‹ De l'électrisation localisée et de son application à la pathologie et à la thérapeutique par courants induits et par courants galvaniques interrompus et continusChapitre 327 sur 505 · SURDITE NERVEUSE · texte numérisé non relu

SURDITE NERVEUSE

du passage du courant. Pour ne pas y exposer le patient, j'ai fait construire par M. Charrière un rhéophore auriculaire (C, fig. 179), où le fil métallique conducteur D est isolé par une enveloppe d'ivoire E, et ne peut pénétrer jusqu'à la membrane du tympan I. Après avoir attendu que l'espèce de bourdonnement produit par l'impression du liquide sur la membrane du tympan ait disparu, on met le rhéophore auriculaire en rapport avec l'un des conducteurs d'un appareil d'induction, et l'on ferme le circuit en plaçant sur l'apophyse mastoïde l'autre rhéophore humide, qui lui-même communique avec le second conducteur de cet appareil.

L'appareil d'induction qui sert à cette expérience est approprié à la délicatesse de l'organe sur lequel on agit, c'est-à-dire quele minimum de sa puissance doit être à peine appréciable, lorsqu'on applique les rhéophores métalliques sur l'extrémité de la langue, et qu'il doit pouvoir se gradueravec précision et sur une échelle d'une grande étendue.

Le procédé opératoire que je viens d'exposer n'a pas été compris par tout le monde, entre autres par mon ami, M. le docteur Bonnafont (i), qui le trouve d'une application difficile (« la position du malade pour maintenir l'eau dans l'oreille est, dit-il, fatigante »). S'il m'avait vu opérer, il aurait remarqué que rien n'est plus simple. En effet, l'opérateur assis ayant un coussin placé sur ses genoux, le sujet également assis en face de lui se penche latéralement et de manière h placer, sur un coussin plus ou moins haut, le côté de sa tête opposé à F'g- lso. - Rhéotome auricul'oreille, sur laquelle la faradisation doit w«r).

être pratiquée. En agissant de cette façon, le sujet n'éprouve aucune fatigue, l'eau reste dans l'oreille, et l'opérateur, dont la main qui tient le rhéophore auriculaire, repose sur le coussin, agit plus sûre-

;i) Bonnafont, Traité pratique des maladies de l'oreille. Paris, 1

[*, Le rhéotome auriculaire ne diffère du rhéophore auriculaire représenté dans la fi-ure précédente (fig. 179) que par son manche A (fig. ISO), sur lequel le svstème des interruptions est adapte. On remarque en effet dans celte figure 180, que l'un des conducteurs de l'appareil étant attache au bouton 2, qui communique avec l'anneau fixé au manche, si le pouce de la main nui tient ce dernier appuie alors sur le bouton 1, le courant passe daus le fil conducteur placé au centre du tube d'ivoire B, qui plonge dans le conduit auditif externe.

Ce rbéotome m'est très-utile dans mes expériences électro-physiologiques, surtout pour la démonstration de l'action propre des muscles. Le manche A peut être détaché de l'excitateur auriculaire, et lixé à d'autres excitateurs, quelle qu'en soit la forme. M. Makenzi en a fait construire un autre à peu près semblable pour l'électrisation du larvnx.

830 CIlAl'. XIV. — TROUBLES DE LA SENSIBILITE ET DES SENS.

ment. J'ajouterai que, dans cette opération délicate, le degré d'intensité du courant doit être extrêmement affaibli et lesintermittences très-éloignées les unes des autres. Pour atteindre sûrement ce résultat, je me sers habituellement d'une pédale rhéotome décrite dans la première partie de ce livre (voy. fîg. 55 p. 255), et, à son défaut, d'un rhéotome auriculaire que j'ai fait construire il y a une douzaine d'années par M. Charrière fils, et qui est représenté dans la figure 180.

Peut-être ai-je eu tort de ne pas entrer dans ces détails que j'ai cru trop minutieux.

Je saisis cette occasion pour répondre à la critique que M. Bonnafont a faite dans son livre (1) (qui reste un excellent Traité des maladies de l'oreille) des phénomènes électro-physiologiques mis en lumière par mes expériences sur les propriétés de la corde du tympan et des déductions que j'en ai tirées au point de vue de leur application du diagnostic des surdités nerveuses. Cette critique prouve qu'il ne s'est pas placé à mon point de vue physiologique, ou qu'il n'a pas étudié suffisamment la structure intime du nerf auditif et de la corde du tympan pour juger cette question qui ressort des recherches de Slilling, de Lockart Clarke et de mes recherches iconophotographiques, comme je le démontrerai par la suite.

B. Phénomènes électro-physiologiques. — Je vais exposer la série des phénomènes électro-physiologiques que j'ai observés, chaque fois que je me suis soumis à l'expérience précédente. Je les ai vus se reproduire, en général, chez les sujets sur lesquels je l'ai répétée.

1° Le rhéophore E, étant placé dans mon conduit auditif préalablement rempli d'eau dans sa première moitié, et l'appareil étant à son minimum, ainsi que je l'ai indiqué plus haut, je perçus, à l'instant même où eut lieu l'intermittence du courant, un petit bruit sec, parcheminé, un craquement que je rapportai très-nettement au fond du conduit auditif externe. Les intermittences ayant été pratiquées avec une extrême rapidité, ces bruits se rapprochèrent au point d'imiter une crépitation ou le bruit produit parles battements des ailes d'une mouche qui vole entre une vitre et un rideau. L'intensité des petits bruits que je viens de décrire augmenta en raison directe de la force du courant.

2° Aux phénomènes d'audition s'ajouta une sensation de chatouillement dans le fond de l'oreille, à un faible degré d'excitation, sensation qui devint de plus en plus vive, en raison directe de l'augmentation du courant. Cette sensation était parfaitement limitée au point où le son paraissait naître.

3° Après un certain temps d'excitation et à un certain degré de

(1) Bonnafont, Traité des maladies de l'oreille. 2e édition. Paris, 1872.

tension du courant, j'éprouvai très-nettement un chatouillement dans le côté droit de la langue, à la réunion de son tiers postérieur avec son tiers moyen. Élevant encore graduellement la force du courant, je sentis le chatouillement gagner progressivement la pointe de la langue, où j'éprouvai alors un engourdissement et un picotement désagréable, qui n'alla pas jusqu'à la douleur. L'expérience dont je viens de décrire les effets est souvent suivie d'un engourdissement, et quelquefois d'une hyperesthésie des deux tiers antérieurs du bord de la langue, qui persistent assez longtemps.

4° Il m'a paru aussi que ma langue était plus sèche et comme râpeuse, du côté opéré.

Tels sont les phénomènes qui frappèrent d'abord mon attention, et qui m'ont été signalés, à peu près dans l'ordre que je viens d'indiquer, par les sujets que j'ai soumis à cette expérience

5° Il me reste à faire connaître un phénomène d'une haute importance, qui se manifeste assez souvent, lorsque l'excitation est suffisamment énergique: c'est la production d'une sensation gustative spéciale. C'est le dernier qui ait attiré mon attention, parce qu'il est masqué sans doute par la sensation de chatouillement ou de picotement qui l'accompagne. Aussi passerait-il presque toujours inaperçu, si l'expérimentateur ne s'en préoccupait pas. Bien que la sensation gustative soit peu prononcée, on la distingue cependant parfaitement, et, pour mon compte, je l'ai ressentie si nettement, que je puis la comparer à une sensation métallique.

6° Enfin, quelques sujets perçoivent, à chaque intermittence, une sensation lumineuse (le phosphène électrique), du côté excité.

7° Je me réserve d'examiner par la suite l'action de l'excitation électrique de la corde du tympan sur la sécrétion salivaire, chez l'homme.

C. — Analyse des phénomènes électro-physiologiques précédents. — a. Perception d'un son. — Le bruit sec, parcheminé, perçu dans le • fond du conduit auditif, au moment de chaque intermittence du courant d'induction, est produit par l'ébranlement des parties profondes de l'oreille ( des osselets, de la membrane du tympan et de la fenêtre ovale).

