L'EGLISE A LA FOIS « INVISIBLE » ET « VISIBLE
Aspects divers de l'Eglise... — Elle est dite « INVISIBLE » dans ses rapports avec Dieu et « VISIBLE » dans ses rapports avec le monde.— Le Catholicisme et l’ultraprotestantisme nient cette distinction. — Elle est donnée par le Nouveau Testament et partout impliquée chez les Pères. — Principaux textes sur lesquels elle repose. |
On divise l'Eglise en militante et triomphante, visible et invisible, représentée et représentative, pure et corrompue, etc. Je me liens à ces anciennes catégories, quelque peu en faveur qu'elles soient, parce qu’elles me paraissent fondées dans la nature des choses.
L'Eglise est appelée militante, en tant qu'elle lutte 1ici-bas contre l'erreur et le mal, et souvent aussi contre la persécu-
(4) Pendant la première période de sa carrière (de 1834 à 1850 environ) le professeur Jalaguier étudiait cette question après celle des Théories ecclésiastiques (chap. I ci-dessus) ; et il semble, à première vue, qu'elle y serait en effet plus à sa place. — Après bien des tentatives pour réintégrer ces pages à leur rang primitif, nous avons dû, par déférence pour notre auteur, les maintenir à celui qu'il leur a lui-même assigné dans la dernière rédaction de son cours. Cette transposition nous paraît d’ailleurs pleinement justifiée par la nécessité de n’étudier l'Eglise sous son double aspect de « visible » et « d’invisible » (et dans ses rapports, à ce point de vue, avec le Catholicisme et les systèmes indépendants) qu'après avoir traité à fond la question de son unité. (Edit.)
tion (1) ; wiomphante, en tant qu'elle jouit de la victoire dans
le Ciel, et souffrante, ajoutent les catholiques, en tant qu'elle …
est soumise au feu épurateur que la plupart de ses membres doivent traverser avant de pouvoir entrer dans le repos éternel des sainis. |
L'Eglise militante, ou l'Eglise sur la terre, se subdivise en.
visible et invisible ; distinction capitale vis-à-vis du Catholicisme et vis-à-vis de l’ultraprotestantisme, et qu'il importe de justifier. | |
L'Eglise visible comprend tous les hommes qui se réclament du nom de Christ, quelles que soient leurs convictions et leurs dispositions personnelles (2). Brisée aujourd'hui en mulle sens, dépourvue de toute organisation et presque de tout lien, elle n'est représentée que par la masse confuse de la Chrétienté; c’est, dans son acception la plus générale, le monde chrétien par opposition au monde non chrétien.
L'Eglise invisible se compose uniquement de ceux qui, unis au Seigneur par une foi vivante, s'appliquent à marcher selon Jui; c’est le corps de Christ, la maison de Dieu en esprit, la communion des saints.
L'une est l'Eglise des appelés, l’autre l'Eglise des élus; l’une est vue des hommes, l’autre est connue de Dieu seul (II Tim. IT, 19). C’est une seule et même Eglise, mais envisagée sous deux aspects différents. Ainsi chez le chrétien lui-même il y a l’homme extérieur qu'aperçoit le monde, et l’homme tntérieur que discerne seul le Scrutateur des cœurs et des reins.
Le Catholicisme nie l'Eglise invisible, et l’ultraprotestantisme l'Eglise visible, telle qu’on l'avait entendue jusqu'ici. Ils font,
(1) Le chrétien est comparé à un athlète (I Cor. IX, 24); sa vie estun combat incessant contre la chair, contre le monde, contre les mauvais esprits (Eph. II, 2, et VI, 12); aussi doit-il se tenir revêtu de toute l’ar- mure de Dieu (Eph. VI, 11, 13). Or la vie du chrétien est nécessairement celle de l'Eglise. :
(2) V. sens du mot (Obs. prélim.)
me
a nn en TE GE AS À ee :
NN. Dr. st à
Dm.
NOTION SCRIPTURAIRE 171
l’un de l'Eglise visible, l’autre de l'Eglise invisible, une pure notion idéale, une abstraction sans réalité. On soutient, d’une part, que dans l’Ecriture le mot « église » désigne toujours la réunion des personnes qui professent le Christianisme, et qu'il n'est jamais donné exclusivement aux vrais croyants ou aux régénérés; d'autre part, on affirme qu'il ne s'applique qu'à eux Spécialement, dans son acception générale. D’après Bellarmin, tout ce qui est requis pour être membre de l'Eglise dont parlent les Ecritures, c’est l’adhésion au Christianisme et la participation aux sacrements. Il conclut ainsi : « Ecclesia est cœtus homi- « num ita visibilis et palpabilis ut est cœtus populi romani, vel « regnum Galliæ, aut respublica Venetorum. » Définition toute simple et parfaitement vraie au point de vue du Catholicisme, pour qui l'Eglise est l'assemblée des baphsés sous la conduite des pasteurs légitimes et de l’évêque de Rome, vicaire de Jésus- Christ. D'après l’ultraprotestantisme, dogmatique et libéral, il n'y à d'autre Eglise universelle que l'Eglise invisible; l'Eglise visible est une congrégation de fidèles ou une agrégation de professants, dans laquelle on n’entre que par un acquiescement réfléchi, condition impossible dans les communautés multitudi- nistes dont on devient membre par la naissance ou par le baptème. Toute la direction nouvelle penche de ce côté, l’indivi- dualisme théologique aboutissant à l’individualisme ecclésiastique. (Toutefois, par un autre extrème, le haut anglicanisme - et le haut luthéranisme vont (sur cet article et sur bien d’autres) toucher au principe romain, et arrivent aussi, dans leur développement logique, à nier l’Église invisible au profit de l'Eglise visible, devenue, pour eux, un organisme divin que fonde l’ad- . ministration régulière des sacrements et où le rite sacré porte en lui-même la grâce).
Les deux opinions contradictoires que nous avons à juger se neutralisent, ce semble, l’une l’autre. Tout donne lieu de croire que, dans l’intérêt d'un système, elles s'arrêtent chacune à une
seule face de l’enseignement biblique. Voyons cependant,
- Mais remarquons d’abord que l'expression d’ « Eglise visible » et « invisible » n’est point scripturaire; pas plus que celles d'« Eglise générale » et « locale » et une foule d’autres consacrées par l'usage : « providence », « sacrements », « trinité », etc. Ce n’est donc pas du mot, c’est de l'idée, de la doctrine qu’il s’agit. Nous avons à rechercher si la notion de l'Eglise visible (ou extérieure) et de l'Eglise invisible (ou intérieure), telle que nous l’avons posée, est donnée dans le Nouveau Testament.
