MEMBRES ET MINISTRES DE L'É&LISE
Membres de l'Église.— Divers degrés d'union à l'Eglise. — Membres « de fait» et membres « de droit ». — Ministres. — Deux classes générales : « Ministres extraordinaires » et ((Ministres ordinaires ». — Leur office respectif. — La mission des premiers fut teniporaire, celle des seconds doit être perpétuelle.
Membres de rÈglise. -^ Quiconque est uni à Jésus-Christ par une foi vivante et marché selon l'Esprit, est membre de l'Eglise invisible, ou intérieure. Quiconque fait profession de Christianisme est membre de l'Eglise visible. Quiconque adhère à la doctrine, au culte, à la discipline d'une église particulière, est membre de cette église.
On peut considérer comme étant dans l'Eglise extérieure, tous les. habitants du monde chrétien, même les indifférents et les incrédules, car, qu'ils le veuillent ou non, ils sont à beaucoup d'égards sous l'influence du Christianisme^ ils se trouvent en contact avec ses principes comme avec ses disciples ; « le
taA.jftiVAVï^ïS/
W&WS^'SMSSMWS^
Royaume de Dieu s'est approché d'eux »; ils appartiennent à la Chrétienté. Mais peut-on les considérer tous comme étant de l'Eglise, même dans le sens le plus indéterminé? Ce serait certes un latiludinarisme excessif (1). Il est nécessaire de poser une limite. Comme c'est la foi vivante, avec ses œuvres, qui rend membre de l'Eglise invisible, c'est la profession de foi, avec les actes qu'elle entraîne, qui rend membre de l'EgJise visible. Cela semble indiqué dans la parabole du^ festin par la robe de noces et par l'entrée dans la salle (élus, appelés).
Il en est de même des églises particulières. Il ne suffît pas, pour leur appartenir réellement, d'être né dans leur sein, ou d'avoir participé d'une ou d'autre manière à, quelqu'une de leurs cérémonies; il faut adhérer k leur symbole, si elles en ont un, et s'unir à leur culte. Une Eglise particulière étant une conception du Christianisme réalisée en- institution, une Société fondée pour développer, soit en elle^ soit hors d'elle, la vérité et la vie chrétienne sous une forme déterminée, nul ne peut être regardé comme faisant partie de cette église, s'il n'en admet pas, au moins extérieurement, la doctrine constitutive, le principe caractéristique, la pensée et la direction fondamentale, de même que nul ne peut être regardé comme membre de l'Eglise générale, s'il n'admet pas, du moins à quelque degré, le Christianisme.
On entre dans l'Eglise en entrant dans le monde; on est ainsi mis en rapport avec les lumières et les grâces qu'elle répand, on est élevé par ses soins dans la connaissance de la vérité ; mais après en avoir été membre de/atV, il faut en devenir membre de'c^roiV, il faut déclarer qu'on s'unit à elle par conviction et parce qu'on la tient pour évangélique.
(1) Image de la Vigne, nom fréquemment donné à l'Eglise dans- les Saintes Ecritures. Là, les sarments qui portent du fruit doivent seuls rester unis au cep ; les sarments stériles sont destinés à être retranchés : séparés du cep, leur sort est d'être brûlés (Jean XV, 4-8).
ORGANISATION DE l'ÉGLISE 323
Ce principe est reconnu par toutes les grandes communions chrétiennes. Elles baptisent dès l'enfance, mais elles n'admettent à la Gène qu'à un âge plus avancé, après une instruction et une épreuve plus ou moins sérieuses, et elles font coufîrmer alors le vœu du baptême.
Ge principe, pris en soi, concilie les intérêts et les droits des
enfants avec les préceptes de la morale, qui veulent que personne
ne soit engagé par autrui sans son consentement, de même
qu'avec la liberté et la responsabilité personnelles, qui ressor-
. lent de l'esprit, de l'Evangile.
L'usage des deux sacrements, envisagé sous ce rapport, est une manifestation sensible du double caractère de l'Eglise, savoir son caractère d' « institution divine », auquel se lient des bénédictions spéciales dont on doit se hâter de faire jouir les nouveau-nés, et celui de «libre association », qui suppose une connaissance préalable et une adhésion volontaire.
Mais si le principe est universellement reçu, il est, en général fort mal compris, et plus mal suivi encore. On ne voit guère que des formalités dans les coutumes et les règles saintes qu'il a produites, dans les promesses baptismales et dans leur renouvellement. Plus on se pénètre du véritable esprit de ces pratiques religieuseSji^ plus aussi on les trouve graves et solennelles dans leur simplicité, plus on reconnaît l'obligation de retarder autant que possible l'âge de la première Communion, de soigner, plus qu'on ne le fait communément, l'instruction catéchétique de l'enfance et de la jeunesse, et d'éclairer les chefs de famille sur ce point, ,
Tout cela implique, on le voit, le droit d'admission et d'exclusion, que toutes les églises se reconnaissent, alors même qu'elles n'en font point usage. Toujours cet idéal auquel le réel répond si peu.
La sagesse veut qu'on travaille à vivifier celte constitution oh ont conduit l'expérience et la conscience chrétienne, plutôt que de briser ce qui est sous prétexte qu'il n'est pas ce qu'il
devrait être, et de se jeter dans des essais aventureux, qui d'ordinaire ne corrigent un mal que par un mal plus grand.
Bien des causes placent de plus en plus notre Eglise dans la ^ nécessité de ramener le fait au principe ou au droit. Notons, en particulier, son retour à Xélection, événement d'une gravité et d'une portée incalculables, auquel on semble à peine prendre garde. Dans le suffrage universel, tel qu'il s'est constitué, et dans un état religieux tel que le nôtre, le fait et le droit sont tellement discordants qu'il doit en sortir des luttes et des ruptures sans fin, si l'onn'y pare de quelque manière, ta masse indifférente, formaliste, incrédule, qui domine partout, remuée par l'esprit de partie peut faire pencher de toutes parts et en toute chose vers ]q minimum de christianisme. Faudra-t-il que l'Eglise livre ses fonctions administratives et, par suite, sa direction générale à des hoinmes qui ne lui appartiennent que nominalement, qui sont étrangers ou même hostiles à ses croyances fondamentales ? Il y a là évidemment des règles à établir ; et c'est par là qu'on aurait dû commencer. Le principe de l'élection est excellent en soi; mais il ne l'est que sous des conditions normales; et la première de ces conditions, c'est qu'il s'adapte à l'esprit et au but do la Société religieuse, qu'il serve au maintien et au développement de sa charte constitutionnelle. Or, dans la disposition actuelle des esprits, le suffrage universel peut aller à l'encontre de ces fins et n'être qu'un dissolvant de plus.