On pourrait supposer, il est vrai, que ce bruit reconnaît pour cause l'excitation directe du nerf acoustique. Mais il suffit de se rappeler les conditions anatomiques de la région sur laquelle on opère, pour comprendre que ce nerf, enfermé dans son rocher, est inaccessible à cette excitation directe. En effet, la membrane du tympan n'est reliée à la paroi interne de la caisse ou à la membrane de la fenêtre ovale, dont elle est distante de 4 à 5 millimètres, que par la chaîne des osselets qui sont mauvais conducteurs du courant électrique. Il faudrait que ce courant fût infiniment plus intense que celui qui a

été employé, dans mon expérience, pour qu'il arrivât jusqu'à l'oreille interne. Admettant même que, dans ce cas, le nerf acoustique eût reçu directement l'excitation électrique, il resterait encore à démontrer que cette excitation peut produire un son, indépendamment de tout mouvement vibratoire.

Mais est-il besoin de cette hypothèse invraisemblable, alors que l'ébranlement de la chaîne des osselets et des membranes auxquels aboutissent les extrémités de cette chaîne, rend suffisamment compte de la production du son?Il n'est pas douteux que cet ébranlement n'ait lieu dans le cas dont il s'agit. Je l'ai constaté d'ailleurs sur plusieurs animaux. Il est provoqué par la contraction d'un ou de plusieurs des muscles moteurs des osselets. On ne comprendrait pas que, chez l'homme, cette contraction musculaire n'eût pas lieu par ce procédé de faradisation de l'oreille, car le muscle externe du marteau, qui, on lésait, est situé dans la partie supérieure du conduit auriculaire (J, fig. 179), se trouve en contact avec le liquide dans lequel plonge le rhéophore.

On objectera peut-être que des analomisles n'admettent pas l'existence de ce muscle ; mais il en est d'autres aussi qui professent une opinion contraire. D'ailleurs, l'existence constante de l'apophyse courte du marteau, qui est évidemment destinée à recevoir le tendon du muscle externe du marteau, ne suffit-elle pas pour démontrer que l'absence de ce muscle ne peut être qu'une anomalie?

Le muscle externe du marteau est-il le seul qui, dans cette expérience,Centre en contraction? Le courant atteint-il aussi les muscles interne (K, fig. 179) et antérieur (L) du marteau? L'examen de cette question m'entraînerait trop loin et ne serait d'aucune utilité. Il me sufuTd'avoir établi qu'une contraction musculaire met en mouvement le marteau, et conséquemment toute la chaîne des osselets et les membranes auxquelles se fixent les extrémités de cette dernière, pour expliquer l'espèce de craquement perçu par le sujet soumis à l'expérience.

(*) A, corde du tympan se séparant du nerf facial B un peu au-dessus du trou stylo-mastoïdien, remontant dans la ca\ité tympanique, accolée à la membrane du tympan dans le point C, avant de passer eutre l'enclume et le marteau, s'accolant au nerf lingual D après sa sortie de la caisse du tympan ; E, moitié inférieure de la membrane du tympan.

Fig. 181. — Section du rocher montrant la corde du tympan émergeant du facial et allant s'accoler au nerf lingual (*).

Je signalerai ici un fait physique qui est la conséquence du mouvement imprimé à la membrane de la fenêtre ovale: c'est l'agitation du liquide labyrinthique, et conséquemment du nerf acoustique qui plonge dans ce liquide. On verra bientôt que ce phénomène joue probablement le rôle le plus imporlant dans la question thérapeutique, qui est le sujet principal de cet article.

b. Excitation de la sensibilité générale et gustative de la langue. — Les rapports de la corde du tympan avec la membrane du tympan démontrent que ce nerf est nécessairement excité dans l'expérience que j'ai à analyser.

On sait que la corde du tympan (A, ,flg. 181) se détache de la septième paire, B, un peu avant sa sortie du trou stylo-mastoïdien; qu'elle remonte ensuite, par un canal particulier, vers la cavité tympanique, dans laquelle elle pénètre par un orifice situé au niveau de l'extrémité postérieure du diamètre transverse de l'encadrement de la membrane du tympan ; qu'elle est accolée à celte membrane (dans le point C) avant de passer entre la branche verticale de l'enclume et le manche du marteau; enfin, qu'après sa sortie de la caisse par la scissure de Glaser, elle va s'anastomoser avec le nerf lingual D, auquel elle s'accole, en allant se ramifier dans les deux tiers antérieurs de la langue. Avec ces données anatoiniques, on comprend que le rhéophore, plongeant dans le liquide qui remplit le conduit auditif externe, doit faire arriver l'excitation jusqu'à la corde du tympan qui se trouve en rapport immédiat avec la membrane du tympan.

C'est l'excitation de la corde du tympan qui produit l'engourdissement, le fourmillement, etc., ressentis dans la langue du côté opéré; car cette sensation se manifeste exactement dans le point où ce nerf immerge dans la langue, après s'être anastomosé avec le lingual, pour se propager ensuite jusqu'à l'extrémilé de cet organe.

Le nerf lingual jouit, il est vrai, de propriétés analogues, et l'on pourrait m'objecter que la corde du tympan conduit le courant jusqu'à lui. Mais comme cette anastomose se fait 3 à A centimètres au-dessous du point excité, il est impossible que le courant, à un degré d'intensité aussi faible, pénètre jusqu'au nerf lingual. D'un autre côté, personne ne conteste que cette anastomose n'est qu'un simple accolement. La corde du tympan peut môme être séparée du nerf lingual, comme dans la figure 181. 11 en résulte donc que la corde du tympan peut être excitée indépendamment du nerf lingual.

Quant au nerf de Jacobson, A [lig. 182 (rameau du glosso-pharyngien qui constitue le plexus tympanique, et qui rampe contre la paroi postérieure de la caisse)], quant aux grand et petit pétreux, DiCHiiriNE. — 3e édition. 53

834 CIIAP. XIV.

G et F, je doute que l'excitation puisse arriver jusqu'à eux, même par un courant intense (qui ne saurait êlre appliqué sans danger dans cette région). D'ailleurs, si le courant pénétrait jusqu'à ces nerfs, l'excitation s'en manifesterait dans d'autres organes que la

Fig. IS2. — Le nerf de Jacobson et les nerfs qui naissent du facial dans son trajet a travers le canal *.

langue : par exemple, dans le voile du palais, que l'on verrait se mouvoir, ce qui n'a pas lieu dans ces expériences.

D. Faits pathologiques et anatonio- pathologiques , à l'appui des faits électro-physiologiques précédents. — Les faits électro-physiologiques que je viens d'exposer concordent avec l'observation et avec l'anatomie pathologiques. A l'appui de cette assertion, on peut prendre connaissance des faits cliniques que j'ai relatés dans mon premier mémoire sur la corde du tympan, entre autres d'un fait pathologique recueilli depuis la publication de ce mémoire. Ce nouveau fait est plus important que les précédents, parce que les phénomènes observés dans ce cas, pendant la vie, ont été pleinement continués par l'examen nécroscopique. J'en dois la connaissance à

( ) A, nerf de Jacolison; B, corde du tympan accolée au nerf lingual, et envoyant un filet à la elande sous-maxillaire C; D, nerf facial ; E, ganglion geniculé dans lequel se rendent les nerfs graudet petit péireux, G.

l'obligeance de M. Fano, ancien prosectenr et professeur agrégé de Ja Faculté. Je regrette que les limites de ce travail ne me permettent pas de rapporter textuellement et dans tous ses détails l'observation d'un fait d'anatomie pathologique aussi complet. J'en ai exposé les principaux traits dans la première édition (■!).