Ecuise mnvisise (1). — À la simple lecture du Nouveau Testa-
ment, on reste convaincu que les auteurs sacrés, tout en s’adressant à l’ensemble des personnes qui font profession du Christianisme, ont constamment dans leur pensée l’Israël selon l'esprit,
le corps des vrais croyants, à qui seuls appartiennent en réalité
les grâces et les promesses évangéliques. Les titres de saints, de rachetés, d'élus, d'enfants de Dieu, qui leur sont donnés, l’indiquent déjà, et bien des déclarations ne permettent pas d’en douter (par exemple : IT Tim. IT, 18-21). Ce sont deux choses fort
différentes qu'être dans l'Eglise et êlre de l'Eglise. En distin-
guant, comme ils le font, la piété apparente de la piété réelle (IL Tim. IL, 5; Matt. V, 22, etc.), les Livres saints distinguent en fait les deux églises. É Du reste, la notion de l'Eglise invisible se dégage dans des textes formels. En voici deux ou trois de l'Epître aux Ephésiens : Eph. I, 22-93. — Cette Eglise, « corps de Christ » et « rAñpoua de Celui qui accomplit toutes choses en tous », ne se compose évidemment que des âmes devenues « une méme plante
avec lui », et dans lesquelles il verse les grâces dont il est la
(1) La question de l’Eglise invisible est pour nous la moins importante ou la moins vive, parce que, dans l’état actuel des choses, nous devons nous préoccuper surtout de nos controverses internes, sans négliger pourtant notre vieille polémique avec le Gatholicisme, que ravivent d’ailleurs des fractions considérables du Protestantisme lui-même.
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source (Eph. IIL, 19 et IV, 12-16; Jean, [, 18). C'est la parabole du cep et des sarments (Jean XV). Il est bien clair qu’à ce point de vue il est fait abstraction de la masse des formalistes et qu'il ne reste que ceux en qui « Christ habite par la foi » (Eph. HRAT)
Eph. II, 20-22. — Cet « édifice spurituel », où n’entrent que ceux que saint Pierre appelle des pierres vives (1 Pier. IL, 5), est bien encore l'Église des élus, tout autre que celle des appelés dans laquelle elle se forme.
Eph. V, 25-27. — Là encore l’Apôtre ne regarde qu'à l'Eglise mystique, « épouse du Sauveur » (v. 32), qui la prépare à paraître devant lui au jour des noces éternelles.
A ces textes si exprès, joignons Héb. XII, 22. 23. — Cette « cité du Dieu vivant », cette « Jérusalem d'En Haut », qui remplace celle d’ici-bas, cette « Église des premiers nés dont les noms sont inscrits dans les Cieux », est bien aussi l'Église des rachetés, l'Eglise invisible. — On a dit, il est vrai, que le terme d’ «église » doit s'entendre en cet endroit dans le sens général d’ « assemblée », sens usuel du mot chez les Septante et chez les Hébreux. Mais, quoi qu’il en soit à cet égard, l'opposition de l’ancienne et de la nouvelle économie, sur laquelle porte le passage tout entier, mène à y voir l'Eglise, et l'Eglise mystique, d’après les caractères qui la déterminent et la constituent.
Ainsi la notion de l'Eglise invisible ressort de l'esprit et de la lettre des Ecritures. |
Elle est si légitime, si nécessaire et, pour ainsi dire, si naturelle, qu’elle se fait jour chez les cathoïiques eux-mêmes, quand ils ne sont pas sous l'empire des préoccupations et des exigences de la controverse. Il n’est pas jusqu'à Bellarmin qui ne la ramène après l'avoir rejetée. « L'Eglise, dit-il, est un être vivant « qui a une âme et un corps. Ce qui constitue l'âme, ce sont les « dons intérieurs du Saint-Esprit, la foi, l'espérance, la charité ; « ce qui constitue le corps, c’est la profession extérieure du chris- « lianisme et la participation aux sacrements. D'où il arrive que
« les uns appartiennent à l’âme et au corps de l'Église, et sont en « conséquence unis intérieurement et extérieurement à Jésus- « Christ, le Chef. Ceux-là sont entièrement de l'Église. D’autres « appartiennent au corps et non à l’âme, comme ceux qui n ayant « aucune vertu intérieure font pourtant profession de la foi, etc. » N'est-ce pas reconnaître en fait deux églises dans l'Église ? n'est-ce pas la distinction protestante, quant à son fond essentiel ?
Chez les anciens docteurs, si cette distinction n'est pas faite catégoriquement elle l’est implicitement. Quelle que soit leur notion de l'Eglise extérieure, ils parlent sans cesse d’une autre Eglise, l’ «assemblée des saints », «des élus ».Gette idée revient fréquemment chez Clément d'Alexandrie, chez Jérôme, chez Augustin qui, s'il ne l’eût trouvée devant lui, y aurait été amené par sa doctrine de l’élection. Il la formula dans sa controverse avec les Donatistes. Sa distinction du corps réel de Christ et de son corps apparent n’est qu'une autre expression de celle que nous faisons aujourd'hui.
Ecuse visige. — Venons à l'opinion ultraprotestante quine
reconnait d'autre Eglise générale que l'Eglise invisible, en opposition avec les principes de la Réformation non moins qu'avec ceux du Catholicisme.
Depuis longtemps professée par les Indépendants ou Congrégationalistes, elle l’est aujourd'hui à peu près partout, quoique pour des motifs et en des sens très divers. Toute secondaire
qu'elle peut paraître, elle forme en réalité un des sujets les plus.
graves de nos controverses intérieures; et il importe de l’examiner avec quelque soin.
Remarquons d'abord que cette opinion a contre elle 44 croyance constante de la Chrétienté. On s’est toujours représenté les Églises, à mesure qu elles s’accroissent et s'étendent, comme ne devant former qu’un seul corps, le Royaume de Dieu, et les ruptures, quelque légitimées qu’elles pussent être par les circons-
PR
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tances, comme une déviation de l’ordre divin. L’universalité et la permanence de cette idée à travers les siècles semblent y révéler une de ces impressions générales de l’Ecriture, ou de ces données immédiates de la conscience chrétienne, qui méritent toujours attention. Ensuite, s’il y a sur la (erre une représentation visible de l'Eglise invisible, il serait singulier qu’elle n’existât, d’après le plan providentiel, que dans des congrégations isolées, étrangères ou hostiles les unes aux autres. N'est-il pas plus naturel de croire que l'Eglise invisible étant une et universelle, il doit en être de même, en principe, de Eglise visible, qui est son enveloppe et sa manifestation? Comment supposer, d’ailleurs, qu’en parlant 22 concreto des églises des divers pays, les écrivains sacrés n'aient Jamais embrassé dans leur pensée l’ensemble de ces églises, l'Eglise générale, ou la Chrétienté de leur temps? C’est si improbable que c'est, à vrai dire, impossible.
Mais sans nous arrêter à ces considérations préjudicielles, consultons le Nouveau Testament.