Ministres de û Église. — « Jésus-Christ a donné les uns pour être (c apôtres •», les autres pour être a prophètes )•>, les autres pour être <( évangélisteB, » et les autres pour être « pasteurs et docteurs ^y (Epli. IV, 11). Nous avons là, quatre ordres de minisires, que nous pouvons ranger en deux classes^ générales, lès ministres extraordinaires (apôtres, prophètes, évangélistes) et les ministres d?*â?mmVes (pasteurs- et docteurs). — Nous négligeons les subdivisions indiquées dans des passages tels que . . Rom. XII, 6-8 ; I Cor. XII, 28, qui marquent des fonctions
yt -^S^f '
ORGANISATION DE l'ÉGLISE 325
plutôt que des ministères, et sur lesquels d'ailleurs les commentateurs sont peu d'accord. (Voy. M. Stuart, Bloomfield). —
L'office des « ministres extraordinaires » fut de donner au monde larévélationet d'y constituer le Christianisme et l'Eglise; ils reçurent pour cela des pouvoirs exceptionnels et surnaturels. L'office des « ministres ordinaires » est de travailler à l'édification et à la conversion des âmes, à raffermissement et à l'avancement du règne de Christ, en prenant pour règle la parole des premiers hérauts de l'Evangile qui est la parole de Dieu. La mission des uns fut temporaire, celle des autres doit être perpétuelle. Les dons communiqués aux ministres extraordinaires, la nature de leur œuvre et de leur charge, prouvent que leur mission ne devait pas se continuer. Ils furent les fondateurs et les législateurs inspirés de l'Eglise, prérogatives toutes spéciales qui n'ont pu passer à'd'autrés. Les pouvoirs miraculeux et prophétiques dont ils étaient revêtus cessèrent peu à peu lorsque le Chrislianisme eut jeté des racines assez profondes et que ses bases furent affermies. Ils n'ont donc pas de successeurs permanents, quant à la partie extranaturelle de leur œuvre et à l'autorité qu'elle leur conférait. Ce fut là l'opinion générale des premiers siècles ; ce n'est que plus tard qu'on a représenté Je corps épiscopal comme la continuation du collège apostolique, et le Pape comme l'héritier de saint Pierre, prince supposé des apôtres. Le même fait ressort, d'ailleurs, d'un autre ordre de considérations : l'Ecriture renferme des règles sur l'élection des ministres ordinaires (pasteurs, diacres), elle prescrit d'en établir de lieu en lieu, mais elle n'a rien de semblable relativement aux ministres extraordinaires. C'est le Seigneur qui les avait suscités et légitimés. '
Je me bornerai à quelques courtes observations sur ces deux classes de ministres.
^•e^;Siylv^;;t;,;■^;iy^;Ç'^ïe?^^
Ministres extraordinaires. — !<> « Apôtres ». — Sens restreint et sens larffe du mot. — Leurs titres se montrent dans les attestations de saint Paul relatives à lui-môme. — 2<> « Prophètes ». — Terme compréhensif comme celui d'apôtre, mais qui a aussi son acception proprie et élevée. — L'ordre des apôtres placé au premier rang, celui des prophètes au second.— Ce qui les caractérise, c'est qu'ils sont révélateurs et fondateurs. — 3<> « Evangélistes ».
1° Apôlres. — Le mot « apôtre », (àTroaroXo;, envoyé), désig'ne un messager quelconque (Jean XIII, 16 ; II Cor. VIII, 23), un messager de Dieu : « Je leur enverrai des prophètes et des apôtres » (Luc XI, 49); il s'applique par extension à tous les prédicateurs de l'Evangile (Rom. XVI, 7), mais il désigne spécialement les DoM^e (Matt. X^ 4-4; XXVI, i4). C'est le sens ordinaire et, en quelque sorte, le sens propre du mot.
Les Douze sont d'abord tout à fait à part (Act. II, 14. 42. 43; IV, 35-37; V, 2. 12. 13. 18; VI, 2-6; VIII, 14; IX, 27): appelés par Jésus-Christ lui-même. — (Peut-être cela expliquet-illa forme de l'élection de Matthias (Act. I, 23-26)? Il n'est parlé nulle autre part dû sort). — Fondateurs de l'Eglise (Apoc. XXI, 14), ils reçurent pour mission l'évangélisation du monde (Matt. XXVItl, 19 ; Act. I, 8). — Mais le nom « d'apôtre », avec ses hautes attributions, s'étendit ensuite au delà du cercle des Douze. C'est évidemment en ce sens que saint Paul se l'applique et qu'il le donne dans des passages auxquels on n'accorde pas l'attention qu'ils méritent.— Des textes tels que I Cor. XII, 28. 29 : n Dieu a établi dans l'Eglise premièrement les apôtres, deuxièmement les prophètes, etc. » ; Eph. ÏI, 20 ; III, S ; IV, 11 ; signalent, comme constituant les deux ordres les plus élevés de ministres extraordinaires, les apôlres et les prophètes, en mettant toujours les apôtres au premier rang, quoique sans détermination précise de ce qui les distinguait. Que l'ordre des apôtres renfermât d'autres hommes que les
ORGANISATION DE l'ÉGLISE 327
Douze, la généralité de l'expression l'indique, et le fait que saint Paul s'y place lui-même ne permet pas d'en douter. D'autres traits incidentels le font entendre encore. Ainsi Act. XIV, li : « Les apôtres Barnabas et Paul, etc. » ; Gai. I, 19 et II, 9 où Jacques, frère du Seigneur, est nommé parmi les apôtres et ceux qui étaient regardés comme les co/o?me5.
Les caractères de cet apostolat collatéral à celui des Douze se révèlent dans ce que saint Paul dit de lui-même, et dans ce qu'il dit de l'ordre des apôtres. Saint Paul est apôtre parce qu'il tient immédiatement du Seigneur son ministère et son Evangile (Gai. I, 1-12); et la marque ou la preuve qu'il en donne, ce sont ses pouvoirs miraculeux (fl Cor. XII, 12). Il représente les apôtres, et à côté d'eux les prophètes, comme révélateurs (Eph. m, 3) et comme fondateurs (Eph. II, 20). Donnée d'une haute importance, car elle peut suffire à décider le grand débat de nos jours où tout dépend, en dernière analyse, de l'autorité ou de la théopneuslie apostolique. Il est manifeste, en-effet, que ce qui faisait l'apôtre, au sens qu'entendait saint Paul et l'Eglise avec lui, c'étaient les charismes exceptionnels et surnaturels.
