CHAPITRE PREMIER CONSIDÉRATIONS GÉNÉRAI4ES
A la doctrine de l'Eglise se rattachent celle du culte et celle des sacrements. Le premier point appartient presque exclusivement à la Morale, et nous n'en dirons que quelques mots ; mais le second soulève des questions dogmatiques vivement débattues et que nous ne saurions négliger.
Simplicité du culte évangélique
Le culte évangélique est extrêmement simple parce qu'il est spirituel : « Dieu est esprit^ et il faut que ceux qui V adorent, V adorent 671 esprit et en vérité. » (Jean IV, 24). La pompe des cérémonies ne lui est point essentielle ; il ne lui faiit que la foi, qui rend présentes les choses qu'on espère et visibles celles qu'on ne voit point; il se nourrit de repentir et d'amour; il a sa racine et sa vie dans la communion de l'âme avec Dieu par Jésus-Christ. Il se célébra durant les premiers siècles partout oh la persécution lui laissait une place, c'est-à-dire sans éclat ni appareil d'aucune espèce, et c'est alors qu'il fut surtout puissant. Il se compose de la lecture et de la méditation des Ecri-
tures, de la prière, de l'exhortation, du chant sacré, de la célébration de la Sainte Cène. La forme n'en est nulle part prescrite dans le Nouveau Testament ; mais c'est avec les éléments et les caractères qui viennent d'être indiqués qu'il se montre dans les Actes et dans les Epîtres. (Act. II, 42 ; XX, 7 ; I Cor. XI; XIV; Col. III, 46). C'est encore sous ces traits généraux qu'il nous est décrit, après l'âge apostolique, par Pline le Jeune dans sa lettre à Trajan (111) (1), par Justin Martyr (150) (2), par
(1) « Ils s'assemblent à un jour déterminé (stato die), avant le lever du soleil; ils chantent en commun des hymnes à Jésus-Christ comme à un Dieu, et s'engagent par serment {sacramento) non à consommer quelque crime, mais à ne commettre ni vol, ni adultère, ni larcin, ni mensonge, à ne nier aucun dépôt. Après celaj ils se séparent et se rassemblent de nouveau pour manger en commun, mais sans excès. » (Epist., X, 97).
(2) « Nous adorons Dieu, non par des sacrifices, mais par des prières, des cantiques et des actions de grâce : c'est Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui
nous a enseigné sa doctrine Tous ceux qui sont persuadés de la vérité
de l'Evangile, et qui s'engagent à vivre selon ses lois, demandent avec jeûne à leur Dieu la rémission de leurs péchés et l'assemblée unît avec eux ses. prières. Alors ils sont lavés dans l'eau régénératrice, et baptisés au nom de Dieu, le Père de toutes choses, au nom de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ et au nom de l'Esprit Saint. Celui qui s'est ainsi lié à nous par le baptême est amené avec les frères dans le lieu où tous présentent leurs prières et leurs supplications. Ensuite on présente du pain et une coupe remplie de vin et d'eau à celui qui préside : il bénit et glorifie le Père de tous, au nom du Fils et du Saint-Esprit, et il lui rend grâces de ses bienfaits; tout le peuple se joint à lui, en disant : Amen. Les diacres donnent à chacun des assistants du pain, du vin mêlé avec de l'eau, et ils en portent aux absents. Cette nourriture, que nous appelons Eucharistie, n'est donnée qu'à ceux qui croient à notre doctrine, qui ont été baptisés et qui vivent selon les lois de Christ. Nous ne recevons pas ce pain et ce vin . comme une nourriture et un breuvage ordinaires, car les Apôtres, dans leurs Commentaires qu'on appelle Evangiles, nous enseignent que Jésus, ayant pris du pain, l'ayant béni et ayant rendu grâces, dit : Faites ceci en mémoire de moi, ceci est mon corps; et, après avoir pris la coupe, il dit : Ceci est mon sang; et il ne donna l'Eucharistie qu'à ses disciples. Nous nous rappelons ces choses ; les riches secourent les pauvres ; et nous nous entretenons ensemble. »
