SON INSTITUTION
Apres avoir célébré la Pâque, Jésus-Christ prit du pain et^ ayant rendu grâces, il le rompit et le donna à ses disciples en disant : « Prenez, mangez, ceci est mon corps donné (ou rompu) . pour vous (8t8o(X£vov Luc XXII, 19, xXtojxevov I Cor. XI, 24); faites ceci en mémoire de moi.». Ensuite il prit la coupe et dit : « Cette coupe est lanouvelle alliance en mon sang (ou ceci est mon sang y (Marc) qui est répandu pour plusieurs en rémission des péchés; buvez-en tous. ». Telle fut l'institution de la Sainte Cène (Malt. XXVI, 26; Marc XIV, 22; Luc XXII, 45 ; I Cor. XI, 23). — Elle est un mémorial de la mort de Jésus-Christ et un g'ag-e de son retour (I Cor. XI, 26). 'Elle représente les grâces de la rédemption, et montre qu'on se les approprie par la foi, qui les porte au fond des âmes, oil elles deviennent le principe et l'aliment de la vie nouvelle, comme par la manducalion on s'en approprie les signes et les symboles. Elle figure notre communion spirituelle avec le Seigneur et avec ses disciples (v. 17). Elle doit être précédée d'un sérieux examen de soi-même; une condamnation sévère et prononcée contre ceux qui la prennent indignement (vv. 27-32). — Par le but de son institution, et par l'ordre du Seigneur : « Faites ceci en mémoire de moi », nous voyons qu'elle doit être répétée ; comme l'était la Pâque, à laquelle elle correspond. Mais rien n'est prescrit ni sur
l'époque ni sur la mariièro de la célébrer. Il paraît que les premiers chrétiens la célébraient à presque toutes leurs réunions religieuses (Act. II, 42; XX, 11; Justin Martyr, etc.). Aujourd'hui les diverses Eglises ont à cet égard des usages différents. Dans le principe elle était généralement précédée ou suivie par les agapes, ou repas de charité, qui tombèrent peu à peu, à cause des abus qu'on en faisait, et furent définitivement abolis au iv^ siècle (1).
La Sainte Cène est nommée dans l'Ecriture : le repas du Seigneu?\{B£l.Tz\>o^ KupioMoV) (dans le même sens que le premier jour de la semaine est appelé 7i[ji.spa Kuptaxvi), la table du Seigneur (I Cor. XI, 20 et X, 21), la fractiQn du pain, {kcL II, 42; XX, 11), et chez les Pères : eucharistie, communion, offrande^ sacrifice, mystère, sacrement de l'autel, Qic (2)..
. (1) Pline mentionne les agapes dans sa lettre à T|rajan. Le No.uveauTestament y fait plusieurs fois allusion (Act. II, 42-46; I Cor. XI, «20 ; II Pier. II, 13; Jude 12). Quelques sectes modernes les ont rétablies ou imitées par respect pour les coutumes apostoliques; les Moraves, par exemple, les' Méthodistes, divers baptistes. ^ , .
(2) Ici se poseraient quelques questions. : — Quelle espèce .de vin émplbyait-on prin^itivement ? était-ce du vin fermenté? — L'Usage des Juifs dans la célébratioil de la Pâque, usage probablement très ancien," poVterait à croire que Jésus-Chtist se servit devin non fermenté^ les expressions de saint Paul, psôû», peQyXl Gor. XI), semblent indiquer du vin ordinaire. Au.point de vue évangélique, cette question est sans importance réelle (l'essentiel est que les symboles établis demeurent); mais elle a pris de la valeur en Angleterre et aux Etats-Unis dans les discussions occasionnées par les Sociétés' de tempérance. r-~ Le vin était-il pur ou mêlé d'eau?. (Coutume, des anciens, peuples. — Usage de la, primitive. Eglise. —Témoignage de Justin). De même pour le pain : Etait-ce du pain sans levain? etc.. Encore une fois, le dogmatisme et le formalisme peuvent seuls attacher de l'importance à -ces questions-. Il suffît au chrétien que le signe et le» sens de il'institution restent, avec les grâces qu'elle représente et les dispositions qu'elle exige.
Nature et efficacité de la Cène: — Opinions « Catholique »j <c Luthérienne )> ; « Zwinglienne » ; « Calviniste >
Quant à la nature delà Sainte Cène et à son efficacité, quatre opinions principales se partag-ent aujourd'hui les Eglises. (L'opinion Socinienne, bien que distincte de l'opinion Zwinglienne, s'y rattache si étroitement qu'il nous paraît inutile de l'envisager à part).
1° Opinion Catholique, —r Prenant à la lettre les mots : « Ceci ■est mon corps »,'les catholiques croient que, par sa parole toutes puissante, qui opère tout ce 'qu'elle énonce, Jésus7Christ transfot^ma en sa propre substance le pain et le vin de la Cène, et qu'il donna réellement à ses ap.ôtres son corps et son sang
' divin; ils croient que le, même changement s'accomplit à l'autel, Lorsque le prêtre prononce les paroles sacramentelles, avec l'io,tention de faire c^e que fait l'Eglise. Par ce changement, nommé transsubstantiation {]}.txou(7i(ù<7{,ç)^ la matière* du pain et du, vin disparaît complètement, il n'en reste que les accidents, les espèces, les signies, c'est-à-dire les formes ou les apparences,; il
• n'y a plus sous ces symboles que Jésus-Christ même, dans son humanité et sa divinité tout ensemble. — L'Eucharistie est un sacrifice propitiatoire pour les vivants et pour les morts,: quoiqu'il n'y ait pas effusion de sang; elle est le renouvellement commémorâtif du sacrifice du Calvaire. Elle est l'acte le plus saint et le plus efficace du culte; c'est par l'accomplissement de ce mystère que le ministre de la religion devient vraiment prêtre, sacrificateur (^5«cerâ?05J. — Le sacrement de l'autel, comme les autres sacrements et plus que tous les autres, possède une, vertu inhérente qui agit par elle-même {opère operato), indépendamment des dispositions des communiants, pourvu toutefois qu'ils ne soient pas actuellement coupables de péché mortel ; de là l'obligation qu'on impose à ceux qui veulent recevoir le
corps du Seigneur de se présenter d'abord au tribunal de la pénitence; de là encore l'importance qu'on attache à la communion des mourants (viaiique). — Les éléments eucharistiques n'étant que des apparences, bu des figures sous lesquelles Jésus-Christ se cache, la ifoi y découvre son Dieu et elle les adore (.élévation de l'hostie — Fête-Dieu). Jésus-Christ se trouvant tout entier sous chaque espèce et dans chaque partie de chaque espèce, l'Eglise, pour prévenir la profanation du sang divin, a retranché la coupe au peuple : « Si quis dixerit in sacro sancto eucha- « ristise sacramento remanere substantiam panis et vini, unà « cum corpore et sanguine D. N. J. C, negaveritque mira- « bilem iliam et singularem conversionem totius substantiae « panis in corpus, et totius substantiae vini in sanguinem, <( mancntibus dumtaxat speciebus panis et vini, quam quidem « ecclesia catholica oplissimè.transubstantionem appellat, âna- « thema sit ))(!).
. Le mystère de rEucharistie tient une haute place dans la religion catholique, et, une fois le dogme a^imis, cela devait être. Outre que ce dogme relève extraordinairement le sacer" doce, et qu'il environne l'Eglise d'une saintei vénération par la puissance mystique qu'il lui confère, il donne aussi au culte un caractère de solennité tout particulier. Voici ce qu'en dit Maret (2) : « Le plus grand, le plus divin des sacrements est « celui qui unit le chrétien à l'essence corporelle de Jésus-Christ « et à la Divinité elle-même. Celle magnifique union s'opère « sous le symbole des substances qui servent de base à l'ali- « mentation de l'homme civilisé et qui lui assimilent la vie uni- « verselle... Transporté par la foi, dans le monde invisible, dans « la sphère de l'infini, le chrétien entré en possession de Dieu (( même, et s'assimile, si on ose le dire, la substance divine. Le « vœu de l'amour est accompli, l'espérance est satisfaite ; au delà,
(1) Conc. de Trente, Sess. VI, can. 4. (Voir aussi : même Sess., can; 2; Sess, XIII, can. 4. 5. 6.) V r-,
' {2) Essai sur le Panthéisme, ip.%83..
« il n'y a qye la claire vision et Tinfinie jouissance qui en « résulte, il n'y a que le Ciel. Elevée ainsi à la plus sublime « des participations^.., l'âme fidèle se sent pénétrée par une « rosée rafraîchissanj,e qui tempère en elle toutes les ardeurs « terrestres... Le mystère eucharistique est l'essence même du « culte chrétien... Dans celte institution divine, se trouvent « réunis le passé, le présent et l'avenir de l'homme; elle est « l'abrégé des merveilles de Dieu. Le passé de l'humanité — « dans l'histoire, en effet, il n'y a que deux choses : la chute de « l'homme et sa régénération par Jésus-Christ; le présent, -^ « puisqu'elle renferme la loi de la vie, l'amour de Dieu et des « hommes ; l'avenir, — car elle annonce la gioneuse transfot'ma- « iion de l'homme en Dieu. » — « Cherchez dans les systèmes « des philosophes, dans les religions des peuples, dit M. de « Génoude (1), vous ne trouverez aucune nourriture éternelle « pour le corps et pour l'âme. La religion de Jésus-Christ seule « a résolu ce problème; tout est complet, grâce à l'Eucharistie... « Je comprends maintenant le plan de l'univers; l'éternelle « sagesse ne s'est pas manquée à elle-même; l'éternelle bonté, « si magnifique dans le monde sensible, s'est surpassée quand « il s'est agi de Fhomme. Toutes les choses passagères ont été « créées pour vivifier le corps terrestre; et la nourriture, de « l'esprit et du cœur de l'homme, la vie éternelle de son corps, « c'est la chair du Fils de Dieu, la chair du Verbe, source de « vie, de lumière et de force, chair vivante et sanctifiante par « elle-même, chair divine qui porte la vie dans nos âmes, dit « un Père, et qui, plus tard, la donne à nos corps, chair que « Dieu enfante chaque jour pour chacun de nous... Par l'Eucha- « ristie, l'homme se régénère en Dieu et s'unit à lai ; Dieu « s'unit à l'homme et le divinise, etc., etc. »
Réalisme chrétien, qui touche de fort près à l'idéalisme panthéiste. Dans un champ pareil, l'imagination et le cœur, la spéculation et le mysticisme romantique peuvent se déployer à (d) Exp. dudogm. cathoL
.478 OUATRIÈME PARTIE
l'aise. Mais on ne peut nier la puissance de celle çonceplion quand elle esl reçue avec foi. Si le grandiose élait le crilère certain du vrai, la vérité serait là. , -
2" Opinion Luthérienne^ — Luther, conduit à rejeter le dogme de la transsubstantiation, tout en prenant littéralement les paroles : « Ceciest mon cor/?5», enseigne que, quoique la substance du pain et du vin demeure, le corps et le sang de Jésus- Christ s'y unissent d'une manière incompréhensible et sont reçus réellement (oralement, sabstantiellement) par tous les communiants : « i)e Sacramento altaris sentimus, panein et <L viniim in cœna esse vertim corpus et sanguinem Christi, et yion « tantumdari el sumi a piis, sed etiam ah impiis christianis (l).» Il distinguait la manducalion sacramentelle, qu'il admettait, delà manducatiort matérielle, physique, capernaïle, qu'il reprochait aux catholiques {capernaïtica manducatio, en vertu de laquelle le corps de Christ serait déchiré par les dents et digéré par l'estomac), et de la manducation spirituelle, qu'il combattait chez les sacramèntaires de toutes les nuances. Mais ces distinctions se saisissent mal. On comprend difficilement en quoi la manducation orale, substantielle, réelle, diffère de la manducation matérielle des catholiques; et la manducation purement sacramentelle, de la manducation spirituelle des /réformés. Aussi, la plupart du temps, les définitions et les explications luthériennes tombent-elles dans l'idée calviniste en voulant s'éloigner de ridée catholique, ou dans l'idée catholique pour se séparer de l'idée calviniste. « Tametsi parlicipatio illa ore fiât, dit la «Formule de Concorde, tqmen modus spiritualis est », «t ailleurs : « Credimus et dsserimus... veram sed supernaiuralem « manducationem corporis Christ.i{2). » Luther avait coutume
■ ii) Art. de Smalkalde iyi).