2° Prophètes. — Dans les auteurs grecs, le mot TcpocpriTriç désigne généralement l'interprète des dieux ou des oracles, l'homme qui met en lumière ce qui était obscur. Il désigne quelquefois, le jxàvTiç lui-même, qui, hors de sens, prononçait des paroles inintelligibles pour lui comme pour les autres; mais plus communément il s'applique à celui qui expliquait ces paroles énigmâtiques, à l'interprète du {jLavxiç. Dans le Nouveau Testament le mot Trpocprir/iç répond au mot ?2rtA^ dans l'Ancien. Les prophètes de l'Ancien Testament étaient en général des hommes éclairés d'En Haut, qui annonçaient les révélations divines et les événements futurs. Nul doute sur ce point. Mais les termes nabi et ?i2'^ô« (prophétiser) sont employés en certains; passages dans une acception plus étendue, et s'appliquent à des personnes qui parlent en quelque manière sous l'action de l'esprit de Dieu, lors même qu'elles ne déclarent pas l'avenir et
328 TROTSIÈME PARTIE
ne donnent aucune révélation. C'est en ce sens qu'Aaron était le prophète de Moïse, c'est-à-dire son interprète, tandis que Moïse, interprète de Dieu ou prophète proprement dit, était Dieu pour ^ Aaron (Ex. IV, 16 et VII, 1). C'est en ce sens large qu'il est dit des Anciens d'Israël (Nomb. XI, 25-27), de Marie, sœur d' Aaron (Ex. XV, 20), de Saiil (I Sam. X, 5. 6. 40-13; XIX, 20-24), qu'ils prophétisaient. Il en est de même. dans le Nouveau Testament. Quelquefois le sahsla-alU p?'ophè te et le \erhe prophétise?' s'appliquent à la prédiction de l'avenir (Act. XI, 28; XXI, 10) ou à la révélation des mystères (Eph. III, 5), et d'autres fois à tout acte d'enseignement ou d'adoratîonfait sous la direction du Saint- Esprit (I Cor. XI, 4. 5; XIV, 1-5. 24-31).
On a soutenu que dans le Nouveau Testament la prophétie ' n'était autre chose que l'explication des Ecritures, ou la louange de Dieu et la ferveur de la prière, sans inspiration proprement dite ; mais elle est représentée comme un don surnaturel accordé pour l'instruction et l'édification commune. Ainsi que nous l'avons fait remarquer, elle a^ en bien des cas, pour attribut ou pour caractère constitutif les prédictions, les révélations, les directions célesles (Act. XIII, 2 : « Le Saint-Esprit leur dit : Séparez-moi Bàrnabas et Paul, etc.. » et XI, 28 (Agabus). Elle est placée parmi les dons miraculeux (Act. XIX, 6; 1 Cor. XU^ 10); elle est distinguée du (aient d'enseigner et d'exhorter, de la simple SiSao-xaXia^ et unie à la révélation (1 Cor. XII, 28. 29j. Les prophètes sont classés immédiatement après les apôtres et avant les évangélistes (Eph. IV, M); non seulement ils sont ainsi séparés des ministres ordinaires, mais ils s'offrent, avec les apôtres, comme les fondateurs de l'Eglise et les organes de la révélation (Eph. II, 20; III, 5). L'opinion sus-mentionnée n'est donc pas admissible, du moins sous sa forme générale et absolue, elle ne Test que dans un sens restreint; car l'Esprit de Dieu animant l'Eglise primitive, tous les actes de la piété chrétienne tenaient à quelque degré de la prophétie et ont pu en recevoir quelquefois le nom. Nous trouvons même le mot
ORGANISATION DE l'ÉGLISE 329
« pi'opliète » employé dans le sens large des classiques et désignantun poêle ' crétois, Epiménides (Tile I, i2)î.Mais à côté de celte acception indéfinie, il y a bien dans le Nouveau Testament comme dans l'Ancien, la signification spéciale et supérieure qu'y attache la langue religieuse.
Il importe de bien noter ce qui concerne les deux catégories de ministres extraordinaires que nous voyons à la tôle de l'Eglise apostolique. La classification de saint Paul est formelle et constanie, en même temps qu'en parfaite harmonie avec le fond historique et l'esprit général des Livres saints. Elle revient trois fois dans l'Epître aux Ephésiens, celui des écrits sacrés où il est le plus question de l'Eglise. Citons ces textes, auxquels^ je le répète, on ne me paraît pas accorder l'attention qu'ils méritent. — Eph. II, 20 : « Etant un édifice bâti sur le fondement des apôtres et des prophètes, Jésus-Christ lui-même, etc... » — Eph. III, S : « Mystère qui Vbà point été découvert aux enfants des hommes dans les temps passés, comme 'il a été révélé dans ce temps-ci par l'Esprit à ses sai?îts apôtres et aux prophètes. » — Eph. IV, H : «.Lui-même donc a donné les uns pour être apôtres, les autres prophètes, etc. w La même classification se retrouve, deux fois répétée I Cor. XII, 28. 29 : « Dieu a établi dans l'Eglise, pr€77Ùèrement les apôtres, deuxièmement les prophètes... Tous sont-ils apôtres ? tous sont-ils prophètes?... »
C'est une alleslation tout occasionnelle, mais importante, de cet état primitif, objet actuel de tant de discussions. Elle nous découvre une sorte de hiérarchie spirituelle, formée par les charismes exceptionnels, et dont les apôtres et les prophètes occupent le sommet. Les textes ne disent pas tout ce qu'on désirerait savoir sur ces deux catégories de ministres de la Parole ; ils disent cependant beaucoup, surtout quand on les considère en rapport avec d'autres grandes indications, comme, par exemple, les dons miraculeux et prophétiques. Deux Iràits principaux caractérisent ces deux ordres de ministres; \\& soni fondateurs oX révélateurs. Double donnée, qui dans la langue du temps et
330 'troisième partie
dans celle de saint Paul ne peut s'entendre qu'en .un sens supranaturaliste^ ce; qui la rend capitale. Et, suivant une remarque qu'il convient de rappeler, ces apôtres, fondateurs^ et révélateurs, ne sont pas uniquement les Douze, puisque saint Paul se place si haut pai'mi eux, et que d'ailleurs les prophètes s'associent à leur œuvre et à leur prérogative .Si nous nous demandons quels étaient les titres de cet apostolat général^ nous pouvons l'apprendre par ce que saint Paul nous dit du'sien, en particulier Gai. J, 1-12 et II Cor. XII, 12. 11 sort de là une lumière incomplète sans doute, mais positive et certaine, à laquelle on ne regarde pas assez. J'ignore ce qu'en font les théories construclives de nos jours. Avant tout les faits, et \es faits-principes; nous souvenant que le plus petit fait vaut mieux qu'un grand système.
