‹ De l'électrisation localisée et de son application à la pathologie et à la thérapeutique par courants induits et par courants galvaniques interrompus et continusChapitre 205 sur 505 · ART. H, § 5. — ANAT0M1E PATHOLOGIQUE. — TATHOGÉNIE · texte numérisé non relu

ART. H, § 5. — ANAT0M1E PATHOLOGIQUE. — TATHOGÉNIE

en général, une marche rétrograde et guérit ou se localise dans quelques muscles, tandis que la seconde est fatalement progressive et que de plus elle peut être héréditaire, alors on comprendra combien de telles confusions sont fâcheuses et même compromettantes pour le médecin.

En comparant cependant les principaux éléments de diagnostic delà paralysie générale antérieure spinale subaiguë à ceux de l'atrophie musculaire progressive que j'ai résumés précédemment (page 477), on évitera facilement des erreurs. Voici sommairement les principaux éléments de diagnostic; de la paralysie générale spinale antérieure subaiguë : 1° parésie en masse des muscles moteurs d'un membre ou d'une portion de membre, augmentant peu à peu dans certains muscles, jusqu'à la paralysie complète; 2° bientôt après, atrophie en masse des muscles atteints par l'affaiblissement, et diminution, à des degrés divers, de leur contraclilité électrique ; 3° extension plus ou moins grande ou plus ou moins rapide de la paralysie et de l'atrophie aux autres membres et au tronc, et puis, marche rétrograde, après un certain temps.

Maintenant la confusion devient impossible si l'on se rappelle que l'atrophie musculaire progressive vraie n'est jamais précédée ni accompagnée de parésie ou de paralysie ; qu'elle atteint les muscles isolément, partiellement, successivement et de la manière la plus irrégulière; que le mouvement est aboli seulement dans la période ultime de l'atrophie; qu'elle est fatalement progressive; enfin que la contractilité électro-musculaire reste normale.

J'ai rapporté deux cas de paralysie générale spinale antérieure diffuse (obs. LXXXVI et obs. LXXXVII), qui étaient compliqués de crises gastraigiques (analogues, je l'ai déjà dit, aux névralgies viscérales que l'on observe dans d'autres affections spinales : l'ataxie locomotrice par exemple). Ces douleurs névralgiques sont encore un caractère qui différencie cette espèce de paralysie d'avec l'atrophie musculaire progressive dans laquelle on ne les a jamais observées.

Qu'il me soit permis de dire ici qu'elles peuvent seulement la faire confondre avec la paralysie générale saturnine, lorsque la constipation règne, pendant les crises gastraigiques, comme cela est arrivé, dans un concours a l'occasion du sujet de l'observation LXXXVI. Mais si on lit attentivement la description de ces douleurs gastraigiques avec gonflement de la région épigastrique, on remarque qu'elles ne ressemblent en rien aux douleurs delà colique saturnine dont le caractère est de siéger dans la région ombilicale et de s'irradier dans les hypocondres et dans les testicules, enfin de produire l'aplatissement du ventre.

Les juges du concours dont il est question ci-dessus, et qui ont

pris celte paralysie pour une paralysie saturnine, ont commis une erreur, car il est évident que le sujet de l'observation LXXXVI n'a pas eu de coliques saturnines. D'ailleurs, l'observation LXXXVII qui suit, où la paralysie a présenté les mômes symptômes et le môme processus morbide, et dans laquelle des crises gastralg'ques tout à fait semblables ont précédé et accompagné le début de la maladie, montre bien le peu de valeur, dans le cas précédent, de la constipation, comme signe diagnostique, puisque chez le sujet de cette observation les crises gastralgiques étaient accompagnées de diarrhée. (Je me réserve d'ailleurs de revenir sur ce fait clinique, à l'occasion du diagnostic différentiel delà paralysie saturnine.)

Vi. — Est-ce une atrophie avec déformation de la main ov du membre supérieur?