La question est décidée, ou devrait l'être, par les paraboles, dans lesquelles l'expression de « royaume des Cieux » désigne l’économie chrétienne sur la terre. Si ce royaume n’est pas un royaume de ce monde, au sens Judaïque et politique, c’est toujours un royaume, une nouvelle constitution du peuple de Dieu. Et que sera-ce, sice n'est l'Eglise? — C'est le Christianisme, dit-on. — Oui, mais le Christianisme réalisé, le Christianisme dans sa manifestation extérieure et sociale, le Christianisme devenu la Chrétienté, c’est-à-dire, encore une fois, l'Eglise, sous sa forme la plus générale, l'Eglise des appelés et non pas seulement celle des élus; car c’est un champ, où l’ivrate et le 4on grain croissent ensemble jusqu'à la moisson (Matt. XIII, 24-43), c'est un filet, qui ramasse toute sorte de choses et les traine sur les rivages de l'éternité (v. 47-50), c’est un festin, où l’on assemble tout ce qu’on trouve, tant mauvais que bon (Matt. XXII, 2-14).
Passons à quelques autres textes,
Matt. XVI, 18 : « Sur cette pierre je bätirai mon Eglise. » —I]l s’agit bien là de l'Eglise dans sa généralité. Est-ce de l'Eglise visible ou de l'Église invisible ? Evidemment de la première ; car c’est l'institution chrétienne dont saint Pierre devait être le fondateur en y introduisant les Juifs et les Gentils (Act. IE, 41; X, 44; XV, 7). Saint Pierre et les autres apôtres n’eurent pas à faire le triage des chrétiens apparents et des chrétiens réels à l’entrée de l’enceinte sacrée ; ils y recevaient tous ceux qui venaient à eux. Jésus-Christ, d’ailleurs, ramène au verset suivant son expression habituelle de «royaume des Cieux » dont le sens est déterminé par les paraboles ; il l'échange contre celle d’ «église » qu'il avait d’abord employée; l’une de ces expressions explique l’autre. L'économie chrétienne est comparée à un édifice, suivant un emblème fréquent dans les Ecritures, et l’apôtre qui a le premier confessé le grand Nom de Christ obtient le privilège de la fonder ou de l’ouvrir : même promesse sous deux images différentes, dans lesquelles on ne peut voir que l'Eglise extérieure.
I Cor. X, 32 : « Conduisez-vous de telle manière que vous ne donniez aucun scandale ni aux Juifs, ni aux Grecs, ni à l'Eglise de Dieu. » — Cette Eglise mise en opposition avec les Juifs et les Gentils, c’est-à-dire avec la masse des hommes qui n'avaient pas reçu le nom chrétien, embrasse manifestement tous ceux qui font profession de christianisme. C’est donc l’Eglise extérieure, et l'Eglise générale, ainsi que l’indiquent et son titre d’Eglise de Dieu, et sa position vis-à-vis des non-croyants. Le précepte est universel ; il s'adresse aux autres disciples autant qu’à ceux de Corinthe.
I Cor. XII, 28 : « Dieu a établi dans l'Eglise premièrement les apôtres, etc. » — C’est bien encore l'Eglise générale qu’a en vue saint Paul, puisque c’est elle que régit le corps entier des pasteurs, soit ordinaires, soit extraordinaires; et c’est bien aussi l'Eglise extérieure, car les ministres du Seigneur ne sont pas chargés uniquement de la direction spirituelle des vrais dis-
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ciples, ils doivent s’occuper de ceux qui n’ont que les apparences de la piété comme de ceux qui en ont la réalité et la force. Non seulement plusieurs des membres de cette Eglise, commise aux ministres de Jésus-Christ, ne sont pas membres de l'Eglise invisible ou de la communion des saints, mais plusieurs des ministres eux-mêmes peuvent n'en pas faire partie.
Gal. [,13; Phil. TT, 6 ; I Cor. XV, 9, où saint Paul se reproche d’avoir persécuté « l'Eglise de Dieu », par conséquent l'Eglise extérieure ou visible; car on ne prétendra pas, sans doute, que la persécution donne le discernement des esprits? |
IL Tim. Il, 19-21 : — Cette « maison » où se trouvent « des vases d'élection et des vases de perdition », où Dieu seul reconnaît « ceux qui sont siens », est certainement l'Eglise, et certainement aussi l'Eglise mélangée, l'Eglise extérieure. C’est « le royaume » des paraboles. |
On peut dire en thèse générale que, quoique les auteurs sacrés aient constamment dans leur pensée la distinction fondamentale du formalisme et de la piété quand ils parlent de l'Eglise, ils ont communément en vue l'Eglise extérieure, l’ensemble des croyants ou des professants, ce qu’on pouvait nommer déjà «le monde chrétien» par opposition au monde non chrétien. Saint Paul aime à la représenter sous l'image du corps humain. Eh bien ! que l’on considère dans 1 Cor. XIT, 12-27, ie développement le plus étendu de cet emblème. Tout imdique que PApôtre regarde à la totalité des disciples ou des baptisés, ainsi qu’il le dit au v. 13 : « Nous avons tous été baptisés.… pour n’étre qu'un seul corps, soit Juifs, soit Grecs. » Les doutes d’ailleurs, s’il pouvait y en avoir, tomberaient devant la déclaration qui termine, et que nous avons déjà citée : « Dieu a établi... premièrement les apôtres, etc. »
Le Nouveau Testament donne donc bien la notion de l'Eglise extérieure générale. Cette notion est à la base du pédobaptisme, pratique à peu près universelle de la Chrétienté, qui ouvre l'Eglise à des êtres encore étrangers à la foi et à la régé-
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néralion évangélique. Si nous ne pouvons argumenter du pédo-. :
baptisme contre l’indépendantisme dogmatique, qui généralement le condamne, nous sommes en droit d’invoquer vis-à-vis de lui, il convient de Île rappeler, la manière dont le baptème s’administrait dans les premiers lemps. Jésus-Christ et les apôtres baplisaient tous ceux qui venaient à eux, comme avait
fait le Précurseur (Matt. III, 5. 6) — (Pour Jésus-Christ, voir
Jean II, 26 et VI, 1. Pour les apôtres, Actes IT, 38-41 (les 3.000 de la Pentecôte) et VUE, 12. 13 (Samaritains) et X, 47 (Corneille et sa maison) et XVI, 15-33 (Lydie et le Geôlier, avec leur fa- . mille) — mode d'admission en complet désaccord avec le principe dont l'indépendantisme, dans toutes ses directions, fait sa loi fondamentale et, en quelque sorte, sa raison d’être. Cette large administration du baptème donne évidemment le multitudinisme, par conséquent l'Eglise extérieure, telle qu'elle a été définie.
Et c’est ce que constate en fait la composition de l'Eglise apostolique. Il régnait à Corinthe de graves dissentiments et de grands désordres ([ Cor. ITL, 3. 4; IL Cor. XII, 21); on y profanait grossièrement la Sainte Cène (I Cor, XI, 30); un parti, ce semble assez nombreux, y niait la résurrection ct peut-être l'existence future (XV, 1-20); il y avait de faux apôtres, « des ministres de Satan », qui étaient soutenus et suivis. Dans la Galatie on avait passé à un autre Evangile (Gal. I, 6.), ete., etc.