3° Évangélistes. -^ Le Nouveau Testament nous donne peu de lumières sur la nature de celle charge. Act. XXI, 8 et II Tim. IV, 5, où on l'a généralement vue, pourraient, à la rigueur, ne désigner que de simples prédicateurs de l'Evangile, quoique l'interprétation commune soit certainement la plus probable, en regard d'Eph. IV, 11. Mais les anciens nous apprennent que le nom à^évangélisle se donnait dans une acception spéciale à des hommes qui aidaient les apôtres dans leurs travaux, et qui, comme eux, n'étaient attachés à aucune Église particulière. Tels furent Silas, Silvain, Tite, Timolhée, etc., que nous voyons suivre saint Paul et remplir sous sa direction des missions spéciales (Timothée à Eplièse ; Tite en Crète, à Corinthe, etc.); de même Marc, qui paraît tantôt avec saint Paul, tantôt avec saint Pierre (I Pier. V, 1.3). Cet ordre de ministres survécut à l'apostolat. Au rapport d'Eusièbe (1), « se bornant à « jeter les fondements do la foi dans les lieux oii l'Evangile « n'avait pas été prêché, et établissant d'autres pasteurs aux- « quels ils laissaient le soin de cultiver les nouvelles églises,
(1) Rht. EccL, V, 9. • ,
ORGANISATION DE l'ÉGLTSE 331
« ils passaient eux-mêmes dans d'autres contrées et chez d'au- « très nations ». C'étaient des missionnaires.
Ministres ordinaires. — « Pasteurs » et « Docteurs ». — « Evêques » ou « Anciens ». — <c Diacres », « Diaconesses ». — Question de l'Episcbpat. — Les anciens et les évêques ne constituent pas deux ordres différents. — Gemment expliquer l'existence de l'épiscopat au II» siècle?
Les minisires ordinaires ont pour mission d'annoncer la vérité et de gouverner l'Eglise selon la parole des ministres extraordinaires, à laquelle rien ne doit être ajouté ou retranché (Gai. I, 7. 8; 1 ïhes.II, 13; Tite I, 9). Les apôtres en établirent ou ordonnèrent d'en établir partout (Act. XIV, 23; XX, 17; Tite I, S); ils ont laissé des directions générales sur leur élection, leur caractère et leur emploi (ITim. III; Tite I). Nous en voyons à là tête de toutes les églises à la fin de l'âge apostolique.
Pasteurs et Docteurs. — Dans le passage cité en tête de ce chapitre (Eph. IV, 11), saint Paul ne fait qu'une classe de ministres ordinaires, qu'il nomme pasteurs et docteurs : « Totiç 3s -TcoiixÉvaç xat oiSaorxàXouç ». On a demandé si l'enseignement de la Parole était toujours lié à la conduite de l'Eglise, si les StSao-xàXoi ne faisaient qu'un avec les TioijjLéveç ? — Evidemment il n'y avait pas de règle absolue à cet égard dans ces temps où la société chrétienne jouissait de dons extraordinaires, et où la distinction entre le clergé et le peuple n'était pas tranchée comme elle l'a été dans la suite. Chacun pouvait contribuer pour sa part à l'édification commune dans les assemblées (I Cor. XIV, 26) ; ainsi que cela se pratiquait dans les synagogues (Luc IV, 16). La charge de pasteur, de directeur, de président, n'emportait pas toujours celle de docteur (Rom. XII, 7. 8). Mais la tendance apostolique fut, ce semble, de les réunir. Saint Paul veut (ITim.V, 17) qu'on
332 TROISIÈME PAHTIE
honore spécialement les pasteurs (7îot[A£V£c) qui travaillent à la prédication de la Parole et à l'instruction; il prescrit (Tite 1, 9) de ne choisir pour évêques que des personnes capables « tant " d'exhorter selon la doctrine salutaire que de convaincre ceux qui s' i/ opposent )), unissant ainsi les deux ordres de fonctions (1).
Evêques ou Anciens. — Les ministres ordinaires sont appelés dans le Nouveau Testament « évêques », sttitxotcos, ; « anciens » (ou prêtres) TcpeaêuTspoi; « diacres », Siaxovoi.
Etcwxottoç (de ÈTîwxoTtso) OU de lTzw)(.zT:xo\Kcf.C) s\^n\ï\Q inspecteur^ visiteur , surveillant . Paul dit à Barnabas ; « Retournons visi-
ter nos frères sTri.a-xsd'tiip.eOa » (Act. XV, 36). La charge de
l'sTtwxouo; est appelée sTutaxoTùrj (I Tim. III, i). L'apostolat est désigné sous ce nom Act. I, 20. Saint Pierre nomme Jésus- Christ « le Pasteur et VEvêque de nos âmes », 7roi,[x£va xaî ETciaxoTTov (I Pierre II, 25 et V, 4 : àpytTtotjjiriv); Ettis-xotco^ correspond à pdkid (inspecteur Aq's, synagogues); les Septante ont souvent employé le premier de ces deux termes pour rendre le second. Il aurait donc pu passer de la Synagogue dans l'Eglise, de même que celui de Tcpso-êuTepo;. Mais plusieurs commentateurs le considèrent comme étant purement d'origine grecque (2).
Le mot TTpso-êuTspos désigne dans le Nouveau Testament : 1° les ancêtres^ [majores) (Matt. V, 21 ; XV, 2), ou simplement les vieillards (I Tim. V, 1 ; I Pier. V, 5); 2" des hommes revêtus d'autorité ou dé considération publique, (seniores) (Matt. XVI, 21; XXI, 23; XXVI, 3. 47. 57. 59. etc.) que nos versions rendent pa.r sénateurs; 3° une classe de ministres de l'Eglise (Act. XI, 30 ; XIV, 23, etc., etc.). En ce sens il correspond à l'expression juive d'ap'^t.a-uvaY(t)Yo^, car les ap'^wuvaywyot. étaient aussi appelés Trpeo-êuTspo!, (Luc VII, 3. 5). Saint Pierre et saint Jean se sont donné ce titre (I Pier. V, 1 ; II Jean 1 ; III Jean 1).