De l'ensemble de ces faits électro-physiologiques et palhologiques, j'ai conclu dans mon premier travail (2), que la corde du tympan préside à la sensibilité générale et à la sensibilité gustative des deux tiers antérieurs de la langue, et que l intégrité de ce nerf est nécessaire à. l'exercice complet de ces fonctions.

L'action de la corde du tympan sur la sensibilité gustative n'est aujourd'hui contestée par personne. Ce phénomène physiologique, découvert par Bellingeiï, corroboré ensuite par des faits pathologiques publiés par MM. Bonnafunt (3), Montaull, Bérard, etc., a été même constaté dans des vivisections (4).

Mais il n'en est pas de même de l'action de la corde du tympan sur la sensibilité générale de la langue ; avant mes recherches, cette propriété était, je crois, complètement méconnue.

Si les animaux auxquels Magendie et M. Cl. Bernard ont pincé ou arraché la corde du tympan n'ont pas crié pendant l'opération, est-ce à dire qu'ils n'éprouvaient aucune sensation dans la langue ? Non, certes. Cela signifie tout au plus qu'ils ne souffraient pas. Mes expériences électro-physiologiques établissent qu'ils ont dû éprouver alors une sensation dans la langue. Mais comment auraient-ils pu exprimer le mode et le degré de cette sensation linguale qui ne va jamais jusqu'à la douleur? Personne ne reconnaît mieux que moi les services rendus à la physiologie par les vivisections, mais il est évident qu'elles sont insuffisantes dans un grand nombre de questions qui intéressent le système nerveux, et surtout dans l'étude des sensations ou des différents phénomènes de sensibilité (5).

E. Influence de l'excitation de la corde du tympan sur la glande sousmaxillaire. — On doit aux vivisections la démonstration de l'influence

(1) Duchenue (de Boulogne), Eled. toc, 1S55, p. 995, obs. CCXLV1I.

(2) lu1., l»c. cit.

(3) Bonnafont, Mémoire sur les polypes de l'oreille {Bulletin de l'Académie de mèdtciue, t. X, p. 37, 1843).

(4) M. Claude Bernard a, en effet, coupé sur des chiens la corde du tympan dans l'oreille moyenne, et chez tous il a trouvé la diminution du goût; d'autres fois il a opéré la section du nerf facial, au moment où il pénètre avec l'acoustique dans le conduit auditif interne, et alors il a observé, indépendamment de l'iiémiplégie faciale, une diminution de la faculté gustative. Voy. Leçons sur la p/iysioloyie et la pa* tholoyie du système nerveux. Paris, 1858.

(5) Comment étudier sur les animaux, par exemple, les phénomènes de l'anesthésie et de l'analgésie, dont la découverte est due à l'observation pathologique faite sur l'homme?

nécessaire de la corde du lympan sur la sécrétion de la glande sousmaxillaire. M. CI. Bernard a découvert que la section de la corde du. tympan tarit la sécrétion de celle glande (1).

Mes expériences, bien que répétées des centaines de fois, ne m'avaient pas môme fait soupçonner l'existence de ce fait. Mais lorsque j'ai eu connaissance de l'importante découverte de M. Cl. Bernard, j'ai constaté, en effet, que, par mon procédé de faradisation de la corde du tympan appliqué a l'homme, la salivation est quelquefois activée, mais qu'elle est toujours précédée par un sentiment de sécheresse de la langue du côté excité (j'avais déjà noté ce dernier fait dans mon mémoire de 185J). Toutefois la salivation, — elle a lieu rarement — n'est pas telle alors qu'elle attire l'attention du sujet sur lequel on expérimente. Cela lient sans doute à ce que la corde du lympan est excitée trop faiblement dans mes expériences faites sur l'homme. . F. Quelques considérations analomiques sur l'origine de la corde du tympan. — Le problème de physiologie dont il est ici question (l'étude de l'action de la corde du lympan sur la sensibilité générale de la langue) ne sera complètement résolu que lorsqu'il existera une parfaite concordance entre l'expérimentation électro-physiologique, l'observation pathologique el le fait anatomique. Malheureusement l'harmonie est loin de régner entre les anatomistes sur l'origine de la corde du tympan.

Cette origine est-elle sensible, motrice ou mixte? J'ai analysé et discuté, dans mon premier travail sur la corde du tympan, les recherches anatomiques qui ont été faites sur ce sujet. Voici le résumé des recherches analomiques qui plaident en faveur de la sensibilité de ce nerf.

Bellingeri a le premier assigné à la corde du tympan une action spéciale sur le sens du goût (v2). Celte opinion a été partagée depuis lors par la plupart des physiologistes.

M. Lussana a conclu récemment des expériences assez nombreuses ei de quelques fails cliniques qu'il a recueillis concurremment avec M. Inzani, « que la faculté guslative, qui persiste indépendamment de l'innervation des glosso-pharyngiens,, doit être exclusivement rapportée à l'anastomose du nerf lingual avec la corde du tympan ; » et plus loin il a ajouté : a l'ensemble des faits anatomo-pbysiologico-pathologiques qui précèdent ont eu leur sanction, dans ces derniers temps, par les remarquables résultats électro-thérapeutiques de M. Duchenne (3). »

(1) La corde du tympan envoie un filet de communication à la glande sous-maxillaire (C, fi;;. 182). Ce fait anatomique, contesté par M. le professeur Cruveilhier, est démontré par l'expérience de M. Cl. Bernard.

(2) Bellingeri, De nervis /'uciei, Turin, 1818.

(3) Lussana, lieelterches expérimentales et observations sur les nerfs du goût (Arch. gén. de Physioloyie, not 1 et 2, 1805», p. 198).

Les expériences électro-physiologiques que j'ai répétées jusqu'à ce jour, sur la propriété de la corde du tympan, sont si nombreuses (plus d'un millier) qu'elles pourraient certainement suffire pour juger cette question physiologique. Corroborée par les faits cliniques et anatomo-pathologiques que j'ai cités (1) et par ceux de MM. Lussana et Inzani (2), notre proposition acquiert la valeur d'une démonstration plus scientifique et peut commander au besoin le fait analomique.

Ce n'est pas que les recherches analomiques aient ici fait défaut. En effet, les partisans de cette proposition ont attribué cette propriété gustative de la corde du tympan soit à la petite portion de la 7e paire qui, selon le professeur Morganti (3), entrerait seule dans la composition du ganglion géniculé, soit, d'après Longet, à la connexion qu'il contracte avec le nerf lingual ; Scarpa a aussi essayé d'expliquer cette action spéciale de la corde du tympan en soutenant que le nerf de Wrisberg prend naissance à côté du glosso-pharyngien (4).

Bischoff et Gaedchens (5) avaient soutenu en 1832 que le faisceau accessoire de Wrisberg devait être considéré, quant à son origine, comme l'analogue d'une racine postérieure ou sensitive. Us avaient en effet suivi les filets originels de ce nerf en arrière et à la partie postérieure de la moelle allongée jusqu'aux environs du sinus rhomboïdal.

Enfin M. Cusco, chirurgien des hôpitaux (6), a constaté aussi en 1848 que le nerf intermédiaire de Wrisberg est la continuation directe de la partie la plus interne du cordon médian postérieur de la moelle.

« La sécrétion salivaire, selon M. Cl. Bernard, s'explique par une action réflexe à laquelle prendraient part, comme cela a toujours lieu en pareil cas, un nerf sensilif et un nerf moteur. » Le nerf sensitif, qui produit la réaction motrice sur la glande sous-maxillaire, serait, d'après ce savant physiologiste, le nerf lingual ; tandis que la corde du tympan serait uniquement motrice, propriété qu'elle devrait au nerf intermédiaire de Wrisberg constituant une racine clorif/ine sympathique.

En somme, quand bien même l'existence du noyau originel de la corde du tympan, dont le nerf intermédiaire de Wrisberg est la

(1) Duclienne (de Boulogne), Recherches électro-physiologiques et pathologiques sur les propriétés et les mages de la corde du t g mpan ; obs. I, 11, 111 et IV [Arch. gén. deméd., 1850, p. 403,410).