A. — Par lésion du nerf cubital. La lésion du nerf cubital produit la paralysie alrophique des muscles interosseux et conséquemment une espèce de griffe de la main, qui, au premier abord, ressemble à celle que l'on observe chez les sujets atteints d'atrophie musculaire progressive, dont les interosseux sont lésés. C'est ce que l'on constate en comparant cette dernière déformation de la main représentée dans la figure 111, p. 495, avec l'autre genre de déformation de la main représentée dans la fig. 95, p. 370, destinée à montrer la griffe occasionnée parla paralysie du nerf cubital.

La cause à laquelle est due une lésion trauma tique du nerf cubital est en général facile à reconnaître, toutefois, il est des circonstances dans lesquelles elle peut échaper à l'observation. J'en ai recueilli quelques exemples dont je ne donnerai ici que le sommaire ou le résumé.

1° Paralysie professionnelle du nerf cubital. — Les professions dans lesquelles le coude doit ôtre fortement et longtemps appuyé sur un corps dur, exposent les sujets qui les exercent, à une paralysie du nerf cubital. J'ai observé ces espèces de paralysies en assez grand nombre pour dire qu'elles ne doivent pas ôlre rares. J'en ai déjà rapporté un exemple remarquable (l).

J'ai toujours vu confondrecette espèce de paralysie fonctionnelle du nerf cubital avec l'atrophie musculaire de l'adulte, à son début par les membres supérieurs. Est-il nécessaire de faire remarquer combien est fâcheuse cette erreur de diagnostic duquel ressort un pronostic grave, puisque cette dernière espèce morbide est progressive, tandis que l'autre affection musculaire reste toujours localisée à la main. On comprend donc combien il importe d'établir le dia-

II) Dufclienne (de Boulogne), Èlect. /oc, dis. XVI, 1855.

gnostie différentiel des déformations qui distinguent entre elles ces deux affections musculaires delà main.

La ressemblance de ces déformations entre elles n'est qu'apparente, car la griffe est également prononcée, dans l'atrophie musculaire progressive à son début par les membres supérieurs (voy. fig. 111, tandis que, dans la griffe propre à la lésion du nerf cubital, les deux derniers doigts sont plus crochus que les deux premiers, (voy. fig. 95).

Le mécanisme de celte dernière déformation s'explique parfaitement par Tanatomie et par les notions actuelles de physiologie musculaire. On sait en effet que les interosseux et les lombricaux reçoivent leur innervation du nerf cubital, et qu'en outre les deux premiers lombricaux sont animés par la branche terminale du nerf médian. Or l'action des lombricaux sur les mouvements des phalanges étant la même que celle des interosseux, on conçoit que, en raison de cette double innervation, la griffe de la main doive être moins prononcée dans les deux premiers doigts que dans les deux derniers.

Le diagnostic de cette espèce de paralysie professionnelle une fois bien établi, on la prévient facilement, en conseillant aux ouvriers d'appuyer leur coude sur un coussinet. — Le meilleur traitement à leur opposer est la faradisation des muscles paralysés. J'ai en effet guéri quelques-unes de ces paralysies par ce mode d'électrisation ; mais leur curabilité dépend, on le comprend, du degré d'altération du nerf cubital.

2° Paralysie du nerf cubital consécutive à une fracture de l'épi' condyle. — La cause de cette espèce de paralysie traumatique du nerf cubital doit échapper difficilement à l'observation. Pourtant il s'est trouvé des circonstances, où elle a été méconnue. J'en vais choisir quelques exemples dans les faits cliniques que j'ai recueillis.