Diacres. — Aiàxovo; (de St,àxov£co, servir), signifie en général un
(1) V. Néander: Siècle aposU, ï. I, p. 12b.
(2) do Ibid. d» p. 120.
ORGANISATION DE l'ÉGLISE 333
miinstre, un serviteur, un'aide, et Stàxovf.a sig-nifie un service, lin emploi quelconque, humble et honorable. Ces termes marquent les fonctions.inférieures de la domesticité (Matt. XX, 26 ; Jean 11^ S. 9) et les charges élevées de la magistrature (Rom. XIII, 4), de l'évangélisation (II Cor. III, 6 ; VI, 4 ; XI, 23; Eph. III, 7), de l'apostolat (Acl. I, 47 ; XX, 24; Rom. XI, 43). Il est dit de Jésus-Christ lui-même qu'il a été « ministre (Si.àxovoç) parmi les /ï/îf/5 )) (Rom. XV, 8). Dans un sens plus restreint, ce terme désigne un ordre particulier de minisires de l'Eglise, ceux qui étaient spécialement chargés du soin des pauvres (Acl. VI; I Tim. III, 8-42). Aussi l'aumône est-elle appelée 5f.axovla (Rom. XV, 31 ; II Cor. A^II, 4; IX, 1).
L'institution du « diaconat » est rapportée Actes VI. Cependant Mosheim (1) et. autres ont prétendu qu'elle remonte plus haut, et qu'il ne' s'agit Act. VI que de l'adjonction de diacres hellénistes aux diacres hébreux déjà existant. Suivant eux, lés vcWTspot qui ensevelirent Ananias et Sa^hira n'étaient autre chose que les diacres et les serviteurs établis de l'Eglise (Act. V). Ils appuient cette interprétation sur Luc XXII, 26, oii ils prennent le vswTspoç el le Siaxovwv pour des diacres, et sur I Pier. V, S, où les vecoTèpoi. sont opposés aux Trpsa-êuTsp or, et où, disent-ils, ce dernier terme doit s'entendre non des vieillards, mais des anciens, conformément à' sa signification générale dans le Nouveau Testament. Mais ce n'est là qu'une conjecture peu probable. Rien absolument ne porte à supposer que Jésus-Christ ou les apôtres eussent élabli le diaconat avant la circonstance mentionnée Act. VI. Pendant la vie du Sauveur, Judas portait la bourse et était chargé de la distribution des aumônes. Dans Act. V il est naturel que de jeunes hommes se lëvent d'euxmêmes pour emporter le corps d'Ananias et de Saphira. Ce n'est pas contre les diacres hébreux que ^murmurent les hellénistes, mais contre les hébreux en général. Tout indique que les apôtres
(i) Hist.EccL I. p. 105.
avaient été jusque là les administrateurs des biens de la communauté (Act. IV, 35-37 ; V, 4-6). Il n'y a donc pas de raisons suffisantes pour abandonner l'opinion commune. --
Les qualités nécessaires aux diacres sont marquées I Tim. III, 8-13, et ce sont à peu près les mêmes que celles des évêques pu des prêsbylres. Leurs fonctions se rapprochent aussi. Deux des sept diacres (Act. VI, S), Etienne et Philippe, étaient évangélisles, et il paraît que dans les premiers temps les diacres remplissaient tous les emplois ecclésiastiques, soit avec les presbytres, soit en leur absence. Ils étaient également nommés à vie et consacrés par l'imposition des mains (Act. V, 6).
Ainsi nos diacres actuels diffèrent à beaucoup d'égards de ceux de la Primitive Eglise^ car ils ne sont élus que pour un temps et ils ne s'occupent que de recueillir et de distribuer les aumônes.
Quant à nos « anciens », c'est une institution à laquelle rien ne correspond exactement dans l'âge apostolique ; quoiqu'en divers lieux on ait appelé de bonne heure les laïques à gérer avec les ecclésiastiques les choses religieuses. Le Trpsa-êuTspwv ([ Tim. IV, 14) diffère, par la même raison, de notre consistoire.
Diaconesses. — Il y avait des diaconesses (ai ot,àxovoj.). Il est parlé (Rom. XVI, 1) de Phébé, diaconesse de l'Eglise de Cenchrée. C'est certainement aussi de diaconesses que parle Pline dans sa lettre à Trajan : « necessarium credidi ex duabus a?iciiiis quœ « ministrœ » diceba7itur ». On rapporte en général à cette charge I Tim. III, 41 et V, 10; Tite II, 3 ; car les femmes dont il est là question ont à remplir des fonctions spéciales, elles doivent enseigner, exercer l'hospitalité, secourir les affligés, etc. Mais. les '/'/ip^'* (oti Tcpeo-êÙTî.Ssç) sont-:elles les mêmes que les oi^v.ovoi'i Assez souvent on les a distinguées. On a considéré les dernières comme chargées de la visite des malades, du soin des pauvres, du baptême des femriies, etc., et les autres comme des espèces de catéchistes pour les personnes de leur sexe. Du reste, si ces deux ordres do fonctions ont réellement existé à part, ils
ORGANISATION DE l'ÉGLISE 33S
se louchaient par tant de points qu'ils devaient fréquemment se confondre, surtout à une époque où la constitution ecclésiastique était si peu déterminée. Nous inclinons à croire. que c'était, sous des noms divers et peut-être dans des situations différentes, le même ordre de soins, de devoirs et d'emplois, et par •conséquent la même charge. Cette institution était bien nécessaire à une époque où la position de la femme dans la société était tout autre qu'aujourd'hui.
Question de VEpiscopat. — Une question fort controversée, et qui a souvent pris un intérêt et une gravité extrême, est celleci ; Les titres d'sTtwxoTToc; et de Ttpso-êUTspd; marquent-ils deux classes de ministres ou une seule? la distinction entre l'évêque et le pasteur ou l'ancien (1) est-elle d'institution divine ou d'institution ecclésiastique et humaine?
On ne trouve dans le Nouveau Testament nulle trace de cette distinction, [<> Les noms d' « évéqiie » et d' « anpieii » y sont souvent pris l'un pour l'autre et donnés aux mêmes personnes. Ainsi les pasteurs d'Ephèse (upso-êuTepo^ (Act. XX, . 17) sont ensuite nommés évêques (éTct-o-xoTrouç) (v. 28).