(2) Lussnna, loc. cit.

('■]) Morganti, Anatomie et physiologie du ganglion géniculé. Milan, 184G.

(4) Scarpa, Œuvres diverses, Florence, 1858, 4e part. chap. 111, p. 461.

(5) Gaedchens, Thèse soutenue à Heidetberg, en ISiJ'J. (C; Cusco, Thèse pour le doctorat, IS4S.

continuation, ne serait pas encore suffisamment établie, on ne peut plus dire aujourd'hui, avec feu le professeur Bérard, que « la corde du tympan est une énigme proposée à la sagacité des physiologistes.» En effet, l'expérimentation électro-physiologique chez l'homme et chez les animaux, se complétant mutuellement, démontrent : la première, que la corde du tympan préside à la sensibilité générale et gustalive des deux tiers antérieurs de la langue, et la seconde, que ce même nerf exerce par influence réflexe sur la glande sousmaxillaire une action probablement motrice, sans laquelle elle ne peut sécréter.

G. Déductions thérapeutiques . — J'ai déclaré qu'au début de mes recherches sur l'action thérapeutique du procédé de faradisation dont je viens d'exposer l'action physiologique, je n'étais guidé par aucune idée théorique, et que j'agissais empiriquement. Je savais seulement que j'allais exciter la corde du tympan dont j'avais à étudier les propriétés physiologiques (but principal de mes expériences). Mais que pouvais-je attendre de son excitation ? Ces propriétés physiologiques m'élant mieux connues, je ne voyais pas les connexions anatomiques qui pouvaient exister entre la corde du tympan et le nerf acoustique. Je savais, en effet, qu'en électrisant le premier nerf, on agit sur la sensibilité générale et gustative de la langue et qu'on excite alors la sécrétion de la glande sous-maxillaire. Mais quelle influence une telle excitation pouvait-elle exercer sur l'ouïe ?

Eh bien, la connexion intime de la corde du tympan avec le nerf acoustique est aujourd'hui démontrée par les investigations microscopiques. En effet, sur les coupes horizontales de la protubérance faites au niveau de la racine réelle de la septième paire, on voit un rameau se détacher de la racine intrabulbaire de ce nerf et se dirigeant de dedans en dehors, s'unir au bord interne de la racine réelle de la huitième paire, de là se porter d'arrière en avant dans le noyau interne de ce nerf et s'y ramifier. Cette disposition anatomique se voit très-distinctement dans les figures de l'atlas de M. L. Clarke et dans la figure 4, planche 9, photographiée d'après une section transversale du bulbe d'un chat par M. Roudanow>ky (1), qui a proposé d'appeler corde du tympan ce rameau connectif entre la septième et la huitième paire.

C'est principalement aux mouvements de la chaîne des osselets,

(t) Roudanowsky, Etudes pfiotographiques sur le système nerveux de l'homme. Paris, 1870.

Dans un allas (Iconographie photographique sur la struetwe intime du bulbe, à Pétât normal et à l'état pathologique) que j'ai présenté en 18<>9 à l'Académie de médecine, j'ai montré très-nettement cette même connexion entre la septième et la huitième p;iire. Pour moi aussi, le rameau qui établit cette communication est vraisemblablement la continuation du nerf de Wiisberg.

mouvements provoqués par les contractions et les relâchements successifs, brusques, plus ou moins rapides de leurs muscles moteurs, d'où résulte l'ébranlement de la membrane de la fenêtre ovale, et conséquemment l'agitation du liquide labyrinthique ; c'est à ces mouvements, dis-je, que j'attribue principalement l'action thérapeutique si puissante, exercée sur la surdité nerveuse par ce procédé d'électrisation. Que l'on songe, en effet, aux soins dont la nature a entouré le nerf acoustique pour le préserver des lésions physiques par cause externe. Non-seulement elle l'a enfermé dans un rocher privé de toute communication avec l'extérieur, mais elle l'a encore immergé dans un liquide modérateur des mouvements extérieurs. Dès lors on comprend combien ce nerf, mou, pulpeux, doit être sensible à la vive agitation du liquide labyrinthique dans lequel il plonge, et qui, d'habitude, n'ondule que faiblement sous l'influence des ondes sonores qui viennent frapper le tympan. Je ne saurais, en vérité, expliquer autrement l'action thérapeutique considérable que l'on verra bientôt exercée sur l'organe de l'ouïe par une excitation électrique aussi faible en apparence.

II. — FAITS DÉMONTRANT LA VALEUR THÉRAPEUTIQUE DE LA FARADISATION DES MUS- CLES MOTEURS DES OSSELETS ET DE LA CORDE DU TYMPAN.

Les cas dans lesquels j'ai expérimenté avec succès le procédé d'électrisation auriculaire dont il vient d'être question, peuvent être rangés dans la classe des surdités que l'on a appelées surdités nerveuses, ou, en d'autres termes, surdités qui, pendant la vie, n'ont présenté aucun signe de lésion organique appréciable. Ces cas sont aujourd'hui assez nombreux; leurs observations ont été recueillies avec soin : ils appartenaient à plusieurs espèces de surdités nerveuses que je vais passer rapidement en revue.

I. Surdités hystériques. — Au premier rang des paralysies nerveuses que j'ai vues guérir le plus sûrement, le plus rapidement par ce procédé de faradisation, je placerai la surdité qui se rattache à un état hystérique; j'en ai relaté un seul cas comme exemple dans la précédente édition (1). En voici le sommaire :

Observation CLXVIH. — Surdité hystérique datant de plusieurs mois, guérie rapidement par la faradisation des muscles moteurs des osselets et de la corde du tympan.

C'était un cas type de surdité hystérique; il a montré avec quelle facilité elle cède à ce procédé de faradisation de l'oreille. J'aurais pu en rapporter d'autres qui ont guéri avec la même rapidité, et qui n'en différaient que par le degré des troubles de l'ouïe ou par la forme des autres symptômes qui caractérisent l'hystérie. Celte

il) Duchenne (de Boulogne), Élec. loc., 1861, obs. CCXLVIII.

espèce de surdité n'est pas toujours complète ; elle est compliquée généralement de bruits variés plus ou moins forts et incommodes. D'ordinaire, les troubles de l'ouïe existent seulement à gauche, de même que les autres désordres de la sensibilité et de la motilité ; mais quelquefois aussi la surdité est double, avec prédominance à gauche.

Il ne faudrait pas conclure du fait thérapeutique précédent que la surdité hystérique est toujours une affection légère, eu égard au peu de résistance qu'elle offre en général à cette médication électrique. J'en ai rencontré qui, depuis des années, sont rebelles à toute espèce de traitement. Toutefois, bien que je ne sois pas en mesure d'exposer la statistique exacte de tous les cas de surdité hystérique que j'ai soumis à ces expériences électro-thérapeutiques, je puis dire approximativement que la surdité hystérique guérit huit fois sur dix par ce traitement.

Quelques-unes et peut-être un bon nombre de ces surdités peuvent être heureusement modifiées par des excitations périphériques. J'en ai vu, en effet, disparaître par la simple faradisation de la peau du pavillon ou du conduit auditif externe (région sans doute réflexogêne du nerf auditif), et même des points plus ou moins éloignés de l'oreille. Dans ces cas, on obtiendrait les mêmes résultats de toute autre espèce d'excitation (injection excitante du conduit auditif externe ou de la trompe d'Eustache, vésicatoires appliqués sur les parties voisines de l'oreille). C'est qu'il en est des troubles hystériques, comme de certains désordres nerveux généraux, de même nature, qui cèdent, comme par enchantement, à une excitation pratiquée dans un point très-limité de la surface cutanée. A l'appui de celte assertion, je pourrais rapporter des cas d'ânesthésie qui régnaient sur toute la surface du corps, et qui, par une excitation électrique limitée à un point quelconque de la peau, guérissaient immédiatement. De même, il arrive quelquefois, dans ces cas, que les troubles des sens (de l'odorat, du goût, de la vue, de l'ouïe) disparaissent en même temps, quand ils existent. On provoque, de la même manière, le retour de la menstruation.