Observation XCIII. — Résumé. — Un individu dont le membre supérieur était atrophié, se trouvait dans !e service clinique du professeur Grisolles qui me le présenta comme étant alleint d'atrophie muscin laire progressive. Tel avait été aussi le diagnostic porté par tous ceux qui l'avaient examiné, depuis son entrée à l'hôpital. Mais, au ëeul aspect de son membre, dont la déformation était analogue à celle que l'on voit dans la figure 95, je dis alors que très-probablement le nerf avait été lésé consécutivement à une fracture de l'humérus. Nous constatâmes en effet immédiatement un gonflement considérable à la partie interne du coude, et au niveau de l'épicondyle. Notre malade affirmait pourtant que celte fracture n'avait jamais été constatée et qu'il n'y croyait pas. On supposa alors que là tuméfaction de celle région pouvait bien être symplomalique d'une affection syphilitique et, dans celte hypothèse, Grisolles ordonna un trai-

tement spécifique. Le malade ayant succombé peu de temps après à une affection tuberculeuse du poumon, nous constatâmes, contrairement au dire du sujet, l'existence d'une fracture de la partie inférieure et interne de l'humérus, avec une altération profonde du nerf cubital, au niveau de l'épicondyle.

Le malade dont il est question ignorait sans doute que son bras eût été fracturé à sa partie inférieur et interne. Ce qui me porte à l'admettre, c'est qu'il n'avait aucun intérêt à le cacher, et que, depuis lors, j'ai observé deux cas analogues, dans ma pratique civile, chez d'autres personnes intelligentes et appartenant à la classe aisée ou riche. Voici le résumé de l'un de ces faits.

Observation XC1V. — M. P., Agé de 48 ans, m'a été adressé par mon ami Michon, chirurgien des hôpitaux, comme étant atteint d'une atrophie musculaire progressive à son début. C'était aussi l'opinion d'autres médecins qu'il avait consultés. Il connaissait la gravité de ce diagnostic, au point de vue du pronostic. Nonobstant ce jugement, comme sa main présentait la déformation qui ne peut être causée que par la lésion du nerf cubital, je pus le rassurer à l'instant. A l'appui de mon diagnostic, je lui dis que très-probablement son coude était déformé à sa partie interne ; ce qui fut confirmé, dès que je le mis à découvert. Cette déformation datait de l'enfance; M. P. en rapportait la cause à une chute qu'il avait faite sur le coude; mais cependant ses médecins l'avaient toujours attribuée à l'existence d'une tumeur que l'on avait vainement essayé de faire disparaître par des vésicatoires et des pommades de toutes sortes. On n'avait jamais songé à la possibilité d'une fracture de l'épicondyle.

Voici le mécanisme de la lésion du nerf cubital consécutive à la fracture de l'épicondyle. On sait qu'au niveau du coude, le nerf cubital est logé dans une gouttière située entre l'olécrâne de la tubérosité interne de l'humérus. Normalement, cette gouttière est assez profonde, pour le mettre à l'abri de la compression, lorsque'la partie interne du coude repose ou est appuyée sur un corps dur. Or, dès que cette gouttière a disparu, on conçoit que le nerf cubital placé superficiellement sous la peau soit exposé à être incessamment comprimé ou contus.

B. — Par rhumatisme atrophique du deltoïde; par rhumatisme ar~ ticulaire chronique. 1° On m'a si souvent présenté des sujets atteints de rhumatisme atrophique du deltoïde, que j'ai cru devoir en agiter le diagnostic différentiel d'avec l'atrophie musculaire progressive. Je me bornerai à signaler la possibilité de cette confusion, dans certains cas.

Le rhumatisme delloùlien se présente souvent sous la forme atrophique, comme dans le cas suivant:

Suite de l'observation XCI1I. — J'ai recueilli ce fait clinique dans le service de Grisolles, chez un sujet dont il a été ci-dessus question (page 543). Outre la paralysie atrophique symplomatiquede la lésion traumatique du nerf cubital, il avait un rhumatisme chronique atrophique; ce qui avait contribué à donner quelque apparence de vérité au diagnostic : atrophie musculaire progressive, qui avait été porté, dans ce cas complexe. Il nous racontait que, depuis plus tiun an, il était atteint d'un rhumatisme de l'épaule et qu'il ne pouvait mouvoir son bras, sans souffrir dans le moignon de son épaule ; alors, j'imprimai des mouvements à son articulation scapulo-humérale, dans tous les sens, en l'engageant à ne faire aucun mouvement volontaire, et je constatai que le mouvement en dedans provoquait toujours une vive douleur trôs-circonscrite, avec craquements limités. J'en conclus que très-probablement la surface articulaire était altérée. On trouva en effet à l'examen nécroscopique, qui eut lieu peu de temps après, une altération profonde de la surface articulaire de la tête de l'humérus dont quelques points étaient en suppuration.

