généralité, peut durer et remplir son but, (le maintien de la vérité sur la terre), quoiqu'elle tombe à certains égards ou à certaines époques dans des erreurs plus ou moins graves ; il suffit à l'accomplissement de sa mission qu'elle garde avec intégrité le dépôt des Saintes Ecritures (1). Il en fut ainsi de l'Eglise judaïque qui, à travers ses égarements, ne nous en a pas moins transmis pures les révélalions anciennes. L'Eglise chrétienne n'a pas reçu sous ce rapport de privilège spécial. Bien. des déclarations bibliques lui ont prédit, au contraire, des temps d'aberration et de corruption profonde : — « Quand le Fils de r homme viendra^ pensez-vous qu'il trouve de la foi sur la terre? » (Luc XVIII, 8). — « Ce jour-là ne viendra point que la révolte ne soit arrivée auparavant y et qu'on n'ait vu paraître l'homme , de péché, le fils de perdition : qui s'oppose et qui s' élève au-dessus -. de tout ce qu'on appelle Dieu, ou qu^on adore, jusqu'à s'asseoir
: (1) Voir notre explication dé ITim. III, IS, p, 21o, :
comme un Dieu dans le temple de Dieu ^ voulaiit passer pour un Dieu... Le mystère d'iniquité se forme déjà,.. Alors paraîtra ce méchant, que le Seigneur détruira par le souffle de sa bouche^ et qu'il abolira par l'éclat de son avènemetit. Ce méchant viendra avec la. force de Satan, avec toute sorte de puissance, avec des signes et de faux miracles, et avec toutes les séductions qui portent à riniquité ceux qui périssent, parce qu'ils n'ont point reçu V amour de la vérité pour être sauvés. C'est pourquoi Dieu leur enverra un esprit d'égarement, en sorte qu'ils croiront au mensonge... » (II Thés. II, 3-12). — « Dans les derniers temps, quelques-uns se révolteront de la foi, s' attachant à des esprits séducteurs et aux doctrines des démons; oiseignant des mensonges par hypocrisie, étant cautérisés dans leur propre conscience ; dé' fendant de se marier, commandant de s'abstenir des viandes, etc. » (I Tim. 1-3). — « Da7is les derniers jours, les hommes seront amateurs d'eiioù-mêtnes, avares, vains, orgueilleux, médisants,. . . sans affection naturelle, sans fidélité, calomniateurs.^,., cruels, ennetJîis des gens de bien; traîtres, emportés, enflés d orgueil, amateurs des voluptés plutôt que de Dieu; ayant l'apparence de la piété, m,ais ayant renoncé à sa force. » (II Tim. III, 2-5).
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