Sans doute, celte Eglise qu'implantaient sur la terre les vertus
célestes, était animée d’une puissance de foi et dé vie que n’ont
plus connue au même degré les temps postérieurs, Mais il n’en est pas moins vrai qu'elle renfermait et tolérait bien des écarts, luttant contre l’ivraie qui tendait à l’envahir, mais ne l’arrachant pas; c’est-à-dire qu’elle reposait sur d’autres bases que l’indépendantisme ou le radicalisme. | Ainsi, dans l'Ecriture, tout concourt, enseignements et faits, à la doctrine d'une Eglise générale, dite visible quant à ses rapports avec le monde, et 2nvisible quant à ses rapports avec
ar aus ER, ch
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Dieu, la Chrétienté portant en elle le corps mystique de Christ.
Les deux opinions qui répudient cette doctrine en sens inverse sont l’une et l’autre partielles, et. par là mème excessives, Chacune d’elles à tort et raison; raison, car elle maintient une portion de la vérité ; tort, car elle fait de la portion de vérité qu’elle relève la vérité complète. Chacune a raison dans ce qu'elle affirme et tort dans ce qu’elle nie : chose fréquente en théologie, en philosophie et en tout.
Les deux opinions sont merveilleusement à l'aise dès que leur idée de l'Eglise est une fois reçue. C'est le système qui a enfanté le principe, et le principe sert ensuite à élayer et à protéger le système. Si l'Eglise générale du Nouveau Testament n’est que l'Eglise visible, les catholiques (et, en un sens, les hauts-anglicans et les néo-luthériens qui prétendent que leur église est la vraie Eglise historique) peuvent s'emparer de tout ce qui est dit du corps de Christ, dans lequel est la grâce et la vie, et exalter indéfiniment cette Société où s’accomplissent les mystères divins, dont les rites sacrés prennent l'homme au berceau et l’accompagnent jusqu'à la tombe, qui tient les clefs du Royaume des Cieux, etc., etc., leur théocratisme est justifié. Si, au contraire, le Nouveau Testament ne reconnaît pas d’Eglise extérieure générale; si les déclarations qui représentent Îles invocateurs du nom de Christ comme ne formant ou ne devant former qu'un seul corps, se rapportent uniquement à l'Eglise invisible ou mystique, le séparatisme dogmatique et libéral se trouve délivré des raisons qu'on cherche contre lui dans l'Ecriture, ainsi que des répugnances qu'il inspire au sens chrétien. Ces arguments, en apparence si décisifs, ces scrupules si communs et si vifs, ne sont que des préjugés, nés des fausses idées du Moyen Age et dont il faut s'affranchir résolument. On a les coudées franches pour tailler le réel sur lidéal qu'on se forme, pour faire de ce qu'on croit devoir être, la mesure et la règle du bien ; le radicalisme a alors carte blanche, et l'Eglise
est livrée sans contrôle à ses expériences et à ses théories,
Nous voyons là encore combien il importe en toutes choses
de remonter aux fatts-principes, et de les maintenir intégrale-
ment. La simple notion scripturaire de l'Eglise, dans sa plénitude
ou, en d’autres termes, dans sa vérité, frappe au cœur et le socialisme ultramontain, et lindividualisme ultraprotestant.
IMPORTANCE DE LA QUESTION. — Elle porte au cœur des débats avec le Catholicisme et les diverses directions protestantes, avec le
Séparatisme en particulier. — Les deux opinions contraires sont partielles et se neutralisent l’une l’autre. — Le Protestantisme, pour rester fidèle à l’Ecriture et à la doctrine de la Réformation, doit retenir ensemble «l’Eglise visible » et « l'Eglise invisible», comme il retient dans l’Eglise visible le doubie caractère d’ «institution divine » et de « libre association ».
Comme nous le disions en l’abordant, la question de «l'Eglise visible et invisible » est infiniment plus grave qu'il ne le paraît au premier abord, et il peut être utile de nous y arrêter quelques instants de plus. Ceux qui la dédaignent comme surannée ou qui l’écartent comme vaine, n’en pénètrent pas la signification et la portée. Nulle part, peut-être, ne se tranche plus profondément l'opposition du Catholicisme et du Protestantisme, de même que le point de départ entre le protestantisme radical et le protes-
tantisme officiel, par où j'entends célui de la Réformation. C'est
que là on va toucher au double élément du fait, ou du principe complexe sur lequel tout porte, et que dénaturent les systèmes unitaires en étendant l’un des éléments constitutifs aux dépens de l’autre. Le Catholicisme ne laisse subsister que l'Eglise visi-
ble, qu’il prétend réaliser seul. Le protestantisme purilain et
libéral ne veut que des congrégations particulières où se reflètent
. . se] e . < incessamment les diverses directions de la croyance et de la vie
religieuse. Le protestantisme officiel retient ensemble l'Eglise - : 3
visible et l'Eglise invisible, comme il retient dans l'Eglise
NOTION SCRIPTURAIRE 181
visible le double caractère d'institution divine et de libre association, qui disparaît ailleurs par un côté ou par l’autre.
A vrai dire, les deux extrèmes, placés en regard, fournissent la démonstration du dualisme qu'ils nient, et dont il importe si fort de tenir compte, quelque gènant qu'il puisse être pour la systémalisation théologique et pour l’organisation ecclésiastique. Dès qu’il existe dans la notion scripturaire de l'Eglise, — et nous l'avons constaté à bien des reprises et sous bien des rapports — il entre par cela même dans le plan divin, s'imposant de là à la théorie et à la pratique : fait capital, qui neutralise l’individualisme et l’ecclésiasticisme, en faisant à chacun sa part, et qui relèvera ia doctrine de la Réformation du discrédit où elle paraît tombée. Aussi ne craignons-nous pas de revenir là-dessus, au risque de quelques répétitions.