En somme, cette forme du rhumatisme atrophique du deltoïde, observé dans le cas précédent, n'est pas rare, et ne saurait être confondue avec l'atrophie musculaire progressive qui est indolente et ne présente jamais ces altérations arliculatives.

G. — Par rhumatisme articulaire chronique. La griffe atrophique de la main que l'on rencontre, dans certains cas de rhumatisme chronique de la main (voy. fig. 146), a certainement une grande ressem-

Fig. 146. — Grille de la main d'un sujet atteint de rhumatisme articulaire chronique (arthrite sèche).

Fie. 147. — Griffe de la main d'un sujet atteint d'atrophie musculaire progressive, vue de dos dans la figure 111.

blance avec la griffe de l'atrophie musculaire progressive de la main par atrophie des muscles inlerosseux (voy. fig. 147 et 111); mais avec un peu d'attention, toute confusion devient impossible, car les douleurs et le gonflement des articulations phalangiennes et di'chenne. — 3e édition. 35

546 CIlAl'. V. — ATROPHIE MUSCULAIRE PROGRESSIVE .

métacarpo-phalangiennes,qui caractérisent la première, ne s'observent jamais dans la seconde.

Celte griffe atrophiqne rhumatismale chronique est produite par l'altération des petites articulations de cette région et de leurs ligaments.

V. — Est-ce l'atrophie musculure de h m vin, spéciale a l'une des formes de

l'éléphantiasis ?

J'ai eu l'occasion de recueillir trois cas d'éléphanliasis contracté dans différentes parties de l'Amérique. Ils présentaient les symptômes de la forme de l'éléphantiasis appelé en Norwège spedalskheld anesthésique par les docteurs Danielssen et Boecket en même temps une atrophie musculaire de la main, ayant quelque ressemblance avec celle que l'on observe dans l'atrophie musculaire progressive, mais qui en différait par la contracture des fléchisseurs des doigts. Cette atrophie de la main avec courbure des doigts et distortion des articulations coexistait avec l'éléphantiasis ; ce n'était pas une simple coïncidence, mais bien un des symptômes de cette dernière maladie.

Depuis Rhasès, en effet, qui a signalé la déformation de la main que l'on observe dans la lèpre (1), plusieurs auteurs (2) ont aussi mentionné l'atrophie spéciale de la main qui, dans l'éléphantiasis, occasionne sa déformation. Voici comment MM. Danielssen etBoeck ont décrit celte déformation de la main: «Les doigts deviennent successivement paresseux et courbés : le dos des mains s'aplatit ; les premières phalanges prennent de l'extension, tandis que les autres acquièrent de la eurvilé, d'où il résulte que la main passe ultérieurement à l'état de convexité et extérieurement à l'état de concavité (voir pi. XV) (3).»

Mais, dans cette atrophie de la main, les muscles disparaissent-ils complètement? C'est ce que j'ai recherché pendant la vie des malades, h l'aide de l'exploration électro-musculaire; je vais exposer les trois faits qui montrent en quoi cette espèce d'atrophie diffère de l'atrophie musculaire progressive. (Bien que je ne traite qu'accidentellement ce sujet, je. serai forcé de relater les observations d'atrophie lépreuse que j'ai recueillies, en raison de leur importance et de leur nouveauté.)