Il s'en faut qu'il en soit toujours ainsi. J'ai eu l'occasion de guérir des surdités hystériques qui avaient épuisé tous les moyens rationnels, dirigés souvent par des médecins habiles et spéciaux; on avait employé vainement des injections plus ou moins excitantes du conduit auditif externe ou de la trompe d'Eustache, et même l'excitation électro-cutanée. A l'infirmité de la surdité se joignaient presque toujours des bruits divers, continuels (cophose), qui faisaient le désespoir des malades et qui offraient la même résistance à ces médications. Eh bien ! tous ces désordres nerveux cédaient, en

général, à la i'aradisation des muscles moteurs des osselets et de la corde du tympan.

B. Surdités par le sulfate de quinine. — Il n'est pas très-rare de voir survenir, à la suite de l'administration du sulfate de quinine, la dureté de l'ouïe et quelquefois la surdité. Pour ma part, j'ai eu l'occasion d'en observer une demi-douzaine de fois, à des degrés divers.

La connaissance de l'incurabilité de ces surdilés par le sulfate de quinine a fait ressortir l'importance d'une guérison que j'ai obtenue dans un cas analogue par la faradisation de la membrane du tympan, j'en ai exposé la relation dans la précédente édition (1).

C. Surdités consécutives à des fièvres éruptives, continues, ou sans cause connue, datant de dix à vingt ans, rebelles à tous les traitements antérieurs. — J'ai maintenant à exposer des faits qui, en raison de la longue durée de la surdité et de la résistance qu'elle avait opposée antérieurement aux traitements les plus variés et les mieux dirigés, démontrent, d'une manière incontestable, la valeur thérapeutique de la faradisation des muscles de la chaîne des osseleis et de la corde du tympan.

Observation CLX1X. — Surdité double, complète à gauche, consécutive à une fièvre éniptive, datant de seize ans, rebelle aux injections de la trompe d'Eustache et à la perforation de la membrane du tympan, qui a guéri par la faradisation des muscles moteurs des osselets et de la corde du tympan.

Ce cas de surdité relaté dans la précédente édition (v2), à cause de sa longue durée et de sa résistance aux traitements divers et énergiques qui ont été employés contre elle, me semblait n'offrir aucune chance de réussite. Mais le malade était un pauvre ouvrier qui implorait mon intervention, en désespoir de cause ; et puis le mode d'excitation électrique qu'il sollicitait et que je devais appliquer, n'occasionnait pas de souffrance et ne pouvait aggraver son état. C'est en raison de ces considérations, que je consentis à faire sur lui cette expérience. Le plein succès dont elle a été couronnée fut un grand enseignement; il a mis en lumière la puissance de l'action thérapeutique de la faradisation des muscles moteurs des osselets et de la corde du tympan, dans le traitement de la surdité nerveuse. Il a démontré aussi que, dans toute surdité nerveuse (sans lésion organique appréciable), quelque ancienne qu'elle soit, quels qu'aient été les insuccès des traitements les plus rationnels, on ne doit pas désespérer de la guérison, avant d'avoir tenté l'application de ce procédé de faradisation.

A l'appui de ces assertions, j'ai rapporté (3), sommairement, deux

(1) Duclienne (de Boulogne), Elect. /oc, 1861, obs. CGXL1X.

(2) ld., Èlett. toc, 1861, obs. CCLI.

(3) ld., Ibid., 1861, obs. LCLJI et CCLI1I.

autres faits non moins remarquables, où l'insuccès d'un long traitement par le cathélérisme de la trompe d'Eustache est mis en regard d'une guérison rapide par le même procédé de faradisation.

A la suite de ces cas de guérison ou d'amélioration de surdités nerveuses rebelles, pendant de longues années, à tout autre traitement que la faradisation des muscles des osselets et de la corde du tympan, j'aurais pu relater quelques autres exemples de guérisons ou d'améliorations analogues ou survenues graduellement, sans cause connue. Parmi ces faits, se trouve un cas de guérison de surdité nerveuse datant de deux années, et qui avait semblé s'aggraver sous l'influence du catliétérisme de la trompe d'Eustache et d'autres moyens employés par mon honorable et très-habile confrère M. Hubert Valleroux. Une oreille était complètement perdue et l'autre entendait peu. L'ouïe a été rétablie des deux côtés, en une vingtaine de séances. Cette guérison a été obtenue par la faradisation de l'oreille moyenne et interne, chez une jeune femme qui m'a été adressée et recommandée en 1860 par mon confrère et ami M. Sales-Girons, rédacteur en chef de la Revue médicale. Mais le rapporter ici serait donner inutilement une extension démesurée à ces recherches.

En résumé, les faits précédents démontrent surabondamment que la faradisation de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets, appliquée au traitement de la surdité nerveuse, produit de très-heureux résultats.

L'exactitude de cette assertion, qui d'ailleurs s'appuyait déjà sur des faits cliniques exposés dans le môme article, a été de nouveau prouvée par les cas relatés dans un important travail de M. le docteur Philipeaux (de Lyon) (I).

Mais ce n'est pas à ce point de vue que ce travail a été écrit. L'auteur, observateur sagace autant qu'habile dans la pratique de la faradisation localisée, ne s'est pas contenté celte fois de vérifier expérimentalement les faits qui ressortent de mes recherches. Il s'est proposé principalement de démontrer la valeur d'un signe pronostique de la surdité nerveuse, tiré de l'état de la sensibilité de la corde du tympan.

Cela me conduit, en terminant ce paragraphe, à rechercher s'il existe des signes pronostiques , pathognomoniquts de la surdité nerveuse.

III. — SIGNES PRONOSTIQUES DE LA SURDITÉ NERVEUSE OBTENUS PAU LA FARADI- SATION DE LA COUDE DU TYMPAN ET DES MUSCLES DES OSSELETS.

Il ressort, on vient de le voir, des faits exposés ci-dessus, que la

(l) Philipeaux, Bulletin de thérapeutique, X. LUI, p. 456.

surdité hystérique guérit souvent par la faradisation de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets; il s'en faut cependant de beaucoup qu'il en soit ainsi de toutes les espèces de surdités nerveuses.

11 serait peut-être utile d'exposer, en regard des cas de guérison de surdité nerveuse étrangers à un état hystérique, et dont j'ai rapporté quelques exemples, les trop nombreux insuccès de celte même méthode de traitement électrique, appliquée cependant dans des conditions semblables en apparence. Mais ces cas d'insuccès appartiennent-ils réellement à la classe des surdités nerveuses ? Le diagnostic différentiel de la surdité nerveuse n'est pas aussi simple qu'on l'enseigne dans les traités spéciaux. Il n'est plus permis de dire avec Kramer : « Lorsqu'on aura constaté l'absence de tout changement matériel dans le méat externe ou dans l'oreille moyenne, on pourra, sans crainte de se tromper, diagnostiquer une surdité nerveuse. » En effet, outre ces changements matériels du méat externe et de la trompe d'Eustache, il en est incontestablement d'autres de l'oreille moyenne et de l'oreille interne, dont le diagnostic est encore inconnu, et qui jusqu'à ce jour ont été inévitablement confondus avec la surdité nerveuse.

On conçoit donc combien il importerait à la pratique de distinguer ces cas les uns des autres, combien la science surtout y gagnerait en considération. C'est ce qui a été parfaitement senti par M. Philipeaux (de Lyon); cet observateur avait d'abord reconnu «qu'il était un certain nombre d'individus sourds, depuis plus ou moins longtemps, qui, malgré leur affection, percevaient très-distinctement, sous l'influence de l'électricité, cette douleur caractéristique delà pointe de la langue, tandis qu'il en est d'autres chez lesquels ce signe manquait d'une manière complète(l). » Ayant ensuite remarqué qu'il n'avait pu obtenir aucune guérison, ni même aucune amélioration chez ceux de la dernière catégorie, il en conclut (cela était très-rationnel) que dans ce cas la surdité est incurable. « Je suis si peu encouragé, dit-il, vu les insuccès que j'ai obtenus chez les sourds qui ne m'ont point présenté, à l'exploration électrique, les signes caractéristiques que je cherche à mettre en évidence dans ce mémoire, qu'aujourd'hui je me refuse d'une manière complète à traiter ceux dont la surdité est déjà ancienne, et qui ne me présentent point à l'exploration électrique la sensation particulière que l'on perçoit physiologiquement à la pointe de la langue. » Ceci est grave et m'oblige à déclarer ce qu'une longue expérience m'a appris à cet égard.

Dès le début de mes recherches sur les propriétés delà corde du

(l) Pliilipeaux, loc. cit.

tympan, j'ai remarqué, chez quelques individus, Yabsence complète des sensations physiologiques que l'on perçoit à la langue sous l'influence de l'excitation énergique de ce nerf. J'avoue qu'il ne m'est pas venu à la pensée de rechercher la valeur de ce phénomène, comme signe pronostique delà surdité nerveuse. En voici la raison: c'est que, parmi ceux qui ont présenté cette anomalie, j'en avais trouvé dont l'ouïe était parfaitement saine. Il en existe un exemple dans mon mémoire de 1851, sur les propriétés de la corde du tympan. On lit en effet dans l'observation Pc : « Ayant électrisé la corde du tympan alternativement du côté gauche et du côté droit, je constatai que r excitation ne produisait à gauche {côté paralysé) aucune sensation générale ou gustative de la langue, tandis que du côté sain ces phénomènes que j'ai déjà décrits précédemment étaient accusés par la malade.» Celte malade était atteinte d'une hémiplégie faciale rhumatismale et n'offrait point d'altération de l'ouïe. Bien plus, des sourds chez lesquels je ne pouvais produire l'excitation de la corde du tympan, n'en ont pas moins guéri par mon procédé de faradisation de l'oreille. Des deux cas de guérison de surdité rapportés dans la première édition, il en est un (obs. CLXXX1U) dans lequel je n'ai pu provoquer aucune sensation linguale pendant l'opération, unsecond cas (obs. CCXLVI, édition précédente), en offre encore un exemple remarquable (1).

L'absence des sensations linguales produites par l'excitation de la corde du tympan n'est donc pas un signe patkognomonique de l incurabilitè de la surdité nerveuse . Toutefois le signe pronostique préconisé par M. Philipeaux n'est pas sans valeur, car l'inexcitabilité de la corde du tympan peut dépendre de la lésion ou de l'absence de ce nerf, et, dans ce cas, il y a lieu de craindre que la lésion n'ait atteint plus ou moins profondément tous les organes de l'ouïe (nerfs, muscles, osselets). M. Fano, agrégé de la Faculté de médecine de Paris, m'a montré une belle pièce d'analomie pathologique sur laquelle tous les organes de l'oreille moyenne étaient détruits (2). Il en existe, d'ailleurs, d'autres exemples dans la science. Je professais jadis que delà lésion sûrement diagnostiquée delà corde du tympan

(lj A l'occasion de ce fait, M. Philipoaux fait les réflexions suivantes: « Le fait n'a pas été parfaitement clair. Dans la première îles deux observations citées par M. Duclienne, et dans lesquelles l'électricité a produit des résultats heureux, il est dit que le malade perçut distinctement le signe caractéristique de la langue. RI. Duclienne ne nous indiquant point, dans la seconde observation, si le patient. ressentit ce phénomène physiologique, il nous est impossible de tirer de ce dernier fait une interprétation favorable ou défavorable aux idées que nous défendons actuellement. » Je regrette de n'avoir pas été plus clair. Je déclare que si j'avais observé, chez mon malade, les phénomènes physiologiques produits habituellement par l'excitation électrique de la corde du tympan, je n'aurais pas manqué de les noter comme dans le précédent cas. D'ailleurs, ce fait est encore présent à ma mémoire.

(2) Duclienne (de Boulogne), Elect. toc. 1801, obs CCXLV1I.

ART. III, § III. — SURDITÉ NERVEUSE. S 4 a

on ne pouvait conclure à l'incurabilité d'une surdité, parce que je croyais que ce nerf n'avait aucun rapport avec le nerf acoustique.

Le nouveau signe pronostique de la surdité préconisé par M. Philipeaux aurait une valeur bien plus grande, si à l'inexcilabilité de la corde du tympan s'ajoutait l'absence du bruit spécial qui se fait entendre dans le fond de l'oreille, à chaque intermittence du courant d'induction. J'en ai fourni un exemple dans l'observation CCXL1X de la précédente édition.

Sans attacher une valeur exagérée à l'absence du bruit provoqué dans le fond de l'oreille par l'excitation électrique des mouvements des osselets, ce nouveau signe pronostique me paraît bien plus grave que l'absence des sensations linguales produites par la faradisation de la corde du tympan, puisque ce bruit est dû à l'ébranlement et au craquement des membranes du tympan et de la fenêtre ovale. Si ce bruit n'est pas perçu pendant l'opération, il faut donc que la lésion analomique ou dynamique du nerf acoustique soit profonde.

Résumé général.

11 ressort des faits et des considérations exposés précédemment :

1° que la surdité nerveuse hystérique guérit en général par l'excitation électrique de la corde du tympan et des mouvements de la chaîne des osselets ;

2° que quelques surdités nerveuses consécutives aux fièvres éruptives, continues, etc., peuvent guérir par ce même traitement, quelque anciennes qu'elles soient, et bien que leur résistance aux autres traitements leur ait donné une apparence d'incurabilité ;

3° que probablement l'action thérapeutique du procédé de faradisalion employé dans ces recherches est due principalement aux ondulations du liquide labyrinlhique produites par l'ébranlement de la chaîne des osselets, et cunséquemment de la fenêtre ovale ;

4° que l'exploration électrique de l'oreille ne fournit aucun signe pathognomonique qui permette de pronostiquer l'incurabilité de la surdité ;

§ III. — De la cnrabilité et du diagnostic de la surdi-mutité nerveuse par la farariisation de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets.

A la suite d'une note sur la valeur de la faradisation de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets appliquée au traitement de la surdité nerveuse (1), que j'ai reproduite textuellement dans le paragraphe précédent, j'ai relaté un cas de semi-guéri-

(1) Diiclienne (de Boulogne), De la valeur de la famdisation de la corde du tympan et des musclei moteurs des osselets appliquée au traitement de (a surdité nerveuse {Bulletin de thérapeutique, 18JS, t. LV, p. 105 et 1U0J.

son d'une surdi-mutité congénitale, par le môme procédé de faradisalion. « Ce fait, écrivais-je alors, a été rigoureusement et scientifiquement observé ; il offre toutes les garanties d'honnêteté et d'authenticité désirables. De plus, il est déjà jugé par le temps; l'enfant, devenu demi-sourd, a développé sa parole et fait son éducation à l'aide de son ouïe. Tout me fait donc un devoir de le publier. Cependant je vais peut-être, en relatant ici ce fait, m'attirer bien des brocards. »

C'est qu'alors je savais que ce fait allait remettre en question la curabilité de la surdi-mutité congénitale, question qui paraissait résolue d'une manière négative. Aujourd'hui, cette opinion n'est pas encore modifiée parmi la plupart des hommes qui, en raison de leurs études spéciales, paraissent les plus autorisés. Un d'entre eux, Ménière, qui ne pouvait ignorer les recherches auxquelles je me suis dévoué, est venu depuis lors formuler encore celte opinion dans les termes les plus désespérants (1).

Scientifiquement, un tel langage n'est pas justifiable. « La surdimutité congénitale, écrivait Ménière, en 1848 (2), dépend quelquefois d'un vice de conformation de l'oreille; et, dans ce cas, c'est un arrêt de développement, une aberration organique. Dans beaucoup d'autres dissections, je n'ai trouvé aucune lésion apparente des parties constituantes de l'oreille, et l'on peut croire que la surdité dépend d'une altération du système nerveux. » La môme opinion avait été formulée par Itard ; elle est aujourd'hui confirmée par un grand nombre de faits d'anatomie pathologique. Il existe donc une espèce de surdi-mutité congénitale, sans lésion matérielle apréciable. En conséquence, personne, quelque grande que soit son autorité, n'a le droit d'affirmer aujourd'hui que cette espèce de surdi-mutité nerveuse est incurable.

Nous devons certainement stigmatiser le charlatanisme et faire tomber les illusions entretenues par des guérisseurs; mais ceux qui se donnent la sainte et difficile mission de garder le sanctuaire de la science et de la vérité, ne doivent pas, en aveugles, fermer la porte au progrès. C'est ce que l'on fait pour ce qui a trait à la surdimutité congénitale, en venant déclarer, en pleine Académie, sans preuve scientifique, que, dans tous les cas, cette infirmité est à jamais incurable.

La presse médicale a unanimement et avec raison protesté contre une assertion aussi légèrement émise. Je réponds à son appel en venant faire connaître aujourd'hui les résultats des quelques recherches que j'ai faites sur celle question humanitaire.

(1) Ménière, De P expérimentation en matière de surdi-mutité {Bull, de l'Acarf.

deméd., 1859-60, tome XXV, p. 1090 et Gaz. médicale de Paru, décembre 1860).

(*2) Ménière, Gazette médicale de Paris, 1848.

En 1861 j'écrivais : « Sur sept sourds-muets de naissance soumis à la farad i sa tion de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets, l'un n'est plus que demi-sourd, apprend la parole, et fait son éducation à l'aide de l'ouïe. Chez deux autres, ce sens se développe d'une manière très-remarquable. Enfin, les quatre derniers n'ont encore éprouvé aucune modification appréciable. Ayant à démontrer ici l'influence thérapeutique du procédé de faradisation de la corde du tympan sur la surdi-mutilé nerveuse, il ne sera question que des trois premiers. On a lu, dans la précédente édition, une longue observation de surdi-mutité congénitale complète qui a été presque entièrement guérie par la Faradisation de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets (1). »

11 était en somme parfaitement établi par ce cas qu'un sourdmuet de naissance, nommé Raymond X..., âgé de huit ans, avait entendu après quelques excitations électriques des muscles moteurs des osselets et de la corde du tympan ; que son ouïe s'était ensuite améliorée progressivement dans les séances suivantes ; qu'après trois cures, composées chacune d'une trentaine de séances, et pratiquées à des intervalles de six mois à un an, cet enfant n'était plus que demi-sourd ; enfin, que, depuis son traitement, on avait pu le faire parler, développer ses facultés intellectuelles, en un mot, son éducation, seulement à l'aide de l'ouïe.

Depuis la publication de ce fait, c'est-à-dire depuis 1838, le jeune Raymond m'a été ramené plusieurs fois à un intervalle d'une année pour subir une nouvelle cure qui a toujours été suivie d'une amélioration notable ; mais dans l'intervalle, son état est resté stationnaire. En janvier 1861, il était encore demi-sourd. Placé dans une institution où il fait son éducation par l'ouïe, sous l'habile direction de M. Houdin, Raymond m'a été ramené, à plusieurs reprises, pour être soumis à une vingtaine d'excitations chaque fois. Mais je n'ai plus constaté d'amélioration appréciable.

Je dois dire que depuis que la parole de Raymond a été assez développée pour qu'il ait pu rendre compte des sensations ou des impressions que lui fait éprouver la faradisation de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets, j'ai pu constater que cette excitation électrique provoque chez lui tous les phénomènes électro-physiologiques normaux : à savoir, la sensation linguale et l'impression auditive dans le fond de l'oreille.

A la suite de celle observation j'ai exposé la relation de deux autres cas en voie d'amélioration, sinon de guérison, et que j'ai traités par la môme excitation électrique de l'oreille moyenne el de l'oreille interne. Ces deux faits sont des plus intéressants, parce

(l) Duclienne (de Boulogne^, Èlecl. loc.,obè. CGL1V, 1801.

que les sujets de ces observations avaient été, sans aucun résultat appréciable, traités antérieurement pendant plusieurs années par des médecinsauristes des plus célèbres.

La relation prendrait trop de place pour être exposée ici avec détails : elle se trouve d'ailleurs dans la précédente édition (1).

Dans la première observation (obs.CGLV), il s'agissait d'un enfant dont la surdité, qu'elle fût congénitale ou seulement accidentelle, était assez profonde pour le condamnera un mutisme complet, et qui, mis en possession de la parole, et sans le secours de l'oreille, par des efforts inouïs de patience et de persévérance, sous la direction de M. Houdin, n'entendait absolument rien, pas môme les plus puissantes vibrations de l'orgue, lorsqu'il me fut présenté. Cet enfant, après trente séances de faradisation de l'oreille moyenne et interne, a non-seulement entendu detrenle-cinqà quarante notes de l'orgue, mais encore le sifflet des conducteurs d'omnibus, la musique d'orchestre en plein air, les explosions d'un feu d'artifice tiré à a ou 600 mètres de distance au moins, et enfin, ce qui est plus péremptoire encore, les sons mêmes de la voix humaine et un grand nombre de mots articulés. Le fait est certainement digne du plus profond intérêt et delà plus sérieuse attention.

Après une absence de près de deux mois, l'oreille était à peu près dans le même état qu'au départ. Il y avait affaiblissement dans le degré d'aptitude fonctionnelle, résultat évident du défaut d'exercice ; deux ou trois notes de l'orgue (les plus élevées) étaient perdues; mais elles ont été regagnées par la reprise des exercices. Ce qu'il importe de constater, c'est que le degré d'amélioration obtenue dans l'état de l'ouïe n'avait pas diminué.

Chez une petite fille affectée de surdi-mutité congénitale (f>), et chez laquelle on avait essayé, sans aucun résultat, une foule de traitements, M. Hubert Valleroux, dont on connaît l'habileté, avait pratiqué le cathétérisme pendant trois années. Ce savant médecin auriste se croyait d'autant plus fondé à en obtenir de bons résultats, que, par la même méthode de traitement, il avait guéri le l'i ère de celle jeune tille, qui était sourd-muet de naissance. Aussi la famille Pavait-elle prié de continuer ses soins avec une grande persévérance. Ces deux enfants, d'un tempérament lymphatique, offraient une obstruction des trompes d'Eustache. Le cathétérisme, longtemps pratiqué par M. Hubert Valleroux, les avait complètement débarrassés. Chez le garçon, l'ouïe s'était développée progressivement ; mais sa sœur était restée aussi sourde

(1) Duclionne (de Boulogne), Élect. /oc.,obs. CCLV et CCLVI, 1861. (2J lu1., Élect. loc, obs. CCLVt, 1861*

qu'auparavant. La conclusion à en tirer, c'est que l'obstruction des trompes causait seule la surdité chez le premier, tandis que chez l'autre il existait, en outre, soit une altération anatomique d'une partie quelconque de l'oreille moyenne ou interne, soit une paralysie, du nerf auditif. Après trois années, le cathélérisme, toujours très-pénible chez la petite fille, et qui avait été pratiqué régulièrement trois ou quatre fois par semaine, dut être abandonné. Alors M. Yalade-Gabelfut chargé de lui enseigner pendant quelque temps la parole, et de lui apprendre à lire sur les lèvres. Une dame d'une grande intelligence s'est ensuite dévouée à son éducation, appliquant la méthode de M. Valade-Gabel au développement de sa parole. Elle a suivi jour par jour l'influence de la faradisation de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets sur l'ouïe de sa jeune élève.

Voici les réflexions dont j'ai fait suivre la relation de ces trois observations.

a. Les trois cas de surdi-mutité dont il vient d'être question, portent en eux-mêmes leur conclusion. Us établissent d'une manière incontestable que certaines surdi-mutités peuvent être améliorées à «les degrés divers. Leur diagnostic ne saurait être révoqué en doute; d'ailleurs j'ai toujours eu soin, pour prévenir les objections, de le faire contrôler par les médecins aurisles les plus célèbres. On ne sait pas encore tout ce que peut rendre ce mode de faradisation appliqué au traitement de la surdi-mutité, parce que mes expériences ont été faites sur un petit nombre de sujets (je n'ai ni le temps ni le désir de les continuer sur une plus grande échelle). Le traitement produira peut-être un jour la guérison complète de certaines surdi-mutités; maison a vu que jusqu'à ce jour je n'ai pu en obtenir qu'une demi-guérison.

h. Est-ce un service rendu? En d'autres termes, la demi-surdité est-elle de quelque utilité ? Si l'on interroge ceux qui ont observé l'influence du développement de l'ouïe sur le moral et sur l'éducabilité de ces malheureux sourds-muets, la question n'est pas douteuse. Le cas exposé dans l'observation de Raymond répond éloquemmentà celte question. On n'a pas oublié, en effet, combien ont été heureuses et rapides les modifications imprimées, par les premières sensations auditives, au moral, aux sentiments affectifs et à i'éducabilité de ce garçon, auparavant sauvage et intraitable, au point que tout le monde, à l'exception de sa mère, lecroyaitpresque idiot.

Il ne viendra certes à l'esprit de personne de soutenir que

le sourd-muet est plus heureux que le demi-sourd, et qu'il vaut

mieux en conséquence l'abandonner a. son état que de lui donner

l'idée d'un sens dont on ne saurait le faire jouir complètement.

di'chenne. — 3e édition. 54

Autant vaudrait dire que ces milliers d'aveugles à qui le progrès de l'ophthalmologie ont donné la facilité de percevoir assez la lumière, soit pour se conduire, soit pour distinguer les traits d'un ami, etc., que ces aveugles, dis-je, étaient bien plus heureux, lorsque l'ignorance les condamnait à une éternelle cécité,, et cela sous prétexte que l'on ne pourrait rétablir l'intégrité du sens de la vue.

c. Est-il besoin de dire que, pour conserver et afin d'utiliser la demi-surdité acquise, il faut la cultiver et savoir en tirer parti? Tout le monde sait que, si l'on n'exerce pas le sens de l'ouïe d'un demi-sourd, il perd complètement tôt ou tard le sens qu'il a acquis ou qu'il tient de la nature. C'est ce que l'on observe chez les demisourds élevés dans les institutions où l'on enseigne le langage des signes. Celui qui veut apprendre à un demi-sourd la parole par l'intermédiaire de son ouïe doit s'armer d'une grande patience et d'autant de persévérance. Quelques remarques, que j'ai faites chez mes jeunes sourds-muets, vont montrer combien est lente l'éducation de l'ouïe. Dès que, sous l'influence du traitement, ce sens a commencé à donner signe de vie, ces sourds-muets ont articulé vite et facilement les mots qu'on leur faisait entendre. On comprend que chez le jeune Raymond, qui n'avait jamais rien entendu ni articulé, il ait fallu, comme chez tous les enfants, d'ailleurs, faire l'éducation de l'ouïe et de la parole en lui apprenant la signification de chacun des mots qu'il entendait ou articulait. Mais chez les deux autres sourds-muets, on avait développé déjà la parole par la lecture sur les lèvres ; et le jeune Albin, ainsi qu'il est dit dans l'observation CCLV de la 2e édition, par lait à peu près aussi bien que tout le monde. Comme il connaissait la signification des mots articulés par lui-même, je croyais que l'éducation de son ouïe se ferait beaucoup plus rapidement que chez Raymond, et qu'il suffirait de lui faire entendre et articuler les mots pour qu'il en comprît immédiatement le sens. A ma grande surprise, il n'en a pas été ainsi. 11 articulait exactement et facilement les sons qu'on lui faisait entendre pour la première fois, mais il n'en saisissait pas la signification, bien qu'il s'en servit habituellement dans le langage. Il fallait alors, pour qu'il comprit ces mots, qu'on les lui écrivît ou qu'il leslût sur les lèvres. 11 en est résulté que l'on a dû recommencer entièrement pour son ouïe l'éducation du langage.

d. Avantde soumettrela surdi-mutité au mode de traitement électrique que je propose, le diagnostic et la cause doivent, autant que possible, en être recherchés. A quoi servirait-il, par exemple, d'exciter ainsi le sens de l'ouïe chez un individu dont la surdi-mutité serait due à une obstruction de la trompe d'Eustache, à un vice de conformation, à un arrêt de développement, etc. ? Malheureusement

l'exploration de la trompe d'Euslache et du conduit auditif externe est insuffisante, eùlans l'état actuel de la science, la séméiologie ne possède aucun signe qui permette môme de soupçonner l'existence des lésions anatomiques de l'oreille interne et de certaines altéralions de l'oreille moyenne; elles ne nous ont été révélées que par l'autopsie.

J'ai l'espoir que mes recherches électro-physiologiques et pathologiques pourront jeter quelque jour sur ce point obscur du diagnostic de la surdi-mutité, et en éclairer en môme temps le pronostic. Si, en effet, chez un sourd-muet, la faradisation de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets produit les phénomènes électro-physiologiques que l'on obtient à l'état normal et que j'ai décrits dans le paragraphe précédent (B, p. 830), il est rationnel d'en conclure que les organes qui président à ces fonctions sont sains chez ce sourd-muet. Ainsi, sous l'influence de celte exploration électrique, la sensation linguale indiquera l'intégrité de la corde du tympan; le bruit produit dans le fond de l'oreille, a chaque intermittence, annoncera une contraction musculaire qui aura ébranlé la membrane du tympan, la chaîne des osselets, la membrane de la fenêtre ovale, la succussion du liquide tympanique, et la sensibilité du nerf auditif provoquée par cette série d'ébranlements. Nous aurons donc ainsi la preuve physiologique de l'intégrité anatomique de ces différentes parties constituantes de l'oreille moyenne et interne. Alors si le cathétérisme a déjà démontré que la trompe d'Eustache est libre, et si l'examen du conduit auditif externe n'y a trouvé rien d'anormal, on sera fondé à attribuer la surdi-mutité à un état nerveux paralytique, et, dans ce cas, on le conçoit, le pronostique sera favorable. Or la faradisation de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets avait produit, chez mes trois jeunes sourds-muets, ces symptômes électro-physiologiques que j'avais considérés comme des signes heureux pour le pronostic. La découverte de ces signes diagnostiques et pronostiques de la surdi-mutité est donc, si je ne me trompe, un progrès qui ne sera contesté par personne.

Conclusions. — 1° Il existe une espèce de surdi-mutité congénitale ou non, complètement indépendante de toute altération anatomique appréciable. Gonséquemment, personne n'est fondé a dire que cetle espèce de surdi-mutité nerveuse est incurable.

2°L'exploration de l'état de l'oreille moyenne et de l'oreille interne à l'aide de la faradisation de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets, permet de reconnaître, presque à coup sûr, que la surdi-mutité n'est pas produite par une altération organique.

3° Il est démontré, par des faits, que la surdi-mutité nerveuse

peut cire améliorée par la faradisation de la corde du tympan et des muscles moteurs des osselets; mais jusqu'à présent ce mode de traitement n'a pu amener la surdi-mutité qu'à l'état de demisurdité.

4° Cet état de demi-surdité obtenue chez le sourd-mnet congénital exerce une influence heureuse et rapide sur le moral de l'enfant, sur ses sentiments affectifs, sur son éducabilité ; il permet enfin de développer la parole à l'aide de l'ouïe.

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