2° Il n'est jamais fait mention que de deux ordres de ministres,
(1) Cette question reçoit de nouveau une tiaute importance des débats qui s'engagent de toutes parts sur la constitution de l'Eglise. Elle se relève et d^ans la controverse catholique et dans la controverse protestante entre . les Episcopaux et les Presbytériens. Les Anglicans, en particulier, reviennent à afficher des prétentions extrêmes relativement aux prérogatives épiscopales. Pour un grand nombre d'entre eux, l'Eglise romaine est une église véritable, tandis que les églises protestantes ne sont que des sectes. Le prêtre catholique qui se fait anglican n'a pas besoin de consécration nouvelle parce qu'il a reçu l'ordination véritable, tandis que le pasteur presbytérien doit être de nouveau consacré. Le Puseysme n'est que l'exagération de cette tendance. De tels principes doivent nécessairement raviver les discussions, surtout avec l'importance que la question ecclésiastique reprend partout. Ce sujet tient d'ailleurs à d'autres, tels que celui de l'ordination et de la succession apostolique, auquel on a quelquefois comme suspendu toutes les grâces de la Nouvelle Alliance.
« les évêqiies el les diacres », ou « les anciens et les diacres», là même où loiit conduisait à parler des trois ordres s'ils eussent réellement ^existé, comme par exemple lorsque saint Paul donne des rëg"les pour leur élection. Après avoir exposé les qualités de Tévêqùe il passe à celles des diacres (I Tim. III). Est-il possible d^expliquer ce silence relativement aux anciens dans une telle occasion, autrement que par leur identité avec les évêques? Cette inductionsechange en certitude, quand on voit l'Apôtre, donnant les mêmes préceptes Tite 1,5-7, employer indifféremment les deux noms et les échanger l'un contre l'autre.; « La raison pour laquelle je t'ai laissé e?i Crète, c'est afin que. . . tu établisses des pasteurs (Tcpso-êu.- TÉpou;) dans chaque ville ; savoir s'Use trouve quelqu'un qui soit irrépréhensible, mari d'une seule femme, etc., car il faut que févêque (tov £7ri(TxoTCov) soit irrépréhensible, etc. » ■ — 3° Il y avait plusieurs évêques dans une même ville (Pliil. I, 1 : «. Paul et Timothée. .. aux évêques et aux diacres qui sont à Philippes, etc.))) ce qui est tout simple dans l'opinion presbytérienne, mais inconciliable avec le système épiscopal. Pélau (1) suppose que les apôtres ordonnaient plusieurs évêques dans le même lieu, afin qu'on les eût tout prêts pour les envoyer là oïj il serait nécessaire : hypollièse inadmissible, qui laisse d'ailleurs subsister les difficultés. Car elle n'explique pas pourquoi saint Paul ne s'adresse, qu'aux évêques et aux diacres de Philippes, sans nommer les anciens, ni pourquoi il appelle évêques ceux qui avaient été désignés auparavant comme pasleurs ou anciens d'Ephèse (Act. XX), ni pourquoi il néglige les anciens, dans sa lettre à Timothée, en exposant les qualités des ministres de l'Eglise, ni pourquoi il les confond avec les évêques dans sa lettre à Tite. Tous ces traits qui indiquent si positivement l'idenlité des deux titres pour saint Paul, restent toujours; l'hypothèse n'en rend pas compte. — 4° Dans les systèmes oti l'on pose la suprématie des évêques comme de droit divin, on leur réserve
(\).De ecclcsiastica Iderarchia, elc. , Lib. I, cap. I. (Paris 1641).
ORGANISATION DE l'ÉGLISE 337
Je g-ouyernement de l'Eglise, la décision dés questions de doctrine et de discipline, l'ordination, etc. Or, il n'est parlé que des anciens dans le Concile de Jérusalem (Act. XV, 2. 4. 6. 22. 23). L'ordination est attribuée à ces derniers (ITim. IV, d4) aussi bien que la direction dés affaires ecclésiastiques (1 Tim. V, 17 : 7:poeo-T(OT£; Ttps^giJTepo^ I Pier. V, 1. 2 : stcwxotîoGvtsç) . D'ailleurs, dans l'esprit du Nouveau Testament, toutes ces fonctions gouvernementales, dont on fait la base de la supériorité des évêques, sont inférieures à celle de la prédication, unanimement accordée aux anciens (A.ct. VI, 2.4 ; I Cor. I, 17).
On a voulu tirer de 1 Thés. V, 12. 14, la distinction apostolique de l'évêque et de l'ancien, prétendant que saint Paul y parle de deux ordres de pasteurs, dont les uns gouvernaient et les autres enseignaient.: « Touç xoTît.wvTa; ev ufjLTv, xal Trpoïo-raiJisvouç ujjLÔv £v Kupio), xai vouGsTouvTaç uijiàç. » Mais la forme même de la phrase prouve qu'il n'a réellement en vue qu'une seule classe d'ouvriers évangéliques, qui présidaient et instruisaient tout ensemble, ou qui pouvaient faire l'un et l'autre, l'article n'existe que devant xoTC!.(5vTaç. Ce passage est parallèle de I Tim. V, 17, oii l'Apôtre veut qu'on honore doublement l'ancien qui préside et qui instruit.
On a dit que le mot Trpso-êuTspoç étant un titre honorable (senior) il a pu en ce sens être appliquéaux évêques, et que celui d'eTui- «yxoTToç, pris dans son acception étymologique, a pu être employé pour désigner les anciens, sans qu'il résulte de là Tidentité ecclésiastique des deux titres, — que le nom d'apôtre, qui dans sa signification propre ne convient qu'aux Douze, est pourtant donnée à d'autres, — et que les Douze se sont appelés euxmêmes Trpsa-êuTepo!. et même Stpàxovo!.. — Nous ne nions pas la vérité de ces observations, mais évidemment elles ne rendent pas compte des faits. S'il existait dans la Primitive Eglise une distinction formelle entre l'office çl'évêque et celui d'ancien, comprend-on, je le répète, qu'elle ne soit indiquée nulle part, et qu'il ne soit jamais fait mention des droits et des devoirs respectifs
de ces deux ordres de minisires, même dans les occasions oti tout conduisait ou obligeait à en parler (Phi). I, 1 ; I Tim. III; Tilel)? Si la différence des deux ordres était établie dans d'autres passages, comme l'est celle des ministres ordinaires et des ministres extraordinaires, l'explication proposée serait valable pour les passages où les litres d'évêque et d'ancien se présentent comme identiques. Mais prétendrait-on conclure la différence des textes mêmes qui impliquent ridentité'i
On a dit encore que Timothée et Tite étaient évêques, que c'est en cette qualité qu'ils établirent des anciens, l'un àEplièse, l'aulre en Crète, et que c'est par conséquent dans leur minis-. 1ère qu'il faut chercher l'idée apostolique de l'épiscopal.— Mais celte assertion a pour unique fondement, la souscription de l'Epître à Tile et de la seconde à Timothée. Or, il n'y a qu'une voix sur l'inauthenticité de ces souscriptions comme des autres. D'après la nature des fonctions de ces deux compagnons de saint Paul et d'après le témoignage de l'histoire, il est évident qu'ils appartenaient à la classe des évangélistes (Act. XVI, 3. 4 ; Rom. XVI, 21; I Cor. IV, 17; II Tim. IV, 9. 10 ; II Cor. VIII, 23; Tite I, 5). ,
Ainsi, le Nouveau Testament, si on le prend pour unique juge, donne gain de cause aux presbytériens ; non seulement il se lait absolument sur la distinction des deux ordres, mais il s'exprime partout de manière à prouver qu'il ne la fait point; témoignage à la fois négatif et positif qui ne saurait laisser de doutes.