Observation XCV. — J'ai rapporté dans la première édition (4), l'observation d'un M. X..., né à la Basse-Terre (Guadeloupe) et qui

(1) Bhasès, « Et curvantur digiti et deturpantur forma et spasmautur juucturœ et tuberosaî liunt juncturse. »

(2) Les auteurs arabes, Schilling, Henslcr, Gilbert, etc.

(3) Danielssen et Boeck, Traite de la spedahhheld. Paris, 1848, p. 272. ,4) Duchenne (de Boulogne', Ètect. foc, obs. XIX, 1855, p. 235.

était venu me consulter pour certains troubles fonctionnels de la main, qui dataient de cinq ans et avaient résisté jusqu'alors à tous les traitements. A l'exploration électro-musculaire, il fut constaté que ses interosseux et son court fléchisseur du pouce étaient atrophiés en grande partie. Aussi M. X... présentait-il, pendant le mouvement et le repos musculaire, les troubles fonctionnels et les déformations qui caractérisent la lésion de ces muscles. Je m'étais servi de ce fait pathologique seulement au point de vue de l'étude des fonctions du court abducteur du pouce. La main droite était la seule région atteinte par l'atrophie, et il me parut alors résulter de l'ensemble des antécédents et des symptômes, que l'affection de M. X... ne pouvait être rapportée qu'à l'atrophie musculaire graisseuse. La faradisation localisée améliora considérablement la nutrition et les mouvements de la main de ce malade.

Six ou huit mois plus tard, j'appris par M. le docteur Am. Forget, son médecin ordinaire, que ce pauvre jeune homme était atteint de la lèpre la mieux caractérisée, dans le membre supérieur droit', alors je sus qu'avant de venir en France, il en avait éprouvé les premières atteintes, comme le jeune homme dont je vais bientôt rapporter l'observation. 11 n'avait pas fait mention de ces phénomène?, afin de s'étourdir sur la maladie connue, dans son pays, sous le nom de lèpre, et dont il se voyait atteint. Cette atrophie de la main était-elle symptomatiqne de l'éléphantiasis ou n'était-ce qu'une simple coïncidence? C'est ce qu'il ne me fut donné de résoudre que trois ans plus tard. Je vais rapporter le fait qui m'éclaira sur cette question.

Observation XCVI. — Atrophie des muscles de la main chez un jeune homme offrant les symptômes de la première période de la lèpre dite sèche (spedalskheld anesthèsique) . — M. M..., né à Barcelone a été bien portant jusqu'en 1 85 1 . Alors, sans autre cause connue qu'un bain de mer, qu'il disait avoir pris la veille étant en moiteur, à Venezuela (côte ferme, Amérique du Sud), il éprouva des douleurs dans les articulations, avec fièvre. 11 garda le lit, pendant trois mois, en suivant un traitement (salsepareille, vomitifs, purgatifs), et n'en conserva que de la faiblesse. Dans le cours de cette maladie, il survint des plaques rouges, de la largeur d'une pièce de cinq francs, apparaissant sur la face dorsale des membres et durant de deux jours à trois semaines avant de disparaître complètement; elles prenaient ensuite une coloration café au lait. Ces éruptions cutanées caractérisées par des taches rouges, puis passant à une couleur café au lait, revinrent deux à trois fois par an, jusqu'en 1855. Elles ne causaient aucun trouble dans la santé générale ; seulement elles étaient sensibles au toucher. Après un certain temps, survenait une insensibilité de la main dans les points correspondants aux taches. Plus lard Vancsthésie cutanée s'étendit à la face dorsale des avant-bras et des mains. Les phénomènes constatés à Saint-Thomas (où la lèpre existe généralement, mais sous la forme hypertropbique et tuberculeuse) ont été constatés par son médecin M. le docteur Thomassin. 11 conseilla alors un voyage en Europe; ce qu'il fit en 1853. Des douleurs profondes, comme musculaires, précédaient toujours l'apparition des taches. Toujours aussi