« Le jour du soleil, c'est-à-dire le dimanche, les habitants des villes et des campagnes s'assemblent dans un même lieu, où se lisent les Commen-
Terfullieh (1), Origène, Arnobe, Lactance, etc., quoiqu'il s'éloignât peu à peu de sa simplicité en s'éloignant de son origine, et qu'il tendit à s'adresser à l'itnaginatiôn plus qu'à la conscience et au cœur ; à mesure que le Christianisme lui-même se sécularisait, le rituel, auquel on attachait des propriétés mystiques, s'élevait insensiblement au rang du spirituel; et le Christianisme passait sous le joug de la forme, qu'il était venu briser. La grandeur du culte évangélique, comme sa vertu, est toute intérieure. Cependant il ne fait pas abstraction complète des moyens externes d'édification; car nous ne sommes point de purs esprits ; il requiert les réunions religieuses ; il emploie la prière commune," le chant sacré, la prédication ; il a des rites symboliques ou A.es'sacrements. (2) ' ^
taires des Apôtres et les Livres des Prophètes. Puis quand la lecture a cessé, celui qui préside instruit les assistants et les excite par son discours à l'imitation de ce qu'ils viennent d'entendre. Quand il a fini de parler, nous nous levons tous ensemble pour prier; immédiatement après on présente, comme nous l'avons dit, du pain, du vin mêlé avec de l'eau ; le pasteur prie et loue Dieu; le peuple répond à haute voix : Amen. — Les aumônes sont remises entre les mains du président pour assister les orphelins, les veuves, les nïalades,'Ies pauvres, les prisonniers, les étrangers, en un mot tous ceux qui sont dans le besoin, ^{il^ Apologie) .
(1) «Nous nous réunissons pour offrir à Dieu nos prières. Nous lisons les divines Ecritures; nous fortifions notre foi par des chan^ sacrés; nous affermissons notre confiance en inculquant dans xms cœurs les préceptes de notre loi. Si quelqu'un commet une faute, il' est éloigné du lieu de nos prières et de la société des chrétiens. Ge\;ix qui président sont les plus âgés, et ceux qui méritent cette distinction; cet honneur n'est point mis à prix, on l'obtient par la voix de tous. Aucune des choses saintes ne s'acquiert avec de l'argent. On recueille dams une cassette ce que chacun peut donner; on s'en sert pour inhumer les pauvres, pour nourrir les indigents, les orphelins, etc.. Aussi l'on dit : Voyez comme ils s'aiment, ils Sont prêts à mourir les uns pour les autres. — Les lieux où s'exerce notre culte sont simples et sans ornement. » »
(2) Voir dans l'Encyclopédie des Sciences religieuses, le bel articlg de M. Bersier sur Le Culte. (Edit.)
424 OUATRIÈME PARTIE
Sens DU MOT « Sacrement ». — nombre des sacrements. — Grande diversité d'opinions à cet égard. — efficacité des sacrements : — Opinions « Catholique », « G-recque », «Anglicane », «Luthérienne >, « Calviniste», « Zwinglienne », » Sociniénne ». — Deux classes générales : 1° « Canaux de la grâce » ; 2° « Signes de la grâce ».
Le moi sacrement n'est i^omt scripturaire ; il n'est nulle part appliqué dans le Nouveau Testament aux cérémonies qu'il désigne aujourd'hui. C'est un terme purement ecclésiastique, et d'origine latine. L'expression sacramentum avait diverses significations, dont la plus commune était celle à.& serment ; elle marquait spécialement l'engagement ou le vœu d'obéissance absolue dés soldats romains envers leurs chefs; et l'on a, cru généralement que c'est de là qu'elle a passé aux cérémonies oti se prononcent les engagements et les vœux du Christianisme. Les Pères ont fait^ en effet, des allusions à ce serment militaire en exposant les devoirs du baptême et de la Cène. Mais l'expression prit de bonne heure dans l'Eglise latine une signification spéciale qui fut plus probablement la raison de son application à nos rites sacrés ; elle 46vint synonyme de mystère. La Vulgate traduit fréquemment [xuarTy^piov, dans sa double acception de chose cachée et d^emhlème, de type^ par sacramentum ; ainsi Eph. m, 9 ; V, 32 ; Col . I^ 27 ; I Tim. III, 16 ; Apoc. I, 20 ; XVII, 7. Or, nous savons que les Grecs aimaient à appeler dit nom de mystèi^esles cérémonies comme les doctrines chrétiennes, et qu'ils le faisaient en particulier pour le baptême et l'Eucharistie; les Latins durent employer et enîployèreht en effet dans le même sens le terme de sacrement, dès qu'ils lui eurent donné une" signification identique. Ils font de tous les dogmes de la foi comme de tous les actes du culte, des sacrements ; ils parlent du sacrement de l'unité, du salut, de la rémission des péchés, de
la croix, etc., etc.; c'est-à-diro qu'ils font de ce terme un usage analogue à celui que les Grecs faisaient du mot mystère.
Carlstadt(l) rejeta ce terme comme ambigu et non. biblique; Zwingle rimprouva sans le rejeter; toutes les Eglises l'ont retenu. On peut, on doit même le conserver, puisqu'il est consacré par l'usage. Il suffit de le bien définir.
On a donné des sacrements des définitions nombreuses, et certains théologiens, Bellarmin par exemple, en ont voulu conclure qu'il était impossible de les définir exactement. D'après saint Augustin (qu'ont suivi la plupart des scolastiques), les sacrements sont: (( les signes des choses sacrées, ou dos formes « visibles de grâces invisibles ; Signum réi sacrœ aut invisibilis ({ gratiœ visibilis forma. ». — ■ Hugues de Saint- Victor accuse cette définition d'être insuffisante, et y substitue celle-ci : « Le « sacrement est un élément matériel et sensible, représentant « par sa similitude, signifiant par son institution, contenant par « sa consécration une grâce invisible et spirituelle. ». La définition d'Augustin, quoique retenue par l'Eglise catholique, est en efiet plus d'accord avec le dogme protestant qu'avec le dogme romain. — D'après le Concile de Trente et le Catéchisme romain: « des actes joints à des paroles solennelles où nous est marqué « et conféré im effet de la grâce ; actïo verbis juncta solennibus^ « quâ signîficatur et exhibitiir effectus gratiosus. » — D'après Mœhler(2): « des choses sensibles qui, par l'institution divine, « possèdent la vertu de signifier et de produire" la sainteté et la t « justice. » — D'après les luthériens : « des actions solennelles,
(1) Réformateur aventureux et fantasque, fougueux adversaire de Luther. Il mourut paisible partisan de Zwingle en 1551. — M. Ed. Cunitz s'exprime - ainsi à son sujet dans VEncycl. des sciences relig. : « Homme honnête et ne manquant pas de science, mais emporté, extravagant et ne gardant aucune mesure, il eut le malheur d'entrer en collision avec Luther et d'allumer, en soulevant les premières discussions sur la Sainte Gène, te funeste brandon de discorde qui sépara les deux Eglises confessionnelles issues de la Réformation. » (Edtf.).
(i) Symb., T. I, p. 283.
« divinement instituées, dans lesquelles Dieu offre et donne sa « grâce et les biens célestes à ceux qui y participent avec « foi » (t). — D'après Calvin : « des témoignag-es de la grâce « divine confirmés par signes extérieurs et des gages de notre « piété. » — D'après la Confession de La Rochelle : « des gages « et manteaux de la grâce de Dieu qui aident et soulagent notre w foi, et qui sont tellement signes extérieurs que Dieu opère par « eux en la vertu de son Esprit, afin de ne nous y rien signifier « en vain » (art. 34). — = D'après la Confession anglicane : « des « signes efficaces dé la grâce et de la bonne volonté de Dieu « envers nous, par lesquels il opèi'e invisiblement au dedans de « nous, n'excitant pas seulement, mais aussi fortifiant et con- « firmant la foi que nous avons en lui » (art. 25). — D'après le Catéchisme de l'Église écossaise : « de saintes institutions oti, (( par des signes sensibles. Christ et les bienfaits de la Nouvelle « Alliance sont représentés, scellés et appliqués aux croyants ». Sous toutes ces définitions^ se trouve la même idée générale, savoir que les sacrements, sont des cérémonies symboliques, établies de Dieu, et destinées à être le signe, le sceau, le gage ou le canal des grâces évangéliques. Les deux points' principaux sur lesquels on diffère sont : leur nombre et leur efficacitç.
1° Nombre des sacrements. — Avec la signification si large, ,si vague, si indéterminée des mots sacramenturriy [fuoTTiptov, on aurait pu multiplier indéfiniment les sacrements. Quelques scolastiques en comptèrent jusqu'à douze. Raban Maur en posait» seulement ^2^<2^?:e ; le baptême, le corps de Christ, le sang de? Christ et l'onction ou le chrême, la confirmation. (Au fait le baptême et la Cène seuls, car la confirmation n'est que le complément du baptême). Paschase Radbert, trois; réunissant en un seul le corps et le sang de Christ. Arnold, cinq, parmi lesquels l'ablution des pieds. (Saint Bernard fit aussi de ce dernier acte un sacrement.) ^
(i) Con/. d'^M^., art. 13., T
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Hugues de Saint- Victor établissait ^row classes de sacrements : 1» Ceux sur lesquels se fonde le salut : le baptême et la Sainte Cène, en y joignant la confirmation; 2" Ceux qui avancent la sanctification sans être nécessaires au salut, tels que l'usage de l'eau bénite, des cendres, etc.; 3° Ceux qui semblent avoir été établis uniquement pour servir de préparation et de consécration aux autres, ainsi l'ordination, la bénédiction des vêtements ecclésiastiques, etc. — Les catholiques et les grecs, depuis Pierre Lombard et Thomas d'Aquin, en reconnaissent sept : le baptême, la Sainte Cène, la confirmation, la pénitence, l'ordination, ■le mariage, l'exlrême-onction. (Tout en admettant les sept, Alexandre de Halès fait remarquer que le baptême et la Cène sont les seuls qui aient été institués par Jésus-Christ. Cette remarqué se trouve plusieurs fois chez les scolastiques, de même que chez les grecs). Les protestants n'en ont retenu que deux^ le baptême ei la Cèwe; (quoique, dans le principe, Luther ait paru en faire un de l'absolution, ainsi que Zwingle du mariage et Calvin de l'ordination).
Toujours et partout, le baptême et la Cène ont été considérés comme des sacrements de la Nouvelle Alliance; les Pères les plus distingués, tels que Chrysostônie (1) et saint Augustin (2), les ont regardés comme l'étant seuls au sens propre, et celte opinion a été exprimée par les docteurs, même après la détermination ecclésiastique. Ces deux rites sacrés représentent, en effet, les deux grandes grâces auxquelles se réduit l'Evangile : la justification et la régénération ; ils sont donc, selon la définilion générale, le signe, le gage, le sceau des promesses. Mais les autres rites que l'Eglise romaine place à côté, et au même rang, n'ont pas ce caractère essentiel. La. pénitence (attrition, confession, satisfaction) est simplement un devoir ou unp condi-
(1) I" Epît. aux Cor., hom. 7 ; — sur Jean, hom. 84.
(2) Contre Faust. — Epit. à Bonif. — Des peines et de la rémission des péchés.
lion de salut, et Vabsolution qui l'accompagne, ramenée à l'idée chrétienne, n'est que la déclaration du pardon attaché à la conversion et à la foi. Le mariage est un contrat (la pensée de le placer parmi les sacrements n'a pu naître que de la traduction d'Eph. V, 32, par la Vulgate). Jj ordination est un simple mode d'investiture. La confirmation n'est point une institution du Nouveau Testament ; les passages qu'on allègue pour la légitimer, comme Act. YIII, 14-17, et surtout XIX, 6 : o. Après que Paul leur eût imposé les mains, le Saint-Esprit descendit sur eux, et ils parlaient diverses langues'et prophétisaient ^) , ont traita un acte miraculeux qui, par sa nature même, n'a pu se perpétuer. Il en est de même de Vextrême-onction; U.d>xc> "W, 13: « Ils oignirent d'' huile plusieurs malades, et ils les guérirent », et Jacq. V, 14 : iiJQuelquUn est-il malade, qu'il appelle les pasteurs de V Eglise, et qu'ils prient pour lui, et l'oignent d'huile... Et la prière faite avec foi sauvera lé malade, etc. •», se rapportent aussi à l'exercice d'un pouvoir surnaturel et, par conséquent, temporaire. Le baptême et laCéwe, ayant seuls les caractères et les éléments constitutifs des sacrements, doivent donc seuls être tenus pour tels (1),
2" Efficacité des sacrements. — Sur ce point, les opinions sont aussi très diverses.
Opinion catholique. — Les catholiques croient que les sacrements confèrent par eux-mêmes [opère operato) les grâces dont ils sont la représentation ; ils leur attribuent une énergie propre, une vertu inhérente, indépendante des dispositions de ceux qui les reçoivent, et que le péché mortel peut seul empêcher d'agir : « Si quelqu'un dit que lés sacrements de la loi nouvelle ne « contiennent pas la grâce qu'ils représentent pu qu'ils ne la u confèrent pas à ceux qui n'y opposent pas d'obstacles, et qu'ils
(l) Voy. les considérations que fait Valoir le catholicisme pour légitimer ces cinq sacrements dans Burnet, Dyck, Bossuet : (jEaîpoSi 80); Mœhler, Ghenevière, etc.
DU CULTE ET DES SACfiEMENTS 429
« ne sont que des signes extérieurs de la justice reçue par la « foi, qu'il soit anathëme (1). » « Si quelqu'un dit que la grâce « n'est point conférée opère operato par les sacrements de la loi u nouvellei mais que la foi à la promesse divine suffit seule pour « obtenir la grâce, qu'il soit anathème (2). »
Les catholiques disent généralement que ce qui fait la supériorité des sacrements du Nouveau Testament sur ceux de l'Ancien, c'est que ces derniers n'étaient efficaces que ex opère b'peràntis, c'est-à-dire par la foi de ceux qui y participaient^ tandis que les mystères évangéliques le sont par leur ver /w •propre oxx. opère operdto , selon l'expression consacrée (3). « Les « sacrements de la Nouvelle Alliance, dit Bossuét, ne sont pas « seulement des signes sacrés qui nous représentent la grâce, « ni des sceaux qui nous la confirment, mais des instruments « du Saint-Esprit qui servent à nous V appliquer j et qui nous « /â! .coNFÈRifiNï en vertu des paroles qui se prononcent et de (.(.l'action qui se fait sur nous au dehors^ pourvu que nous « n'y apportions aucun obstacle par notre mauvaise disposi- « tion (4). » — « C'est par les sacrements que les mérites de « Christ nous sont appliqués (5). » — « Jésus-Christ, dit « M. Maret (6), a confié à l'Eglise et au ministère qu'il y a « établi, la parole de vérité qui éclaire les esprits et la grâce « qui change les cœurs. — La grâce n'est que l'extension du
(1) Conc. de Trente^ Sess. VU, can. 6.
(2) J6id., i6id, can. 8. ,
(3) Définition des deux termes par Gabriel Biel, cité dans Hagenbach (T. II, p. 81) : « Le sacreiHient est dit opérer ex opère operato, en ce qu'il confère la grâce par lui-même (eoc co ipso) à ceux qui le reçoivent, quand l'obstacle du péché mortel ne l'empêche point; de telle sorte qu'aucun bon mouvement intérieur n'est requis pour le rendre efficace (non requiritur bonus motus interior in suscipiente) . Il est dit opérer ex opère opérante, \e\ operdntis, en ce que l'exhibition du signe ne suffit point et qu'il faut un bon mouvement ou une dévotion intérieure chez celui qui le reçoit.
(4) Expos. 78.
(5)I6id. 77.
{Q) Du Panthéisme.
« mystère de l'incarnation; elle est ordinairement attachée « atix sacrements. — Par là, Jésus-Christ a lié, de la manière « là plus efficace, le iîdèie à la société religieuse. »
Cette doctrine fonde en effet les prérogatives sacerdotales, car elle fait du prêtre le médiateur entre l'âme et Jésus-Christ et de l'Eglise la dépositaire et la dispensatrice de 1^ grâce. Elle fonde aussi l'absolue nécessité des sacrements.
Lés catholiques croient encore que l'intention de l'officiant est requise pour que les sacrements soient valides et salutaires. De sorte que si cette intention (sur laquelle du reste les docteurs catholiques discutent) vient à manquer, on n'a qu'une vaine forine, sans réalité ni vertu, et je chrétien ne trouve rien dans ces mystères, quels que soient les sentiments de repentir ou de ferveur qu'il y porté. Doctrine àntiévangélique qui fait dépendre le salut dés âmes de causes absolument étrangères à leurs dispositions propres; doctrine redoutable, qui poui-rait fermer toutes les sources de la grâce, puisqu'elles sont toutes placées dans les sacrements d'après le dogme romain, et qui porterait un trouble incessant dans les consciences les plus pures ; doctrine impie, en un sens, qui soumet le don de Dieu à la volonté de l'homme profane et aux caprices de l'incrédulité (1).
Cette doctrine, les protestants l'ont unanimement rejetée; ils s'accordent à reconnaître, selon la déclaration anglicane, « que « quoiqu'on l'Eglise visible les méchants soient toujours mêlés « avec les bons, et que quelquefois même ils aient la princi- « pale autorité en la prédication de la Parole et l'administra- « tion des sacrements, néanmoins jpuisque ce n'est point en « leur propre nom qu'ils y vaquent, mais au nom du Christ et a en vertu de sa commission, nous pouvons user de leur minis- (( tère, tant pour ce qui est de l'ouïe de la Parole de Dieu que « pour ce qui est de la participation aux sacrements. Et leur
(1) Luther raconte que les prêtres, italiens faisaient souvent parade d'une scandaleuse audace d'esprit fort, et qu'il leur arrivait d4 dire en consacrant l'hostie : panis es etpanis manebis. (Michelet). (
« méchanceté n'anéantit point l'effet de l'institution do Christ « et ne diminue point la grâce des dons de Dieu en ceux qui (( les reçoivent avec foi (i). »
Opinion orthodoxe. — La doctrine de l'Eglise grecque ne diffère pas essentiellement dé celle de l'Eglise catholique. Pour elle les sacrements sont des actes saints qui, sous une forme visible, communiquent à l'âme du croyant la grâce invisible, par la médiation de Jésus-Christ (2). Il faut , trois choses pour que le sacrement soit parfait : une matière en harmonie avec la nature du sacrement (pain, vin, eau, huile) ; un prêtre dûment ordonné ou un évêque ; l'invocation du Saint-Esprit et les paroles sacramentelles pour la consécration du sacrement. L'insuffisance de la foi chez celui qui le reçoit ne nuit ni à sa perfection ni à son intégrité (3).
Opinion anglicane. — Elle touche aussi à l'opinion catholique en ce qu'elle reconnaît une certaine vertu intrinsèque aux sacrements. Elle a pour principe qu'ils sont « des signes « efficaces^ par lesquels Dieu agit invisiblement en nous (art. « 25) et comme des instruments de la grâce divine (art. 27) m. Sans doute, . en prenant l'esprit des XXXIX Articles, oh y trouve l'idée protestante, mais en s'arrêtant à la lettre, on peut y trouver les germes ou les restes de Tidée catholique. De là vient que sur ce point les théologiens anglicans se sont toujours plus ou moins partagés (haut-anglicànisme, anglicanisme modéré ou évangélique). — Ainsi Burnet (4) se prononce fortement dans le premier sens; il soutient que les actes rituels, d'après leur iiature, ne peuvent rien avoir en eux-mêmes qui soit effectif comme moyen ou comme instrument, à moins qu'on, ne leur suppose une vertu magique. D'un autre côté, Tomline (5),
{i) Conf. angl. QxL 'l^.
(2)Conf. orthod., quest. 99.
(3) Ibid., quest. 98-dOl. .
(i) Exposé des XXXIX art.
(8) Ibid.
évêque de Lincoln, soutient la thèse contraire; il affirme que le baptême, en particulier, est la régénération, la nouvelle naissance, l'infusion de la vie spirituelle dans l'âme; il adopte les opinions et les expressions des anciens à cet égard. Tomline est cependant, à tout prendre^ un théologien fort modéré et pénétré à beaucoup d'égards de l'esprit du xvm* siècle. C'est que cette idée est répandue dans les livres symboliques de l'Eglise anglicane et dans sa liturgie. Il y est plusieurs fois question, en particulier, de là régénération baptismale. Le Pu* seysme a naturellement relevé cette notion d'une vertu inhérente aux sacrements pour relever la notion de l'Eglise et du sacerdoce. Par là, il a glissé dans le Romanisme.
Opinion /M/Ame?2?2e. — . Les luthériens disaient, en opposition avec les réformés, que les sacrements ne sont pas de purs symboles, des signes nus, nuda et mera signa, qu'ils confèrent réellement la grâce^ mais que leur efficacité dépend des dispositions qu'on y porte. C'est à peu près l'opinion anglicane. La vertu surnaturelle du sacrement est maintenue, mais elle n'est pas inhérente aux symboles eux-mêmes ; elle suppose la foi, d'où ressort l'ordre entier du salut. Le Confessionalisme fait fermenter maintenant ce vieux levain de la régénération baptismale et eucharistique dans l'Eglise luthérienne, comme le Puséysme dans l'Eglise anglicane.
Opijiion zwinglienne et calviniste. — Zwingle et Calvin ne virent dans les sacrements que de simples symboles [nuda et mera signa), sans efficacité propre ni vertu intérieure, qui ne confèrent nullement par eux-mêmes les grâces qu'ils rappellent, mais à l'occasion desquels Dieu, selon sa promesse, répand ces grâces dans les cœurs bien disposés; d« telle" sorte que sans être instruments f comme le veulent à des degrés divers le Catholicisme, le Luthéranisme et l'Anglicanisme, ils sont pourtant moyens.
Opinion socinienne. — Les sociniens^ et-^ plusieurs arminiens, avec eux, n'ont accordé aux sacrements^^ qu'une action pure-
ment symbolique^ qu'une influence psychologique et morale ; ou même il& ne les ont considérés que comme de simples déclarations de foi, comme des témoignages extérieurs de christianisme ; n'y voyant rien de spécial, ni en tant qu'instrument, ni en tant que moyen.
Les sociniéns nomment les sacrements des signes nus;, les réformés le font aussi bien qu'eux., Mais cette expression est loin d'avoir la même intention et la même portée dans les deux dogmatiques. Absolue dans l'une, elle n'est dans l'autre que relative. Les réformés l'emploient vis-à-vis des opinions qui attachent aux sacrements une vertu intrinsèque, une sorte à'opus operatum, vis-à vis du catholicisme et aussi du hautluthéranisme et du haut-anglicanisme. Vis-à-vis de l'idée socinienne où les sacrements cessent d'être moyens de grâce, ils la retirent, pour ainsi parler, ils peuvent dire que ces rites solennels ne sont çsls des me7'a' et mida signa, dans le sens qu'on entend. C'est que le terme change en effet d'acception en changeant d'application.
A cette remarque explicative, joignons-en une autre. L'opposition du Catholicisme et du Protestantisme^ quant à l'efficacité des sacrements, n'est pas aussi tranchée que la fait générale» ment la controverse. Les protestants accusent les catholiques de lier tellement la grâce à l'acte sacramentel qu'ils ne tiennent nul compte de l'état religieux e.t moral de ceux qui y participent. C'est une exagération et une erreur, dont ils s'étonnent et se plaignent à Jion droit. Ils exigent des adultes la foi, le repentir, le désir de la justice, etc., plus que ne semblent le porter ou le vouloir certaines de leurs définitions dogmatiques. Il suffit d'observer que chez eux le sacrement de pénitence précède et prépare tous les autres. Leur opus o/)em/wm,.prisen soi, marque uniquement qu'à leurs yeux les sacrements, « instruments du Saint-Esprit », selon l'expression de Bossuet, contiennent, en eux-mêmes, les grâces ou les vertus célestes dont ils sont le
signe et le gage, et qu'ils les communiquent ipso]facto là où ils
ne rencontrent pas l'obstacle intérieur qui paralyse leur action. Cela paraît jusque dans la célèbre comparaison de Bellarmin, « Il faut pour la combustion^ non seulement du feu, mais des « matériaux convenables. Cependant le feu seul la produit, « Ainsi en est-il des sacrements et des dispositions. »
De leur côté les catholiques accusent les protestants de faire des sacrements des cérémonies vaines et sans effet. C'est une exagération et une erreur en sens inverse. Cette incrimination n'atteint que le socinianisme, espèce de déisme chrétien qu'ont repoussé toutes les grandes communions protestantes. Sans parler des anglicans et des luthériens, les réformés eux-mêmes enseignent, dans les termes les plus exprès, que les grâces réconciliatrices et régénératrices, figurées par les sacrements, sont réellement reçues par ceux qui y participent avec les sentiments requis. « 11 ne faut pas s'imaginer, dit Calvin (1), qu'il y ait là « quelque vertu inclose... Mais c'est tellement une figure que la «. vérité est conjointe avec. »
Sur ce sujet, comme sur bien d'autres, on peut tomber ou dans un réalisme extrême ou dans un extrême symbolisme, ou dans un mysticisme illusoire ou dans un empirisme superficiel : écueils contraires^ contre lesquels il faut se tenir également en garde.
En' résumé, deux grandes opinions antagonistes. Les catholiques, les grecs, les protestants, considèrent les sacrementsj quoique à des titres et à des degrés divers, comme des moyens de grâces, ce que nient les sociniens, un grand nombre de remontrants, les memnonvtes et bien des théologiens isolés.
Pour préciser davantage, nous pouvons ranger les diverses opinions sur l'efficacité des sacrements en deux classes générales, subdivisées chacune en une double catégorie : 1° Les sacrements sont des canaux de la grâce; a) soit par eux-mêmes,
(1) Catéchisme. ^ ' '
opère opei'ato, à la seule condition que l'état de péché mortel ne leur fasse pas obstacle (catholiques); b) soit conjointement avec les dispositions qu'on y porte, opère operantis^ n'agissant qu'en proportion de la repentance et de la foi (luthériens). — 2° Ils sont simplement des signes de la grâce; a) mais à l'occasion desquels la grâce est réellement accordée, selon les uns, de telle sorte qu'ils en sont le gage et en deviennent le moyen (réformés); b) tandis que, selon les^ autres^ ils n'en sont qu'un pur mémorial, ne l'attirant en aucune manière, ni par une vertu propre, ni par une vertu d'institution (sociniens) .
Il est inutile de faire observer que cette classification n'a guère trait qu'aux églises ou aux écoles anciennes. Il serait difficile de constater l'idée sacramentelle du mouvement théologique de nos jours, où le rationalisme et le mysticisme se mêlent dans de si étranges proportions, et qui, par cela même, a dû s'allier, en divers sens, d'un côté avec le réalisme romain, de l'autre avec le symbolisme socinien. On peut dire cependant en thèse générale qu'autant le point de vue déistique du siècle dernier portait vers le symbolisme, autant le point de vue panthéistique de nos temps penche vers le réalisme. A part le puseysme anglais et le confessionalisrae allemand, bien des symptômes trahissent de toutes parts cette tendance, à laquelle il importe d'être attentif, car elle peut mener loin. Sacramentalisme et cléricalisme ne font qu'un. Etc'eât des vertus mystérieuses attachées de bonne heure aux rites sacrés qu'est sorti, à travers les siècles et par la logique des choses^ le système romain.