Le principe de lindépendantisme est aujourd’hui fort répandu ; d'année en année, il gagne du terrain; il s’infiltre de toutes parts, sous des formes et dans des applications infiniment variées; vous le rencontrez mille fois où vous l’attendiez Île moins. Sans parler des vieilles tendances dissidentes, plus vivaces qu’on ne croit, ilinspire les théories actuelles du libéralisme évangélique comme celles du radicalisme rationaliste. On soutient que l’idée d'une Eglise extérieure-générale est étrangère au Nouveau Testament, et que le fractionnement de la Chrétienté est un fait nécessaire, dont il faut savoir prendre son parti. « L'Eglise, dit M. Schérer (1), est une abstraction par laquelle « les églises sont considérées comme un ensemble. » « L'état « normal, dit Vinet (2), est que l'Eglise se compose d'un nombre « d'associations libres, correspondant aux différentes concep- « tions dogmatiques. »
Nous ne pourrions discuter ces systèmes qu’en ramenant la plupart de nos précédentes observations. Si ces observations
(1) « Esquisse d'une théorie de l'Eglise chrétienne » (pp. 14, 27, 34, 154) publiée lorsque M. Schérer appartenait encore à la haute orthodoxie. (2) « De la manifestation des convictions religieuses. »
sont fondées, ces systèmes ne sauraient l'être. Leur Eglise n’est
celle des Livres saints, ni quant à sa nature, car l'Eglise du Nouveau Testament renferme à bien des égards le mélange dont ils ne veulent pas; ni quant à son étendue, car le Nouveau Testament suppose, et pose par cela même une Eglise générale,
réunissant en un corps tous les disciples, professionnels ou réels;
il réprouve les schismes, que ces systèmes érigent en principe. « L'idéal des choses réclamé par le Christianisme, dit Vinet (1), « c’est celui où tout le monde étant dissident, personne ne le « serait plus »; c’est-à-dire que la vraie constilntion ecclésiastique apparaîtrait lorsqu'il n’y aurait plus d'Eglise, au sens usuel du mot. |
«Le Christianisme, dit encore Vinet dans une de ses brochures, «estune religion d'influence. La religion n’est pas une institution « mais une vertu. C’est un principe de vie déposé dans lâme « humaine : elle se peut définir « une nouvelle âme donnée à « l'humanité » ; l’âme de cette âme doit être l’influence, non l’au- « torilé ;.… l'influence est donc le seul mode d’action qui lui soit « propre. » Celle déduction, Vinet la porte de la sphère religieuse dans la sphère ecclésiastique, comme si les deux sphères n’en faisaient qu'une, comme si la prémisse incontestable et incontestée que la religion n'est pas une institution était également vraie de l'Eglise, tandis que le contraire saute aux yeux. Cette confusion est presque générale dans la nouvelle direction théologique. On idenüfie l'Eglise avec le Christianisme pour re laisser à l'Eglise que ce qui appartient au christianisme intérieur et l’on
élève ainsi le principe d’individualité sur les ruines du principe
d'autorité. Mais que vaut, en réalité, cette argumentation ? Elle repose sur une équivoque, et l’on voit tout de suite combien elle peut être périlleuse, quand elle n’est pas, comme elle l'était à un si haut degré chez Vinet, sous la garde d’une foi aussi humble que profonde. Posant à sa base l'autonomie de la conscience
(1) « De la manifestation. »
ha 3 4 ASS ORNE OUT US
NOTION SCRIPTURAIRE 183
personnelle, elle mènerait logiquement à celle souveraineté du moi, qui ne veut croire el se soumeltre qu'à lui-même. C'est le redoutable principe qui est au fond du mouvement actuel, Que de ravages n’a-t-il pas déjà faits?
Il existe nécessairement dans ces systèmes, malgré leur forme logique, et peut-être à cause de cette forme, quelque erreur ou quelque lacune radicale, puisqu'ils arrivent à voir l’ordre et le bien là où le sens chrétien a toujours vu et verra (oujours, nous le croyons, le désordre et le mal. La source de la déviation est dans la notion même de l'Eglise, ainsi qu’il faut sans cesse le rappeler. Si l'Eglise n’est qu'une conception de la doctrine chrétienne, ou une direction de la vie chrétienne organisée, elle est uniquement une libre association, et l’on n'en devient membre que par une adhésion réfléchie. Si l'Eglise est une Société que les croyants peuvent former et dissoudre à leur gré, qui n'existe que sous leur bon plaisir, elle n’est qu’un fait secondaire, une création ou une série de créations transitoires, « elle n’appar- « lient pas au fond essentiel du Christianisme » (1). Si tel est le principe constitutif, tout ce qui se trouve en dehors ou refuse de s’y plier doit être aboli. Les grandes communions, reposant sur un fondement différent, doivent être réformées ou abandonnées. L'idée d'une Eglise générale, vers laquelle la Chrétienté s’est portée si constamment, n’est qu’une illusion, mirage du Ciel, qu’on poursuit vainement dans ce monde et qui ne peut qu'égarer. Le pédobaptisme, quelque ancien et universel qu'il soit, est une inconséquence, une irrégularité, une aberration ; il est à la fois un désordre et un non-sens. Le pédobaptisme gène visiblement tous ces systèmes : s’ils le tolèrent et le ménagent en bien des cas, on sent qu'ils en feraient bon marché (2,. Du principe creusé à fond et poussé à bout dérive encore la souveraineté du peuple chrétien (3), par où le radicalisme ecclésias-
| (1) Schérer : Esquisse, p. &.
Me de: Ibid: pp: 232, 320.
(3) do : Ibid. pp. 164, 168, 184.
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tique arrive à l’entière dépendance du ministère, comme le radicalisme politique arrive à celle de la magistrature. Dans la sphère religieuse et dans la sphère civile, même doctrine et même conséquence ; des deux parts, on pousse la liberté jusqu’à abattre l’autorité ou à n’en laisser que le simulacre; des deux parts, on renverse l'institution divine en lui enlevant un de ses fondements ou de ses attributs essentiels. Or, tout écart est un désordre, et tout désordre un péril.
Ne me parlez pas de la logique de ces systèmes, de l’aisance avec laquelle ils se déroulent, de la clarté et de la rigueur de leurs déductions, une fois leur principe admis. Ce mérite, je le leur reconnais sans difficulté, si ce n’est sans réserve. Mais je le retrouve, en sens inverse et à un degré supérieur, dans le
Catholicisme. Accordez au Catholicisme son principe, tel qu'il
prétend le tirer de l’Ecriture et de l’histoire; passez-le-lui tel
qu'il le pose, et il en fera sortir devant vous le romanisme le plus complet, avec cet enchaînement dialectique qui captive l'entendement en y joignant ces formes grandioses, cette majesté des œuvres, cette magie des souvenirs, ce contrôle des siècles qui saisissent l'imagination. De même, concédez au Puseysme son principe du consentement des premiers siècles comme interprétation officielle de l’Ecriture, concédez au néoluthéranisme son idée du sacrement, vous voyez se développer, de conséquence en conséquence et pièce à pièce, ces opinions qui ramènent le Protestantisme vers Rome, par le même chemin qu'a suivi le catholicisme primitif pour y arriver. — La logique catholique a été un moment aussi célébrée que la logique hégélienne. |
La logique est un grand instrument de connaissance, mais elle n’est qu’un instrument. Elle peut mener à l'erreur comme à la vérité. Ses résultats dépendent de ses prémisses. La moindre addition ou la moindre omission dans les prémisses peut fausser tous les résultats, de même que la plus légère déviation d’une ligne au point de départ produit à la fin une déviation énorme.