les crises étaient accompagnées de fièvre les deux ou trois premiers jour?, pendant les fortes douleurs Quand ces douleurs apparaissaient, les doigt* étaient maintenus fléchis par des contractures douloureuses. En 1832, on s'aperçut d'un amaigrissement des mains et d'un commencement de déformation des doigts. Ces phénomènes morbides ont été en croissant, et en 1855, voici ce que j'ai constaté. Depuis son retour en Europe, les douleurs et les taches sont revenues, une première fois en 1853 et une seconde en 1855. Auparavant, ces crises revenaient trois à quatre fois par an. Depuis un an, après les bains salins de Rehme en Prusse, M. M..., n'a vu reparaître ni les taches cutanées, ni les douleurs qui les précédaient. 11 existait, au milieu de la plante du pied gauche, une petite plaie qui avait beaucoup de peine à se cicatriser (appelée dans le pays sept peaux). Ce mal était venu spontanément en 1852. Depuis cette époque aussi, une sérosité coulait assez abondamment par le nez qui était un peu rouge lie de vin et hypertrophié.

En somme, M. M... a longtemps habité un pays où la lèpre règne épidémiqxiement; il a présenté un ensemble de phénomènes qui ne peuvent être rapportés qu'à la première période de l'éléphantiasis dit anesthésique en Norvège et appelé lèpre sèche à la Guadeloupe. Ce sont, en effet, ceux que M. X... (de la Guadeloupe) (voir i'obs. XCV) a éprouvés avant d'arriver a une période plus avancée, symptômes que j'aurai à exposer de nouveau plus loin, dans l'observation d'une lépreuseque j'ai recueillie à l'hôpital de la Charité.

Après avoir bien établi le diagnostic de la lèpre dont M. .M..., est atteint, j'arrive à l'atrophie musculaire de ses mains. A la main droite, les interosseux semblent avoirpresqueentièrementdisparu; les espaces inlerosseux sont profondément creusés. Au niveau du court abducteur et de l'opposant du pouce, existe un creux indiquant l'atrophie considérable de ces muscles. A l'exploration électro-musculaire, on retrouve à peine les traces des interosseux ; le courtabductenr, l'opposant et les muscles de l'éminence thénar ne donnent pas le moindre signe de vie. Ea main a la forme d'une griffe qui s'exagère encore quand le malade veut étendre les doigts; le rapprochement et l'ecarlement des doigts sont abolis. La main a perdu la plupart de ses usages. Sa température est abaissée; la peau y est terreuse, l'épiderme épais; les veines sous-cutanées très-petites. Cette main crochue offre, en un mot, un aspect cadavérique. J'ajouterai encore qu'il existe un léger degré de rétraction des fléchisseurs profonds. La main gauche est aussi en voie d'atrophie, mais à un degré peu avancé. La sensibilité de la peau, des parties profondes de la main et de la pulpe des doigts est entièrement abolie; l'excitation électrique, au maximum, ne réveille pas la moindre sensation. Cette main gauche a également perdu une grande partie de sa sensibilité.

Si l'on remarque, dans les deux faits précédents, la similitude des phénomènes appartenant sans aucun doute à une première période de la lèpre, on n'est pas moins frnppé de la ressemblance de l'atrophie musculaire de la main dont les deux malades ont été atteints.

En présence de ces deux faits, j'étais donc porté à rapporter

ici à une seule et même maladie, à la lèpre, l'atrophie musculaire de la main qui s'était ajoutée aux autres symptômes, lorsqu'un troisième fait semblable aux précédents, mais arrivé à une période plus avancée de la lèpre, vint, quelques jours après, changer mes présomptions en conviction. Le voici:

Observation XCVII. — Atrophie des muscles de la main, chez une femme atteinte de la lèpre sèche de Vile Bourbon. — Madame veuve Bellamy, âgée de soixante ans, journalière, demeurant à Paris, rue de Clichy, n° 66. D'une santé qu'elle dit être délicate, elle n'a jamais cependant eu de maladie grave, avant celle qui fait l'objet de cette observation. Née à Paris, elle quitta la France en 1832, pour aller à l'île Bourbon, où elle a exercé le commerce de marchande de comestibles, dans la ville de Saint-Denis, pendant vingt ans, jusqu'en 1852. Vers l'âge de cinquante ans, en 1845, sa menstruation disparut. C'est à celte époque que sa santé se dérangea (dit-elle). Mais cinq à six mois auparavant, elle avait vu apparaître sur la peau des membres et un peu sur le tronc, des taches rouges lie de vin, qui, après quelques jours, passèrent à la couleur café au lait. Elles étaient plus ou moins grandes; les plus petites étaient larges comme la main. Après un certain temps (après un mois en général) elles avaient pâli ou disparu, et la peau où elles avaient siégé était insensible. Ces phénomènes cutanés étaient accompagnés de douleurs profondes, continues dans les membres inférieurs et moins fortes dans les membres supérieurs. Elle n'avait pas de fièvre; cependant on lui fit, à plusieurs reprises, des saignées aux jambes, des applications de quinze à vingt sangsues sur les mêmes points. Après avoir épuisé vainement, pendant deux ans, des médications très-variées contre ces éruptions accompagnées de douleurs qui revenaient à de très- courts intervalles, elle prit pendant trois mois la médecine dite Leroy (purgatif drastique très-énergique), ne laissant entre chaque purge qu'un jour ou deux d'intervalle. Elle dit avoir été entièrement guérie, deux ans, par ce remède. En 1849, la maladie revint avec les symptômes décrits plus haut et persista depuis lors. La face elle-même fut envahie à son tour, comme les autres points de la surface du corps; elle est restée, depuis lors, constamment rouge- brun par points, et la peau de cette région s'est hypertrophiée. Dans tout le cours de cette maladie, il ne s'est jamais produit d'ulcération de la peau.

Dès le début delà maladie, elles aperçut d'un amaigrissement de la main droite dont elle avait de la peine à étendre les doigts ; puis elle vit l'éminence thénar s'aplatir, et les mouvements du pouce devinrent de plus en plus difficiles. La main gauche fut prise ensuite de la même manière. Elle revint en Europe en 18S0 et habita la Suisse, où sa maladie continua avec des paroxysmes d'éruptions cutanées et de douleurs dans les membres. En mai 1855, elle vint à Paris pour se faire traiter. C'est alors qu'elle entra à la Charité, où je la vis quelques mois après son entrée. Ce qui me frappa le plus, au premier abord, ce fut l'aspect de ses mains qui sont littéralement desséchées. J'ai pholograpbié sa main droite sous deux faces, de sorte qu'on peut se faire une idée assez exacte de la déformation que

ses deux mains présentent. Cette difformité est une véritable griffe que la figure jointe à cette observation me dispense de décrire ; elle est due à l'atrophie des muscles interosseux (voy. fig. 148 et 149). A l'exploration électro-musculaire, je n'en ai plus retrouvé de traces ; les muscles des

Kig. 148.

Fig. (49.

éminencesparaissantavoir également disparu, à l'exception de l'adducteur du pouce, que l'excitation électrique fait encore contracter. Ce muscle obéit aussi à la volonté. F. es deux dernières phalanges sont tenues dans une flexion continue par les fléchisseurs rétractés. La sensibilité tactile et douloureuse de la face dorsale des avant-bras, des mains, des pieds, de la face externe des jambes est complètement abolie. La sensibilité n'est que diminuée dans les autres parties des membres. Amaigrissement général. La face est hypertrophiée et couverte de larges taches d'un rouge livide ; les membres présentent ça et là des taches d'un jaune sale.