. (2) « Cette vera sed supernaturalis manducatio du corps ,dé Christ est un « mystère que la raisou ne peut comprendre, dit F. Lichtenberger, dans « son art. sur la Cène (Encycl. T. II, p. 790). C'est dans cette juxtaposition u de deux termes contraires et dans cette confusion .volontaire entre le
de dire que, comme dans un fer rouge il y a deux substances distinctes, le fer et le feu, ainsi le corps du Seigneur et le pain delà Cène sont unis l'un à l'autre; par cette comparaison, il prétendait éclaircir oX prouver sa doctrine. Un grand nombre de ses disciples convinrent qu'il y a là un mystère qu'il faut admettre sur le témoignage de l'Ecriture, sans essayer de le pénétrer. D'autres recoururent pour l'établir ou pour le défendre à la communicatio idiomatum, ou communication des attributs de la nature divine du Christ aux propriétés de la nature humaine. (Controversia ubiquitistica).
On désigne souvent l'opinion luthérienne par les termes de consubstdntiation on à'impanation,ma.\s les luthériens les réjettent l'un et l'autre, surtout le dernier, préférant celui d'umo?i sacramentelle (communio sacramentalis) ; leur formule consacrée est : in, cum, sub pane et vino.
Les luthériens rigides attachent à leur idée de la Sàinte-Cène une importance extrême par suite des hautes vertus mystiques qu'ils attribuent au sacrement, ainsi que les catholiques. Ils en font le vrai moyen d'union entre le Christ et le fidèle. Ils considèrent la manducalion de la chair et du sang du Sauveur
« domaine matériel et le domaine spirituel que le dogme luthérien s'est « maintenu à travers les controverses ardentes et passionnées delà seconde « moitié du -xvi° et du xvii», siècle... Les dogmatistes postérieurs sont « tombés dans des subtilités... Sous prétexte d'observer un juste milieu « entre le matérialisme catholique et l'idéalisme réformé, les luthériens « se retranchent derrière des expressions aussi étrangères à l'Ecriture « que dépourvues d'un sens précis. A côté des mystères de la foi, ils « créent, d'une manière tout à fait arbitraire, un mystère de l'autel, dans « une obéissance aveugle à la lettre des. paroles bibliques qui en mécon- « naît et en altère gravement l'esprit; ils introduisent ropws'opemfwm dans l'acte qui doit être l'acte volontaire et spontané par excellence de la vie « et du culte chrétien. Le réalisme prétendu dont se targuent volontiers « les défenseurk du dogme luthérien ne se soutient pas davantage... Le « vrai.nom du réalisme luthérien, c'est le matérialisme, idiXiàis que dans « la Cène ce sont les réalités les plus hautes, nous voulons dire les réalités « spirituelles, qui deviennent sensibles et qui aspirent à prendre un corps, « en transformant à leur image l'être tout entier du fidèle.;. » {Edit.).,
comme la source de la véritable vie, soit pour l'âme, soit même pour le corps (Olshausen et autres). Une fois reconnu cet ordre surnaturel de la grâce, il faut bien lui reconnaître aussi des vertus et des fins surnaturelles. La philosophie panthéistique de l'Allemagne, en pénétrant la théologie, a contribué, de nos jours, à relever cette notion de l'Eucharistie. Dès qu'on voit dans la justification ou la régénération, dans l'œuvre de Christ en nous une communication substantielle de la nature ou de lavie divine, il est naturel que ces vues se portent sur la Cène, et qu'elles en grandissent le fond mystérieux qu'elles semblent éclairer. Les catholiques en ont fait un usage analogue (Mœhler).
Du reste, tout en posant la présence réelle et en exaltant beaucoup l'efficacité mystérieuse du sacrement, les luthériens font pourtant tout dépendre des dispositions avec lesquelles on y participe, ils n'y voient pas un sacrifice, et ne lui rendent aucune adoration. Il n'existe entre eux et nous qu'une différence d'interprétation sur les paroles du Seigneur, qui ne produit au dehors aucune différence de conduite ni de ciilte • rien ne s'oppose donc à la communion et même à la fusion des deux Eglises. Cette union, toujours offerte par les reform.es, a été longtemps et vivement repoussée par les luthériens. Elle s'est effectuée en Allemagne, mais bien des luthériens rigides la condamnent encore (1).
(1) Note postérieure : — Des ministres luthériens entrés au service de l'Eglise réformée ont été amenés à en sortir par des scrupules sur la Sainte Cène. J'ai connu des luthériens allemands qui s'unissaient à toutes les parties de notre culte, mais qui s'abstenaient de la communion, parce que, lors de leur venue en France, leur pasteur leur avait fait promettre de ne pas la recevoir dans nos Eglises. On sait hélas! quelle est la recrudescence de ces vieilles idées, et à quels extrêmes elles arrivent dans le néo-luthéranisme. Outrepassant les limites où les avait retenues autrefois le principe spiritualiste de la Réformation, elles versent de bien des côtés et en bien des sens dans le sàcramentalisme, le sacerdotalisme et l'ecclésiasticisme catholiques. Elles amènent une sorte de puseysme allemand.
' . V,t3° Opinion Zwip,glimne ((Jui fut- aussi celle d^t^Carlstadt). — Elle ne voit dans le pain et le vin de la Cène, comme dans l'eau , du baptême, que de purs symboles. Ellie est si simple, si nette qu'elle n'a nul besoin d'être expliquée et commentée. II. faut seulement la distinguer de l'opinion socinienne. Ces deux opinions s'accordent sur la ?2a/wre du sacrement, elles diffèrent sur , son efficacité. Elles n'admettent, l'une et l'autre, que des signes dans les éléments eucharistiques, mais d'après les zwirigliens Dieu communique par sa grâce les fruits de la rédemption et les
— Voici comment s'exprime encore M. Lichtenberger (arficZe ciïé) sur la conception luthérienne de la Cène :
« L'abandon de cette, conception, en vertu de sa contradiction interne, « est inévitable... Il faut, en effet, réconnaître que la doctrine delacon- « substantiation ne saurait se maintenir telle que l'enseignent la plupart des « dogmatistes luthériens modernes et telle que la conçoivent presque tous « ceux qui regardent néanmoins l'union avec les réformés, et même la ^ « communion avec eux, comme un péché et comme une trahison de la « foi chrétienne. » — M. Lichtenberger avait dit un peu plus haut : « 11 « advint que 06*^ repas, qui était destiné à exprimer sous la forme la plus « saisissante l'union fraternelle des membres du corps de Christ, provoqua « dans les Eglises séparées de Rome un schisme nouveau qui les affaiblit « en les divisant dans des luttes absolument stériles. »
. Il nous a paru intéressant de rapprocher ici les vues du Professeur luthérien delà Faculté de Paris de celles de notre Professeur ré/'ormé de la Faculté de Montauban. ils arrivent aux mêmes sentiments, aux mômes conclusions, par la logique de la conscience chrétienne, plus forte que les préjugés et les systèmes, par la force môme de cette évolution spirituelle qui va se développant sous l'action divine, et qui tend sans cesse à éliminer de la religion de Tesprit les ferments contraires de matérialisme. Il nous a semblé qu'il y avait dans cette rencontre comme un paternel encouragement à tous ceux, plus nombreux que jamais, qui appellent de leurs vœux ardents la fusion des deux grandes Communautés protestantes. — Comme il est souhaitable et comme il serait facile, ce rapprochement ! Comme elle serait vite officielle et définitive, cette union tant désirée, si seulement le véritable Esprit de Christ, avec sa divine puissance, son irrésistible impulsionj s'emparait une bonne fois de tous les conducteurs de nos Eglises, et venait changer leur résistance particulariste en un pieux abandon ! Quel progrès ! quelle joie ! dans l'Eglise visible et invisible, si, acceptant sans réserve l'invitation du Seigneur, ils se rencontraient enfin à sa Table sainte pour y prêter le serment d'union! (EdiL).
482 OUATRIÈME PARTIE '
mérites de Christ à ceux qui viennent à la table sainte avec foi, tandis que les sociniens né reconnaissent à la Cène, comme à la prière et aux autres actes du culte, qu'une action mo?'«/e, une influence psychologique ; ce n'est, à leurs yeux, qu'une commémoration, qui n'a d'effet salutaire que l'impression relig-ieuse qu'elle produit. Cette opinion, déjà indiquée dans les considérations générales sur les sacrements, a sa racine dans la dogmatique socinienne (ou pélagienne) qui tend à effacer du Christianisme le surhumain, le divin.
4° Opinion Calviiiis te. — Elle a été accusée de manquer de précision et de clarté. Il est, en effet, difficile de la saisir exactement. Elle retient et le principe zwinglien et le principe luthérien, car elle est, ou paraît être essentiellement conciliatrice. On y parle tout à la fois défigure et de réalité. Les éléments eucharistiques ne sont que des symboles, mais, au moment où l'âme fidèle les reçoit, Jésus-Christ la fait participer, par son Esprit, à la substance même de son corps et de son sang^ « Je dis donc « qu'en la Cène, Jésus-Christ nous est. vraiment donné sous les « signes du pain et du vin, voire son corps et son sang » (1). « Nous confessons que la Sainte-Cène nous est un témoignage « de l'union que nous avons avec Jésus-Christ, d'autant qu'il « n'est pas seulement une fois mort et ressuscité pour nous, « mais aussi nous repaît el nourrit vraiment de sa chair et de « son sang... Bien qu'il soit au Ciel jusqu'à ce qu'il vienne pour « juger le monde, toutefois nous croyons que par la vertu secrète « et incompréhensible de son Esprit, il nous nourrit et vivifie de « la substance de son corps et de son sang. Nous tenons bien que « cela se fait spirituellement, non pas pour meltreau lieu de « l'effet et de la vérité, imagination ni pensée, mais d'autant « que ce mystère surmonte en sa hautesse la mesure de notre « sens et tout ordre de nature. Bref, parce qu'il est céleste, il ne « peut être appréhendé que par la foi (2).»