NOTION. SCRIPTURAIRE 185
On oublie trop que presque toutes les questions sont complexes. La vie intellectuelle est une combinaison de principes, comme la vie morale une combinaison de sentiments, comme la vie physique une combinaison de forces. Or, il n’est pas facile de maintenir dans leurs mutuels rapports ces principes souvent si divers, d’assigner constamment à chacun le rôle et le rang qui lui appartiennent, de laisser à tous leur place et leur action respectives. Le besoin d'unité pousse sans cesse à ériger l’un d’eux en principe dominateur, auquel tout doit s’accommoder ou se plier; et plus on s’abandonne à ce principe devenu facteur, plus on réussit à lui subordonner tout le reste, plus on réalise l'unité systématique à laquelle on aspire, plus aussi on court risque de s’égarer. Il en est du logicien déterminé à suivre son idée quand même, comme du voyageur qui, ne voulant pas se résigner aux sinuosités de la route, prétendrait aller en droite ligne, par monts et par vaux, à travers les marais, les fleuves et les précipices. Si le voyageur recule bientôt devant les périls de cette marche, il n’en est pas de même du logicien. Dans la sphère des idées où de la raison pure, on peut, au sein des abimes, se faire un sujet de gloire des profondeurs où l’on est
descendu (1).
Cest généralement chez les plus fortes intelligences que se produisent les plus grands écarts, parce que ce sont ces espritslà qui poussent jusqu'à ses derniers développements le principe quelconque qu’ils ont une fois posé comme base et source suprême de la connaissance ; eux seuls font céder aux exigences de la logique ces données communes de la conscience ou de l’expérience en présence desquelles s'arrête le reste des hommes. De là ces systèmes étranges qu’on voit naître et mourir incessamment. Cependant, en thèse générale, ces systèmes, même les plus décidément erronés à leur terme, sont
(1) « Philosopher, a dit Hegel, c'est s’abandonner à l’éther pur de la raison, sans s'inquiéter de la côte où l’on ira aborder; c’est assister en spectateur désintéressé au développement de l’Absolu ou de l'Idée. »
vrais à leur point de départ; l'aspect des choses auquel ils s’altachent est réel, mais partiel. Au lieu d’embrasser les divers éléments du problème, les différents faits ou principes d’où dépend la solution, ils en séparent un dans lequel ils fondent tous les autres. Dès lors ce n’est plus qu'une œuvre factice, qu'une construction idéale : ils deviennent d’autant plus faux qu'ils sont plus rigoureux et qu’ils avancent plus résolument sur leur ligne logique. |
Il doit en être, et il en est des théories ecclésiastiques, sous ce rapport, comme des théories théologiques, philosophiques, politiques. On le voit tout de suite par le simple rapprochement du radicalisme protestant et de l'ultramontanisme romain. Des deux caractères qu'unit la notion scripturaire, c’est-à-dire la notion vraie de l'Eglise, chacune de ces tendances extrêmes finit par n’en retenir réellement qu’un; et, procédant en sens inverse, en conséquence de leurs points de vue diamétralement opposés, l’une part de l'Eglise pour arriver à la doctrine et à la vie, l’autre part de la doctrine ou de la vie pour arriver à l'Eglise; l’une, s’arrêtant à l'institution divine, l’identifie avec l'institution humaine, telle qu’elle s'est formée à travers les événements et les siècles; l’autre, pour briser linstitution humaine chargée d'erreurs et d'abus, brise du même coup l’insüitulion divine. | | Ç +
Cela est très logique, je le répète, dans chaque direction, une fois pleinement admis son principe et son facteur, Le principe grandit en avançant; ses exigences s'étendent avec Îies victoires qu'il remporte ou les concessions qu’il obtient; chacun de ses empiètements semble lui créer un nouveau droit; il fonde sa légitimité sur sa puissance apparente, et son autorilé sur sa légitimité prétendue, de telle sorte que tout tombe peu à peu devant lui. Que l’on remonte, par exemple, aux origines de la tendance dont le romanisme est la résultante dogmatique et historique. Elle se montre dès les temps les plus anciens, mais inconsciente d'elle-même, et ne croyant pas dépasser les pres-
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criptions ou les postulats de l’Ecriture. Tout manifeste chez les
premiers chrétiens un vif sentiment, un besoin profond d'unité.
C'était pour eux un devoir sacré, un désir fervent de réaliser la prière du divin Maître : « Qu'ils soient un, comme nous sommes un ! »., Malgré la difficulté de leurs relations, ils constituaient comme un monde à part dans le monde d'alors; lacommunauté de foi et de vie leur tenait lieu d'organisation proprement dite. Le chrélien, reconnu pour tel, était partout admis à la communion
des fidèles et fait participant des privilèges qu'elle conférait, Les
adorateurs de Christ ne voulaient former, et ils ne formaient en effet qu’un seul corps. L'unité extérieure naissait de l'unité intérieure. Mais, à mesure que l'esprit s’en allait, on crut, par une illusion fort commune, pouvoir l'enchaîner dans les formes et les observances. L'Eglise, où s’accomplissaient les saints mystères, fut censée le seul chemin du Ciel; l’épiscopat, représentant de l'Eglise, devint le représentant de Jésus-Christ; une vertu surnaturelle fut attribuée aux rites sacrés; la communion avec l'Eglise fut la condition de la grâce; le schisme fut le grand péril, par conséquent le grand péché ; les ordonnances ecclésiastiques acquirent insensiblement une autorité souveraine, qui fit oublier ou négliger l'Ecriture sainte; et le dogme de la Papauté vint couronner le système en Occident.
Le point de départ de ce développement historico-dogmatique, qui a tout envahi, est cette pensée, fort innocente à première vue, que Île rapport des âmes avec Christ est lié à leur rapport avec l'Eglise; pensée à laquelle on se laissa facilement aller, qui se légitime par son côté mystique, et que consacrait le double intérêt de la vérité et de l’unité. Aujourd'hui encore, le radicalisme le plus outré accorde, conformément à l’une des expressions de la langue chrétienne, que l'Eglise est moyen de grâce. Pour comprendre le passé, nous n'avons qu'à ètre attentifs au présent. Le Puseysme, à son origine, était loin de prévoir ce qu'il est devenu. Il prétendait rester protestant et ne s’'allaquer qu’à l'esprit sectaire. Il se proposait simplement d'élever
un boulevard contre la dissidence, en faisant ressortir dans la notion de l'Eglise des éléments que la dissidence méconnaissait. Mais, dépassant le vrai, ainsi qu’il arrive si souvent aux réactions, en croyant reudre la position de l’anglicanisme plus ferme et plus forte, il glissa sur une pente qui l’a entrainé vers le romanisme, où elle l’a fait à la fin verser. Le mouvement néoluthérien est une reproduction du mouvement puseyste, avec la différence de l’idée anglaise et de l’idée allemande. C'est aussi la lutte qui l’a poussé à chercher et à prendre des armes dans l'arsenal romain: il a fait de ses formulaires ce que.le Catho-. licisme fait de ses traditions. Et maintenant, emporté par les principes qu'il s’est imposés en voulant les imposer, 1l n'est déjà plus maître de lui-même. Il est fort à craindre qu’il n’ouvre aussi à Rome des conquêtes qu'elle n’attendait pas assurément de ce côté.
Ainsi se reproduit devant nous, sous des formes restreintes et rapides, ce qui s’est accompli en grand et par un travail séculaire dans le Catholicisme. Au fait, le premier germe de celte excroissance parasite qui couvrit le monde chrétien et le fit passer à un autre Evangile, est la confusion de l'Eglise visible et de l'Eglise invisible, d’où le report sur la première des prérogatives de la seconde. Voilà le principe, d’abord imperceptible, d’où tout est sorti par une progression ininterrompue. Ce principe, Irénée le posait déjà, sans en prévoir les redoutables et gigantesques conséquences, quand il disait : « Ubi Ecclesia, « 1bi et Spiritus Dei.» On sait comment Cyprien le développa contre les Novatiens, Augustin contre les Donatistes, et comment il s’étendit, par une sorte de nécessité interne, à la fois historique et logique. L'idée sacramentelle et l’idée sacerdotale grandirent de concert, se soutenant l’une l’autre; et le Concile de Trente put définir l'Eglise : « La Société des baptisés », expression à laquelle sont plus ou moins arrivés par les mêmes causes le Puseysme anglais et le Confessionalisme allemand, et qui rend palpable, à elle seule, l'opposition de cette tendance avec
NOTION SCRIPTURAIRE 189
celle qui fait de l'Eglise la Société des régénérés ou la Société des professants, et veut qu'elle ne s'ouvre qu'aux personnes qui sont déjà ce qu’elle est. :
Le trait caractéristique des deux directions, ou l’un de leurs traits caractéristiques, c’est qu’effaçant en sens inverse la distinclion fondamentale de l’Église visible et de l'Eglise invisible, l’une fait dépendre l'unité intérieure de l'unité extérieure, tandis que l’autre ne se préoccupe que de l'unité intérieure, dogmatique ou morale, à laquelle tout doit céder. L'erreur de la première a été rendue manifeste par ses conséquences; ses résultats la jugent. Les rapides expériences de nos jours jugent également la seconde, comme la jugeait d'avance son principe lui-même. Suivant elle, l’universalisme ecclésiastique, auquel a constamment aspiré la Chrétienté, est une chimère, et serait une aberration s'il pouvait se réaliser. L’unionisme est un rêve et un piège; c'est le fractionnement qui est l’état normal, l’ordre réel,
parce que seul il laisse place à Ja sincérité des convictions.
L'Eglise n'étant qu'un bbre produit de la foi et de la vie chré-
tienne, chaque conception de la foi, chaque direction de la vie, doit se constituer en église particulière.
Eh bien! cela répugne décidément à l’enseignement et à l'esprit de l'Evangile, nous croyons pouvoir l’affirmer. Briser systématiquement l'Eglise en congrégations isolées, c’est aller et contre les données générales du Nouveau Testament et contre les aspirations naturelles de la foi; c’est prendre la déviation pour la règle. D’après le Nouveau Testament, l'Eglise se compose des églises; elle est une et doit devenir universelle; Royaume de Dieu, ce n’est pas la division qui est sa loi, c’est l'union ; l'idéal de la Chrétienté, comme son terme final, est de ne former qu'un seul troupeau sous la houlette du Bon Pasteur (Jean X, 16): unité extérieure aussi bien qu'intérieure qui, comme toutes les œuvres de Dieu, peut s’allier sans doute à de nombreuses diversilés, mais qui est une prescriplion ou une
réclamalion formelle des Saintes Ecritures. Et ce que donnent
à cet égard les enseignements positifs des Ecritures, l'esprit chrétien le donne aussi, lorsqu'il épanouit sans aucune pression étrangère la plénitude de ses éléments constitutifs. La même aspiration qui unit les croyants en associations locales tend à unir ces associations en une grande communauté : au fond, les deux faits n’en font qu'un; ils sont le produit d’une même force ou d’une même disposition; pour nier le second, il faudrait aussi nier le premier.
Nous ne parlons point, il convient peut-être de le rappeler,
des nécessités transitoires que peuvent imposer les circons-
tances (et dont nous aurons à tenir compte ailleurs); nous ne regardons pour le moment qu’au principe; c’est de la question de principe qu'il s’agit uniquement. Or, peut-elle être douteuse pour le disciple de l’Ecriture ? Le Nouveau Testament et l'esprit
chrétien ne demandent pas seulement l'unité intérieure; ils
demandent aussi l'unité extérieure ; et n'est-il pas clair, ajouterons-nous, que l'unité n'existe guère au dedans quand elle s'inquiète si peu de se maintenir au dehors ? |
Sans doute, il faut aussi le redire, la direction avec laquelle nous disculons a un fondement réel; elle n’est fausse que parce qu'elle est partielle et excessive; elle mène à l'erreur par la vérité. En tant qu'elle relève l'élément spirituel du Christianisme, et par cela même son élément personnel, elle plaide le principe protestant, dans son opposition au principe romain, elle plaide le vrai principe évangélique. Mais ce principe a ses limites comme tous les autres ; et le faire absolu, c’est le dénaturer. On prend trop aisément et trop généralement l'innovation pour la rénovation. |
Quand la théorie dont nous nous occupons pousse le fait interne au point d'enlever au fait externe sa légitimité et sa valeur propre, quand elle volatilise sous ombre de spiritualiser, elle fait en ecclésiologie ce que font en dogmatique ces christianismes rationnels qui se substituent au Christianisme tradi-
tionnel.
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NOTION SCRIPTURAIRE 191
Quand, en reconnaissant les deux faits sous la dénomination d'Eghse mystique et d'Eglise empirique, on sacrifie celui-ci à celui-là, par le motif que l'Eglise mystique à une réalité indépendante que ne possède pas l'Eglise empirique (1), on argumente d’une erreur au profit d'une autre. Si l'Eglise empirique ne peut subsister sans renfermer à quelque degré l'Eglise mystique, l'Eglise mystique ne peut exister non plus sans s'appuyer sur l'Eglise empirique, qui est pour elle ce que le corps est pour l’âme. Il y a des deux parts relation et différence. Aucune Eglise sur Ja terre qui soit identique à la communion des saints; aucune qui n’y tienne par quelques-uns de ses membres. Là comme partout, au lieu de subordonner arbitrairement, il faut coordonner; au lieu de supprimer, il faut équilibrer. Si la logique ou la prévention conseillent le premier parti, la vérité impose le second.
Quand on dit (2) que l'Eglise n’est pas un élément constitutif du Christianisme, qu'elle en est uniquement un résultat, et qu'à cause de cela elle n’est pas l’objet d’un enseignement direct dans le Nouveau Testament, on oublie son caractère d’institution divine, avec l'existence antérieure et supérieure que ce caractère lui fait, et l’on s'appuie, pour le renier, sur une considération qui est loin d’avoir la réalité et la valeur qu’on y attache. L'Eglise, dit-on, n’est pas l’objet d’un enseignement exprès. Si l’on entend par là qu’elle n’est d'ordinaire menlionnée qu'occasionnellement, nous en tombons d'accord; mais l'induction qu'on tire de ce fait n’est nullement fondée. La forme occasionnelle est la forme générale de l’enseignement scripturaire. On ne peut donc pas plus s’en faire un argument dans la question ecclésiastique que-dans la question dogmatique.
Quand, de l'impossibilité d’une pleine réalisation de l'Eglise invisible dans l'Eglise visible on conclut que toute tentative
(1) Schérer, Esquisse.
(2) do. Ji.
d'organisation générale est vaine et funeste (1), l’argument porte sur ce qu’on veut établir non moins que contre ce quon prétend renverser, puisqu'il existe partout, à un degré ou à l’autre, l'imparité où il a son point d'appui (2). |
Quand on dit que la question est ici entre l'esprit et la lettre, entre le fond et la forme, et que la prééminence est certainement due à l’espril, on ne fait que proclamer le principe conquis par la Réformation sur le Catholicisme; et l’on a cent fois raison, dans cette généralité. Mais l’exagération romaine du fait et du droit n’anéantit ni l’un ni l’autre; l’abus ne détruit point Ia règle. L'institution divine n’en existe pas moins, avec les attribulions qui la caractérisent, l’autorité qu’elle fonde et les obligations qu'elle impose. Il s’agit de la prendre dans ses éléments réels, ou, en d’autres termes, dans ses éléments seripturaires. S'il est plus commode de la nier ou de la quintessencier que de la ramener à ce qu’elle doit être, c’est aussi traverser le vrai, ne corriger une erreur que par l'erreur contraire, et appeler ces réactions que la peur du nihilisme précipite dans le romanisme. Il faut que ce que Dieu a établi reste, et qu'il reste tel qu'il l’a voulu. |
Quand on accuse la théorie de la Réformation de n'être qu'une forme adoucie et inconséquente du Catholicisme, on oublie les profondes diflérences qui la séparent du système romain. Comme le Catholicisme, il est vrai, elle reconnaît l'institution divine et elle en maintient les droits; comme le Catholicisme, elle pose en principe l'unité extérieure, impliquée dans la notion biblique de l'Eglise, par cela même dans l'ordre et le plan providentiel, et elle aspire à la réaliser. Mais ce n’est pas
dans la poursuite de ce but que le Catholicisme a ervé; c'est
(1) Schérer, Esquisse. }
(2) C'est une arme empruntée à l'arsenal plymouthiste : le Plymouthisme, envisagé non comme doctrine mais comme tendance, est, en effet, l'application logique, la conséquence ou la résultante finale des principes
de rigorisme et d'individualisme qui se sèment de toutes parts.
NOTION SCRIPTURAIRE 193
dans les moyens auxquels il a eu recours, tels que sa doctrine sacramentelle et sacerdotale, ses prétentions théocratiques, en particulier celle d’infaillibilhité, qui complète et consacre toutes lès autres. Or, ces moyens, la théorie protestante les répudie absolument. Elle ne veut s'appuyer que sur les données scripturaires. Bien loin de sacrifier le fond à la forme, elle est essentiellement spiritualiste. Seulement, elle l’est avec mesure; en relevant le fait interne, elle maintient le fait externe, s’efforçant de les coordonner l’un à l’autre, au lieu de les absorber l'un dans l’autre. Elle pose à côté de la liberté l’autorité, à côté du droit le devoir, comme elle pose à côté du sacerdoce universel le ministère pastoral.
Le plus souvent, du reste, les tendances avec lesquelles nous discutons ne. s’attaquent pas directement à la doctrine de la Réformation, elles prétendent plutôt la pénétrer dans son fond intime et la ramener à elle-même en lui faisant rendre tout ce qu'elle contient. Mais elles font alors de cette doctrine ce qu'elles font de tant d’autres; elles la changent sous ombre de l’expliquer, et l’on se laisse prendre à ces apparences, se figurant tout à la fois conserver et renouveler. Ce qui est ainsi donné et reçu comme une évolution du principe protestant en est la perversion : c’est, en dernier résultat, l'abandon de ce principe, et le retour au principe de l’anabaptisme que la Réformation repoussa si énergiquement.
. Chacune de ces tendances étend outre mesure son principe et annihile, plus ou moins, le principe corrélatif qui devrait lui servir de complément ou de contrepoids.
Elles se développent toutes les deux devant nous par un mou-
vement parallèle et par un progrès tout à la fois interne et
externe, selon cette loi de l’histoire qui nous montre, en théologie comme en philosophie, en religion comme en politique, l'exagération et l’erreur enfantant sans cesse l’exagération et l'erreur contraires. À mesure que le Catholicisme se fait de plus en plus
ultramontain, le Protestantisme se fait de plus en plus radical.
Et les deux tendances s’agilent au sein du Protestantisme lui-
même, où elles se heurtent et se poussent mutuellement à
l'excès...
Ces tendances, de même que celles qui réclament l’absolue séparation de l'Eglise et de l'Etat, avec lesquelles elles marchent main à main, semblent devoir triompher. D'année en année elles gagnent du terrain, favorisées qu’elles sont par l'esprit du temps. Il est probable qu’elles ne seront arrêtées que par leurs résullats, je veux dire par les écarts et les périls où elles jetteront en déroulant leurs conséquences. Ni les réactions qu'elles ont déjà soulevées, ni les efforts et les arguments du parti intermédiaire ne me paraissent de nature à leur barrer le chemin. C’est le torrent, qui franchit les digues quand il ne peut les emporter. Ilen sera comme de ces systèmes politiques et économiques qui ne sont jugés que par l’expérience. Dans la sphère de la science et dans la sphère de la vie, il est des entraînements contre lesquels le raisonnement est impuissant. Et puis, nous sommes visiblement à une de ces époques de transformation où tout se précipite et que tout sert, jusqu'aux obstacles. Il se fait dans le monde une crise immense, à laquelle participe le Christianisme, dont elle émane à bien des égards, et qui doit la dominer et la régler. Peut-être faut-il que les anciennes constitutions et les vieilles formes soient violemment brisées, pour que l'Eglise trouve une organisation en rapport avec ce nouvel état social qui se crée sous nos yeux, qui est déjà là, et qui est aussi mystérieux pour nous qu'un lointain avenir. Les voies de Dieu ne sont pas nos voies. Mais la justice y préside aussi bien que la miséricorde. Les souffrances y entrent comme moyen, et d’ordi-
naire le mal se réprime et se corrige par le mal. Au sein de la
tourmente, et à tous les points de vue, ecclésiologique, dogmatique, éthique, maintenons par-dessus tout les grands principes scripturaires, bien convaincus que l'Ecriture restera comme Parole de Dieu, si le Christianisme est de Dieu.