Mais il se 'présente ici un fait remarquable et grave ; le système épiscopal se trouve à peu près universellement établi dès le n° siècle. Cette question semble dès lors se placer sur la même ligne que celles du dimanche ei du pédodapiisme, oii manquent aussi les déterminations scripturaires, et où de l'ancienneté et dé l'universalité on conclut rapostolicilé. C'est la base d'argumentation qu'ont adoptée un grand nombre d'épiscopaux. — Nous pouvons répondre V que le point en discussion n'est pas
ORGANISATION DE l'ÉGLISE 339
passé sous silence dans le Nouveau Testament comme le changement du jour de repos ouïe baptême des enfants, mais qu'il y est formellement décidé, car le Nouveau Testament ne mentionne, à côté des diacres, qu'un seul ordre de ministres ordinaires, qu'il nomme indistinctement anciens ouévêques. Evidemment il n'y a pas parité entre les questions qu'on assimile. Pour le dimanche, par exemple, les écrits sacrés n'en affirment point, il est vrai, l'institution divine; mais ils renferment divers traits qui montrent que ce jour se distinguait par certains usages et certains caractères religieux dès le temps des apôtres (ICor. XVI, 2 ; Apoc. I, 10) ; et quand nous le voyons ensuite universellement observé (Lettre de Pline ; Justin etc.) nous avons le droit d'en conclure qu'il fut consacré d'une manière spéciale au culte chrétien, sous la direction des fondateurs de l'Eglise. Pour l'épiscopalisme, au contraire, les Livres saints, bien loin d'en contenir les indications ou les semences, le combattent formellement, puisqu'ils détruisent la distinction sur laquelle il repose; 2° Il est aisé d'expliquer l'élévation rapide de l'un des pasteurs^ lorsqu'il s'en trouvait plusieurs dans un même lieu (Act. XXj 28; Phil. I, 1 ; I Tim. IV, 44). On comprend, en effet, que l'ordre des délibérations, l'unité de direction et de conduitej et mille autres causes, aient ainsi porté de bonne heure à établir \n\ président ; qu'on lui ait affecté insensiblement le nom d'évêque (ou d'ange : Apoc. II); que l'utilité de cette institution l'ait bientôt rendue générale; que, par l'effet des circonstances extérieures, le besoin d'union et de force, les tendances naturelles de l'homme, etc., ce président, qui n'était d'abord que primiis inter pares, se soit trouvé peu à peu investi d'attributions et de prérogatives supérieures. C'est la loi de développement de tous les pouvoirs. Ce fut celle de l'épiscopat lui-même depuis les temps dont nous parlons jusqu'à la Réformation. Les évêques du 11° siècle sont tout autre chose que ceux du iv° ou du viif. Le principe une fois posé se développa sans cesse, jusqu'à l'établissement complet du système romain, son complément final.
Getle explication, qui se recommande d*elle-même par ses rapports avec la nature humaine et avec l'histoire ecclésiastique, se confirme encore quand on entend Clértiènt de Rome dire, selon la formule du Nouveau Testament : « Que les apôtres ,« prêchèrent dans les cités et les contrées diverses, établissant « leurs premiers disciples, après les avoir éprouvés par le Saint- « .Esprit, pour être évêques et diacres de ceux qui croiraient « ensuite ». Folycarpe ne mentionne que les anciens et les diacres (Ep. aux Philippiens, V et VI). Le titre de l'Epîlreest déjà significatif : « Polycarpe et ceux qui sont anciens avec lui, etc. ». C'est aussi la formule d'Irénée en divers endroits. Epiphanes (en 368), pour rendre compte de l'état des églises, suppose que les apôtres établirent, dans certaines localités, seulement des évêques ou des anciens et des diacres, et dans d'autres des évêques, des anciens et des diacres ; ce qui indique visiblement, quand on laisse l'interprétation pour s'en tenir aux faits, que certaines églises ne prirent que lentement la forme épiscopale et retinrent longtemps, malgré l'entraînement universel, l'institution et la forme primitive. , "
11 y.a là deux choses, le fait et le principe, en d'autres termes le droit humain et le droit divin. La suprématie de fait est généralement établie dès le nf siècle, mais les Pères eux-mêmes reconnaissent qu'jau commencement il n'en était pas ainsi, et que les mêmes hommes étaient appelés indifféremment évêques et anciens (Hilaire, Théodoret, etc.). Voici le témoignage formel de saint Jérôme (1) : « Eumdèm esse presbylerum qui et episcopus est; et antequam diaboli instinctu studia in religione fièrent et diceretur inpopidis : ego sum Paidi, ego Apolli, ego autem Cephas, communis presbyterorum concilio ecclesias gubernatas esse. Postquam autem unusqiiisque ^uos bdptisaverat suos putabat esse, non Christi, in toto orbe decretum esse ut unus de presbyteris electus prseponeretur cœteris, ad quem omnis Ecclesiœ
{i) Comm. in EpisUad Titum.
ORGANISATION DE l'ÉGLISE 341
curapertîneat, et schîsmatum semina tollerentur y> . Il est curieux de rapprocher cette déclaration de saint Jérôme du décret de Trente qui anathématise « quiconque ose dire que la suprématie des évêques n'est que de droit ecclésiastique ».
Ordination. — Consécration.