Pendant son séjour à l'hôpital, j'ai été témoin d'une de ses crises habituelles, qui a été caractérisée par des douleurs dans les membres et par des taches d'un rouge vif d'abord, puis d'un rouge foncé, qui ont passé à la couleur café au lait et ont fini par disparaître après quelques semaines. Au niveau de ces taches, la sensibilité cutanée a augmenté pendant le temps que les taches étaient d'un rouge vif, mais cette sensibilité a disparu pendant que cette rougeur perdait de sa vivacité ou passait à la couleur café au lait.

Aux symptômes que je viens d'exposer, on reconnaît la lèpre. Ce qui donne plus de poids encore à ce diagnostic, c'est que cette affection régnait à l'île Bourbon et qu'il existait une lépro^ie à peu de dislance de la ville habitée par notre malade.

En résumé, cette malade atteinte de la lèpre a offert, dès le début de la maladie, comme les malades précédents, une atrophie musculaire de la main; c'est ce que je voulais établir en rapportant son observation.

Les trois faits précédents me paraissent démontrer que l'atrophie musculaire des muscles de la main est un des symptômes que l'on

observe dans certaines formes de l'éléphantiasis ou lèpre sèche. Dans quelques cas, on pourrait donc, comme cela m'est arrivé, ia confondre avec l'atrophie musculaire progressive qui souvent débute parles muscles de la main.

Puisqu'alors les signes fournis par les troubles fonctionnels de la main sont les mêmes, et que l'atrophie musculaire de la main peut être un des signes précurseurs de la lèpre, ou qu'elle peut appartenir à une première période de cette maladie, il ne faut jamais négliger, lorsqu'on observe cette lésion musculaire à la main, de s'informer si le sujet s'est trouvé dans des conditions favorables à la production de la lèpre, ou s'il n'a pas déjà présenté les symptômes que j'ai exposés dans les trois cas rapportés cidessus.

Il ne faut cependant pas attacher trop d'importance à quelquesuns de ces symptômes pris isolément. Ainsi, l'anesthésie cutanée des extrémités des membres, qui est un des caractères de la lèpre, se rencontre quelquefois aussi dans l'atrophie musculaire progressive, .l'ai longtemps observé, à la Charité, un individu nommé Gervais, dont les muscles interosseux et ceux de l'éminence thénar étaient en grande partie détruits par l'atrophie musculaire progressive. J'ai photographié sa main vue de face d'après son moule (voy. la figure 147). Il avait perdu, comme les sujets dont il vient d'être question, la sensibilité tactile et douloureuse. L'excitation électrocutanée au maximun ne produisait aucune sensation sur ses membres supérieurs. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce malade, né à Paris qu'il avait toujours habité, n'était pas lépreux.

Je vais attirer l'attention sur un phénomène qui me paraît être un des signes distinctifs de l'atrophie musculaire de la lèpre : je veux parler de la contracture des fléchisseurs des doigts. C'est un phénomène que j'ai observé dans les trois cas de lèpre précédents et surtout dans le dernier. Les figures 147, 149, photographiées d'après la main atrophiée de la lépreuse, couchée au n° 10 de la salle Saint-Vincent, à l'hôpital de la Charité, représentent une griffe, comme dans la figure 147, photographiée d'après la main de Gervais, dont il a été question ci-dessus. Si l'on compare entre elle la face antérieure de ces figures, on voit que chez la lépreuse (fig. 148 et 149), les deux dernières phalanges sont au plus haut degré de flexion et tournées vers le pouce, tandis que dans les figures ,147 et 111, les deux dernières phalanges sont en demiflexion. Dans le premier cas, j'ai constaté l'existence de la rétraction des fléchisseurs sublime et profond, que je n'ai jamais rencontrée dans l'atrophie musculaire progressive.

L'atrophie sèche ou humide (avec ulcération ou carie) des dernières phalanges, apparaissant tôt ou tard, dans l'atrophie lépreuse,

552 CnAT. V. — ATROPHIE MUSCULAIRE PROGRESSIVE.

est un signe dislinclif qui distingue la griffe de la main occasionnée par cette maladie d'avec celle qui est propre à l'atrophie musculaire progressive.

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