(1) Calvin. Iwsfit. Liv. lY,ch^l7, en partie. §§ H et 24. - ;:
(2) Conf. de ha Rochelle, art. 36 et 37. • : .
La participation est en même temps réelle et spirituelle. Au premier abord, et en ne la prenant qu'à la superficie, celte opinion semble aboutir à l'opinion luthérienne où, avecla présence réelle, on ne pose qu'une manducation sacramentelle et surnaturelle, qui s'accomplit aussi spirituel lemefiti Mais les luthériens ne peuvent consentir à voir uniquement dans le pain et le vin de la Cène des signes et des symboles; ils croient littéralement à Va présence réelle, ils enseignent que le corps et le sang de Christ sont dans les éléments eucharistiques et \)vW oralement par tous les communiants ; ce que les calvinistes n'admettent pas'.'' • ■
Si les calvinistes n'entendent par « participer spirituellement au corps et au sang de Jésus-Christ », autre chose ({ne participer aux fruits de sa mort ^ dXovs ils paraissent d'accord avec les zwingliens, qui reconnaissent aussi que les vrais fidèles reçoivent en effet dans la communion les grâces évangéliques dont elle est la figure et le gage,, que les éléments eucharistiques ne sont plus du pain et du vin ordinaires, qu'ils deviennent le corps et le sang de Jésus-Christ par la foi et pour la foi, qui contemple dans le signela chose signifiée; mais les zwinglieris ne peuvent admettre ce que les calvinistes disent de là participation de l'âme à la substance même àxx cov^s Qi àyji sang de Christ.
En dernière analyse, le calvinisme en touchant aux deux autres opinions prolestantes par sa doctrine d'une participation réelle et spirituelle tout ensemble, se sépare pourtant au fond de l'une et de Tautre ; aussi, loin de les rapprocher et de les concilier, comme il l'avait espéré probablement, il a peu à peu fini par se fondre lui-même dans lezwinglianisme. Mais il se relève aujourd'hui, comme le luthéranisme, et parles mêmes causes (1).
Note postérieure. — On représente en général l'opinion calvinisle comme absolument propre au Réformateur de Genève, qui l'aurait formulée dans la vue spéciale de rapprocher les
(1) Voy. M. de Rougemont dans ses « Notes, au Commentaire de saint Jean, par Olshausen », et dans « Le Christ et ses témoins ».
484 i QUATRIÈME PARTIE :;
luthériens et les zwihgliens. Ce n'est pas parfaitement exact. Le côté mystique de la doctrine de Calvin se montre dans dès écrits qui lui sont antérieurs. Martin Bucer, Myconius, etc., avaient déjà parlé à'nïie participation spirituelle au corps et au sang de Christ dans le sens calviniste. La même assertion se trouve dans la Confession Tetrapolitaine et dans la première Confession de Bàle, auxquelles (!lalvin fut étranger. Zwingle lui-même, quoique poussé par la controverse à se préoccuper presque uniquement du symbolisme de la Cène, touche pourtant en divers endroits à la pensée de Calvin. Sa « Ratio fidei » adressée à Charles-Quint, renferme cette remarquable déclaration : « Credo « quod in sacra Csenâ verum corpus Chrisli adsit/S^et contemn platione. »
La différence entre les deux Réformateurs n'était donc pas aussi radicale qu'on la fait communément; cependant elle est réelle; elle tient surtout à ce fait que l'un relève davantage le côté historique ou externe du sacrement, l'autre le côté interne ou mystique. Cette différence reparaîtra sans cesse dans nos Eglises selon les oscillations de la pensée chrétienne que le mouvement des doctrines et dés choses rend tantôt plus objective, tantôt plus subjective. Le courant du dernier siècle inclinait vers Zwingle, le courant actuel incline vers Calvin. Du i^este, pour la foi, qui fait voir l'invisible (Héb. XL 1), le symbole disparait en quelque sorte, remplacé par la réalité qu'il représente. Le pain et le vin de la Cène ne sont plus dti pain et du vin ordinaires; ils ne le sont pas plus pour le zwinglien que pour le calviniste, ou le luthérien, ou le catholique ; ils sont le corps et le sang de Jésus-Christ qu'ils /igu?'ent à l'œil extérieur. A travers et par delà le signe, la foi contemple la chose signifiée, c'est à elle qu'elle regarde et s'attache.
^<fi'-->fl^A0:-fi:.'y:sr-r:;r'.f-,,: V, . • • .-
Notion stimbolique de la Cène, donnée par les enseignements et par les faits bibliques. — Exégèse des principaux textes.
Plaçons-nous maintenant en présence des enseignements et des faits bibliques, et voyons à quelle de ces opinions ils conduisent. Nous trouverons, je pense, que le sens figuré est ici le sens naturel et, pour ainsi parler, le sens propre. -
Rien dans la parole ni dans la vie antérieure du Seigneur n'avait préparé les apôtres à entendre littéralement sa déclaralion : Ceci estmon corps ; et quand elle fut prononcée tout les portait à la prendre métaphoriquement. Comment auraient-ils cru que Jésus, qui était là, toujours le même, devant eux, leur donnait réellement son corps et son sang dans le pain et le vin qu'il leur offrait? Et si cette pensée, de prime abord si étrange, si inconcevable, si repoussante, s'était, en effet, présentée à leur esprit, comment l'auraient-ils reçue sans observations d'aucune espèce, sans répugnance ni surprise, eux qui ne peuvent admettre une foule d'autres choses beaucoup moins extraordinaires? eux qui s'étonnent et se scandalisent si facilement? eux qui sont si lents à comprendre et à croire, si prompts à élever des questions, des difficultés, des doutes, lorsque la parole de leur Maître les sort du cercle de leurs idées? — Voyez par exemple leur conduite, quand il leur annonce sa mort et sa résurrection : Matt. XVI, 22 ; Marc IX, 9. 10. 32 ; Luc XVIII, 34; Jean XIV, S-8, etc. — Comment des hommes si profondément imbus des principes et des préjugés judaïques n'auraient-ils éprouvé aucun scrupule à faire ce qui devait leur paraître en opposition avec la loi? La déclaration du Seigneur, entendue littéralement, a contre elle la raison et le cœur, partout où l'influence de l'éducation religieuse et le respect de la foi ne l'ont pas environnée des ombres du mystère ; elle soulève par elle-même une sortederépulsion instinctive, dont il semble presque impossible
de se défendre. — Voyez Jean VI, 52, 60, ce qu'éprouvèrent les Capernaïtes et plusieurs des disciples qui prirent à la lettre des expressions ■ analogues : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? (v. S2) . . . Cette parole est dure; qui peut V écouter? (v. 60).— ^ Et pourtant il n'y avait qu'une assertion générale, idéale, lointaine, il ne s'agissait pas encore de l'acte même, qui aurait frappé bien autrement. Et chez des Juifs celte impression naturelle devait s'accroître encore de leurs préven-, lions légales ; aux répugnances de la raison et du cœur, se joignaient pour eux celles de la conscience religieuse : « Vous fie mangerez le sang d'aucune chair, leur était-il dit, quiconque en mangera sera retranché. » (Lév. XVII, 14 ; Gen. IX, 4 ; I Sam. XIV, 32, etc.). On sait combien ils étaient scrupuleux sur tout ce qui concernait les observances mosaïques et avec quelle longue obstination ils résistèrent, jusqu'au sein de l'Eglise, aux grands principes du Christianisme qui venaient les en affranchir. Il fallut que le Concile de Jérusalem leur donnât satisfaction à cet égard, et qu'il interdisît le sang et les viandes étouffées pour qu'ils pussent entrer en communion religieuse avec les Ethno-Chrétiens. Saint Pierre lui-même, longtemps après la Pentecôte et lorsque le Saint-Esprit l'avait élevé à des idées et à des vues plus hautes, répond à la voix du Ciel qui lui dit : Twe et mange (Act. X, 13. 14), n Non, Seigneur, car je n'ai jamais rien mangé dHmpur ni de souillé. ». Cependant l'acte qui lui était miraculeusement prescrit et auquel il se refuse n'était pas de nature à blesser ses sentiments, comme celui que suppose le sens littéral des paroles de la Sainte-Gène. D'où vient donc qu'en entendant ces paroles et au moment d'accomplir l'acte qu'elles prescrivaient, ni lui ni les autres apôtres n'ont témoigné aucune répugnance, aucun scrupule, aucun étonnement? Evidemment il n'y a qu'une explication d'admissible, c'est qu'zV^ ne lès prirent pas à la lettre. Si Marie communia avec eux, comme l'ont cru plusieui's Pères, — et dans tous les cas elle dut
communier en d'autres occasions, puisque l'Eucharistie semble
avoir fait partie intégrante du culte chrétien dès les premiers temps (Act. Il, 42) — elle réalisa (selon les opinions catholique et luthérienne) l'impossibilité que Nicodème opposait à une autre parole du Seigneur, en la faisant également descendre de l'ordre spirituel dans Tordre matériel : Comment un homme déjà âgé peut-il rentrer dans le sein de sa mère ? (Jean III, 4)(1). Et si Jésus-Christ communia aussi, comme le donne k entendre le Nouveau Testament et comme le porte l'ancienne tradition ecclésiastique, il prit lui-même son corps tout entier. Or, peut-on supposer que les apôtres aient cru et vu tout cela, sans en marquer la moindre surprise? Ou plutôt», tout cela, n'empêchait-il pas qu'ils s'arrêtassent à l'interprétation littérale ?" Parmi les nombreuses expressions métaphoriques dont se servit Jésus- Christ, et qui soût universellement reconnues, il n'en est peutêtre pas une sur laquelle" il fut moins possible de se méprendre. Le Seigneur avait employé mille fois des figures tout aussi fortes. Ainsbil avait dit : Je suis la porte ; je suis le chernin\ je suis le cep et vous êtes les sarments ; je suis le pain descendu du ciel ; celui qui croit en moi, des fleuves d'eau vive découleront de lui ; nul s'il ne naît de nouveau, n'entrera dans le Royaume des Cieux (locution qu'il répète malgré l'erreur et l'objection de Nicodème). Le langage métaphorique caractérise d'ailleurs le genre parabolique et proverbial dont Jésus-Christ fit un si fréquent usage ; les apôtres y étaient donc préparés et accoutumés. Saint Paul dit (ICor. X, 3. 4) que les Israélites sous la conduite de Moïse mangèrent tous de la même viande spirituelle^ qu'ils burent tous àiW. iCL&mQ breuvage spirituel, qui est Christ. Expressions tout aussi fortes que celles dont se sert Jésus-^Christ dans l'institution de la Cène ; cependant il n'est venu, je crois, à la
(1) Ce sont debien petits détails qu'on traite volontiers d'insignifiants par le temps qui court; mais ils constituent la base réelle de l'intprprétation graminatico-historique, à laquelle il faut surtout s'attactier ici ; car ce sont les circonstances sous lesquelles se produit un fait qui en déterminent ou en révèlent la nature.
pensée de personne de les prendre littéralement? Mais ce texte-^ donne jine autre instruction : comme il renferme- une allusion manifeste à l'Eucharistie, il nous révèle eji quel sens saint l*aul et les premiers chrétiens entendaient les paroles du Seigneur ; car, certes, l'Apôtre n'a pas voulu dire, et les Corinthiens n'ont' pas pu comprendre, (^ue les Israélites avaient participé ?'eW/ement et substantiellement au coijps et au sang- de Christ, quinze cents ans avant l'incarnation.
De plus, dans tous les systèmes, la jRgure reste toujours attachée à l'institution de la Cène ; et s'il faut l'y reconnaître nécessairement à certfeiins égardfe, pourquoi pas à d'autres, quand rien ne distingue" les différentes expressions ? — En même temps qîie Jésus-Christ, appelait le pain son corps, il nommait la coupe , là" nouvellq alliance (Luc XXII, 20 ; I Gbr. XÎ, 23). Que l'on remarque aussi qu'il disait, non pas seufement : « Ceci est mon corps et mon sang », mais « Ceci est mon corps rompu et mon sang répandu », quoique sa mort n'eût pas encore eu lieu ; les disciples ne pouvaient donc y voir qu'un emblème de l'événement qui approchait ; et le sens figuré se révélait, s'imposait forcément
à eux.
La terminologie de la Cène s'expliquait encore par la terminologie Judaïque de la Pâque. Les Juifs disaient en prenant le ■pain sans levain : « C'est ici le pain de misère que nos pères ont mangé en Egypte ». Ils disaient de l'agneau pascal: n-C^est^ ici la pâque {om le passage) du Seigneur ». Ainsi Dieu, en instituant la circoncision, avait dit à Abraham (Gen. XVII, 13).: ■ m Mon alliance sera dans votre chair », parce que la circoncision en devait être le signe (v. H). ''
L'ensemble des circonstances de Pinstitution écarte donc l'interprétation littérale et conduit naturellement et nécessairement à Fin terprétation figurée; de même que le précepte: a Faites ceci en, mémoire de moi», car le mémorial suppose l'absence.
-Une autre considération, viendrait confirmer- le résultat de cette recherche exégétique ou historique. Dans le Nouveau Tes-
tament, rien n'indique que la Sàinte-Cène soit une cérémonie aussi mystérieuse que la font les catholiques elles luthériens.. Elle est prise avec les agapes (I Cor. XI ; Act. If, 42. 46) ;' elle est appelée la.. fraciio7i, du pain ; les élémenis en sont nommés « phin » et « vin » après la consécration (i Cor. XI, 26-29 ; Mçitt. , XXVI, 29). Les disciples la reçoivent avec respect sans dqute, maïs sans que rien manifeste de leur part cette sorte d'impres- . sioji relig-ieuse qu'inspire la présence réelle. Elle est uniquenient) pour eux un souvenir 'de la mort de Christ et un gage de. sa, seconde venue (I Cor. XI, 26) (1). A. parÉ la terminologie sacra- 1 mentelle, qfi'il s'agit d'expliquer, tout est parfaitement simple' dans la doctrine évangélique relativement à ce rite sacré; on, n'y sent huile part le caractère ultra-miraculeux qui respire par-s tout dans l'enseignement et d'ans le culte catholique let qui se; fait sentir à des degrés divers dans le sacramenlalisme protes- , tant. Cette différence de langage n'implique-t-elle pas une difFé-, rence correspondante d'idée ?
De plus, l'Ecriture se tait complètement sur tous. les pointsdistinctifs du dogme romain, tels. que là, disparition du pain et, du vin, dont il ne, resterait que les apparences, leur transmutation ; en la propre substance du corps et du sang de Jésus-Christ, l'existence de la personne entière du Sauveur, de sa nature humaine et de sa nature divine, dans chacun des éléments eucharistiques et dans chaque partie de ces éléments. Elle ne dit nulle part, et ne donne. à entendre en aucune manière que l'Eucharistie soit'' un sacrifice , propitiatoire "çoviv Iq^ vivants et pour les morts.
"(1) Il taùt remarquer et peser l'expression de saint Paul, qui veut mQn-) trèr la nature et le but du sacrement afin de le faire respecter : « Toutes les . fôiè que vous mangerez, etc., vous, etc. »: Dit-il : Vous mangerez le corps de Christ; tout votre être sera pénétré de sa substance divine; les germes de : la résurrection, les principes de la vie spirituelle et éternelle se .répandront;, au dedans de vous? — Rien de semblable. Il dit simplement : « Vous annon-cerez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne »; parole qui, jointe à. celle j deJésus-Ghrist : vFaites ceci en mémoire de moi», ne semble pas laisser de,!, doute sur ce qu'était la Sainte-Gène pour les premiers disciples. . ,-./
490 QUATRIEME PABTIE
Bien loin de parier d'adoralion, l'Ecrilure nous montre les apôtres communiant, dans le repas de la Pâque, elles disciples dans 'leurs agapes, sarïs iaucun chang-ement de position qui' marque le sentiment qu'on réclame aujourd'hui. Goriçoit-on, avec le dogme catholique, l'espèce d'irrévérence que saint Paul reprqche aux Corinthiens, et qui alluitjusqii'à ne point distinguer la Cène du repas commun dont elle était accompagnée? (I Gor. XI.) — Enfin, en tant qu'homme, Jésus-Christ est au Ciel, où il doit rester jusqu'au temps du rétablissement de toutes choses (Act. I, 11 ; 111*, 21 ; Hébi IX, 28; I Cor. XI, 26); aussi la Saiiite-Cène (qui le représente dans son' humanité, comme notre victime propitiatoire, en Offrant aux regards de la foi son corps et son sang), a-t-elle lieu en mémoire de lui (Liic XXII, 19; I Cor. XI, 26), ce qui serait peu intelligible s'il y était aussi réellement présent pour nous qu'il l'était pour ses disciples, car, encore une fois, la commémoration suppose l'absence (1).
A ces considérations, et à mille autres qui mènent toutes au sens figuré, on oppose d'abord la déclaration du Sauveur : Ceci est..., etc. « TOUTO £<TTt tô (Ta)|jLà jjt.ou » et ensuite quelques textes, tels que Jean VI, 50-58 ; I Cor. X, 16 et XI, 27. 29, qui, dit-on, obligent à prendre cette déclaration au sens propre et .littéral,
(1) On pourrait demander aux réalistes si c'est le corps que Jésus-Christ avait reçu de Marie ou son corps glorifié, qui est présent dans la Cène? Si l'on dit : * le premier » (Paschase Radbert), nous pouvons répondre qu'il n^existe plus depuis 1800 ans; carie corps de Christ fut transmué à sa résurrection (Phil. III, 21) comme le seront un jour ceux des fidèles (I Cor. XV, b2) ; ce n'est plus un corps assujetti auX lois de la matière, (apparition, ascension, etc.), c'est ce corps glorieux, céleste, spirituel dont i^ est parlé I Cor. XV et ailleurs. Si Ton dit : « le second», nous pouvons répondre que le point capital du dogme, la manducation de la chair et du sang de Jésus Christ, n'a plus de fondement réel; car qu'est-ce que la chair et le sang d'un corps sjsinfMeZ? (si nous pouvons presser cette expression remarquable dé saint Paul) é Et puis, l'Apôtre déclare expressément, en traitant de la nature des corps ressuscites (I Cor. XV, 50), que « la.ehair et le sang ne peuvent posséder le Royaume de Dieu. »
DU CULTE Et DES SACREMENTS 491
parce qu'ils prouvent que c'est bien celui qu'y attachèrent Jésus- Christ et les apôtres. ,
D'abord on insiste sur l'assertion de Jésus-Christ et, en particulier, sur la force du.yerbe : ceci est, (toOto £(7t'..) — Une simple observation fait tomber cet argument. Dans la langue que parlait le Seigneur (le Syro-Chaldaïque, rAraniéen), l'idée de représentation, de signe, de symbole, se rend parle verbe substan-^ tif, exprimé ou sous-entendu. La Bible en fournit mille exemples. (Voy. Gen. XL, 12. 18; XLI, 26. 27 ; Dan. TU, 23. 24 ; VIII, 21 ; Es. Y, 7.) Cette locution hébraïque est passée, comme tant d'autres, dans le Nouveau Testament. (Voy. Malt. XIII, 38. 39; Luc VIII, 9. 12; I Cor. X, 4;.Gal. IV, 24; Apoc. I, 20; V, 8.) La comparaison^ la ressemblance est aussi rendue de la même manière: exemples sans nombre dans le livre des Proverbes et ailleurs. (Voy. cela est (tout' è'^tw), pour cela signifie, cela veut dire, dans Matt. XXVIIy 46 ; XII, 7 ; Jean XVI, 17 ; Act. I, 49 ; etc.)(d);
Mais, observe-t-on, Jésus -Christ n'ayant point expliqué ses paroles, il paraît par cela même qu'il leur a laissé leur signification naturelle : comme il fait ce qu'il veut, il opère aussi ce qu'il dit; rien n'autorise à prendre sa déclaration dans un sens figuré et purement symbolique, quand il ne marque en aucune manière qu'on doit l'entendre dans ce sens-là. — En réponse à ce raisonnement, il suffit encore de remarquer que les discours de Jésus-Christ renferment une foule de paroles du même genre, qu'il n'explique pas davantage et que tout le monde s'accorde à interpréter figurément. Ainsi, quand il dit : n Je suis le' cep, et vous êtes les sarments», qui est-ce qui prend celte déclaration à la lettre, d'après le principe qu'il n'a pas averti ses disciples de
(1) Un passage sur lequel Zwingle s'appuya beaucoup et qui lui avait été, disait-il, indiqué en songe, c'est Ex. XII, 11 : Ceci est la Pâque {le passage) de l'Eternel. L'importance qu'il attachait à ce texte vient de son rapport direct avec la Sainte-Cène, puisqu'il nous montre la /îgure dans le sacrement de l'Ancienne Alliance auquel la Sainte-Gène correspond, et à l'occasion duquel elle a été établie .
l'entendre autrement? Où mènerait (ie prétendu principe, qu'on ne pose ici que dans l'intérêt de la contçoyerse? et (quelle est l'Eglise et l'école, quel est le théologien et le commentateur qui voulût l'admettre, le généraliser et l'appliquer rigoureusement? A ce principe, qu'on ne suppose que pour lebesoin qu'on en a^ nous en iïubstituons un que l'exégèse et le bons sens ont toujours posé, savoir qu'en thèse générale une expression qui, dit, d'un objet ou d'un être, qu'il est un autre être ou un autre objet, doit être entendue métaphoriquement. Ainsi, quand il est dit de. Dieu qu'il, est lumière^ qu'il est toi feu consumant, qu'il est noire roche?', etc. On sait. que l'Ecriture est remplie d'expressions de ce genre, et qu'elle les emploie généralement sans explication* Or, les personnes qui se montrent si absolues pour le sens littéral dans la question de la Cène, et qui sont si promptes à accuser d'incrédulité et d'impiété les opinions contraires à la leur, ne font nulle difficulté d'admettre et de maintenir ailleurs le sens figuré. Elles s'élèvent avec autant de force que nous, par exemple, contré quiconque essaie de légitimer l'anthropomorphisirie en s'appuyant sur ce. qu'il est dit que l'homme est r image de Dzez^ et qu'il la porte en lui, ou sur cette partie du langage biblique qui attribue à Dieu les organes humains, des yeux, des oreilles,, des bras, etc., et les passions humaines^ la colère, la haine, la vengeance, le repentir, etc. Elles ne prennent pas non plus à la lettre les descriptions sous forme terrestre du royaume de Jésus-Christ, non plus qu'une foule d'expressions du Sauveur lui-même ou de ses apôtres (Matt. Yj 27. 28 ; I Cor. X, 4). Il est clair que le littéralisme absolu ne saurait être posé comme règle d'interprétation des Ecritures, et personne ne lé pose ainsi. C'est donc à l'exégèse à décider pour chaque cas spécial, pour celui de la Cène comme pour tous les autres, et nous avons vu que l'ensemble des circonstances historiques et des données herméneutiques rend la figure manifeste. C'est à tel point, que les littéralistes les plus décidés sont ' obligés de la reconnaître jusque dans les paroles de l'institu-
lion'; car, si' le Seigneuir a dit : « Ceci est mon corps », il a dit
aus^ : « Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang. »
Venons aux textes où l'on prétend trouver la preuve que, dans les paroles de la Gène, c'est bien au sens littéral que s'arrêtèrent Jésus-Christ, les apôtres et les premiers chrétiens.
— Jean VI, et particulièrement les versets 50-58 : — A première vue, il semble, en effet, qu'il ne puisse rien y avoir de plus positif et de plus fort que ces déclarations, répétées en termes si exprès et sous tant de formes, surtout après la question des Juifs : ((.Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? (y. 52) .* Ma chair est véritablement une nourriture et mon sang est véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi ^ etc.. y>
Mais cette impression s'affaiblit et s'efface quand on examine avec quelque soin et sans prévention. :
l* On se demande si ce chapitre a réellement trait à la Sainte- Cène. — La plupart des modernes, et beaucoup d'anciens (tels que TertuUien, Clément d'Alexandrie, Origène, Cyrille, Chrysostôme, Augustin, etc.), Calvin et Luther lui-même, aussi bien que Zwingle, se sont déclarés pour la négative; et plusieurs de ceux qui se prononcent pour l'affirmative, (catholiques, luthériens, calvinistes)^ reconnaissent assez généralement que la Sainte-Cène n'est là qu'indirectement, secondairement, par implication ou par allusion prophétique, l'idée dominante et véritable du discours de Jésus-Christ étant la rédemption par sa mort, par son œuvre de grâce, par sa doctrine de vie. Ses auditeurs, et même ses disciples intimes, ne pouvaient, en effet, y voir un rite qui n'était pas encore institué et siir lequel il ne leur avait donné aucune instruction. '
2" Le passage doit, ce semble, s'entendre figurément, puisqu'il doit s'entendre spirituelleme7it^ selon rexplication de Jésus-Christ lui-même (v. 63) : « C'est l'esprit qui vivifie : la chair ne sert de rien..'. ». Evidemment cette parole ne permet pas de
prendre à la lettre ce qui précède, puisque c'est le littéralisme qu'elle a pour but de repousser.
3<» Si l'on s'arrête au sens littéral, en appliquant le discours à la Sainte^Cène, on arrive à une doctrine contraire aux principes de l'Evangile, et que ni les luthériens ni les catholiques ne veulent admettre, savoir que quiconque participe à l'Eucharistie' a la vie éternelle^ et que quiconque ne la reçoit pas n'aufsl pojntla vie (vv. 51, S3, 54).
4" Ce. qui' annonce encore; que le Seigneur n'avait en vue rien de semblahle au dogme traditionnel, c'est le verset 62 : «Cela voiis seandalise-t-il ? Que sera-ce donc si vous voyez le Fils de V homme, monter oûil était auparavant? » Il représente là sa rentrjée dans les Ciéux comme un fait beaucoup plus étonnant que celui dont il parle, et qui soulève tant d'incrédulité et de murmures. Or, certes, l'ascension de Jésus-Christ, quelque merveilleuse qu'elle fût, était loin de heurter la raison natureUe conime le fait la transsubstantiation, avec la série de mystères et de miracles qu'elle suppose.
Mais exapainons le passage lui-même afin d'en mieux constater le vérilable sens, et pour cela, embrassons le discours de Jésus-Christ dans son ensemble.
Ce chapitre est fortement figuré depuis le verset 26, où commence l'entretien du Seigneur avec les Juifs, et d'où part Fiinage, la métaphore, l'espèce, de parabole qui le traverse tout entier. Les Juifs, qu'il avait, la veille, nourris miraculeusement (5-16), ^s'étaient de nouveau réunis autour de lui. Il leur reproche de ne chercher qu'une nourriture terrestre, en négligeantla nourriture spirituelle et céleste* qu'il leur donnera s'ils .croient ^n lui sur le témoignage et l'ordre de Dieu (26-29). En cet endroit la métaphore est manifeste, et tqutes les opinions la j^éçonnaissent et l'avouent.. Jésus-Christ, par allusion à la multiplication des pains, présente sa doctrine^ sa grâce, sa rédemption, les biens du salut, le don de Die u^ comme Une viande qui ;VJvifie les âmes.. Mais ce trait est important.; tout ce i^ui suit y
a sa base et sa raison. Quand on demande au Seigneur : « Quel signe fais-tu, afin que nous croyions en toi? » on ajoute, en restant dans l'ordre d'idées et d'expressions qu'il a employées : « Moïse s'est légitimé auprès de nos pères en leur donnant la manne, le pain du Ci*?/ ». Jésus répond que Moïse n'avait pas donné le vrai pain du Ciel, le vrai pain de vie, puisque ceux qui en avaient mangé étaient morts ; il déclare qu'il est, lui, le vrai pain descendu du Ciel qui donne \a vie au monde, et que celui qui en mangera ne mourra point. Cette figure une fois introdiiite, il la suit, conformément à sa manière accoutumée, (Jean X et XV), et il présente l'entrée en communion avec lui, par la foi, comme l'acte de manger sa chair et de boire son sang. C'est la suite et l'applicalion naturelle de ce style parabolique oîi il offre sa doctrine et son œuvre, où il s'offre lui-même sous l'emblème d'un aliment : nJesuis lepai?i de vie descendu du Ciel.» Cependant, quoique la métaphore se prolonge et domine dans tout cet entretien, elle s'ouvre en quelque sorte en plusieurs endroits^ pour laisser voir à découvert l'idée qu'elle recèle, par exemple au V. 40 '.n Celui qui contemple le Fils et qui croit en lui a la vie éternelle » ; là, ce qui est attribué à la manducationde sa chair et de son sang dans la partie figurée du discours se lie à la simple foi, comme partout ailleurs dans le Nouveau Testament ; il en est de même aux versets 35 et 47 : « Je suis le pain de vie ; celui qui vient à moi naura plus de faim., et celui qui croit en moi n'aura plus de soif»; c'est en allant à lui, c'est en croyant en lui que l'âme reçoit l'aliment et le breuvage spirituels qui apaisent à jamais sa faim et sa soif. Là se trouve; par conséquent, la clef de cette allégorie, fort semblable du reste, quant aujond, à celle de Jean XV, 1-10 et IV, 5-14 et X, 1-16.
Tout, alors, dans ce chapitre s'éclaircit, se simplifie, et s'harmonise avec l'enseignement général de l'Evangile. Si manger la chair du Fils <ie l'homme et boire son sang, c'est accepter et ,s?approprier par la foi son sacrifice, sa parole et sa grâce, le ichrétièn comprend aisément que l'âma qui a participé à cette
nourriture et à ce breuvage mystiques n'ait plus ni faiiii ni soif :(35), car elle a la vérité, la paix, le salut ; qu'elle demeure :en Christ et que Christ demeure en elle (56), car Christ habite dans les cœurs par la foi (Eph. III, 17); qu'elle ait la vie éternelle et qu'elle Tait seule, car il est écrit ; \< Celui qui croit au Fils ^ etc.» (Jean III, 36 ; 1 Jean V, H. 42). Tous les traits de ce passage controversé sont alors d'accord entre eux comme avec la doctrine générale du Nouveau Testament; car c'est le grand principe de l'Evangile que « le Royaume de Dieu ne consiste pas dans le manger ou dans le 6oi?'.e», mais qu'il « est justice, paix et joie par le Saint-Esprit »; que la vie vient, non de la vertu des rites religieux, mais de la vérité sainte, reçue par la foi et appliquée à l'âme par la grâce ; que, dans l'ordre spirituel, ce sont les puissances spirituelles qui agissent, quoiqu'à l'aide de moyens extérieurs. Ce grand principe évangélique est celui que le Seigneur rappelle manifestement au v. 63 de notre chapitre : « La chair ne sert de rien; les paroles que je vous dis sont esprit et vie », et qui, par conséquent, nous fournit la clef de tout son discours.
Cette interprétation, qui se recommande ainsi d'elle-même, qui parait positivement donnée par le Seigneur, se confirme encore par la remarque qu'il était fort ordinaire chez les Juifs de représenter l'acquisition de la science, de la sagesse et des divers biens spirituels sous l'image du manger et du boire. — Cette image se rencontre souvent dans l'Ancien Testament et Jésus- Christ lui-même eh a fait un fréquent usage, (Matt. V, 6; Jean IV, 34), et dans notre chapitre même, au v. 27 : « Travaillez, non pour Taliment qui périt, etc. »
Aussi ce passage fut-il celui qui contribua le plus à former l'opinion de Zwingle et sur lequel il s'appuyait de préférence. — -Fait intéressant à noter.
Plusieurs des anciens Pères l'ont entendu de la même manière ; il suffira de citer Origène et Augustin; .«Entendre litté- « ralement ce que Jésus-Christ dit de. manger sa chair et- de « boire son sang, -dit le premier, c'est s'arrêter à la lettre qui
tue (4). » Saint Augustin se sert de Jean VI pour établir et expliquer une des règles d'herméneutique d'après lesquelles nous pouvons juger de ce qui est figuré dans l'Ecriture. « Si un « passage parait prescrire une action criminelle ou horrible, dit- « il, làestlafigure. Ainsi quand Jésus-Christ dit : Si vous ne man- « gez nia chair, etc. cela semble ordomiei' un acte criminel et « affreux ; c'est donc une figure, sous laquelle il nous est com- « mandé de nous mettre en communion avec le Seigneur et « de nous souvenir qu'il a été crucifié pour nous (2). » C'est exactement l'interprétation zwinglienne (3).
Un mot seulement sur les deux autres textes de cette classe.
(1) tiom. VII» sw le Lévit.
(2) De doct. christianà, Lib. III, Gap. 16.
(3) Les commentateurs actuels de l'Allemagne se partagent sur Jean VI. Les uns l'entendent de la mort expiatoire du Seigneur, par conséquent dans un sens spirituel et figuré, et nient qu'il ait trait à la Sainte-Cène (Tholuclc). Les autres le prennent dans un' sens plus ou moins littéral et y voient un rapport formel 'avec l'Eucharistie. Cette dernière opinion est celle d'Olshausen. Il distingue l'idée du sacrement, du sacrement lui-môme. Selon lui, c'est l'idée qui est ici ; et cette idée, c'est que Jésus-Christ est le principe qui vivifie le nouvel homme, non seulement son âme et son esprit, mais son corps glorifié. « La mort de Jésus-Christ, dit-il, est la vie « du monde et la Sainte-Cène, qui nous la rappelle, porte la vivifîcation du « monde à sa plus haute puissance. Elle est l'arbre de vie, qui nous rend « ce que l'arbre de la connaissance nous avait enlevé. Ainsi qu'en Adam « la mort est venue par la nourriture, c'est la nourriture qui nous donne « en Christ la vie éternelle. »
Olshausen accorde que le v. 63 semble favoriser l'interprétation figiirée. Mais il se rabat sur ce que" Jésus-Christ dit : /a chair, et non jna chaire Défaite manifeste, car c'est du corps seul de Jésus-Christ qu'il est question,' c'est donc à ce qu'il en avait affirmé, et qui était mal compris,' qu'il regard'e. Quand Olshausen dit ensuite, en repoussant les vues grossières des Capernaïtes, qu'il s'agit du corps gîorifié par l'Esprit, il oublie que la chair dont parle' le Seigneur est celle qu'il devait donner pour la vie du . monde, et que jusqu'à sa résurrection il lut homme semblable à nous en toutes choses.
. L'opinion d'Olshausen se rapproche à certains égards de l'opiniop calvi- 'niste, car il affirme que nous ne' recevons Jésus-Christ que par la bouche de la foi. ■
^—1 Cor. X, 16. 17 : «La coupe de bénédiction.,, n'est-elle pas la communion du sang du Christ? le pain etc. >y. Là, dit-on, saint Paul affirme qu'il y a communion, ou communication (xotvwvla) entre le pain et le corps de Christ, de même qu'entre le vin et son sang, et que ceux qui reçoivent ce pain et ce vin sacrés participent au corps et au sahg^ du Seigneur; assertion qui implique nécessairement la présence réelle.
Mais la figure n'est-elle pas manifeste dans ce passage? et ne faut-il pas, dans toutes les opinions, l'y reconnaître plus ou moins? Prend-on à la lettre la première expression que la coupe (to tuott]piov) est la communion du sang de Christ? et cette autre du v. 17: comme il n'y a qu'un seul pain, nous ne sommes qu'un 5ez«/ corps (Sv (7W{xoc, même terme que pour le corps de Christ, v. 16)? et ces autres dés vv. 18 et 20 : xoiviovoItoû ôuo-tauTiriptou, xoivwvot twv 8ai.p.ovlu>v? Il est clair que si le substantif xoivwvia implique, comme on le soutient, l'union réelle, l'adjectif xoivtovoç l'implique également. Mais oii conduirait cette interprétation littérale ? tandis que l'interprétation spirituelle est si simple et si naturelle, si conforme au but de ce passage, qui est d'établir que, comme la participation à la Sainte Cène est une profession de christianisme, de même la participation aux festins sacrés des païens était un acte d'idolâtrie (vv. 14-21).
— I Cor. XI, 27-29 : « Quiconque... sera coupable du corps et du sang du Seigneur... ne distinguant point le corps du Seigneur... » — Là, évidemment, ne point discerner le corps et le sang du Seigneur, c'est perdre de vue ce qui les rappelle, manquer des sentiments qu'ils doivent inspirer, c'est ne pas distinguer les éléments eucharistiques, ne pas les prendre avec plus de respect que du pain et du vin ordinaires ; profanation du sacrement, dont saint Paul reproche aux. Corinthiens de se rendre coupables dans leurs agapes, et qui était souverainement criminelle et impie, car le mépris du signe, ou du symbole, renferme le mépris de la chose signifiée. Les expressions : evo^oç TOÛ (TWjxaToç xal aï^-aTOç tou Kuptou et [jly| 8(.axpivwv to (7Ô)jji.a toÛ
Kupiou, ne doivent pas plus s'entendre littéralement que celles qui les accompagnent : xpT{xa hUsi v.(i\ tcIveu Nous voyons d'ailleurs l'Apôtre parler simplement de pain et de vin après la consécration (vv. 26-28) ainsi que l'avait fait Jésus-Christ (Matt. XXVI, 29). Et puis, suivant une remarque déjà faite^ avec le dogme de la présence réelle une telle absence de respect, un tel laisser-aller, un tel désordre (vv. 20-22) dans la célébration de la Cëne, eût-il été possible?
Il est évident pour nous que l'étude des textes relatifs à la Sainte-Cène, faite sans opinion préconçue, sans préventions d'aucune espèce, conduit^ de même que les circonstances de l'institution, à considérer les éléments eucharistiques seulepaent comme des symboles. Dès lors, l'opinion . catholique tombe, ainsi que l'opinion luthérienne et même l'opinion calviniste; car cette dernière n'est au fond qu'une hypothèse conciliatrice. Elle n'a pour elle aucune déclaration, et il semble qu'il faille tout entendre ou figurément ou littéralement.
Les données des sens et de la réflexion mènent au même résultat que les données sCripturaires. La transsubstantiation, en particulier j traîne avec elle non seulement des difficultés infinies, mais des impossibilités et des contradictions véritables. Ainsi, elle suppose que la parole du prêtre crée et anéantit; — que la matière du sacrement disparaît et qu'il n'en reste que les accidents ou les espèces; — que toutes les propriétés perceptibles d'une substance persistent quand cette substance n'existe plus (couleur, saveur, étendue, forme, etc.) et qu'une substance différente se cache sous ces propriétés étrangères ; — que le corps de Christ, quoique dans le Ciel, n'en est pas moins sur la terre et en mille lieux à la fois ; — que ce corps, qui est un, est dans le même moment tout entier sur tous les autels et en chaque fragment de chaque hostie, en chaque goutte de chaque calice; — que des accidents, ou des apparences, sont corruptibles, puisque le sacrement l'est et que le corps de Christ ne l'est pas, etc., etc.
Les luthériens^ comme les catholiques et les calvinistes eux-mêmes, en appellent au principe que la raison doit se soumettre à la foi dans les choses de révélation. — Sans doute, et ce grand principe du christianisme théorique et pratique nous l'admettons pleinement, nous l'avons constamment invoqué et appliqué; mais la foi consiste à admettre ce qui est réellement dans l'Ecriture, non ce que nous y mettons ou supposons. Et, pour constater ce qui y est, nous n'avons d'autre moyen que la raison, aidée d'une saine herméneutique. Or, la terminologie biblique de la Sainte-Cène, expliquée par elle-même, et par les faits'qui la déterminent, est évidemment métaphorique ou parabolique. Le sens figuré en est le sens naturel et, à vrai dire, le sens propre .
Rappelons toutefois que le symbolisme de la Cène n'exclut nullement le côté mystique, spirituel, divin. La foi ne voit plus dans les éléments eucharistiques du pain et du vin ordinaires; les envisageant dans leur signification sacramentelle, elle contemple la réalité sous la figure; derrière la représentation, elle découvre, voit et adore la chose représentée; l'invisible remplace pour elle le visible; ce qu'elle voit, c'est le corps et le sang de Christ, c'est le pain descendu du Ciel et qui donne la vie au monde. Le zwinglien peut parler de ce saint mystère comme le calviniste et presque comme le luthérien, si ce n'est comme le
catholique.
■ . IV
Opinion des Pères (1). — Indéfinie et diverse. Toutes les Eglises prétendent l'avoir pour elles. — Elle n'est pas ,1e dogme catholique : — Arguments « négatifs » et « positifs » qui le t)rouvent. — Quand ils s'expliquent, les. Pères emploient toute la terminologie protestante. — Controverse de Paschase Radbert et de Ratram. — Rapport de la Cène et du Baptême.
Il est déplorable que le Sacrement de la Charité ait produit tant de luttes et de haines. ,
Dans les discussions s^ar la Sainte- Cène, tous l'es partis ont (1) Préoccupés d'éviter les redites et d'écarter, le plus possible, de cet
cherché à s'appuyer sur l'opinion des premiers Pères; tous, catholiques, luthériens, zwingliens, calvinistes, ont soutenu que c'était la leur. Au xvm° siècle ce fut en France l'objet d'une controverse animée. Arnaud et Nicole publièrent leur livre « De la perpétuité de la foi catholique touchant l'Eucharistie ». Les Claude leur répondirent. Basnage écrivit 1' « Histoire de V Eucharistie jusqu' auXlïV siècle ». Déjà auparavant du Plessis-Mornay avait donné son traité « De V institution , usage et doctrine de V Eucharistie en l'Eglise ancien7ie », D. Blondel, ses « Eclaircissements familiers de la controverse de l'Eucharistie », etc., etc. Les deux partis se glorifièrent d'être restés maîtres du terrain et d'avoir l'antiquité pour eux.
On conçoit, du reste, ces prétentions et ces conclusions opposées, car il est fort difficile de distinguer avec quelque exactitude l'opinion commune chez les anciens docteurs, au milieu des idées particulières où elle se trouve mêlée, et au travers des expressions et des images mystiques qui la recouvrent. Aucune hérésie n'ayant provoqué ni discussion ni décision sur ce point, les Pères n'éprouvent pas le besoin de peser leurs pensées et leurs termes, de les surveiller et de les régler; ils s'abandonnent librement à leurs vues propres, à tout ce que le sentiment ou l'imagination leur inspire; ils exaltent par tous les moyens le mystère sacré...
Les différents partis théologiques ont probablement tort et raison tout ensemble; raison quand ils soutiennent que leur doc- Irine existe à un degré ou à l'autre chez les anciens docteurs de l'Eglise, tort quand ils prétendent qu'elle s'y trouve seule et telle qu'ils la posent...
ouvrage tout ce qui pourrait, à la rigueur, être qualifié de « bien connu » (épithète redoutable et de nos jours très usitée, sinon toujours justifiée), nous nous bornons à publier sur ce point un résumé et quelques fragments. En venant compléter. ce qui a déjà été dit çà et là du témoignage des Pères sur la Sainte-Gène, ils suffiront à corroborer la notion symbolique de ce sacrement donnée par l'exégèse. (JEdif.).
Mais s'il est difficile de déterminer avec exactitude l'opinion des premiers siècles sur la Sainte-Cène, on peut du moins établir que ce n'était pas celle du Catholicisme, la seule vraiment importante au point de vue pratique et ecclésiastique (i). Nous avons pour le prouver des arg^uments de deux sortes, les uns négatifs, lés autres positifs.
Arguments négatifs, — lo Le dogme catholique soulève des questions et des difficultés innombrables qui ont constamment occupé les écoles théologiques dans les derniers siècles, c'est-à; dire depuis que le dogme a été arrêté, formulé, établi et proposé à la foi du peuple (2). Or, ces difficultés, ces questions qui existent à la surface de la doctrine romaine, qui en naissent naturellement, nécessairement, qui frappent de prime abord tous les esprits, ne se sont pas présentées aux anciens, ils ne les ont ni abordées, ni soupçonnées. Cependant ils ne reculaient pas, on le sait, devant les discussions métaphysiques ; et celles que soulève la Sainte-Cène se liaient d'ailleurs logiquement à la grande controverse de ces temps sur la nature du corps de Christ et sur l'union de la divinité et de l'humanité en lui (Docétisme). Quelle autre explication de ce fait, sinon que l'opinion à laquelle ces questions se rattachent n'était pas l'opinion de leur temps? quelle autre raison possible de ce silence absolu, de cette prétention universelle en un tel sujet ?
2° Les Pères argumentent d'après des principes contraires au
(1) L'opinion luthérienne et l'opinion calviniste, considérées en ellesmêmes, ne sont importantes qu'au poihtde vue dogmatique; elles ne mettent aucun obstacle à la coinmunion; du moins ne devraient-elles pas le faire, puisque, tenant uniquement au for intérieur, elles n'entraînent pas de différence sensible dans la célébration du culte. Malheureusement l'opinion luthérienne (comme nous avons déjà eu -l'occasion de le faire remarquer), passant de la sphère dogmatique dans la: sphère ecclésiastique et religieuse, devient de nos jours, comme autrefois, un principe de discorde et de rupture. Elle invoque aussi une sorte de traditionalisme ^ et elle sera atteinte par plusieurs des remarques suivantes, quoiqu'elles aient trait essentiellement à l'opinion catholique,.
(2) Voy. pp. 430, 486 et suiv., 497, 499, et ci-après.
dogme catholique. Ainsi, ils soutiennent, contre les païens, que leurs divinités ne pouvaient se trouver en même temps dans chacune des statues qu'on leur consacrait ; — ils en appellent, contre les Docètes, au témoignage des sens pour prouver la réalité du corps de Christ; ils se servent môme du pain et du vin de la Cène pour établir ce point de la doctrine évangélique (1); — ils argumentent également par l'Eucharistie contre les Encratiies (aquwii) qui niaient la légitimité de l'usage du vin (2); argument impossible s'ils eussent cru et enseigné la transsubstantiation.
3" L'Eucharistie ne fut l'occasion d'aucune hérésie, l'objet d'aucune discussion dans les premiers siècles. Le conçoit-on en se plaçant au point de vue catholique?
4° Les juifs et les païens n'ont pas attaqué le Christianisme par ce côté. Ni CelsC;, ni Porphyre, ni Jullien n'ont touché à ce sujet qui aurait si aisément prêté à leurs invectives et à leurs sarcasmes (3).
5° Les rites qui se sont établis dès que le dogme actuel a fait positivement partie du Symbole romain et qui en sont le produit naturel, ne se montrent point dans les temps anciens (4).
Ce sont là sans doute de bien fortes présomptions contre le dogme catholique, ou, pour mieux dire, c'est une démonstration
(1) Tertulli en : Contre Jlfamon.
(2) Clément d'Alexandrie.
(3) Un seul trait dans l'histoire de l'Eglise primitive révèle une accusation de ce genre; Il se trouve dans un fragment d'Irénée. relatif à la persécution de Lyon en 177, et conservé par Euménius : «Des esclaves de chrétiens ayant entendu dire à leurs maîtres que la divine communion est le corps et le sang de Christ, et pensant que c'était réellement de la chair et du sang, le rapportèrent aux examinateurs. Ceux-ci voulurent arracher cette confession aux martyrs Sanctus et Blandina, qui répondirent : « comment consentiraient-ils à faire de telles choses, ceux qui par ascétisme ne se permettent pas même l'usage légitime de la viande ?» — Cette donnée historique, souvent citée en faveur du dogme romain, dépose en réalité contre lui.
(4) Voy. quelques détails dans Basnage, Hist. de la relig., T. I, p. 116.
formelle. En accordant qu'il existât çà et là quelque chose d'analogue à l'idée actuelle, on peut affirittér, dans tous les cas, qu'elle n'était pas la croyance de l'Eglise à cette première période. Au ve siècle, certains Eutychéehs semblent avoir argumenté du fait que le pain et le vin de la Gène se nomment après la. consécration le corps et le sang de Christ, en faveur de leur doctrine que l'humanité du Sauveur, après sa résurrection et son ascension, avait été absorbée par sa divinité. On peut, du moins, le supposer d'après les raisonnements des Pères contre eux, oti se trouvent des explications qui méritent d'être notées. « Christ, ditThéodoret (1), honora lessymboles du nom de son « corps et de son sang, n'en changeant pas la nature^ mais « ajoutant la grâce à la nature. — Les symboles mystiques, « après la consécration, ne perdent pas leur nature propre, car « ils demeurent dans leur substance, leur figure et leur forme « ancienne. ». « Les sacrements du corps et du sang de Christ, « dit le pape Gélase (2), sont une chose divine, et c'est pour « cela qu'ils nous rendent participants de la nature divine ; « cependant la substance du pain et du vin ne cesse pas d'exis- « ter; Vimage et la ressemblance du corps et du sang de Jésus- « Christ sont célébrées dans les saints mystères » (c'est l'explication zwinglienne}. Ephrem d'Antioche et Chrysostôme ont des déclarations semblables.
Nous ignorons si les Eulychéens ont cru à une conversion réelle des éléments eucharistiques; rien ne reste d'eux sur ce point pour constater leur opinion. Mais, en tout cas, les réponses des Pères montreraient que ce n'était qu'une idée particulière, repoussée par la foi générale de l'Eglise (3). •
(d) Dial. 1 et 2 contre les Eutych.
(2) Des deux natures de Christ.
(3) Il est plus que probable que les Eutychéens employaient simplement le langage ecclésiastique au sujet de l'Eucharistie pour justifier celui dont ils se servaient à l'égard de Tunion hypostatique. D'après Théodoret, ils reconnaissaient que le pain et le vin sont un symbole et une image
nu CULTE ET DES SACREMENTS 505
Là, à rargumeiit négatif se joint déjà rargument positif ou direct, sur lequel il suffira de relever aussi quelques traits du témoignage des anciens Pères.
Argument positif. — 1° Les Pères nomment lès éléments eucharistiques du pain et du vin, comme avait fait saint Paul (I Cor. XI, 26) : « Christ appelle son corps du pain, et du pain « son corps (1). ». « Jésus-Christ offrit la même chose que « Melchisédec, savoir du pain et du vin, c'est-à-dire son corps et « son sang (2). »
2° Ils expliquent la terminologie de la Cène, en rappelant que l'Eglise est dite le corps de Christ et les fidèles ses membres (3) ; c'est-à-dire qu'ils expliquent une figure par une autre.
3° Ils affirment que les éléments de la Cène conservent leur nature, leur substance, après la consécration (Voy. ci-dessus).
4° Ils disent que l'Eucharistie nourrit le corps, ainsi que l'âme ; ce qui, avec la transsubstantiation, serait du pur capernaïtisme. S° Ils soutiennent que ceux qui la. prennent indignement ne reçoivent pas le corps et le sang du Sauveur (4). Comment cela si, à part ce corps et ce sang divin, il n'j existe que des apparences? Aussi les catholiques, et même les luthériens, maintiennent-ils le contraire. Ils disent, les uns et les autres, que le corps et le sang de Christ, reçus oralement, le sont par tous les communiants.
6° Les Pères, ou du moins un grand nombre d'entre eux, emploient toute la terminologie protestante ; ils parlent de symboles, àe types, de signes, àHmages, de figures, etc. « Jésus- « Christ, ayant pris le pain et l'ayant distribué à ses disciples, « il le fit son corps en disant : Ceci est mon corps ; c'est-à«dire « la figure de mon corps (5) ». « Le Seigneur n'a pas fait diffi^
{i)TeTt\û\ien : Contre Marcion.
, (2) Gyprien (et autres).
(3) Ghrysoslôme, Augustin, etc.
(4) Jérôme, Augustin, Gyprien.
{^) TertnWien: Contre Marcion.
506 , QUATRIÈIÏE PARTIE
M culte de dire ^^^qi est mon corps, qustnd il donnait le signe « de son corps. ..^.r»^
La question, entre l^'^Cathpliques et nous, n'est pas si les Pères ont appelé les éléments eucharistiques le corps et le sang de Christ, nous convenons de cela et nous le faisons nousmêmes; ni s'ils ont eu des opinions d'où est sortie peu à peu la doctrine romaine, ni s'ils ont employé des expressions qui, prises seules et à la lettre, renfermeraient plus ou moins cette doctrine, nous accordons encoreces points-là ; mais en rappelant qu'ils ont des expressions tout aussi fortes sur une foule d'autres sujets et, en particulier, sur le baptême. La vraie question est de savoir si les Pères ont réellement cru et formellement enseigné la doctrine de Trente comme étant celle de l'Eglise? Or, peut-il y avoir doute quand on les voit professer des principes inconciliables avec elle; surtout quand on les entend déclarer que la terminologie sacramentelle dont ils se servent est figurée, symbolique (2) ? Il faut noter : 1° Que c'est généralement quand ils expliquentla croyance de l'Eglise, c'est-à-dire quand ils donnent leur pensée exacte, qu'ils font cette déclaralion; c'est dans leurs commentaires, dans leurs écrits dogmatiques ou polémiques. 2° Que les Pères qui la font sont souvent ceux-là mêmes qui, comme Chrysostôme par exemple, emploient ailleurs le langage le plus hyperbolique. 3° Qu'à mesure que le dogme de la présence réelle se formula positivement, les termes Ae ^gure, de type, de signe, Ae symbole^ etc., tombèrent peu à peu, parce qu'ils n'étaient plus en harmonie avec la foi.
Un des objets d'étude les plus intéressants et aussi les plus décisifs sur celte question, est la controverse de Paschase ftadberl et de Ratram au ix" siècle. Paschase, en exposant la doctrine actuelle du Catholicisme — ou à peu près, car il y a quelques diftérences notables entre. sa conception et la formule officielle: ainsi, il veut que le corps de Christ dans le sacrement
(i) Angnslin : Contre Adim.
(2) Voy. citât, d'Origène et d'Augustin /pp. 496 et 497).
soit le corps né de la Vierge etc., — se sert de précautions qui montrent qu'il s'attendait à des oppositions nombreuses, tandis que Ratram s'exprime avec la conscience que son sentiment est généralement partagé. Il l'appuie sur les mêmes arguments que nous. 11 affirme qu'il n'avait jamais entendu parler de la doctrine de Paschase, qu'il ne l'a lue nulle part; et il ajoute : « Cependant voilù, une question qui commence à se former ; « ceux qui la proposent, et qui sont plusieurs, disent que ces « choses se font réellement et non pas en figure. » Cela ne dit-il pas tout?
Dans un travail tant soit peu complet sur l'opinion de l'ancienne Eglise, il faudrait des distinctions, car les notions et les formes de la doctrine varient chez les différents docteurs. Justin (1) croit que comme le Logos s'était uni à la nature humaine, il s'unit aussi aux éléments eucharistiques qui deviennent ainsi son corps et son sang, et communiquent aux communiants les germes de l'immortalité et de la résurrection. On trouve quelque chose de semblable chez Irénée, qui pose dans l'Eucharistie un élément terrestre et un élément céleste. Les écoles africaines, celle d'Alexandrie, représentée par Clément et Origène, celle de Carthage, représentée parTertullien et Cyprien, professent nettement le symbolisme de la Cène, en se servant parfois d'expressions qui en relèvent la mystérieuse efficacité.
Au iv° et au v" siècle, lorsque l'Eglise unie à l'Empire s'entoure de tout le prestige des cérémonies, soit par la pente naturelle qui la portait au foruialisme, soit pour frapper et attirer les païens, la chaire exalte de plus en plus les mystères eucharistiques, voilés au monde et aux catéchumènes eux-mêmes; les idées et les expressions sur lesquelles se fonde le dogme de la présence réelle se multiplient et s'étendent. Cependant, lorsqu'on s'explique, on affirme que là substance du pain et du vin demeure après la consécration. C'est par là que toutes les opinions
(1) Apol.
508 ■ . QUATRÏÈ^IE PARTIE ^
actuelles ont pu s'appuyer sur la doctrine des Pères, en y prenant certaines locutions ou certaines faces ; mais si cette doctrine, vague encore, renferme les semences de toutes les opinions modernes, elle n'est identique à aucune,..
Au fait, les points les plus caractéristiques de l'ancienne : croyance ont été abandonnés par les modernes. Aucune des ég-Iises actuelles n'admet ni Vimio7i substantielle dit Logos avec les éléments eucharistiques, ni V infusion de sa nature divine dans le corps et l'âme des communiants, qu'elle prédispose pour la résurrection et la vie éternelle. A peine ces idées se reproduisent-elles çà et là chez des théologiens isolés (i)...
(1) Quant à la partie du dogme catholique qui fait de l'Eucharistie un sacrifice propitiatoire pour les vivants et pour les~^morts — (le Prof. Jalaguier revenait sur cette question à l'art, du Purgatoire) — elle a peut-être , dans la tradition un appui plus réel et plus ancien. Chrysostôme, Grégoire de Naziance, Augustin représentent la Gène comme une oblation expiatoire ; ils lui attribuent la vertu d'apaiser le Seigneur, de préserver des peines éternelles, de guérir les maladies, de chasser les démons et d'obtetenir les faveurs divines et célestes à ceux dont les noms sont prononcés dans les prières qui l'accompagnent. A une époque où toutes les pratiques du culte, tous les rites religieux se revêtaient de plus en plus d'une efficacité mystique, où on donnait le nom de sacrifice aux prières et aux actions de grâce de l'Eglise, on devait le donner aussi tout naturellement à celles qui avaient lieu avant la communion et où se faisait la commémoration , des justes de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance, particulièrement des martyrs. « Les prières et les actions de grâce, faites par ceux qui en sont « dignes, sont les seuls sacrifices (âwo-iai) parfaits et agréables à Dieu », dit Justin (Apol. II), et il cite à ce sujet la prophétie de Mal. I, 10-H. Nous trouvons des déclarations semblables dans Clément d'Alexandrie, Athénagore, TertuUien, Origène, etc. Ces idées et ces expressions sont dans l'analogie de l'Ecriture, où les actes de piété et de charité sont fréquemment nommés des sacrifices (Ps«\' CXLI, 2 ; LI, 17 ; Héb. XIII, 15 ; Phil. IV, 18 ; Rom. XII, 1).
Les Pères appelaient encore l'Eucharistie un sacrifice, en tant qu'il s'y fait l'oblation du pain et du vin, la comparant alors à l'offrande de Melchisédec (Justin, Irénée, TertuUien, Cyprien). C'était un sacrifice d'actions, de grâce que les disciples présentaient à l'Auteur de tous les biens temporels et spirituels, et auquel ils joignaient le sacrifice d'eux-mêmes — Ils donnaient aussi ce nom à l'Eucharistie, en tant qu'elle est le mémorial du
, DU CULTE ET DIÈS SACREIMENTS 509
Je terminerai par une observation qui a déjà été faite, mais qui ne tient pas dans cette discussion la place qu'elle y devrait occuper ; je veux parler du rapport des deux sacrements. Ils sont également, d'un aveu commun, les sig-nes et les gag-es des grâces évangéliques. Or, personne n'a jamais supposé que l'eau du baptême fût le Saint-Esprit lui-même ; on n'a parlé à cet égard ni de transsubstantiation ni de consubstantiation. Mais tout étant purement symbolique dans la matière du premier sacrement, n'est-il pas naturel de croire que tout l'est aussi dans celle du second? Ils sont l'un et l'autre les signes visibles du don de Dieu en Jésus-Christ. Quand il y à entre eux identité absolue de but et d'effet, pourquoi une telle différence de
Sacrifice de Jésus-Christ, \ni appliquant en ce sens là Hébr. XIII, 10-12. Mais les Pères ont grand soin de déclarer que c'est un sacrifice non san- . glant (oLvaii/Mv), épithète parfaitement exacte dans l'opinion que nous défendons, et qui ne l'est plus dans l'opinion catholique, où l'on a pourtant été forcé de la retenir.
Une preuve évidente qu'ils n'avaient pas cette opinion, c'est la manière dont ils. réfutent le reproche de n'avoir ni autel, ni victime. Ils ne répliquent pas qu'ils offrent dans la Sainte-Cène un sacrifice d'une valeur infiniment supérieure à tous ceux des Juifs et des païens; cette réponse aurait été pourtant la plus naturelle, la plus directe, la plus décisive,, et elle se'' serait présentée d'elle-même si la croyance romaine eût été la leur. Eh bien ! loin d'y recourir, ils se bornent à dire qu'ils n'ont d'autres sacrifices que les prières et les louanges, la pureté ,du cœur et la foi. Voilà la marche qu'ils suivent, depuis le ii* siècle jusqu'au V, dans leur controverse avec les païens, qui semblent avoir beaucoup insisté sur ce point. La réponse péremptoire que leur aurait fournie l'idée catholique ne leur vient jamais. Qu'en conclure, sinon que cette, idée elle-même ne leur était pas venue à l'esprit ?, , .
Si, pour achever de la juger, nous revenons -des écrits des Pères à l'Ecri- ,ture, nous arï-ivons à un résultat négatif tout aussi formel. Qu''on étudie tout ce qui est dit de l'institution et de la' célébration de la Cène, et l'on verra partout qu'elle est une commémoration du Sacrifice de Jésus-Christ ; on ne verra nulle part qu'elle en soit la répétition ; l'E-pître aux Hébreux ne permet pas de lé supposer^ car une des 'idées fondamentales sur lesquelles y porte l'ai^gumentation, c'est que ce sacrifice, seul réellement expiatoire, a été offert une fois pour toutes et qu'il ne se renouvelle point. (Hébr. VII,'27; IX, 12-28; X, 2. U. 12).
SIO , QUATRIÈME PARTIE
nature? Les anciens ont parlé en termes aussi élevés de Feau baptismale que des éléments eucharistiques. Si le signe suffit là, pourquoi pas ici? Et s'il a dû s'identifier avec la chose signifiée dans un cas, pourquoi pas dans les deux ?
On répondra, sans doute, que l'Eglise possède, au sujet de la Cène, des déclarations qui îa lient, et qu'elle, n'en a pas de semblables pour le baptême. Nous n*avons pas, en effet, quant à ce dernier sacrement, la formule d'institution; si nous l'avions, il s'y trouverait^ probablement beaucoup de symbolisme, nous nous croyons en droit de l'inférer du caractère général de renseignement et du langage de Jésus-Christ. Mais, sans nous jeter dans les hypothèses, il existe bien des locutions scriptùraires qui, prises littéralement, selon le principe qu'on pose relativement à l'Eucharistie, légitimeraient le sens supranaturel pour l'un des rites tout autant que pour, l'autre. Non seulement il est parlé Am baptême du Saint-Esprit (Matt. III, 11), mais le Saint- Esprit lui-même est appelé une eau vive. Il l'est dans l'Ancien Testament, il l'est dans le Nouveau (Jeaii VII, 37). Il y a, en vérité, plus de raisons scriptùraires en faveur de la transsubstantiation ou de la consubslantiation sacramentelle dans le baptême, que dans la Cène.
En ce qui concerne la Cène, on n'a que quelques paroles de l'institution où tout révèle la figure, tandis qu'en ce qui concerne le baptême on a une expression qui traverse la Bible entière. Evidemment le symbolisme qu'on a laissé subsister dans un sacrement annonce et constate Je symbolisme primitif de l'autre.
Cela ressort d'ailleurs de l'analogie de l'Ecriture et de l'esprit de l'Evangile, oii tout se rattache, non à l'acte matériel et à l'observance rituelle, mais à la direction intérieure qui, nous unissant à Christ dans sa mort et dans sa résurrection nous obtient les fruits de son œuvre et les effets de sa promesse. Il faut dire du baptême et de la Cène ce qui est dit Gai. V, 6, et ailleurs, de la circoncision, ce que dit le Seigneur lui-même
■fi
Jean VI, 63 : « L'O' chair ne profite de rien; les paroles que je^ vous dis sont ESPRuel YiE. »
On ne saurait assez déplorer que le Sacrement de la Charité, la communion, soit devenu l'occasion de tant de controverses, de divisions, d'antipathies et de haines (I Cor. X, 47). Qu'il ait donné lieu à des opinions diverses quand on a voulu en sonder la nature, il n'y a rien là qui doive étonner; mais ces opinions auraient dû se supporter les unes les autres. Admettez le sens figuré ou le sens littéral ; croyez à la manducation sacramentelle, ou à la manducation spirituelle, ou à la manducation substantielle ; soyez Zwinglien, Calviniste, Luthérien ou Grec, qu'est- ^ ce qui empêche que vous alliez ensemble à la Table sainte, /Jf gardant en vous et pour vous vos créances particulières? — Le 4l ;^
seul fait de l'adoration du sacrement élève une barrière insur- |
montable entre les catholiques et les autres chrétiens, -r- Mais partout oh il n'existe que de§ vues théologiques différentes, on est inexcusable, selon l'esprit évangélique, de faire un signe de rupture du signe de l'union.
m^''J-':-WB'v^^