L' « ordination », ou l'institution aux charges ecclésiastiques, se fait généralement ^dcc X imposition des mains, symbole de bénédiction et de consécration tout ensemble.
Dans les églises épiscopales, l'ordination appartient aux évêques seuls; dans les églises presbytériennes elle est conférée par les pasteurs (presbytère en Ecosse, aux Etats-Unis ; colloque en France) ; dans les églises indépendantes et baptistes elle se fait par les suffrages du peuple. L'imposition des mains est tenue pour essentielle dans les églises des deux premières classes, elle est seulement facultative dans les églises de la troisième classe, où elle est quelquefois pratiquée, quelquefois négligée. -
Il est remarquable qu'on ait attaché tant d'importance chez les épiscopaux à un acte dont le Nouveau Testament parle si peu (1). C'est un exemple, entre mille autres, de la disposition de l'homme à remplacer le fond par la forme, l'esprit par la lettre, et à substituer la vocation extérieure à la vocation intérieure, sans laquelle la première n'est rien., Le Nouveau Testament insiste sur les qualités des pasteurs ; il indique à peine le mode de leur institution. (Toujours il faudra appliquer dans mille directions différentes cette parole du Seigneur : ii Vous
(1) Il va sans dire que partout où l'ecclésiasticisme se ravive, il va s'appuyer sur le sacramentalisme, son principe fondamental, et que, dès lors, l'ordination tend à revêtir une couleur et une vertu mystiques d'où dépend le caractère pastoral. Le néo-Luthéranisme incline, comme le Puseysme, à en faire un sacrement.
â42 TROISIÈME PARTIE
Uégligez les choses les plus importantes... r la justice, la miséri'corde et la fidélité. Ce sont là les choses qu'il fallait faire... Conducteurs aveugles! qui coulez un moucheron, et qui avalez un chameau. » (Malt. XXIII, 23. 23).
L'iiïi position des mains n'est nulle part formellement pres- 'crite. Elle est mentionnée quatre à cinq fois en rapport avec l'ordination, et toujours incidemment: Acl. VI, 6 (établissement des diacres) et XIII, 3 (mission de Paul et de Barnabas), I Tim. IV, 14 ; II Tim.. I, 6 (allusions à la consécration de Timothéé). Dans le dernier de ces deux passages, saint Paul ne parle que de lui, dans le premier il parle de la compagnie des anciens, à\\ presbytère. [On a voulu voir là une contradiction ; il n'y en a pas ; l'Apôtre et les anciens ayant concouru à la cérémonie, il relève dans un cas la part qu'il y a prise, dans l'autre celle des anciens.) L'imposition des mains est mentionnée encore dans I Tim. W . 22 : « N'i?npôse les mains à personne avec précipitation ; ne participe pas aux péchés d' autrui ï>\^\ cq dernier texte relève la gravité dé l'ordination, il la fait porter non sur l'essence du rite, mais sur le défaut de disposition chez celui qui le reçoit et sur le défaut de circonspection chez celui qui l'adniinistre.
L'imposition des mains n'était pas réservée uniquement à l'institution des ministres de l'Eglise. Les apôtres imposaient lés mains aux malades pour les guérir (Acl. IX, 17 ; XX VIII, 8; Marc XVI, 18), aux disciples pour leur communiquer le Saint-Esprit (Act. VJII, 17 ; XIX, 6) d'oti les catholiques et les anglicane dérivent leur confirmation. Ce rite venait des Juifs. Il était chez eux un symbole de bénédiction (Gen. XL VIII, 14 ; Màtt. XIX, 1 S), de consécration (victimes), d'institution (JNomb. XXVII, 18). Il réunit ces trois caractères dans l'ordination pastorale.
Ce mode d'institution a été, jusqu'en ces derniers temps, universellement adopté et constamment suivi, et quoiqu'on ne puisse prouver qu'il soit absolument obligatoire^ il convient de
ORGANISATION DE l'église 3,43
le retenir comme donné par l'Ecrilure, consacré parla pratique générale' de l'Eglise et très propre à représenter la nature des engagements du Saiivt Ministère et le dévouement de celui qui. les contracte. Tout doit se faire avec ordre, et l'on ne peut avoir l'ordre sans règles positives. Il faut se garder à la fois de ce mysticisme formaliste qui attache à de pures cérémonies des vertus secrètes et merveilleuses, qu'elles ne sauraient avoir, et de ce mysticisme spiritualiste qui, dans son ardeur contre l'abus des observances extérieures, renverserait toutes les institutions, toutes les pratiques et toutes les coutumes lutélaires. Les catholiques, les puseystes anglais, les confessionalistes allemands tombent dans le premier de ces extrêmes par l'importance superstitieuse qu'ils accordent aux rites ecclésiastiques et, en particulier, à l'ordination; les quakers, les indépendants, et bien d'autres, se jettent dans le second. La lutte, de jour en jour plus vive, de l'individualisme et de l'ecclésiaslicisme fait osciller de toutes parts entre ces deux excès.
A qui appartient le droit d'ordonner ou de consacrer ? Cette question, de laquelle on a voulu faire dépendre et la légitimité de la vocation pastorale et les destinées de l'Eglise (systèmes romain et anglican-puseyste), tombe d'elle-même dès qu'il est reconnu que la distinction entre l'évêque et l'ancien n'est que d'institution ecclésiastique. Elle est d'ailleurs résolue dans le sens presbytérien I ïim. IV, 14 : « Ne néglige point le don qui est en toi, qui t'a été donné.,, par Ti^nposition des mains de l'assemblée des ancietis » fjxsTà £Tt!.9éar£toç twv '/slpwv toû Ttoscrêu- Tspioy (1).)
La recommandation de saint Paul (I ïim. V, 22) mérite une attention sérieuse. C'est un acte infiniment grave que de conférer le caractère pastoral; il intéresse au plus haut degré la prospérité de l'Eglise et le salut des âmes : aussi était-il accom-
(1) Oltramare traduit : « Qui fa été conféré... lorsque le collège des anciens t'a imposé les mains. » (Edit).
pagné dans les temps primilifs de laprièreet du jeûne (Act. XIII, 3 ; XIV, 23]. Il en est, trop souvent, de cet acte si saint et si solennel comme du baptême et de la première communion, oti l'on ne voit guère qu'une sorte de formalité religieuse, rendue obligatoire par l'usage. Les pasteurs qui combattent Vopus operàtum dans un cas, doivent prendre garde d'y tomber euxmêmes dans l'autre .
':;j:-:\^iiî: